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Elio Fournier (2026-2124) le dernier avocat de France est mort

Après Paris, Lyon et Marseille, le Garde des Script devrait officiellement dissoudre le barreau de Bordeaux ce 30 juin 2124, a appris Raphaël Doan, qui signe à chaud la nécrologie de cette figure haute en couleur.

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Elio Fournier vient de mourir paisiblement à Bordeaux ce dimanche 9 avril 2124, entouré de ses proches, alors qu’il n’avait que 98 ans. 

Né le 1er mai 2026, cette figure étonnante de la vie intellectuelle européenne était le dernier représentant d’une profession historique et méconnue.

Figure familière des Bordelais, on le voyait régulièrement se rendre au palais de justice vêtu de sa robe (les avocats portaient une robe), au volant d’une Renault Clio hybride de collection qu’il conduisait lui-même. Il était devenu le seul usager du tribunal, qu’on ouvrait expressément pour lui certains jours du mois en application d’une ancienne loi, celle du 31 décembre 1971, modifiée, portant réforme de certaines professions judiciaires et juridiques, qui, comme il aimait le rappeler, prévoit encore la possibilité pour tout avocat humain de plaider personnellement devant le tribunal. Les curieux venaient parfois assister à ses plaidoiries enflammées qu’il déclamait devant une estrade vide. Naturellement, elles étaient enregistrées et transmises, après correction automatique de ses arguments juridiques souvent fragiles, au Système national de règlement des litiges (SNRL).

Quand on lui demandait pourquoi il continuait de travailler ainsi, à l’heure où la justice est depuis longtemps automatisée, il répondait : « Je sais bien que quand vous avez un conflit de voisinage, quand vous vous êtes fait cambrioler, ou quand vous souhaitez contester une décision, c’est plus facile de saisir votre portable et d’avoir votre réponse instantanée. Je viens d’une génération qui a toujours su que la machine était meilleure que moi pour absolument tout. Mais où est le panache ? Moi, quand j’étais jeune et que je lisais les vies de grands avocats, j’aurais voulu assister à leurs plaidoiries, sentir physiquement l’effet de leur art oratoire. Et ce que je peux apporter aux gens, c’est un petit peu de ce sentiment-là. » Et quand on lui demandait s’il n’avait pas l’impression de faire du théâtre,  il répondait  : « Mais si, c’est exactement ce que je fais. La vie n’est pas un script, c’est une comédie qu’il faut apprendre à jouer ».

C’est à la suite de l’affaire houleuse de l’attentat contre le datacenter de Reims, en 2053, que sa célébrité avait éclaté. Me Fournier avait pris la défense d’Enzo de Lamberterie, l’auteur du carnage de près de cent baies de stockage qui deviendra quelques années plus tard l’un des fondateurs du Parti technophobe de la nation (PTN). Son choix s’était porté sur Me Fournier précisément parce qu’il plaidait en personne. Contre toute évidence, le jugement n’avait été rendu qu’après deux semaines, une durée extravagante due à la volonté de Me Fournier de venir lui-même à l’audience en appel et en cassation. Le procès fut perdu, bien sûr, mais ce fut l’occasion pour lui de citer son cher Cyrano  : « Non, non c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! »

Au fil du temps, Me Fournier était devenu, par défaut, « bâtonnier » du « barreau » de Bordeaux et unique membre du « Conseil de l’ordre », des titres archaïques mais qui lui étaient chers. Ses anciens camarades d’étude se souviennent : « Elio, c’était un personnage, sourit Omar Bockel, aujourd’hui directeur général stratégies narratives et alignement chez Fusion Hexagone, l’infrastructure cognitive semi-souveraine du ministère de la cohérence psychologique. Il était toujours le dernier de la promo, mais en même temps, il refusait de se servir d’assistants, alors forcément… » 

La plupart des juristes de sa génération avaient abandonné la plaidoirie dès les années 2050, quand le taux de concordance entre les décisions du SNRL et celles des tribunaux avait dépassé les fameux « trois neuf » (99,9 %). En 2061, la loi Mbeki-Rousseau avait officiellement transféré l’ensemble du contentieux au système automatisé. Les barreaux s’étaient vidés en quelques années. Certains avocats s’étaient reconvertis dans le conseil, d’autres dans la politique, mais Me Fournier, lui, avait conservé sa robe.

« Les autres disent qu’ils travaillent, quand ils donnent leurs instructions le matin à leurs assistants avant d’aller jouer au golf. Mais, pour moi, travailler, ça veut dire autre chose que déléguer aux machines. J’aime le fait main et pour moi être avocat c’est une bonne manière de rester un être manuel », disait-il dans son dernier entretien au Grand Continent en décembre 2123.

Il racontait volontiers que sa vocation était née d’un malentendu. Adolescent, il était tombé sous le charme d’un genre mineur de l’expression artistique du siècle dernier : des séries vidéo non interactives dans lesquelles des humains (les fameux « avocats ») persuadaient d’autres humains (que l’on désignait souvent par le mot « jurys » et qui étaient censés rendre justice) par la seule force du verbe. « J’avais quinze ans, j’ai dit à mes parents que je voulais faire ça ; ils m’ont regardé avec un étonnement inquiet comme si j’avais annoncé que je voulais devenir data analyst ou forgeron. » Il s’était malgré tout inscrit à la faculté de droit de Bordeaux en 2044, la dernière promotion à compter plus de dix étudiants.

Sa femme, Nour Fournier-Akçay, l’un des derniers médecins à avoir exercé avant la légalisation du diagnostic autonome, disait de lui qu’ils formaient « un couple de fossiles vivants ». Elle est décédée en 2119. Leurs deux filles, Inès et Mia, travaillent respectivement dans la supervision des systèmes éducatifs, un domaine que Me Fournier lui-même admettait ne pas comprendre. 

Dans ce dernier grand entretien réalisé peu de temps avant sa mort pour les pages de la revue, il avait déclaré : « On me demande souvent à quoi je sers. Mais cela fait longtemps qu’aucun de nous ne sert plus à rien. Depuis des décennies, que se passe-t-il ? Rien du tout, l’alignement des provinces. Et si la Révolution chinoise n’a été que l’introduction du Code Napoléon en Chine, la Révolution de l’Intelligence Artificielle, qui m’a tant tourmenté dans ma jeunesse, n’a été que l’introduction du Code Napoléon dans l’espace virtuel. Vous me demandez, dès lors, que devrions-nous faire ? Nous occuper ! Et être avocat est ma manière de m’occuper : j’aime travailler. »

Les hommages se sont multipliés depuis l’annonce de son décès. Le Président de la République a salué « un homme qui nous rappelait le plaisir d’exercer un métier fait main, pétri de plus de deux mille ans d’histoire : l’avocat », et le Garde des Scripts a souligné dans un communiqué la contribution souvent oubliée des avocats aux progrès du droit.

Me Fournier n’a pas de successeur. Le barreau de Bordeaux devrait être officiellement dissous le 30 juin par décision du Garde des Scripts, comme l’avaient été ceux de Paris, de Lyon et de Marseille en 2098, 2104 et 2111. Le palais de Justice sera, selon nos informations, intégré au musée des Beaux-Arts-Humains, où les visiteurs devraient pouvoir interroger dès la rentrée 2124 un hologramme authentique d’Elio Fournier sur les mystères et l’histoire de la justice humaine.

Ses obsèques auront lieu ce mardi 12 avril au cimetière de la Chartreuse. Contactée par le Grand Continent, la famille demande à celles et ceux qui souhaiteraient y assister de ne pas déposer aucune fleur artificielle.