Dans un article devenu viral dans Al Jazeera, vous affirmiez que la stratégie israélo-américaine contre l’Iran fonctionnait. Pourquoi ?
Lorsque l’on examine ce qui est réellement arrivé aux principaux instruments de la puissance iranienne — son arsenal de missiles balistiques, son infrastructure nucléaire, ses défenses aériennes, sa marine, son architecture de commandement par procuration —, on n’en retire pas l’impression d’un échec des États-Unis. Le tableau général, au contraire, est celui de la dégradation systématique et progressive d’une menace que les administrations précédentes avaient laissé croître pendant quatre décennies.
J’ai vécu quatre années de guerre à Bagdad et consacré ma carrière universitaire à travailler sur la manière dont les États autorisent le recours à la force par l’intermédiaire des services de renseignement : je n’ai aucun intérêt à faire l’apologie de la guerre. Mais ce que je vois dans la campagne actuelle, c’est une opération militaire claire, se déroulant par étapes identifiables, contre un adversaire dont la capacité à projeter sa puissance s’effondre en temps réel.
Le discours dominant et le blocage du détroit d’Ormuz semblent pourtant affirmer le contraire : les États-Unis et Israël se seraient lancés sans plan et sans vraiment penser aux conséquences.
Ces reproches sont, à certains égards, compréhensibles.
La guerre est horrible. Elle a imposé des coûts réels à des millions de personnes à travers le Moyen-Orient — y compris dans la ville où je vis.
Mais un tel discours est erroné.
Non pas parce que ces coûts seraient imaginaires, mais parce que les critiques se focalisent sur les mauvais indicateurs : ils mesurent le prix de la campagne tout en ignorant le bilan stratégique.
La capacité de l’Iran à projeter une puissance stratégique de précision est en train de s’effondrer.
Muhanad Seloom
En quel sens ?
J’observe une tendance : les lancements de missiles balistiques iraniens ont chuté de plus de 90 % — passant de 350 le 28 février à environ 27 le 14 mars — et les lancements de drones expriment une même dynamique de fond.
Si les chiffres tirés des communiqués militaires américains et iraniens diffèrent sur les détails, ils convergent sur la tendance : des centaines de lanceurs de missiles iraniens ont été rendus inopérants. Selon certains rapports, c’est jusqu’à 80 % de la capacité de l’Iran à frapper Israël qui aurait été éliminée.
Cette dynamique que vous décrivez a semblé s’interrompre voire même s’inverser à partir du quinzième jour de guerre. Comment interprétez-vous cela ? S’agit-il uniquement d’une riposte après l’assassinat d’Ali Larijani — ou entrons-nous dans une nouvelle phase de la guerre ?
Les données racontent deux histoires différentes selon le système d’armes que l’on suit. Et ces deux histoires ont leur importance.
La trajectoire des missiles balistiques confirme une dégradation. On passe de 350 lancements le premier jour à un plancher d’environ 37 à 27 entre les jours 10 et 15, puis une légère remontée à 18 et 38 les jours 18 et 19. Cette remontée est significative et elle reflète probablement le fait que l’Iran a concentré en effet ses stocks restants pour des salves à visée politique après l’assassinat de Larijani et la frappe israélienne sur South Pars.
Mais même avec 38 frappes, le dix-neuvième jour ne représente qu’une fraction de la capacité du premier jour. La tendance sous-jacente est indéniable : la capacité de l’Iran à projeter une puissance stratégique de précision — celle qui menace Tel-Aviv et qui pourrait submerger les défenses antimissiles par des salves coordonnées — est en train de s’effondrer.
La trajectoire des drones raconte une histoire différente. Après un pic initial le deuxième jour — où l’on avait enregistré jusqu’à 567 lancements, soit le plus haut niveau de la guerre — les attaques de drones ont chuté brutalement pour atteindre un creux le huitième jour. Or à partir de là, la courbe s’inverse : au quinzième jour, on enregistre 83 lancements. Au dix-neuvième jour, ils atteignent 93.
