Ce samedi 28 mars, en se rendant à Monaco, le pape Léon XIV effectue son premier voyage apostolique de 2026 et son premier déplacement dans un pays européen hors de l’Italie. Après la Turquie et le Liban pour son voyage inaugural, ce choix de proximité est à bien des égards surprenant, et il se murmure même qu’il n’a pas fait l’unanimité au sein de la Curie romaine, qui s’est montrée passablement surprise par cette priorité pontificale. De plus, il n’est pas habituel qu’un pape se rende à l’étranger une semaine avant Pâques, en plein Carême, période de ressourcement et de recentrement marquée par d’importantes retraites spirituelles pour les prélats du Saint-Siège, et où le souverain pontife se concentre habituellement sur sa tâche pastorale d’archevêque de Rome. C’est peu dire que l’image de paradis fiscal et de havre de la jet set internationale que dégage à l’étranger la principauté tranche avec l’austérité associée au Carême.
Certes, cette visite pastorale sera courte, avec une durée prévue de 8 heures, et le protocole observé, allégé par rapport à celui d’une visite d’État, sera celui en usage lors des déplacements du pape en Italie, un choix déjà fait par le pape François pour son voyage apostolique en Corse en 2024 qui fut aussi son dernier déplacement hors de Rome.
Léon XIV arrivera en hélicoptère. Ce moyen de transport n’est pas anodin : il lui permettra de ne pas poser le pied sur le sol français — ce qui aurait entraîné des complications diplomatiques et protocolaires.
Il sera d’abord accueilli officiellement au palais princier de Monaco par le prince Albert II, avec qui il aura un entretien privé, suivi d’une salutation de la foule au balcon. Puis le pape se rendra à la cathédrale Notre-Dame de l’Immaculée, siège de l’archevêque de Monaco, où, après avoir célébré l’office de sexte, il prononcera une homélie devant le clergé et la communauté catholique monégasque. Il se rendra ensuite dans une des principales églises paroissiales parmi les six que possède Monaco — la bien nommée Sainte-Dévote, patronne de la principauté —, pour une exhortation aux jeunes et aux catéchumènes. Dans l’après-midi, il célébrera enfin la messe au stade Louis-II, prévu pour accueillir un public de 15 000 personnes : comme l’AS Monaco, le pape y jouera à guichet fermé. Tous les discours de Léon XIV seront prononcés en français, ce qui sera l’occasion d’observer son degré de maîtrise de cette langue ; au retour, l’exiguïté d’un hélicoptère ne permettra pas de tenir une conférence de presse.
On le voit, nombreux sont les éléments dans ce voyage qui pourront faire sourire les commentateurs. Il est cependant nécessaire d’aller au-delà de l’anecdotique, et de percevoir ce que ce voyage apostolique nous révèle des relations internationales à hauteur de micro-États. Pour la première fois en effet, le dirigeant du plus petit État au monde (44 hectares, 0,44 km2) va se rendre dans le deuxième plus petit État au monde (2,02 kilomètres carrés, dont une part non négligeable de superficie gagnée sur la mer). Avec la visite de Léon XIV, ce sera la première fois depuis 1538 qu’un pape posera le pied sur le Rocher de Monaco : près de 500 ans auparavant, dans le contexte des guerres d’Italie, Paul III Farnèse (1534-1549) avait tenté d’y ménager une trêve entre le roi de France François Ier et l’empereur Charles Quint.
La visite de Léon XIV à Monaco est comme une nouvelle tentative d’ancrer le multilatéralisme dans l’histoire longue de la Méditerranée.
Jean-Benoît Poulle
Le pape et le prince
En se déplaçant à Monaco, Léon XIV se rend dans l’un des derniers pays au monde où le catholicisme est religion d’État, en vertu de l’article 9 de la Constitution monégasque. À l’échelle européenne, tous les pays où le catholicisme jouit encore d’un tel statut officiel sont des micro-États ou des États de taille réduite : outre le Vatican et Monaco, il s’agit du Liechtenstein et de Malte — seul membre de l’Union où le catholicisme est reconnu comme religion du pays dans la Constitution. Andorre et la République de Saint-Marin, quant à eux, ont abandonné ce statut.
