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Pourquoi Palantir est-elle devenue aujourd’hui une société au cœur de l’entreprise trumpiste de changement de régime aux États-Unis ?

Palantir ne se retrouve pas là par accident ou par simple opportunisme. L’entreprise a été conçue, dès l’origine, comme une théorie de l’État. 

Lorsqu’elle est fondée en 2004 dans l’Amérique du 11 septembre, elle procédait d’un diagnostic précis : les services de renseignement américains avaient failli. Non pas faute d’informations, mais parce qu’ils ne disposaient pas de la capacité à les relier, les interpréter et en tirer des décisions opérationnelles. Palantir entend dès ses origines combler ce vide. Mais la proposition n’est pas simplement technique : elle embarque une vision du pouvoir.

Palantir est, à mes yeux, l’entreprise totémique du XXIe siècle, à la fois par les conditions de sa création, par son activité, et par son articulation avec le pouvoir contemporain. Aucune autre entreprise ne cristallise aussi précisément ce que ce siècle a produit de plus caractéristique : la fusion de la surveillance, de la guerre, du capital et de l’idéologie dans un seul produit.

Que fait concrètement Palantir ?

Ce que fait Palantir concrètement, c’est produire de « l’ontologie » — nous y reviendrons — c’est-à-dire réécrire le monde réel, sensible, dans un langage propriétaire. Ses deux solutions principales, Gotham et Foundry, agrègent des sources de données hétérogènes — bases de données administratives, rapports de renseignement, données biométriques, historiques judiciaires, géolocalisation, réseaux sociaux, etc. — pour les intégrer dans un tableau de bord unifié et lisible. Foundry s’adresse aux grandes entreprises et aux administrations civiles, Gotham aux agences de sécurité et de renseignement. Une troisième plateforme, AIP (Artificial Intelligence Platform), lancée en 2023, intègre les grands modèles de langage directement dans ces environnements opérationnels, en permettant d’interroger des masses de données autrement inaccessibles à un opérateur humain.

Qu’est-ce qui fait aujourd’hui la singularité des services qu’elle propose ?

Palantir ne vend pas de données, mais la capacité à leur donner du sens. La nuance est capitale, car une fois installée dans une administration, Palantir opère ce que l’industrie du logiciel appelle un vendor lock-in — elle devient un fournisseur dont on ne peut plus se passer. Ici, non pas parce que ses concurrents seraient moins bons, mais parce qu’elle est devenue propriétaire de l’intelligibilité même des décisions. 

Ses systèmes s’intègrent aux procédures internes, et cette dépendance crée un pouvoir discret mais réel. En 2017, quand la police de New York a voulu dénoncer son contrat avec Palantir, l’entreprise a rappelé qu’elle détenait la technologie, c’est-à-dire la capacité à lire et interpréter les décisions assistées par ordinateur. Idem en France, quand la DGSI, au moment des attentats de 2015, signe avec Palantir. À l’époque, Patrick Calvar, le patron du renseignement intérieur, expliquait qu’il s’agissait d’une solution temporaire. Dix ans plus tard, le ministère de l’Intérieur vient de renouveler le contrat pour la troisième fois, tandis que le ministre des Affaires étrangères félicite Peter Thiel lorsque ce dernier vient en France en janvier dernier.

Nous ne sommes pas les seuls à être captifs. Dans l’Union européenne, ce mécanisme de dépendance a produit deux réponses opposées : la résistance ou la vassalisation à marche forcée. 

En Allemagne, la contestation a pris une forme juridiquement ambitieuse. En juillet 2025, une association de défense des libertés publiques, la Gesellschaft für Freiheitsrechte, a déposé une plainte constitutionnelle contre l’utilisation du logiciel VeRA — la version bavaroise de Gotham — soutenue par une pétition de plus de 250 000 signatures. Le Chaos Computer Club, la plus vieille association de hackers d’Europe, qui soutient la procédure, résume le sujet avec une précision qui vaut pour tous les pays concernés : la police se rend « dépendante sur des années d’un logiciel délibérément opaque ». 

Ce que le marché achète, ce n’est pas un bilan : c’est une promesse eschatologique. L’idée que Palantir sera le système nerveux du prochain ordre mondial.

