L’île de Kharg est une bande de terre d’environ 25 km², soit à peu près un quart de Paris, située dans le nord du golfe Persique, à une vingtaine de kilomètres des côtes iraniennes. C’est ici que l’on trouve le principal terminal d’exportation iranien.
- Entre 90 % et 96 % du brut iranien exporté y transite 1.
- Ses installations de chargement ont une capacité théorique de sept millions de barils par jour, reliées par pipelines aux champs pétrolifères du Khouzestan et aux réservoirs sous-marins du Golfe 2.
Environ la moitié de l’industrie pétrolière iranienne, estimée à 50 milliards de dollars, est contrôlée par les Gardiens de la Révolution (IRGC). Cette rente finance la bureaucratie d’État, les forces armées, les milices régionales et l’appareil sécuritaire du régime.
- Comme l’a remarqué l’historien Guy Laron, avant le déclenchement de l’Opération Epic Fury le 28 février 2026, alors que les forces américaines se massaient dans la région, l’Iran a augmenté ses exportations depuis Kharg de 1,5 million à 4 millions de barils par jour, un niveau proche des records historiques : « Cela signifie que les Iraniens perçoivent Trump différemment des médias occidentaux. Ils ne croient pas qu’il cherche à instaurer un changement de régime ou la démocratie. Ils estiment qu’il ne vise qu’à s’emparer du pétrole et qu’ils ont donc intérêt à en exporter le plus possible avant qu’il ne soit trop tard. » 3
Des responsables de l’administration ont confirmé aujourd’hui à Axios que la prise de l’île de Kharg fait partie des objectifs stratégiques de la guerre, ce qui est cohérent avec les déclarations du président américain 4.
- Selon NBC, Donald Trump aurait décrit à ses conseillers et à des élus républicains sa vision d’un Iran d’après-guerre. Il s’agirait d’installer un régime vassalisé, coopérant sur la production pétrolière, à l’image du Venezuela de Delcy Rodríguez qui travaille avec Washington depuis la capture de Nicolás Maduro le 3 janvier 2026 5.
- Le partenariat entre l’Iran et le Venezuela remonte au début des années 2000, lorsque les présidents Hugo Chávez et Mahmoud Ahmadinejad avaient établi une relation stratégique fondée sur leur opposition commune à Washington. Selon des documents divulgués fin 2025, les projets irano-vénézuéliens de contournement des sanctions s’élevaient à environ 4,7 milliards de dollars 6.
Michael Rubin, chercheur à l’American Enterprise Institute (AEI) et ancien conseiller du Pentagone sous George W. Bush, qui est en contact direct avec les conseillers de Trump, pousse la même logique.
- À propos des Gardiens de la Révolution, il déclare : « Le régime révolutionnaire ne peut se permettre d’interrompre ses exportations de pétrole. S’ils ne peuvent pas vendre leur pétrole, ils ne peuvent pas payer leurs salariés… »
- « Peu importe le nombre de bombes, il n’y aura pas de changement de régime tant que nous n’aurons pas fracturé les Gardiens de la Révolution, et si cela peut se faire de manière relativement non-violente, tant mieux. » 7
La configuration de l’espace opérationnel semble cohérente avec une logique de « régicide et de vassalisation » : il s’agit moins d’un changement de régime classique, accompagné d’une transformation de l’État, que d’une prise de contrôle de la source de revenus la plus importante de l’Iran, afin d’imposer au système des conditions asymétriques dans une logique néo-royaliste.
La première phase de l’opération est celle de la « décapitation ».
- En étroite coopération avec d’Israël : l’Opération Epic Fury, lancée le 28 février 2026 avec plus de 50 000 soldats américains, environ 200 avions de combat et bombardiers stratégiques, et deux groupes aéronavals, a entraîné la mort d’Ali Khamenei et plus de 1000 autres personnes.
Dans un contexte d’embrasement régional, la phase de la « vassalisation » est encore en cours et pourrait voir dans la saisie de l’île de Kharg sa clef stratégique.
