Le petit catéchisme de Guillaume Erner

« L’IA ne peut rompre le pain » Paolo Benanti relit la Bible pour le 1er mai

En lisant la Genèse, le franciscain conseiller IA des papes a découvert « une chose que l’intelligence artificielle ne fera jamais ».

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« C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain » (Gn 3,19).

Tout le monde connaît la malédiction qui accompagne ce moment fondateur : Adam, Ève. Le serpent. La pomme (qui n’était pas une pomme). La ruse. Le désir. La pomme croquée.

Et toute une histoire qui commence. 

L’histoire de la mode si vous me permettez de revenir à une certaine obsession : « L’Éternel Dieu, lit-on dans la version de Segond, fit à Adam et à sa femme des habits de peau, et il les en revêtit. »

De la peur, du savoir, du désir : « Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, ils connurent qu’ils étaient nus, et ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des ceintures. »

Et bien sûr du travail aussi : « C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »

Mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire, cette histoire, dans un temps où des gens qui s’appellent Sam Altman (Sam, « dernier homme ») ou Dario Amodei (Dario, « j’aime les dieux ») nous promettent de tourner pour une bonne fois pour toute la page, grâce aux mirifiques promesses d’un nouveau dieu en silicium : l’intelligence artificielle générale ? 

Pour cette deuxième livraison de notre petit catéchisme, nous avons sollicité l’une des personnes les mieux placées pour y répondre.

Paolo Benanti est un frère franciscain. Il porte la bure franciscaine, des baskets déjà moins franciscaines et une Apple Watch pas du tout franciscaine. 

Paolo Benanti ne joue pas au conseiller du prince. C’est le conseiller des papes. En matière d’IA qui plus est. 

Et c’est à lui, murmure-t-on dans les couloirs les plus sombres de la rédaction du Grand Continent, qu’on devra une partie de la grande encyclique à laquelle le nouveau pape a apporté les derniers coups de pinceau.

Bref, frère Benanti, expliquez-nous : en nous condamnant à travailler, Dieu nous a-t-il maudits ? 

« Pas vraiment. Dans ce passage de la Genèse, la malédiction devient vocation : le travail humain n’est pas une punition résiduelle qu’il faudrait éliminer, mais la forme même par laquelle l’homme habite le temps, imprime son nom sur la matière et répond à l’appel d’être au monde. 

On ne mange pas le pain sans avoir été sueur.

Et pourtant, en ce 1er mai qui marque l’aube de l’ère de l’intelligence artificielle, une promesse séduisante circule : celle que les machines nous libéreront enfin de la fatigue. L’IA écrira, calculera, décidera — et nous, soulagés de ce fardeau, pourrons enfin vivre. Dommage que personne n’ait encore expliqué de quoi, exactement.

Car il y a une chose que l’intelligence artificielle ne fera jamais : nourrir. Pas dans le sens qui compte. Elle peut générer des recettes infinies, optimiser les filières alimentaires, prévoir les récoltes avec une précision millimétrique — mais elle ne peut pas rompre le pain avec quelqu’un, elle ne peut pas s’asseoir à table, elle ne connaît ni la faim ni la satiété. Elle produit des tokens, pas de la nourriture. Elle élabore des modèles, pas du sens. Elle est extraordinairement douée pour simuler la forme de la pensée sans en porter le poids.

Le travail humain — le vrai, celui qui fatigue — a toujours eu cette dignité obscure : il transforme le monde parce que celui qui travaille est transformé par le monde. Il y a un échange réel, une résistance de la matière, un prix payé avec le corps et le temps. L’IA ne paie aucun prix. C’est précisément pour cela qu’elle ne peut rien gagner.

Joyeux 1er mai, donc. Avec toute la sueur qu’il mérite. »