Olivier Tesquet

Au Royaume-Uni, c’est l’inverse : on recense aujourd’hui 34 contrats entre Palantir et l’État britannique, de la dissuasion nucléaire aux technologies policières, pour plus de 650 millions de livres sterling — ce qui en fait le plus gros client de Palantir après le gouvernement américain. Les revolving doors y fonctionnent à plein régime, avec le recrutement d’anciens hauts fonctionnaires du ministère de la Défense, et des visites officielles arrangées par des intermédiaires comme l’ancien ambassadeur Peter Mandelson, dont la société de conseil représentait Palantir, et qui a depuis été arrêté dans le cadre de l’affaire Epstein. Deux pays, deux rapports au même produit, mais dans les deux cas, c’est le vendor lock-in qui est en jeu. C’est le vrai produit, et ce n’est pas accidentel. Ne l’oublions pas car il l’a martelé dans son livre De zéro à un : Thiel est un partisan forcené des monopoles.

C’est précisément pour cette raison que Palantir est si centrale dans l’entreprise de changement de régime conduite par l’administration Trump. 

L’objectif du DOGE ou de l’ICE n’est pas simplement bureaucratique : c’est de déplacer la puissance coercitive de l’État américain sous une architecture privatisée et algorithmique. Dans le bricolage technofasciste de l’administration Trump 1, Palantir n’impose pas tant une idéologie de l’extérieur. En revanche, il s’agit de l’infrastructure la plus cohérente avec un exercice du pouvoir technofasciste. Il y a quelques années, lors d’une session de questions-réponses sur Reddit, un internaute taquin avait demandé à Peter Thiel si Palantir était une façade pour la CIA, en faisant référence au fonds d’investissement de l’agence, In-Q-Tel, qui l’a aidée à ses débuts. Thiel avait répondu que c’était l’inverse : la CIA était une façade pour Palantir. C’était un peu plus qu’une boutade.

Dans quel contexte l’entreprise a-t-elle été introduite en bourse ?

Palantir entre en bourse en septembre 2020, dans un contexte à plusieurs égards révélateur. 

Elle choisit une cotation directe (un DPO, Direct Public Offering) plutôt qu’une introduction classique par IPO. Ce choix technique n’est pas anodin : il permet d’éviter les banques d’investissement comme intermédiaires, de conserver un contrôle maximal sur la structure actionnariale, et d’accéder aux marchés publics sans diluer le pouvoir des fondateurs. C’est cohérent avec la philosophie de Thiel, qui a toujours considéré Wall Street comme une institution parasitaire — utile comme levier, pas comme partenaire.

Le timing est lourd de sens lui aussi. 2020, c’est l’année du Covid et des contrats gouvernementaux massifs en matière de santé publique. Palantir décroche notamment un contrat avec le NHS britannique pour gérer les données de la pandémie — au prix d’une controverse considérable, toujours pas éteinte aujourd’hui. C’est aussi l’année où les valeurs de la Tech s’envolent, portées par la dématérialisation forcée de l’économie mondiale. Palantir surfe sur cette vague tout en capitalisant sur une réputation sulfureuse soigneusement entretenue depuis ses origines, qui existe jusque dans son nom, issu de l’univers du Seigneur des Anneaux : celle d’une entreprise qui sait des choses que les autres ne savent pas.

À l’introduction, la valorisation atteint environ 15 milliards de dollars. Elle s’approche aujourd’hui des 400 milliards. Ce décollage vertigineux — qui fait de Palantir l’une des sociétés les mieux valorisées du secteur de la défense — devant des industriels historiques comme Lockheed Martin ou Raytheon, est difficilement explicable par les marqueurs financiers seuls. Palantir est durablement déficitaire jusqu’en 2023, et ses revenus, bien qu’en croissance, restent modestes au regard de sa capitalisation. Ce que le marché achète, ce n’est pas un bilan : c’est une promesse eschatologique. L’idée que Palantir sera le système nerveux du prochain ordre mondial.

Y a-t-il une idéologie explicite de Palantir ?

Oui, même si elle se présente volontiers sous les oripeaux du pragmatisme technicien. 

Alex Karp la formule avec une franchise parfois déconcertante. Dans son livre The Technological Republic, publié début 2025, il développe une thèse qui mérite d’être prise au sérieux, surtout dans le contexte de la guerre d’Iran : les démocraties occidentales seraient en train de perdre la guerre technologique contre leurs adversaires autoritaires, non pas faute de talent mais faute de volonté. Les ingénieurs de la Silicon Valley, selon Karp, auraient développé une allergie au pouvoir d’État et à la chose militaire qui les rendrait collectivement incapables de mettre leur génie au service de la survie de l’Occident. Karp le dit avec une franchise abrasive : toute une génération d’ingénieurs prodiges a consacré son génie à concevoir des applications de livraison de repas et des interfaces de partage de photos, mobilisant des milliards de dollars et des légions de cerveaux brillants pour satisfaire, dit-il, « les caprices de la culture capitaliste tardive », là où leurs prédécesseurs construisaient la bombe atomique et l’Internet. Pour lui, le ralliement de la Silicon Valley à la cause nationale, qui était une évidence au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, s’est évaporé au profit d’une posture de retrait confortable : pourquoi risquer la désapprobation de ses amis en travaillant pour l’armée quand se défiler passe pour de l’éthique ? C’est, selon Karp, une désertion morale autant qu’une erreur stratégique. Palantir serait l’antidote : une entreprise qui assume pleinement d’articuler technologie et puissance souveraine.