Comment expliquez-vous cette remontée ?
Téhéran s’adapte, tout simplement.
L’Iran procède à des substitutions au sein de sa structure de forces. Les missiles balistiques sont coûteux, complexes, nécessitent des lanceurs fixes ou semi-mobiles qui peuvent être suivis et détruits, et dépendent d’une infrastructure de production qui a été systématiquement prise pour cible. Les drones — en particulier les systèmes d’attaque à sens unique de type Shahed — sont bon marché. Ils peuvent être fabriqués rapidement dans des installations dispersées, ne nécessitent pas de lanceurs sophistiqués et peuvent être déployés en essaims qui mettent à rude épreuve les systèmes de défense aérienne.
Le porte-parole du Corps des Gardiens de la Révolution islamique avait affirmé le dix-septième jour que la majeure partie du stock d’armes de l’Iran restait intacte et que les missiles utilisés jusqu’à présent dataient d’« il y a une décennie ». Même en tenant compte de la propagande, l’implication est claire : l’Iran préserve ce qui reste de sa capacité balistique avancée tout en renforçant le système d’armes qu’il est encore capable de produire.
Cela a une importance sur le plan analytique : la capacité stratégique et la capacité de harcèlement ne sont pas la même chose.
Les missiles balistiques peuvent pénétrer les défenses à grande vitesse, larguer des ogives lourdes contre des cibles fortifiées et modifier l’équilibre militaire entre les États. Les drones, quant à eux, causent des dégâts réels : ils ont fermé l’aéroport de Dubaï, frappé des infrastructures pétrolières à travers le Golfe, mis à rude épreuve les stocks d’intercepteurs — mais ils ne changent pas l’équation militaire.
Autrement dit : une centaine de drones ne peuvent pas faire ce dont un seul missile balistique est capable.
L’Iran est passé à une nouvelle phase, c’est clair : mais elle est tactiquement marquée par la substitution — non par la résurgence. Téhéran troque la précision contre le volume, l’effet stratégique contre le harcèlement, et la capacité de menacer des cibles militaires contre la capacité d’imposer des coûts économiques et psychologiques aux populations civiles.
C’est une adaptation qu’il convient toutefois de prendre au sérieux : cela signifie que le problème de la défense aérienne persistera plus longtemps que la menace des missiles — et donc que les États du Golfe continueront à subir des frappes de drones même si le danger des missiles balistiques s’estompe. Mais il s’agit de l’adaptation d’une force qui a perdu ses instruments principaux et qui se tourne vers des instruments secondaires, pas de l’adaptation d’une force en voie de rétablissement.
Une centaine de drones ne peuvent pas faire ce dont un seul missile balistique est capable.
Muhanad Seloom
Au-delà de ses capacités de lancement de missiles, comment évaluez-vous les dommages subis par les autres moyens militaires de l’Iran ?
Les moyens navals de l’Iran — navires d’attaque rapide, sous-marins miniatures, capacités de pose de mines — sont en train d’être détruits.
Ses défenses aériennes ont été neutralisées au point que les États-Unis font désormais voler des bombardiers B-1 non furtifs au-dessus de l’espace aérien iranien. Cela témoigne d’une confiance quasi totale dans la supériorité aérienne.
Pourquoi pensez-vous que les États-Unis ont pu obtenir un tel résultat au plan opérationnel ?
La campagne s’est déroulée en deux phases distinctes.
La première a neutralisé les défenses aériennes de l’Iran, décapité son système de commandement et de contrôle, et dégradé ses infrastructures de lancement de missiles et de drones. Le 2 mars, le Commandement central américain a annoncé la supériorité aérienne locale sur l’ouest de l’Iran et Téhéran — obtenue sans la perte confirmée d’un seul avion de combat américain ou israélien.