- Les États-Unis ont systématiquement détruit la marine iranienne. Plus de 20 navires de guerre ont été coulés. L’opération a atteint jusqu’au Sri Lanka, où un sous-marin américain a torpillé la frégate IRIS Dena à environ 40 milles nautiques au large de Galle — la première torpille américaine lancée contre un navire ennemi depuis la Seconde Guerre mondiale.
- Le sud de l’Iran est pilonné. Ces frappes ne sont pas aléatoires : elles dégagent l’espace opérationnel pour une saisie navale de Kharg. Comme le notent les analystes, l’île n’est pas extensivement fortifiée et se trouve suffisamment isolée pour que des destroyers américains puissent établir un périmètre défensif crédible au large 8.
- Les encouragements zigzagants de l’administration vis-à-vis d’une rébellion kurde, dans le but de fomenter un soulèvement populaire, peuvent également être lues comme une tentative de détourner l’attention des forces du régime vers le nord.
- Enfin, les États-Unis préparent également l’escorte de convois pétroliers à travers le détroit d’Ormuz. Cependant, la véritable arme de fermeture du détroit n’est pas militaire, mais assurantielle. Les principaux assureurs maritimes (Gard, Skuld, North Standard, London P&I Club et American Club) ont en effet annulé la couverture du risque de guerre pour les eaux iraniennes et le détroit d’Ormuz à compter du 5 mars 2026, provoquant un effondrement des transits de 81 % en une semaine 9. Le prix du Brent a bondi atteignant 92 dollars le baril, et les analystes prévoient une hausse au-delà de 100 dollars alors que plusieurs pays de la région ont annoncé couper leur production.
En saisissant les nœuds du système mondial, la Maison-Blanche envisagerait de prendre au piège la Chine.
- Pékin n’a pas donné de signal d’implication dans le Golfe et la marine chinoise n’a été préparée que pour défendre le détroit de Malacca, son autre vulnérabilité, avec environ 80 % du pétrole brut importé par la Chine et près des deux tiers de son commerce maritime total y transitant.
- Si les États-Unis parvenaient à contrôler le golfe Persique, d’où la Chine importe environ la moitié de son pétrole, ce serait une catastrophe stratégique pour Pékin. Selon le CSIS, bloquer ou saisir le terminal pétrolier de Kharg perturberait les exportations iraniennes à hauteur de 1,6 million de barils par jour, intégralement destinés à la Chine. Pékin devrait alors chercher des substituts, ce qui ajouterait a minima 10 à 12 dollars au prix mondial du baril 10.
- Après le Vénézuela, en perdant l’Iran, la Chine se trouverait coincée dans une dépendance accrue envers l’énergie russe, notamment le gaz naturel sibérien, en devenant tributaire d’un Poutine transactionnel et imprévisible.
Sources
- Khark Island : Iran’s Principal Oil Export Terminal, CIA, 2010.
- Scott Waldman, The oil island that could break Iran, EeE News, 3 mars 2026.
- Guy Laron, Publication sur X, 7 mars 2026.
- U.S. weighs sending special forces to seize Iran’s nuclear stockpile, Axios, 8 mars 2026.
- Trump has privately shown serious interest in U.S. ground troops in Iran, NBC News, 6 mars 2026.
- Umud Shokri, What Iran stands to lose after Maduro’s downfall, Iran International, 6 janvier 2026.
- ‘Take the Oil’ : Seizing the Kharg Island Terminal is the Ultimate Checkmate to Iran, American Entreprise Institute, 13 janvier 2026.
- Scott Waldman, The oil island that could break Iran, EeE News, 3 mars 2026.
- Julian Lee, Prejula Prem, HORMUZ TRACKER : Iran-Linked Ships Transit as Others Stay Away, Bloomberg, 7 mars 2026.
- If Trump Strikes Iran : Mapping Oil Disruption Scenarios, CSIS, 2019.