Ce discours, dont on pourrait contester historiquement tous les termes, a une fonction double. Karp est un philosophe de formation — il a soutenu sa thèse à l’université Goethe de Francfort, dans l’orbite intellectuelle d’Habermas, dont il convoque d’ailleurs la théorie de la crise de légitimité pour justifier sa thèse centrale : les démocraties occidentales perdront leur crédibilité si elles échouent à délivrer croissance et sécurité. Le paradoxe est savoureux : on se hisse sur les épaules d’Habermas pour aboutir à une apologie de la raison d’État algorithmique. Mais le discours est aussi profondément stratégique. En se positionnant comme défenseur de la civilisation occidentale face à des adversaires qui, eux, « ne s’arrêteront pas pour débattre des mérites des technologies à usage militaire », Palantir se rend politiquement inattaquable et commercialement irrésistible pour tout gouvernement qui ne veut pas paraître naïf face à la Chine ou à la Russie. L’idéologie est donc ici indissociable du modèle d’affaires.

Ce que l’on peut dire de plus précis sur cette idéologie, c’est qu’elle repose sur une conception profondément schmittienne du politique : il y a des amis, il y a des ennemis, et la technologie a pour fonction de les distinguer. Karp ne cite pas Schmitt mais la structure de pensée est identique. C’est exactement ce que font les logiciels de Palantir : identifier, classer, prioriser des cibles. Le produit est la matérialisation de la doctrine.

Palantir se revendique désormais comme une « marque lifestyle ». Qu’est-ce que cela dit de sa stratégie ?

Il y a une dimension de Palantir que l’on sous-estime parce qu’elle semble superficielle : sa transformation délibérée en marque culturelle. 

En septembre 2025, Palantir a lancé une ligne de merchandising — shorts, casquettes, t-shirts — dans une stratégie ouvertement portée par Eliano Younes, son responsable de l’engagement stratégique, qui a simplement posté : « Palantir est une marque lifestyle ». Les commandes arrivent accompagnées d’un mot signé de la main de Karp : « Merci pour votre dévouement à Palantir et à notre mission de défendre l’Occident. L’avenir appartient à ceux qui croient et qui construisent. Et nous construisons pour dominer. » Parmi les produits disponibles, il y a par exemple un t-shirt qui le représente en lunettes de soleil, avec le verbe « Dominate » imprimé au dos. Made in USA, évidemment, et en rupture de stock en quelques jours.

Le plus frappant, c’est que Palantir ne vend rien d’autre au grand public. Par définition, ses plateformes sont réservées aux gouvernements et aux multinationales. Pourtant, elle entretient une communauté de fans sur Reddit, qui suivent l’entreprise comme si c’était leur équipe de sport favorite. Ils commentent ses contrats et célèbrent ses hausses boursières. Son CTO Shyam Sankar lève par ailleurs des fonds pour Founders Films, une société de production cinématographique basée à Dallas, qui entend proposer des films sur « l’exceptionnalisme américain », qu’il s’agisse de raconter l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani ou d’une adaptation en trois parties d’Atlas Shrugged, la bible libertarienne d’Ayn Rand…

Tous ces motifs font penser aux panneaux Support Our Troops qui proliféraient sur les pelouses américaines pendant la guerre en Irak : Palantir est devenue un marqueur culturel, une grammaire de puissance, indépendamment de tout rapport commercial direct. C’est Gramsci appliqué à la Silicon Valley : construire une hégémonie culturelle autour d’une vision du monde avant même que cette vision s’impose institutionnellement. À ce titre, Palantir est une entreprise « métapolitique » : elle ne se contente pas d’équiper l’État ; elle formate son imaginaire.

L’idéologie repose sur une conception profondément schmittienne du politique : il y a des amis, il y a des ennemis, et la technologie a pour fonction de les distinguer.

Olivier Tesquet

Au cœur de la mission de Palantir, vous avez mentionné la notion d’ontologie — de quoi s’agit-il ?

Le mot mérite qu’on s’y arrête en effet, parce qu’il n’est pas choisi par hasard. C’est là aussi une forme de captation symbolique.