La deuxième phase, actuellement en cours, vise la base industrielle de défense de l’Iran : les installations de production de missiles, les centres de recherche à double usage et les complexes souterrains où sont entreposés les stocks restants. Il ne s’agit pas de bombardements aveugles. C’est une campagne méthodique visant à garantir que ce qui a été détruit ne puisse pas être reconstruit.
Mais dans une troisième phase, les États-Unis pourraient devoir reconnaître qu’ils n’ont pas été en mesure d’éliminer toutes les capacités iraniennes. Quelles conséquences en tirez-vous ?
Vous avez raison : les données recueillies à propos des drones le démontrent concrètement.
Les États-Unis et Israël ont manifestement affaibli l’infrastructure de missiles balistiques de l’Iran : lanceurs détruits, installations de production frappées, le nombre de missiles balistiques lancés passant de 350 à un seuil contesté — tout ceci parle de lui-même. Mais l’escalade des frappes de drones à partir du huitième jour prouve que la domination aérienne a ses limites face à un modèle de production décentralisé et à faible coût.
Les usines de missiles balistiques sont vastes, détectables et dépendent de chaînes d’approvisionnement spécialisées.
Ce n’est pas le cas des ateliers de drones. Un système de type Shahed peut être assemblé dans une installation de la taille d’un entrepôt, avec des composants ayant des applications civiles à double usage, par des techniciens qui ne nécessitent pas la même expertise que ceux qui construisent des missiles balistiques. Si vous êtes l’adversaire du pays qui produit, vous pouvez frapper l’usine que vous avez identifiée — mais vous ne pouvez pas frapper les centaines de petites installations que vous n’avez pas identifiées et qui sont probablement en train de construire des Shahed à quelques milliers d’euros l’unité…
Mais est-ce que cela ne rend pas, précisément, cette phase plus compliquée pour les États-Unis et Israël ?
En effet. La première et la deuxième phases consistaient à détruire ce qui était visible et fixe : défenses aériennes, centres de commandement, lanceurs de missiles, installations nucléaires et moyens navals.
La troisième phase doit faire face à ce qui est dispersé et régénératif.
Elle nécessite donc une approche opérationnelle différente : une collecte soutenue de renseignements, une surveillance persistante et, surtout, l’interdiction des chaînes d’approvisionnement externes qui fournissent à l’Iran les composants qu’il ne peut pas fabriquer localement. La Chine a fourni à l’Iran des outils de navigation, des systèmes radar et des composants de guerre électronique. Couper ces lignes d’approvisionnement est aussi important que de frapper les produits finis.
Mais il y a une limite plus profonde encore.
La puissance aérienne peut détruire des infrastructures fixes. Elle ne peut pas détruire le savoir, la mémoire institutionnelle ou la volonté politique : les cadres techniques de l’Iran, ses scientifiques nucléaires, sa main-d’œuvre industrielle de défense, tous survivent aux bombardements.
Dans la nouvelle phase, Téhéran troque la précision contre le volume et l’effet stratégique contre le harcèlement.
Muhanad Seloom
La question n’est pas de savoir si la République islamique conservera le savoir nécessaire pour se reconstruire — ce sera de toute façon le cas. La question est de savoir s’il disposera des moyens, des ressources et des conditions politiques pour le faire, et dans quels délais. L’opération américano-israélienne a prolongé cette échéance de quelques mois à plusieurs années. C’est une avancée stratégique significative. Mais elle n’est pas permanente.
L’écart qui importe le plus n’est pas militaire mais diplomatique. Convertir cet avantage militaire en un résultat politique durable nécessite un régime de vérification, un cadre de règlement et une posture d’application soutenue. La campagne militaire devance la diplomatie. C’est là la vulnérabilité la plus grave de l’approche actuelle — et l’administration ne l’a pas encore abordée publiquement.
Où cela place-t-il l’Iran sur le plan stratégique ?
L’Iran est désormais confronté à un dilemme stratégique qui s’aggrave de jour en jour : s’il tire ses missiles restants, il expose ses lanceurs, qui seront rapidement détruits. S’il les conserve, il renonce à sa capacité d’imposer des coûts à la guerre.
