L’Amiral sera à l’École normale supérieure mardi 5 mai pour discuter de ce texte avec Stéphane Audoin-Rouzeau et Ulrike Franke. Accès gratuit sur inscription dans la limite des places disponibles
La guerre est de retour. Pas comme une anomalie ou une crise passagère. Elle est revenue, comme la reprise de l’Histoire, que d’aucuns avaient, par excès d’irénisme, cru finie.
Il nous a fallu trente ans pour l’admettre. Trente ans au cours desquels nous avons désarmé, pas seulement en avions, chars ou frégates, mais surtout dans nos esprits. Alors que d’autres se réarmaient à marche forcée, nous nous bercions dans la quiétude d’un temps hors du temps. Nous avons cessé de penser la guerre comme une possibilité réelle, structurante, imminente, face à laquelle il fallait rester vigilant. Cette illusion a un coût. Nous le mesurons depuis le 24 février 2022.
Le réveil n’est pourtant pas complet. Nous sommes encore en semi-somnolence. Réarmer, augmenter les budgets, livrer des munitions : tout cela est nécessaire, mais certainement pas suffisant. Car le problème n’est pas seulement capacitaire. Pendant nos années de léthargie, la guerre a changé de nature. Aujourd’hui, l’affrontement déborde largement le champ militaire. Il vise les systèmes. Il se déroule pour partie à l’intérieur de nos frontières.
L’arrière n’existe plus. L’industrie, l’énergie, les données, la cohésion sociale sont simultanément des facteurs de puissance et les premières cibles. La continuité de toute la société est devenue une dimension centrale : c’est un changement crucial par rapport aux guerres expéditionnaires que nous avons menées depuis la fin de la Guerre froide, tenues loin des yeux et des cœurs des citoyens.
Nous avons basculé dans un monde où l’adaptation marginale ne suffit plus : nous arrivons à la fin des rendements positifs du système actuel. Dissuader, au XXIe siècle, se joue sur une nouvelle variable décisive : apprendre plus vite que l’adversaire. C’est le temps de l’intelligence artificielle. Elle accélère chaque boucle de décision, compresse chaque avantage, fait de chaque lenteur une vulnérabilité. La question n’est plus seulement de savoir si nous disposons des bons équipements. La question est désormais la suivante : apprenons-nous assez vite ? À quelle vitesse nous adaptons-nous ?
C’est à cette question que l’OTAN, et plus particulièrement le Commandement Allié pour la Transformation, doit répondre. Non pas par des déclarations d’intention et des concepts théoriques, mais par des actions concrètes. Soit l’Alliance se transforme en continu, soit elle décroche : il n’y a pas de troisième voie.
Un changement de nature : la guerre devient un environnement
La guerre, aujourd’hui, est devenue un état permanent, diffus. Elle ne s’inscrit pas dans le temps de crise et il n’est plus possible de la circonscrire à un événement ponctuel que l’on déclare et que l’on conclut. Ce n’est pas la guerre qui est hybride, c’est la paix elle-même qui est devenue hybride. Contaminée par le délitement de toutes les règles et limites, intérieures comme extérieures, à la manière d’un réservoir d’eau contaminé par un polluant.
Regardons ce qui s’est passé en Ukraine depuis février 2022. Pas seulement sur le front, mais également à l’arrière : les centrales électriques frappées en premier, les réseaux de télécommunications saturés avant l’assaut, les chaînes logistiques ciblées avant les blindés, les opérations d’influence lancées avant les missiles.
Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur.
L’objectif n’est plus seulement de détruire des forces armées, mais de désorganiser, saturer, faire décrocher, rompre le soutien de la population, provoquer l’effondrement. L’adversaire cherche à nous priver de notre capacité à fonctionner, à décider, à tenir. La cible, c’est l’ensemble du système. C’est le blitz multidomaine. L’arrière, autrefois facteur de puissance, est devenu une cible : la logistique, l’énergie, les télécommunications, le cloud, la cohésion sociale, etc. Tout cela peut être attaqué. Tout cela doit être défendu. C’est ce que signifie, concrètement, la continuité de toute la société. Il ne faut pas lire cette continuité sociale comme une métaphore, mais comme la réalité opérationnelle que l’Ukraine a vécue et que chaque membre de l’Alliance doit désormais intégrer à sa planification.