En philosophie, l’ontologie s’interroge sur la nature de l’être : ce qui existe, comment cela existe, et selon quelles catégories on peut le décrire. Quand Palantir nomme ainsi l’un de ses produits, lancé en 2021 pour sa plateforme Foundry, elle ne fait pas de la philosophie de salon. Elle revendique quelque chose de beaucoup plus radical : la capacité de définir ce qui existe dans le monde d’une organisation, et donc ce qui peut être vu, traité, décidé.

En informatique, le terme « ontologie » apparaît dès les années 1980 et 1990 pour désigner un formalisme destiné à structurer la description des bases de connaissances. Si un lien subsiste avec le concept philosophique homonyme, il demeure relativement lâche. C’est pourtant dans cette acception que Palantir Technologies reprend aujourd’hui le terme. L’« ontologie » informatique n’est cependant ni une invention de Peter Thiel, Alex Karp, Joe Lonsdale ou leurs associés, ni même une nouveauté conceptuelle : il s’agit d’un buzzword hérité de l’intelligence artificielle des années 1990, bien antérieur à l’émergence des grands modèles de langage.

Concrètement, Ontology de Palantir est une couche logicielle qui modélise les objets du monde réel — une personne, un véhicule, un événement, une transaction financière — et les relations entre eux, dans un langage unifié et interopérable. Elle permet à des systèmes d’information hétérogènes, qui ne se parlaient pas, de partager une même représentation du réel. Pour une administration militaire, cela signifie que le renseignement humain, les données satellitaires, les flux de communication interceptés et les bases de données logistiques peuvent soudain être interrogés ensemble, en temps réel, dans une interface unique. 

Ce qui est en jeu ici dépasse largement la prouesse technique : en définissant les catégories dans lesquelles le réel doit être décrit pour être traitable algorithmiquement, Palantir exerce un pouvoir constituant sur la réalité de ses clients. Elle ne se contente pas de traiter des données : elle décide de ce qui compte comme donnée, de ce qui compte comme menace, de ce qui compte comme cible. En ce sens, le nom trahit l’ambition : réifier le monde et le réécrire dans un langage propriétaire.

La dimension politique de ce choix devient vertigineuse dès lors qu’on l’applique au domaine répressif. Quand l’ICE utilise des outils de Palantir pour traquer des sans-papiers, ce n’est pas une base de données qui tourne, mais un découpage du monde social en catégories opérationnelles : le régulier et l’irrégulier, le citoyen et l’indésirable. Ces catégories ne sont pas neutres ; elles sont le produit de choix politiques encodés dans du logiciel, rendus invisibles par leur forme technique, et donc soustraits à tout débat démocratique. Et quand le système se trompe — ce qu’aucun logiciel ne peut éviter — l’erreur est elle aussi encodée dans le logiciel, puisqu’elle par définition invisible. La puissance du système tient précisément à ce qu’il rend ses propres défaillances illisibles.

Quel rôle Palantir joue-t-elle dans la répression aux États-Unis avec ICE ?

Il faut d’abord rappeler que l’ICE n’est pas une invention de Trump. L’agence a été créée par George W. Bush dans le sillage du 11 septembre 2001. Mais sous le second mandat de Trump, elle mute pour devenir le bras armé d’une politique de déportation de masse assumée, dotée de moyens considérablement renforcés, et surtout d’une infrastructure technologique qui en change radicalement l’échelle. C’est là qu’intervient Palantir. Le contrat historique, signé sous Obama, s’appelle FALCON. Développé par Palantir pour l’ICE depuis 2014, il a été massivement étendu sous Trump. FALCON agrège des données issues de sources extrêmement hétérogènes : dossiers d’arrestation, historiques judiciaires, données biométriques, informations sur les véhicules, relevés téléphoniques, réseaux sociaux, bases de données d’autres agences fédérales et locales. Il permet à un agent de l’ICE de construire en quelques minutes un portrait complet d’une personne, de localiser ses proches, d’identifier ses habitudes de déplacement, et de planifier une interpellation. On le perçoit dans les dépositions d’agents devant des juridictions : sans ces outils, les agents de l’ICE sont réduits à l’improvisation, comme l’ont montré plusieurs vidéos virales d’interpellations manquées, à Los Angeles ou Chicago.

Plus récemment, Palantir a développé ImmigrationOS, spécifiquement conçu pour coordonner l’ensemble du cycle d’expulsion, de l’identification à la déportation. Là où FALCON agrège des données pour cibler des individus, ImmigrationOS ambitionne de gérer le processus de bout en bout, exactement comme un système d’exploitation — un OS — appliqué à une population. Le produit n’est pas encore pleinement opérationnel, mais son nom seul dit quelque chose que FALCON dissimulait encore derrière un acronyme bureaucratique : l’immigration traitée comme un vulgaire problème d’optimisation logicielle.