C’est une force qui gère son déclin plutôt qu’elle ne projette sa puissance.
Les États-Unis de Donald Trump sont incapables de maintenir le détroit d’Ormuz ouvert. Ce passage hautement stratégique pour le commerce mondial est désormais contrôlé de facto par les Iraniens. N’est-ce pas là une preuve suffisante que Washington perd pied ?
Ce raisonnement renverse la logique stratégique : la fermeture du détroit d’Ormuz a toujours été le dernier atout de Téhéran, le plus visible et le plus connu de tous. Il est de surcroît un actif périssable.
Qu’entendez-vous par là ?
Environ 90 % des exportations de pétrole de l’Iran transitent par l’île de Kharg, puis par le détroit. Chaque jour où le blocus se poursuit, l’Iran coupe sa propre ligne de vie économique.
Pour moi, la fermeture ne nuit donc pas seulement à l’économie mondiale — elle accélère l’isolement de l’Iran.
Pourtant, les exportations se poursuivent. Et Trump semble chercher désespérément des solutions. On lit même que les États-Unis pourraient finir par déployer des troupes sur les côtes iraniennes pour garantir la sécurité du passage. Cela ne changerait-il pas la donne ?
Une composante terrestre pour sécuriser le détroit serait une erreur stratégique de premier ordre. Je ne pense pas que la logique opérationnelle à l’œuvre nous y conduise.
Regardons concrètement ce que le blocus d’Ormuz exige réellement de l’Iran pour être maintenu : des vedettes rapides opérant à partir de bases côtières, des moyens de pose de mines, des missiles antinavires basés à terre, des drones et un réseau de surveillance pour identifier et suivre les cibles.
L’armée américaine a endommagé ou coulé plus de 120 navires de guerre iraniens. Les bases navales de Bandar Abbas et de Chabahar ont été gravement touchées. La capacité navale conventionnelle de l’Iran est en train d’être systématiquement éliminée.
C’est là que le problème des drones refait surface. Car tandis que la capacité de l’Iran à menacer la navigation avec des missiles antinavires balistiques et des navires d’attaque rapide diminue fortement, sa capacité à menacer la navigation avec des drones maritimes bon marché ne diminue pas au même rythme — et cela pour les mêmes raisons que les lancements de drones augmentent sur le champ de bataille.
Un drone maritime à usage unique est essentiellement un Shahed flottant : bon marché, difficile à détecter, il peut être produit dans des installations dispersées et difficilement identifiables. Cela signifie que la menace maritime persistera plus longtemps que la durée de vie de la menace navale conventionnelle, même sans que des forces terrestres n’entrent en ligne de compte.
Face à cela, la logique stratégique ne sera probablement pas de sécuriser le détroit avec des troupes — ce qui créerait exactement le type d’engagement illimité contre lequel tous les détracteurs de l’interventionnisme américain mettent à juste titre en garde — mais pourrait consister à réduire la capacité de l’Iran à le menacer jusqu’à ce que la menace tombe en dessous du seuil requis par le marché de l’assurance et le transport maritime commercial. Il n’est pas nécessaire d’escorter chaque pétrolier si l’adversaire ne peut plus les atteindre.
C’est pourquoi je pense que le véritable danger n’est pas une invasion terrestre — mais l’impatience.
La troisième phase de la guerre doit faire face à ce qui est dispersé et régénératif.
Muhanad Seloom
Quelles seraient vos préconisations ?
Trois variables doivent converger avant que le transport maritime commercial ne reprenne à grande échelle : la capacité d’attaque maritime de l’Iran doit passer sous un certain seuil, les mines déjà déployées doivent être déminées, et le marché de l’assurance doit réévaluer son risque. La première condition est en train de se réaliser. La deuxième nécessite du temps et des opérations de déminage. La troisième suivra une fois que les deux premières auront été atteintes de manière crédible.
