Le parti Droit et justice (PiS), membre du groupe Conservateurs et réformistes européens (CRE), est à un tournant.

  • Il a gouverné la Pologne et remporté toutes les élections nationales de 2015 à 2023, date à laquelle il a perdu les législatives au profit de la Coalition civique (KO, PPE) de l’actuel Premier ministre, Donald Tusk.
  • Il a ensuite investi et soutenu un candidat indépendant, Karol Nawrocki, lors de l’élection présidentielle de 2025, que celui-ci a remportée, entraînant le gouvernement dans une cohabitation.
  • Début mars, le PiS a officiellement lancé sa campagne pour les élections législatives prévues à l’automne 2027 en présentant à ses adhérents son candidat au poste de Premier ministre en cas de victoire : Przemysław Czarnek, député controversé du PiS, ancien ministre de l’Éducation, anti-féministe, anti-LGBT (qu’il a comparés à des nazis) et proche des milieux les plus conservateurs de l’Église. Il incarne le virage à droite du parti.

Pour autant, le PiS plafonne à environ 25 % des voix, son niveau le plus bas depuis plus d’une décennie, soit 10 points de moins que son score aux élections législatives de 2023.

  • Depuis son arrivée au pouvoir en août 2025, le président Nawrocki a opposé un nombre très élevé de veto aux projets de loi du gouvernement Tusk, ce qui le place dans une posture de clivage permanent. Il a notamment refusé de se rendre à Kiev, ce qui constitue une rupture fondamentale avec son prédécesseur, Andrzej Duda, très pro-ukrainien. Il s’est rendu à Budapest pour soutenir Orbán, et a également invité Mariusz Pudzianowski, champion de MMA et régulièrement élu « homme le plus fort du monde », au palais présidentiel pour une séance de musculation. De manière générale, Nawrocki, qui n’est pas membre du PiS, semble paradoxalement l’incarnation la plus médiatique de l’opposition au gouvernement Tusk, quitte à parfois court-circuiter l’appareil du parti.
  • La bascule à droite du PiS, marquée notamment par le choix de Czarnek, incarne également une volonté d’attirer une frange de l’électorat de plus en plus radicale et moins habituée au compromis politique. Le PiS a perdu son monopole sur la droite nationaliste. Dans les intentions de vote, l’extrême droite, qui atteint 20 à 25 % des suffrages, est incarnée par les mouvements Confédération (PFN/NOW, 13 %) et la Couronne polonaise (7 %) de Grzegorz Braun, antisémite, anti-ukrainien, anti-LGBT, etc. Le PiS ne mène pas de réelles discussions avec ces partis — la campagne n’a pas vraiment commencé —, mais il cherche à récupérer une partie de cet électorat antisystème, notamment les jeunes hommes qui ne votent ni pour le KO, ni pour le PiS. Le chef du parti, Jarosław Kaczyński, a d’ailleurs 77 ans.
  • Le positionnement du PiS par rapport à Donald Trump est également ambigu et pourrait lui porter préjudice. L’administration américaine a soutenu Nawrocki en 2025, et la Pologne est l’un des alliés les plus fidèles des États-Unis en Europe, notamment au sein de l’OTAN. Pour autant, les sondages montrent que les Polonais considèrent aujourd’hui Trump comme l’une des personnalités les moins dignes de confiance, qu’il s’agisse du commerce ou du soutien à l’Ukraine.

Face à ce virage à droite du PiS, l’ancien Premier ministre, Mateusz Morawiecki, a annoncé la création de son propre mouvement, « Rozwoj » (« Développement+ »), ce mercredi 15.