Depuis le concile Vatican II et sa déclaration Dignitatis Humanae sur la liberté religieuse, l’Église catholique ne s’est pas montrée favorable à détenir l’encombrant statut de religion publique officielle, y voyant un frein à la liberté de religion, et par voie de conséquence à sa propre liberté d’action dans les pays où elle est une confession minoritaire. Bien souvent, dans les décennies postconciliaires, c’est à sa propre initiative qu’ont été conclus de nouveaux concordats avec des États traditionnellement catholiques, qui renégociaient la place de l’Église dans l’architecture institutionnelle afin de lui donner davantage de marge de manœuvre – l’Église paraissant ainsi abandonner les oripeaux du pouvoir.
L’article 9 de la Constitution monégasque est donc une survivance, qui s’explique par la place identitaire très importante qu’a jouée le catholicisme dans la cristallisation de l’identité monégasque. Il en va d’abord de ses liens anciens avec la Maison des Grimaldi, d’origine génoise, dont la devise depuis 1458 est Deo Juvante (« avec l’aide de Dieu ») : dans l’Italie médiévale, les Grimaldi furent du parti guelfe, celui des défenseurs des droits du pape, contre les gibelins, partisans de ceux de l’empereur. Selon la légende, c’est grâce à un déguisement de moine franciscain que le condottiere génois Francesco Grimaldi a pu s’emparer du rocher de Monaco pour y établir sa seigneurie en 1297 1.
La Cité-État du Vatican est une ville-monde, quand la ville gagnée sur la mer de Monaco est une micro-principauté qui se protège du monde.
Jean-Benoît Poulle
Si les relations de Monaco avec l’Église furent distendues à la Belle Époque, sous le règne du très anticlérical prince Albert Ier (1889-1922), proche des gouvernements radicaux de la IIIe République au point de jouer un rôle dans l’affaire des fiches 2, elles se sont grandement réchauffées sous le règne de Rainier III (1949-2005) et de son épouse Grace Kelly (1929-1982), l’actrice américano-irlandaise étant connue pour sa dévotion catholique. Autrefois village insignifiant tant du point de vue économique que de la géographie ecclésiastique, Monaco a été érigée en abbaye territoriale exempte (1868), en diocèse (1887, tandis que la principauté était reconnue par le Saint-Siège) puis en archidiocèse (1981) au fur-et-à-mesure de son enrichissement prodigieux et de sa notoriété croissante. Les relations bilatérales entre le Vatican et la principauté sont régies par un accord bilatéral datant de 1981.
À l’image des « ministres d’État » de Monaco, nommés par le prince, mais en accord avec le gouvernement français qui garde ainsi un œil sur la principauté, tous les évêques de Monaco jusqu’à aujourd’hui ont été de nationalité française. C’est encore le cas de l’actuel archevêque de Monaco, Mgr Dominique-Marie David (né en 1963), prêtre angevin membre de la Communauté de l’Emmanuel, charismatique et conservatrice, qui fournit de plus en plus de cadres à l’Église de France dans un contexte de pénurie des vocations.
Le prince Albert II, lui-même catholique pratiquant, reçu en audience particulière par Léon XIV le 17 janvier dernier, où il a eu l’occasion de lui adresser son invitation officielle, connaît cette histoire et y tient. Au nom de ses convictions, il a refusé de donner son assentiment au projet de loi qui prévoyait la légalisation de l’avortement dans la principauté — même si son interdiction a été assouplie depuis 2019. Selon le Bureau de presse du Saint-Siège, Léon XIV devrait aborder le thème de la « défense de la vie ».
En Méditerranée — mais à Monaco : l’inflexion Léon sur les pas de François
Le catholicisme populaire, méditerranéen, attaché à ses saints et ses fêtes patronales, joue aussi un rôle fédérateur pour la cohésion sociale monégasque.