Si la pression politique, alimentée par les prix du pétrole et la frustration intérieure, impose une opération de sécurité prématurée avant que ces conditions ne soient remplies, les États-Unis risquent une confrontation navale prolongée dans des eaux confinées qui donnerait raison à tous les détracteurs de l’opération Epic Fury.
La patience et la dégradation continue constituent la meilleure voie vers la victoire pour Donald Trump.
Qu’en est-il de l’escalade régionale ? Avec l’entrée dans le conflit du Hezbollah, des milices irakiennes et des Houthis, la guerre n’est-elle pas en train de s’étendre ?
C’est à mon sens une mauvaise interprétation de la dynamique du réseau d’alliances de l’Iran.
Mes recherches sur la manière dont les États autorisent la violence par procuration identifient quatre niveaux de contrôle : la légitimation stratégique, la coordination opérationnelle, la distribution financière et logistique, et le calibrage de la dénégation.
La campagne actuelle a perturbé ces quatre niveaux simultanément.
En quel sens ?
Passons en revue chacun de ces seuils.
Le premier niveau est la légitimation stratégique : l’autorité politique et religieuse qui transforme une milice en instrument de la politique d’État. Dans le système iranien, cette autorité émanait du Guide suprême, passait par la Force Qods, puis se transmettait au réseau de mandataires. Or l’assassinat de Khamenei n’a pas simplement éliminé un individu. Il a sectionné le sommet de la chaîne qui donnait à la violence par procuration sa signification politique. La nomination de Mojtaba Khamenei rétablit en partie la position formelle, mais le déficit de légitimité est bien réel. Une succession dynastique dans une république révolutionnaire n’a pas le même poids légitimant que quatre décennies d’autorité cléricale institutionnalisée. Le Corps des Gardiens a certes prêté allégeance, mais une allégeance prêtée sous la contrainte, à un chef qui serait blessé et qui n’est pas apparu en public, n’est pas la même chose qu’une allégeance méritée.
Le deuxième aspect est la coordination opérationnelle, l’architecture de commandement qui traduit l’intention stratégique en action tactique. La Force Qods assurait cela : guidage des cibles, planification opérationnelle, synchronisation des délais entre les théâtres d’opérations. La décapitation de la direction des Pasdaran à plusieurs niveaux, y compris les hauts commandants de la Force Qods, le ministre de la Défense par intérim, le commandant des Basij et, plus récemment, le ministre du Renseignement Esmail Khatib, a brisé cette couche.
Ce que l’on observe aujourd’hui n’est pas une action coordonnée. L’attaque du Hezbollah le 2 mars, l’assaut des milices irakiennes contre le complexe de l’ambassade à Bagdad le 17 mars, les lancements sporadiques de drones par des cellules dispersées : il s’agit là d’autorités prédéléguées exercées de manière indépendante par des groupes agissant sur la base d’instructions permanentes — pas nécessairement de directives en temps réel. Pour le dire plus simplement : les proxies jouent leur partition, mais plus personne ne dirige l’orchestre.
Le troisième volet concerne la distribution financière et logistique, c’est-à-dire le pipeline d’argent, d’armes, de formation et de matériel qui soutient les opérations des proxies au fil du temps. L’Iran dépensait des milliards chaque année à travers ce réseau. Ce pipeline dépendait de voies d’approvisionnement physiques traversant l’Irak et la Syrie, de canaux financiers exploitant les failles des sanctions, et d’officiers logistiques du Corps des Gardiens de la Révolution islamique intégrés à chaque groupe.
La chaîne d’approvisionnement est désormais directement attaquée — non seulement les proxies eux-mêmes, mais aussi l’infrastructure qui les alimente. La voie syrienne s’est effondrée avec Assad. La voie irakienne est bloquée par les États-Unis. Les canaux financiers nécessitent un système bancaire et d’exportation de pétrole iranien opérationnel, que la fermeture du détroit d’Ormuz et les sanctions affaiblissent simultanément. Le Hezbollah, le proxy le plus compétent, absorbe les opérations israéliennes depuis plus d’un an et combat désormais sur un deuxième front au Liban. Sa capacité à soutenir ses opérations dépend d’un ravitaillement qui n’arrive plus.