  • Morawiecki a présidé le gouvernement polonais de 2017 à 2023. Économiste et ancien directeur de la banque Santander, il était proche de Tusk et représentait le visage technocrate du PiS. Il a notamment coopéré avec les dirigeants européens, tout en négociant des exceptions pour son pays, comme sur le charbon. Une fois au pouvoir, il n’a pas hésité à s’opposer publiquement à certaines mesures de réforme de la justice défendues par les membres les plus radicaux du PiS. La personnalité de Morawiecki permettait également au dirigeant du PiS, Kaczyński, de conserver le leadership sur le parti et d’en incarner la figure idéologique, sans avoir à gérer le pays au quotidien.
  • En créant Rozwój+, une association officiellement présentée comme un think tank, Morawiecki a expliqué qu’il souhaitait rendre son parti plus constructif, chercher des voix au centre droit et rassembler sans se positionner systématiquement dans un clivage, en mettant l’accent sur les sujets de développement économique, qu’il considère comme le seul moyen de gagner les prochaines élections contre Tusk. Il a notamment déclaré : « Le Droit et Justice a toujours gagné lorsque nous avons su aller large […] Il faut parler aux gens, pas seulement à ceux qui sont avec nous depuis des années, mais aussi à ceux qui hésitent, qui ont des questions et qui attendent des réponses précises. Nous ne pouvons pas nous laisser évincer du centre de la politique polonaise ».
  • Plusieurs journalistes, dont le média de référence Wirtualna Polska, ont annoncé qu’une quarantaine d’élus du PiS soutenaient le mouvement de Morawiecki, qui a également reçu l’aval de Daniel Obajtek, eurodéputé et ancien PDG d’Orlen, la plus grande entreprise polonaise 1. Ces sympathies de nombreux élus du PiS constituent un affront direct au choix du parti de promouvoir la figure controversée de Czarnek.

Cette annonce a créé une importante vague de protestation au sein du PiS.

  • Deux réunions de crise ont été organisées, dont l’une avait également pour but d’inciter les adhérents à faire des dons au parti, en difficulté financière.
  • Les principaux membres du PiS ont condamné le geste de Morawiecki. Mariusz Błaszczak, député et ancien ministre de la Défense, a déclaré que cela mènerait à « la désintégration de la communauté politique ». Le porte-parole du parti, Rafał Bochenek, y voit une source d’affaiblissement pour son parti : « Une telle initiative s’inscrirait dans les plans et les diverses intrigues de Tusk et de ses acolytes ».
  • Hier soir, Kaczyński a lancé un ultimatum à Morawiecki en annonçant l’interdiction pour les membres de Rozwój+ d’être investis sur des listes du parti à l’avenir. De nombreuses rumeurs circulent également sur une suspension de l’adhésion de Morawiecki au PiS.
  • Entre-temps, Morawiecki répète dans tous les médias que son mouvement est un moyen de faire gagner le PiS.

Les prochaines semaines devraient permettre de savoir si le PiS souhaite se modérer pour tenter de récupérer une partie de l’électorat du centre droit, ou s’il penche vers sa droite. La question est de savoir si cela se fera en coulisses, en interne, ou par bataille rangée et exclusions.

  • Quelles que soient les évolutions, la course à l’élection de 2027 s’annonce compliquée pour tous les partis. Si les sondages sont encore peu représentatifs des dynamiques électorales à un an et demi du scrutin, la projection en sièges de la Diète selon les intentions de vote montre la probable absence d’une majorité.
  • La Coalition civique (PPE) est actuellement la première force politique du pays, mais elle n’est pas majoritaire. Même si elle reconduit son alliance actuelle avec La Gauche (S&D). Ses autres partenaires de gouvernement, le PSL (ancien parti paysan, membre du PPE) et Polska 2050 (membre du RE), entretiennent de plus en plus de tensions avec la KO et perdent des points dans les sondages. La question du leadership se pose également au sein de la KO, Tusk ayant 68 ans et aucun successeur évident. Enfin, même si la KO l’emporte, elle devra faire face à Nawrocki à la présidence jusqu’en 2030.
  • Le PiS est actuellement la deuxième force politique polonaise, mais il ne pourrait gouverner qu’en coalition avec les deux formations d’extrême droite. Kaczyński a maintes fois exclu toute alliance avec la Couronne polonaise de Braun.
  • Des rapprochements sont toutefois envisageables avec la Confédération, surtout depuis l’élection de Nawrocki, même si les deux partis entretiennent une inimitié tenace et une rivalité pour gagner l’électorat de droite nationaliste.

En tout état de cause, même en cas d’accord, cela ne suffirait pas à gouverner, laissant la perspective d’une Diète sans majorité et d’un espace politique fragmenté.

Sources
  1. Anna Mokrzanowska, « Oni poszli za Morawieckim. Na liście członków niespodzianki », Wprost, 16 avril 2026.