Ce qui rend le système particulièrement redoutable — et particulièrement inquiétant — c’est sa capacité à contourner les villes sanctuaires. 

De quoi s’agit-il ?

Ces municipalités, souvent démocrates, avaient fait le choix politique de ne pas coopérer activement avec l’ICE, en refusant de partager leurs bases de données locales. Or FALCON permet de reconstituer les informations manquantes par croisement d’autres sources, rendant cette résistance institutionnelle largement inopérante. Les rafles de l’été 2025 en Californie, qui ont contribué à déclencher des émeutes à Los Angeles, ont rendu visible ce dispositif jusqu’alors discret. Elles ont aussi rappelé une réalité : ce ne sont pas seulement des agents fédéraux qui décident des expulsions mais un algorithme propriétaire, conçu par une entreprise cotée en bourse, dont les critères de ciblage ne sont soumis à aucun contrôle démocratique.

Le directeur de l’ICE, Todd Lyons, a d’ailleurs résumé l’ambition du dispositif d’une formule glaçante : il veut faire de son agence un « Amazon Prime des êtres humains ». Ce qui aurait dû être une analogie infamante est revendiqué comme une raison sociale. La logique est celle de la chaîne logistique appliquée à l’humain : identifier, localiser, collecter, livrer. Et cette logique a désormais son architecture physique, puisque l’ICE achète en masse des entrepôts qu’elle entend convertir en centres de détention. Ces bâtiments me font d’ailleurs penser à une autre infrastructure qui prolifère partout aux États-Unis : les data centers. Dans un cas, on stocke des données. Dans l’autre, des corps. On pense immédiatement à ce que l’historien Johann Chapoutot a montré sur le nazisme : l’horreur ne procède pas par démesure mais par rationalisation administrative. La chercheuse italienne Francesca Bria parle quant à elle d’Authoritarian Stack — l’empilement de couches techniques et logistiques qui, prises séparément, semblent relever de la simple gestion, mais dont l’intégration produit une infrastructure d’enfermement total : algorithmique d’un côté, physique de l’autre. Ce qui change sous Trump, c’est que cette logique est désormais pleinement assumée, presque revendiquée, au cœur de la plus grande démocratie du monde — ou de ce qu’il en reste.

Palantir est devenue un marqueur culturel, une grammaire de puissance, indépendamment de tout rapport commercial direct.

Olivier Tesquet

Et à l’extérieur des États-Unis ?

Gaza et l’Ukraine sont les deux théâtres où Palantir est le plus visible à l’extérieur des États-Unis, mais ils illustrent deux logiques assez différentes. 

En Ukraine, Palantir est présente depuis le début de l’invasion russe. Alex Karp s’est rendu à Kyiv, a été reçu par Zelensky, et l’entreprise a fourni ses plateformes — Gotham notamment — aux forces armées ukrainiennes pour le renseignement, la planification opérationnelle et le ciblage d’artillerie. C’est un cas d’école de ce que Palantir considère comme sa mission civilisationnelle : mettre la puissance de l’IA au service des démocraties occidentales contre leurs adversaires autoritaires. La guerre en Ukraine a été, de ce point de vue, une vitrine commerciale extraordinaire pour Karp. Elle a permis à Palantir de démontrer en conditions réelles l’efficacité de ses systèmes, et d’engranger une crédibilité opérationnelle qu’aucune démonstration commerciale n’aurait pu produire. Il n’est pas exagéré de dire que l’Ukraine a été pour Palantir ce que la guerre du Golfe avait été pour l’industrie de défense américaine dans les années 1990 : un laboratoire grandeur nature doublé d’un argument de vente. Cette vitrine a toutefois ses limites. Depuis le retour de Trump au pouvoir, Palantir se retrouve prise en étau entre ses contrats ukrainiens et son alignement croissant avec une administration Trump souhaitant négocier avec Moscou. Karp continue de soutenir Kyiv publiquement, mais la tension est réelle. La « défense de l’Occident » se fissure quand l’Occident lui-même change de camp.