Il serait erroné de penser que nous observons une guerre classique menée avec des moyens modernes : la logique de la guerre a changé en profondeur.
Amiral Pierre Vandier
Cependant, le changement de nature de la guerre ne s’arrête pas là. Il touche aussi, fondamentalement, la dimension du temps, et la technologie l’introduit indéniablement comme atout ou faiblesse stratégique.
Le cycle mesure/contre-mesure s’est radicalement accéléré. Un système qui confère un avantage tactique aujourd’hui peut être neutralisé, contourné ou répliqué demain. Nous l’avons vu avec les drones : chaque génération appelle sa contre-mesure, dans une spirale dont le rythme dépasse largement celui de nos cycles d’acquisition traditionnels. Le domaine cyber est un autre exemple.
La supériorité durable se raréfie : le tempo devient une forme de puissance. Celui qui tient le rythme, et donc l’impose, gagne. Celui qui le subit perd, condamné à n’être que réactif, même s’il est technologiquement supérieur à l’instant T. Dans un monde d’avantages temporaires, la puissance n’est plus une position : c’est une capacité de mouvement. Et si la guerre est un environnement, alors moderniser l’outil conçu pour la situation précédente revient à optimiser l’obsolescence.
Sortir d’un piège systémique
L’Europe a effectivement commencé à répondre au problème du retour de la guerre. Elle le fait comme elle en a l’habitude : en augmentant les budgets. Mais l’argent ne fait pas une stratégie, surtout s’il conduit juste à acquérir un peu plus de la même chose, des mêmes armes et systèmes, et à maintenir les mêmes processus pour les concevoir, les produire et les employer. C’est une réponse quantitative appliquée à un problème qui est devenu qualitatif. Moderniser ne signifie pas transformer : c’est là que réside un piège existentiel.
Le premier problème auquel nous sommes confrontés est que la Russie, la Chine, et d’autres acteurs moins visibles ont étudié avec soin nos forces et faiblesses.
Ils ont pris acte des limites de notre modèle, qui a profondément désindustrialisé et fragilisé son indépendance énergétique. Alors, ils le contournent. D’abord par le bas, en utilisant leurs avantages comparatifs : masse abordable, drones low-cost, attaques sous le seuil, continuum entre guerre militaire, trafics, corruption et influence. Un drone à vingt mille dollars, neutralisant un système sol-air à trois millions : voilà l’asymétrie que nous n’avons pas vue venir. Nos adversaires travaillent à rendre notre supériorité inutile. Et ils y parviennent, partiellement, précisément parce que nous continuons à optimiser un modèle qu’ils ont appris à contourner.
Et ils commencent maintenant à le contourner par le haut. La course se fait aussi par le haut, dans l’espace, les biotechnologies, l’IA, la robotique. La recherche et l’innovation ont, pour partie, changé de continent. Huit des dix institutions de recherche globale classées par le magazine Nature sont chinoises.
Le deuxième problème est interne. C’est le plafond de verre de nos propres processus qui se sont épaissis, complexifiés, de nos jeux de pouvoir et contre-pouvoirs, qui ont progressivement figé la possibilité d’agir. L’inertie institutionnelle est désormais une vulnérabilité stratégique. Un des premiers actes décisifs de l’Ukraine en guerre a été de suspendre les règles qui ralentissaient leur industrie. Nos cycles d’acquisition durent dix à quinze ans. Nous passons des années à définir nos spécifications. Nos architectures sont fermées. Nos données, cloisonnées. Nos procédures d’accréditation ont été conçues pour une époque où la menace évoluait lentement.
Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.