Le quatrième élément est le calibrage de la dénégation : cette gestion sophistiquée de l’attribution qui permet à un État de tirer profit de la violence de ses proxies tout en conservant une distance formelle. C’est la couche la plus subtile et la première à s’effondrer sous la pression.
Lorsque le Hezbollah déclare ouvertement qu’il combat en réponse à l’assassinat de Khamenei, lorsque les milices irakiennes revendiquent des attaques contre des installations américaines au nom de l’Iran, lorsque le Corps des Gardiens de la Révolution annonce publiquement vague après vague d’opérations de représailles, la dénégation a été abandonnée. Ce n’est pas une démonstration de force. C’est le signe que les mandataires n’ont plus le luxe de l’ambiguïté stratégique, car le mandant qui gérait cette ambiguïté n’en a plus la capacité. L’action ouverte est le résultat de l’échec de la coordination secrète.
Lorsque les quatre niveaux se dégradent simultanément, ce qui reste n’est pas un réseau d’alliances. C’est un ensemble de groupes armés partageant des griefs communs, mais dont la coordination s’affaiblit, aux agendas locaux concurrents et dépourvus de tout mécanisme permettant de reconstituer une direction centralisée. Les attaques se poursuivront, certaines mortelles, d’autres politiquement significatives. Mais elles deviendront de plus en plus désorganisées, stratégiquement incohérentes et coûteuses pour les États hôtes où ces groupes opèrent.
C’est la situation dans laquelle nous entrons actuellement.
Le véritable danger n’est pas une invasion terrestre — mais l’impatience.
Muhanad Seloom
Donald Trump et son administration ont plusieurs fois changé leurs buts de guerre déclarés : n’est-ce pas le signe que les choses ne se déroulent pas comme prévu ?
La rhétorique de Trump n’a pas aidé, en effet : l’oscillation entre « capitulation inconditionnelle » et allusions à la négociation, entre poursuite d’un changement de régime et un scénario « vénézuélien », alimente l’impression d’une incohérence stratégique.
Mais derrière la rhétorique, la trajectoire stratégique est bien visible dans le déroulement opérationnel. L’objectif est la dégradation permanente de la capacité de l’Iran à projeter sa puissance au-delà de ses frontières — par le biais de missiles, de la menace nucléaire et de réseaux de mandataires.
Le but de cette guerre peut être résumé à deux mots : désarmement stratégique. En un sens, cette campagne a plus à voir avec l’approche des Alliés face à la capacité industrielle de guerre de l’Allemagne en 1944-1945 qu’avec la guerre menée par les États-Unis en Irak en 2003.
Mais qu’est-ce qui empêchera l’Iran de relancer sa production une fois les bombardements terminés ?
C’est une préoccupation légitime.
La réponse nécessite un cadre post-conflit qui n’existe pas encore publiquement : un régime de vérification, un règlement diplomatique, une posture d’application soutenue. Mais l’absence d’un plan diplomatique public ne signifie pas que la campagne militaire est un échec. Cela signifie, comme je l’ai déjà dit, que la campagne devance la diplomatie — un problème de séquence, et non un problème stratégique. Les conditions militaires d’un règlement durable — une capacité balistique iranienne trop dégradée pour être rapidement reconstruite, des infrastructures nucléaires inaccessibles, des réseaux de mandataires fragmentés — sont en train d’être créées en ce moment même.
Depuis vingt ans, les États-Unis parviennent à assurer leur domination opérationnelle, mais sans résultat sur le plan politique — en quoi cette fois-ci est-ce différent ? Ne sommes-nous pas au début d’un cycle qui sera amené à se répéter ?
Cette question mérite une réponse plus approfondie que celle qu’offrent la plupart des partisans de la campagne militaire en cours.