Gaza est une affaire beaucoup plus trouble. Palantir fournit des outils à Tsahal depuis plusieurs années, et les révélations sur l’usage de systèmes d’IA dans la conduite des opérations militaires israéliennes ont mis en lumière une réalité que l’entreprise préfère ne pas détailler. Les systèmes connus sous le nom de Gospel et Lavender sont des outils de génération automatisée de cibles, qui produisent des recommandations d’objectifs militaires à un rythme et à une échelle qu’aucun analyste humain ne pourrait égaler. Des enquêtes journalistiques, notamment du média israélo-palestinien +972, ont documenté la manière dont ces systèmes contribuent à une logique de ciblage de masse, dans laquelle le seuil de tolérance aux dommages collatéraux a été algorithmiquement rehaussé. Gospel et Lavender sont des systèmes développés en interne par l’unité 8200 de Tsahal, et à ce titre ils ne sont pas des produits Palantir, mais cette distinction ne suffit pas à dédouaner l’entreprise. 

Ce que Palantir fournit à l’armée israélienne, c’est la couche d’infrastructure sur laquelle ces systèmes peuvent fonctionner. Palantir ne désigne peut-être pas directement les cibles, en revanche elle construit l’environnement cognitif dans lequel elles sont désignées.

Dans le contexte de la guerre en Iran, le conflit qui oppose Anthropic au Pentagone radicalise d’ailleurs cette question de la responsabilité infrastructurelle autour de Palantir…

En effet, Anthropic avait été la première société d’IA autorisée à opérer sur les réseaux classifiés du Pentagone via un partenariat avec Palantir noué en 2024. 

Lorsque le Wall Street Journal a révélé que Claude avait été utilisé lors de l’opération américaine ayant conduit à l’enlèvement de Nicolás Maduro à Caracas en janvier 2026, Anthropic a cherché à savoir auprès de Palantir comment exactement son modèle avait été employé, déclenchant ce que les sources décrivent comme une rupture dans la relation entre l’entreprise et le Pentagone. Toujours selon le Wall Street Journal, le commandement américain aurait également utilisé Claude pour des évaluations de renseignement, l’identification de cibles et des simulations de combat lors des frappes contre l’Iran, quelques heures seulement après que Trump eut ordonné à toutes les agences fédérales de cesser d’utiliser les outils d’une société qu’il dépeint désormais comme faisant partie d’une sorte d’internationale wokiste. En tout, plus de 1200 cibles iraniennes auraient été frappées dans les premiers jours du conflit, coordonnées en quelques heures, et requérant cent fois moins de soldats qu’en Irak. La compression ne signifie pas qu’il n’y a plus d’humain dans la boucle, mais que l’humain est réduit à une caution de plus en plus symbolique.

Palantir est une entreprise « métapolitique » : elle ne se contente pas d’équiper l’État ; elle formate son imaginaire.

Olivier Tesquet

Au-delà des inévitables postures de communication, cette séquence révèle bien plus qu’un conflit contractuel. 

C’est le vendor lock-in à l’envers : non plus le client prisonnier du partenariat qu’il a noué, mais le fournisseur qui ne peut plus contrôler ce que l’on fait de son produit. Anthropic avait explicitement conçu des garde-fous contre les armes autonomes et la surveillance de masse (en tout cas celle des citoyens américains…), et Dario Amodei a refusé de les lever, au risque de perdre ses contrats gouvernementaux. Cela n’a pas suffi : une fois embarquée dans l’infrastructure Palantir, sa technologie avait perdu en partie la maîtrise de ses propres conditions d’usage.

Ce que Gaza et l’affaire Anthropic montrent ensemble, c’est une tension constitutive de Palantir : l’entreprise se présente comme défenseure des démocraties occidentales et de leurs valeurs, mais ses outils sont au service de toute puissance qui peut les payer et qui s’inscrit dans un arc géopolitique à l’impérialisme assumé. La désignation de l’ennemi, fonction schmittienne par excellence, est ici sous-traitée à un algorithme. 

Qui est une cible légitime ? La question n’est plus tranchée par un juge, un parlement ou même un haut gradé : elle est produite par un système d’optimisation dont les paramètres sont propriétaires et opaques. C’est peut-être dans la guerre que la théorie de l’État de Palantir se dévoile.

Que sait-on des activités de Palantir dans le contexte de la guerre en Iran ?

C’est le théâtre où tout ce que Palantir construit depuis vingt ans devient lisible. 

Le système au cœur des opérations s’appelle Maven, et il embarque Claude, le modèle d’Anthropic. Son histoire est elle-même révélatrice : Maven est un programme lancé par le Pentagone en 2017 pour analyser automatiquement les images issues des drones militaires. Google avait décroché le contrat, avant que des milliers de ses ingénieurs ne se révoltent en interne, forçant l’entreprise à se retirer. C’est Palantir qui a repris le flambeau, et qui en a fait le cœur de son positionnement militaire.