Amiral Pierre Vandier
Résultat : même un très bon système devient rapidement dépassé et vulnérable. Pas parce qu’il est intrinsèquement mauvais, mais parce que le monde a changé avant qu’il soit livré. Les organisations et les processus que nous avons construits étaient raisonnablement adaptés aux opérations expéditionnaires, à un monde stable et prévisible. Ils ne sont pas adaptés à un environnement stratégique qui se reconfigure en mois, sinon en semaines.
Il faut, enfin, comprendre la différence entre moderniser et transformer. Moderniser, c’est ajouter des capacités à un modèle existant que l’on ne modifie qu’à la marge. Transformer, c’est changer les processus, les architectures, la relation industrie-combat, le modèle d’entraînement, la gouvernance des données. Il s’agit d’une distinction opérationnelle qui n’a rien d’un débat sémantique Un char modernisé reste un char conçu pour une bataille de contact linéaire. Un essaim de drones piloté par IA opère dans une logique radicalement différente : saturation, redondance, décision distribuée, coût marginal quasi nul. On ne passe pas de l’un à l’autre par saupoudrage à la marge, mais par une réelle rupture dans nos esprits.
Or nous résistons collectivement à cette rupture. Par inertie. Par conformisme. Par intérêts constitués. Par aversion au risque, que nous appelons « précaution ». C’est humain. C’est compréhensible. Mais c’est une erreur qui n’a rien d’anodin. Dans ce nouvel univers stratégique, la lenteur est une terrible vulnérabilité. Si l’adversaire prend en compte notre difficulté à nous adapter, alors notre capacité à dissuader ne dépend plus seulement de nos inventaires et nos savoir-faire actuels, de notre « excellence » : elle dépend de notre capacité d’apprentissage, de notre capacité de transformation.
Un adversaire rationnel n’attaque pas une alliance qui se transforme plus vite que lui : il attend, ou il provoque. Dans un contexte où les garanties ne peuvent plus être tenues pour acquises, cette nouvelle réalité prend une dimension supplémentaire que l’Europe ne peut pas continuer d’ignorer.
Pour dissuader, il faut apprendre plus vite que l’adversaire
Le changement de caractère de la guerre n’épargne aucun pan de notre appareil de défense. Si la dissuasion nucléaire demeure la garantie ultime contre toute agression existentielle, elle ne peut réellement contraindre un adversaire qui a précisément appris à manœuvrer en dessous du seuil, dans les espaces gris, dans la durée, dans les systèmes. C’est là que se joue désormais une part décisive de la confrontation. Et c’est là que la capacité à régénérer l’avantage en continu devient indispensable.
Dans un monde d’avantages temporaires, la possession se dévalue vite. Ce qui manque à notre appareil dissuasif, aujourd’hui, c’est justement cette capacité à régénérer l’avantage en continu. Une dynamique, pas seulement une posture. Elle se prouve, non pas par ce que l’on possède à l’instant T, mais par la vitesse à laquelle on adapte, innove, déploie.
Dissuader l’adversaire de passer à l’acte repose sur une démonstration crédible de notre vitesse d’apprentissage : voir, comprendre, adapter, déployer. Plus vite que lui. Ce n’est pas une formule. C’est l’ambition que le Commandement Allié pour la Transformation met en œuvre, concrètement, aujourd’hui. Elle repose sur trois actions vitales.
Apprendre
Le retour d’expérience reste un actif stratégique largement sous-exploité de l’Alliance. Nous menons des exercices, nous observons des conflits réels, nous collectons des données en quantité massive. Mais la conversion de cette matière brute en doctrine actualisée, en nouvelles tactiques, techniques et procédures, en exigences capacitaires révisées, est trop lente, rencontre trop de barrières d’ego et de procédures. Elle prend des années, là où elle devrait prendre des semaines.
Le risque majeur est temporel : apprendre trop tard, sur des conflits déjà terminés, face à des adversaires qui ont déjà mué. Un RETEX qui arrive dix-huit mois après les faits ne donne aucun avantage : il entretient l’illusion du savoir. Un leurre. En cinq ans de guerre, la Russie n’a plus le même visage militaire.