Ce catholicisme est en vérité très analogue à celui que le pape François était venu rencontrer en Corse en 2024 ou à Marseille en 2023. À Monaco, ces dévotions furent encore revivifiées par l’importante immigration ouvrière italienne dans la principauté au siècle dernier, dont la trajectoire est bien résumée par le succès qu’a rencontré la famille Pastor dans la promotion immobilière, désormais milliardaire et souvent décrite comme plus influente que la famille princière elle-même.
Pour la population monégasque, il ne fait aucun doute que la visite de Léon XIV sera un événement marquant, d’autant plus que son style retenu et diplomate, tout en intériorité, fait moins craindre qu’il conspue les riches et puissants avec des accents prophétiques, à la différence de son prédécesseur, qu’on imaginait mal se rendre à Monaco. Pour le prince et son gouvernement, la visite papale vient aussi tourner opportunément la page du scandale né des révélations d’un gestionnaire des fonds princiers, qui mettait en cause l’entourage d’Albert II ; à une échelle bien plus restreinte, le clergé de la cathédrale de Monaco a également été secoué par une affaire de harcèlement au travail et de management abusif.
Le soft power des micro-États
La visite révèle enfin la manière dont Léon XIV et Albert II, chacun à leur échelle, entendent exercer leur soft power.
Albert II est résolument engagé en faveur de l’environnement et du développement durable, spécialement ce qui regarde la protection des océans et la biodiversité marine : outre l’héritage qu’il a recueilli de son ancêtre Albert Ier, prince explorateur et océanographe, fondateur du Musée d’Océanographie de Monaco, Albert II a créé en 2006 une Fondation qui porte son nom, dédiée au développement durable, aux énergies renouvelables et à la gestion des ressources hydriques. Plus récemment, il a grandement aidé à l’organisation de la conférence des Nations unies sur l’Océan, réunie à Nice (2025).
Ces préoccupations rejoignent celles de l’Église catholique pour la sauvegarde de la « Maison commune », inflexion majeure apportée à sa doctrine sociale, latente depuis le pontificat de Jean-Paul II, mais éclatante depuis l’encyclique Laudato Si’ du pape François (2015) ; elle constitue un autre instrument de soft power. Entre les deux micro-États, se constitue donc comme un front commun tout à la fois conservateur et environnemental au sein des institutions internationales.
Bien sûr, Rome n’est pas Monaco, pas plus que le Rocher des Grimaldi n’est celui sur lequel l’Église est fondée : la Cité-État du Vatican est une ville-monde, quand la ville gagnée sur la mer de Monaco est une micro-principauté qui se protège du monde, ou, comme disent les géographes, un espace interstitiel où s’exacerbent les logiques de la mondialisation. La visite à venir montre cependant comment, de Lampedusa et Marseille à Monaco, de la Turquie à la Corse — en attendant les prochains voyages papaux à Barcelone pour l’inauguration de la Sagrada Familia et en Algérie sur les pas de saint Augustin —, la diplomatie du Saint-Siège vit un moment résolument méditerranéen. Celui-ci est comme une dernière tentative d’ancrer le multilatéralisme dans l’histoire longue d’une mer, mare nostrum, qui unit les civilisations et a fait dialoguer les empires, en un temps où leur affrontement ne cesse de gagner en intensité. Dans cet espace se croisent désormais non plus seulement les radeaux des migrants, mais aussi les porte-avions des puissances.
Sources
- Il y a ici un jeu étymologique, monaco signifiant « moine » en italien ; le Rocher tire en fait son nom de la colonie phocéenne qui s’y établit dès le VIe siècle av. J-C, dédiée à Héraklès le Solitaire, ou Monoïkos.
- Scandale politique français éclatant en 1904, il révèle une opération de fichage politique et religieux mis en place dans l’armée française, s’appuyant sur les renseignements de l’administration préfectorale et des loges maçonniques. Établi à l’initiative de Louis André, ministre de la Guerre depuis 1900, le système permettait de favoriser l’avancement des officiers républicains ou francs-maçons, tout en entravant celui des militaires nationalistes ou catholiques, jugés hostiles à la République.