Depuis le début des frappes américano-israéliennes fin février 2026, les États-Unis auraient touché plus de 2 000 cibles, dont 1 000 dans les premières 24 heures. L’amiral Brad Cooper, chef du commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (CENTCOM), a décrit l’opération comme deux fois l’échelle de Choc et effroi en Irak en 2003. Une telle cadence est impossible sans assistance algorithmique massive. Là où l’invasion de l’Irak mobilisait 2 000 analystes pour le ciblage, l’opération iranienne en mobilise cent, peut-être mille fois moins.

Ce que cette séquence révèle, c’est moins la puissance du système que la profondeur de son intégration. Quand Anthropic a cherché à savoir comment Claude avait été utilisé lors de l’enlèvement de Maduro en janvier 2026, le CTO du Département de la Guerre a pris peur : « Et si le logiciel tombait en panne ? Et si un garde-fou se déclenchait ? Et si un refus survenait au moment d’une prochaine opération, laissant nos soldats en danger ? »

On parle beaucoup de Peter Thiel et d’Alex Karp : quel est concrètement leur pouvoir d’action aujourd’hui ?

Thiel et Karp se sont longtemps présentés comme un duo de contraires. 

Thiel, le libertarien ennemi de la modernité politique, l’idéologue assumé, le financier de J.D. Vance et des causes réactionnaires. 

Karp, le philosophe de gauche, l’élève de Habermas, celui qui votait démocrate et le faisait savoir. 

Ce dispositif du good cop, bad cop a été extraordinairement utile commercialement : il permettait à Palantir de se vendre à des administrations de toutes les sensibilités politiques, des deux côtés de l’Atlantique, sans jamais paraître idéologiquement compromettante. Comme nous le notons dans Apocalypse Nerds, Karp n’est plus aujourd’hui un contrepoids à Thiel — s’il l’a jamais été : il est simplement un second bad cop.

Concernant le pouvoir de Thiel, il est aujourd’hui moins visible qu’il y a trois ans. Il a quitté le conseil d’administration de Palantir en 2022, et il n’a pas directement financé Trump en 2024. Mais il serait naïf d’en conclure qu’il s’est retiré. Son influence est structurelle : il a façonné le « Thielverse », ainsi que le nomme son biographe Max Chafkin — cet écosystème d’entrepreneurs, d’investisseurs et de responsables politiques formés à son contact, qui occupent désormais des positions clefs dans l’administration et dans l’économie américaine. J. D. Vance en est l’exemple le plus spectaculaire, mais il y en a des dizaines d’autres. Thiel n’a plus besoin d’être dans la pièce si ses anciens protégés y sont pour lui.

Karp, lui, a pris de l’épaisseur. En tant que CEO, il est le visage public de Palantir, celui qui témoigne devant le Congrès, qui accorde des entretiens, qui publie désormais des livres. Son pouvoir d’action est opérationnel et rhétorique à la fois : il décide des contrats, mais il construit aussi le cadre narratif dans lequel ces contrats deviennent acceptables. Sa performance publique, de personnage excentrique, neuro-atypique, qui fait des pompes en interview, est indissociable de la stratégie commerciale de l’entreprise.

Palantir progresse là où les procédures sont opaques, les urgences réelles ou fabriquées, et les alternatives inexistantes.

Olivier Tesquet

Qui sont les autres personnes clefs de l’entreprise ?

Joe Lonsdale est le cofondateur le moins connu du grand public, mais l’un des plus actifs politiquement.

Il a quitté Palantir en 2009 pour fonder 8VC, une société de capital-risque très investie dans les secteurs de la défense et de la sécurité, et il gravite dans l’orbite directe de l’administration Trump. Il est l’un des architectes discrets de ce nouveau complexe militaro-industriel, et ses déclarations publiques récentes donnent la mesure du personnage : en décembre 2025, il appelait sur X au rétablissement des pendaisons publiques pour les criminels récidivistes, au nom du besoin de restaurer un « leadership masculin » en Amérique. Quelques semaines plus tard, après les fusillades lors de manifestations à Minneapolis en janvier 2026, il qualifiait les manifestants « d’insurrection illégale organisée ». On pourrait y voir de la provocation gratuite, mais c’est la cohérence d’un homme qui a également fondé le Cicero Institute, un think tank conservateur auteur de propositions législatives pour criminaliser le sans-abrisme, adoptées depuis dans huit États américains.

On peut citer également Shyam Sankar, le directeur technique de Palantir. C’est lui qui incarne le mieux la doctrine opérationnelle de l’entreprise. C’est lui qui porte en interne la théorie du « human-machine teaming » : l’idée que l’IA ne remplace pas l’opérateur humain mais l’augmente, lui permettant de traiter des volumes d’information autrement inaccessibles. Cette doctrine est centrale dans le positionnement commercial, notamment face aux critiques sur l’autonomisation des systèmes d’armes.