Apprendre, c’est construire des boucles courtes entre le combat réel et la doctrine. Entre l’observation du terrain, qu’il soit en Ukraine ou au Moyen-Orient, et la modification des standards d’entraînement de l’Alliance. C’est une question d’architecture organisationnelle, autant que de volonté politique. Une question d’état d’esprit.
Expérimenter
Apprendre ne suffit pas si l’on n’a pas d’espace pour tester du neuf. L’Alliance a besoin d’arènes d’expérimentation réelles, où l’on confronte des systèmes à un adversaire non contraint par les règles d’exercice, où l’on accepte l’échec comme information, où la friction et la surprise sont délibérément intégrées au protocole. De vraies arènes de stress-tests, où les certitudes sont mises à l’épreuve, où les systèmes révèlent leurs limites avant le combat réel, où la réalité n’est pas évacuée. C’est inconfortable. Mais c’est exactement ce qui distingue une Alliance qui apprend d’une Alliance qui répète.
Déployer
À l’ère du numérique, personne ne livre un système pour une durée de service de quinze ans. On construit, on observe, on adapte, on corrige, on améliore en continu. C’est le principe du « versionnage », des architectures ouvertes, du service en flux. Ce principe, qui s’applique à tout ce que nous utilisons au quotidien, à la maison — téléphone, voiture, ordinateur — doit s’appliquer aussi aux systèmes de défense, à la doctrine, à l’entraînement. Le système de command and control du soldat ukrainien, c’est son téléphone portable. Il est mis à jour quotidiennement.
Cela suppose une nouvelle relation entre le combattant, l’ingénieur et l’industrie. Une boucle courte, permanente, entre celui qui emploie le système en conditions réelles et celui qui le conçoit ou le fait évoluer. Cela suppose des architectures ouvertes, interopérables, modifiables. Cela suppose de rompre avec la logique du programme fermé, livré clé en main, intouchable pendant une décennie, sauf à des coûts et délais prohibitifs. Cela suppose d’inventer de nouveaux supports contractuels, pas seulement focalisés sur l’achat de plateformes, mais permettant un lien continu et étroit avec l’industrie.
Ces trois actions vitales ont un catalyseur commun : l’intelligence artificielle. Non pas comme gadget, ni comme argument de communication. Mais comme accélérateur de chaque étape de la boucle : retour d’expérience traité en heures plutôt qu’en mois, adversaires non scriptés générés en temps réel dans les arènes d’expérimentation, capacités des systèmes déployés mises à jour en continu plutôt que figées pendant une décennie. L’IA condamne les organisations lentes et trop procédurières. Elle donne à celui qui apprend vite un avantage exponentiel sur celui qui n’apprend pas. Elle n’est pas un outil parmi d’autres. C’est une épreuve de survie darwinienne.
Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie.
Amiral Pierre Vandier
Une Alliance qui maîtrise cette boucle — apprendre, expérimenter, déployer — est une Alliance qui régénère son avantage en continu.
Transformer, ce n’est pas prédire la prochaine rupture. Personne ne le peut. Transformer, c’est construire la capacité d’y survivre et d’y conserver l’initiative.
L’OTAN dispose d’atouts que nul autre acteur ne possède : trente-deux nations liées par un traité, une profondeur industrielle sans équivalent, des décennies d’interopérabilité construite dans la durée. Ces atouts sont réels. Mais ils ne sont pas suffisants si l’Alliance ne se transforme pas au rythme qu’impose le nouveau caractère de la guerre.
Cela signifie investir dans les capacités, certes. Mais, surtout, investir dans la vitesse d’apprentissage collectif. Réformer les cycles d’acquisition. Ouvrir les architectures. Connecter l’industrie au combat. Gouverner les données comme un actif stratégique partagé. Former des combattants capables d’apprendre, pas seulement d’exécuter.
L’Histoire n’attend pas les organisations qui hésitent. Elle ne prévient jamais. Elle constate, après coup, quelles sont celles qui avaient su se transformer et celles qui ont disparu, annihilées par la défaite.
Transformer ou décrocher. Il n’y a pas de troisième voie.