Le cycle auquel vous faites allusion est recouvert par la métaphore dite de la « tonte du gazon » (mowing the grass) : l’idée est que l’attaquant n’étant pas parvenu à oblitérer sa cible soit obligé de frapper à nouveau à intervalle régulier à mesure que l’adversaire reconstitue ses forces.
Je ne pense pas que nous soyons dans cet engrenage et, de manière paradoxale, les données sur les frappes de drones montrent pourquoi : l’Iran peut encore produire des drones mais ne peut plus produire de missiles balistiques à un rythme proche de celui d’avant-guerre. Cela ne veut pas dire que la guerre est finie, mais cette asymétrie est la marque distinctive de ce que cette campagne a accompli que les cycles précédents n’avaient pas réussi à faire. Les frappes de juin 2025 ont endommagé les installations nucléaires mais ont laissé la production de missiles, l’infrastructure navale et l’architecture de commandement des proxies de l’Iran largement intactes. Cette fois-ci, le ciblage a été exhaustif, visant non seulement les armes elles-mêmes mais aussi la base industrielle, les chaînes d’approvisionnement, la structure de commandement et les dirigeants qui ont autorisé la reconstitution après chaque cycle précédent.
Avec plus de 7 800 cibles en vingt jours, on ne tond pas le gazon — on arrache les racines.
Deuxièmement, l’environnement de soutien extérieur de l’Iran est plus restreint qu’il ne l’a jamais été. La Chine est inquiète de voir ses propres importations de pétrole via Ormuz s’effondrer, ses citoyens évacués de Téhéran et ses intérêts commerciaux directement affectés par une guerre qu’elle ne voulait pas et sur laquelle elle ne peut exercer aucune influence. Pékin s’est abstenu lors du vote de la résolution 2817 du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant les attaques de l’Iran contre les États du Golfe — c’est un signe de malaise plus que de solidarité. La Chine continuera à commercer avec Téhéran, mais son appétit pour permettre le type de réarmement stratégique qui a conduit au niveau de menace d’avant-guerre s’est affaibli.
La Russie, accaparée par sa propre guerre en Ukraine, a apporté un certain soutien à Téhéran — des composants pour les S-400, le partage de renseignements — mais elle n’a pas la capacité nécessaire pour le partenariat militaro-industriel durable dont l’Iran aurait besoin pour se reconstituer à grande échelle.
Troisièmement — et c’est là qu’à mon avis l’analogie avec l’Irak ne tient pas — les États-Unis ne tentent pas de remplacer l’État iranien. Il n’y a pas d’occupation, pas d’autorité de transition. La comparaison que Trump lui-même a établie est révélatrice : il cite la dissolution de l’armée irakienne et le déploiement de forces terrestres comme les erreurs qui ont engendré une décennie d’insurrection, et il évite explicitement ces deux options. Ce qui existe à la place, c’est un pari tacite : celui qu’une dégradation suffisamment profonde, appliquée à un régime déjà affaibli par les manifestations de janvier 2026, créera des conditions dans lesquelles les dirigeants qui succéderont estimeront que la reconstitution coûte plus cher que l’accommodation.
Avec plus de 7 800 cibles en vingt jours, on ne tond pas le gazon — on arrache les racines.
Muhanad Seloom
Cette campagne a créé une ouverture stratégique qui n’existait pas il y a trois semaines. Qu’elle aboutisse à un résultat durable ou à un nouveau cycle dépend entièrement de ce qui va se passer ensuite, de la capacité à transformer l’avantage militaire en une architecture diplomatique qui rende la reconstitution inutile plutôt que simplement difficile. La campagne a gagné le droit d’être jugée non pas sur les coûts des vingt premiers jours, mais sur ce qui sera construit, ou non, dans les mois qui suivront.
L’administration Trump doit cette architecture à la région, au public américain et aux populations de tout le Moyen-Orient qui paient cette guerre de leur vie.