Mais au-delà des cas individuels, Palantir et ses fondateurs ont aussi construit une infrastructure de reproduction idéologique. 

Depuis quinze ans, Thiel offre une bourse de 200 000 dollars à de jeunes talents pour qu’ils abandonnent l’université et créent une entreprise. Au-delà du simple incubateur, j’y vois un dispositif de transformation anthropologique à l’intérieur duquel on retrouve des invariants des fascismes historiques : le culte de la jeunesse comme ressource stratégique à encadrer avant qu’elle ne soit « contaminée » par les médiations libérales ; l’anti-intellectualisme assumé, qui arrache de jeunes hommes — essentiellement — aux pesanteurs académiques sous couvert d’émancipation, mais exploite surtout une immaturité stratégique ; la naturalisation des inégalités, l’idée que le génie se manifeste tôt et signe une aptitude biologique à créer et donc à gouverner ; et une idéologie de la vitesse, qui valorise le passage à l’acte immédiat et le contournement des institutions comme stratégie de court-circuit du politique. Le Thiel Fellowship n’est pas un simple coup de pouce financier : c’est un lieu de fabrication de contre-élites convaincues, comme Thiel lui-même, que la démocratie est une friction inutile.

Palantir a d’ailleurs prolongé cette logique avec son propre programme, le Meritocracy Fellowship, qui recrute dès le lycée pour, lit-on, « éviter l’endoctrinement », autrement dit l’université. Karp, de son côté, a annoncé le lancement d’une bourse destinée aux personnes neuroatypiques. Il donne ainsi corps à une théorie qui circule dans certains milieux de l’alt right : le weaponized autism, « l’autisme arsenalisé », l’idée selon laquelle des individus supposément détachés des affects constitueraient un bras armé idéal, des esprits fonctionnant comme des algorithmes. Que Karp reprenne cette logique sous les oripeaux de l’inclusion dit quelque chose de révélateur sur l’humain dont rêve Palantir, et sur ce qu’elle entend par intelligence — dans un milieu de la Tech très sensible à l’eugénisme.

Que sait-on des liens et contrats de Palantir hors de l’Europe et des États-Unis ?

L’empreinte géopolitique de Palantir est considérable, et intentionnellement opaque. 

L’entreprise ne publie pas la liste de ses clients, et une partie significative de ses contrats passe par des véhicules juridiques qui rendent la traçabilité difficile. 

Au Moyen-Orient, sa présence est massive et assumée. Palantir a lancé sa première joint-venture aux Émirats arabes unis pour déployer ses plateformes dans les secteurs civils et gouvernementaux. Karp lui-même a déclaré que l’Arabie Saoudite et les Émirats « adoptent ces technologies d’une manière dont il souhaiterait que l’Europe occidentale s’inspire ». Dans la zone indo-pacifique, Palantir est présente au Japon, en Corée du Sud et en Australie, dans une logique de coopération de défense avec des alliés des États-Unis. En Amérique latine, la présence documentée est surtout au Brésil, où Palantir travaille avec des agences gouvernementales de santé publique et d’éducation. Elle est absente de Chine et de Russie, ce qui est cohérent avec son positionnement idéologique, mais aussi avec les contraintes réglementaires américaines sur les exportations de technologies sensibles.

Ce que cette cartographie dit, au fond, c’est que Palantir ne choisit pas ses clients selon leurs vertus démocratiques, malgré le discours de Karp. Elle suit les États qui ont les moyens de payer, les crises qui créent de l’urgence, et les régimes qui posent peu de questions sur la surveillance de masse. Là où il y a un ennemi à désigner, il y a un marché pour Palantir. 

Mais pour pondérer la tentation d’une lecture totalisante, j’ajouterai que cette expansion a aussi ses angles morts. Palantir progresse là où les procédures sont opaques, les urgences réelles ou fabriquées, et les alternatives inexistantes. Là où des contre-pouvoirs fonctionnent, parce qu’on y trouve des juridictions indépendantes, des marchés publics transparents, des sociétés civiles organisées, le modèle accroche. L’Allemagne en est l’exemple le plus documenté, mais pas le seul. À défaut d’être une consolation suffisante, c’est un indicateur : la dépendance n’est pas une fatalité, elle est le produit de choix politiques. Elle peut donc être défaite, aussi, par des choix politiques.

Sources
  1. Nous renvoyons à notre ouvrage : Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Éditions Divergences, 2025.