L’Iran aujourd’hui, pour vivre, est un endroit terrible. Ces mots sont ceux que m’écrit une collègue qui, après presque une semaine de silence, a réussi à parler à sa sœur à Téhéran.

Aujourd’hui, alors que l’Iran est soumis à un blackout médiatique, les rares informations que nous recevons du pays nous donnent une image très différente de celle du début des manifestations fin décembre 2025 — et, plus encore, de celles de 2022 lors du mouvement Femme, Vie, Liberté.

Après quatre semaines de mobilisation, la répression féroce et le couvre-feu ont découragé les manifestations qui, pendant la phase expansive de la première semaine, avaient rassemblé de grandes foules dans les centres urbains des trente-et-une provinces du pays.

Pour faire pression sur les participants, une autre menace, de plus en plus précise, s’est ajoutée à celle de la police :  la perspective d’une attaque militaire américaine et israélienne.

Se souvenant de la guerre de juin 2025 et portant en eux un traumatisme intergénérationnel — celui de la longue guerre avec l’Irak dans les années 1980 — les Iraniens semblent aujourd’hui bien plus effrayés que lors du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». En 2022-2023, l’atmosphère était pleine d’audace et d’exubérance — les lycées féminins jouant un rôle fondamental pour inspirer, déclencher et maintenir vivantes les mobilisations.

Aujourd’hui, l’atmosphère dominante est celle de la peur, de la violence et de l’inquiétude.

Si la répression de l’État est la cause immédiate et principale de ce contraste, cela ne nous dispense pas de considérer deux autres hypothèses explicatives. Le but de cette étude est ainsi d’essayer d’examiner comment un contexte géopolitique spécifique et déterminant — marqué par les ingérences américaines et israéliennes  et l’organisation fragile des mouvements sur lesquels reposent les manifestations peuvent nous faire comprendre les faiblesses comme les forces potentielles du mouvement de protestation en Iran.

Le musicien Mani Davari joue du trombone, au Musée d’art contemporain de Téhéran, en Iran, le dimanche 26 octobre 2025. (© AP Photo/Vahid Salemi)

Les faiblesses du contre-projet démocratique

Depuis sa fondation il y a quarante-sept ans, la République islamique a traversé différentes phases, au cours desquelles son degré de tolérance à l’égard de la dissidence politique a évolué. L’expérience visant à consolider deux pôles dans la classe politique nationale, l’un conservateur et l’autre réformiste, ayant échoué, le champ politique s’est nettement déplacé vers la droite.

La régression autoritaire du régime a été consolidée par plusieurs facteurs, économiques et policiers. D’une part, les politiques économiques néolibérales ont restreint l’accès aux droits et aux moyens de subsistance par le biais de privatisations, de coupes dans les dépenses sociales et de déréglementation ; d’autre part, la répression toujours plus forte de toute expérience démocratique et de toute forme d’organisation qui, à partir de la base, revendiquait des droits économiques, sociaux ou politiques, a sapé l’émergence d’une forme d’opposition intégrale pour le régime.

Il n’est pas surprenant, à ce titre, que les caractéristiques de spontanéité et d’impulsivité des manifestations actuelles soient souvent mises en avant : sans structures politiques consolidées, celles-ci n’ont pas de plateforme sur laquelle converger en termes d’organisation et d’idéologie. Cette situation, principalement due à la répression de l’État, qui a en fait empêché le développement de telles structures, affaiblit les mouvements et leur capacité à s’imposer.

Bien des Iraniens ont l’impression d’être « pris entre deux feux » : d’un côté, la répression de l’État et, de l’autre, la destruction et la mort que causeraient les bombes de Trump et de Netanyahou.

Paola Rivetti

Analysant la révolution égyptienne lors du Printemps arabe, la chercheuse Maha Abdelrahman avait souligné que l’horizontalité et le manque de leadership des manifestations constituaient un obstacle à la réalisation d’une véritable révolution, c’est-à-dire d’un processus de transformation profonde incluant également la « prise » et le renversement de l’État. Bien équipés pour mener les manifestations et les mouvements de rue, les acteurs sociaux égyptiens étaient en revanche faibles sur le plan de la lutte pour le pouvoir et l’hégémonie. Le coup d’État du 3 juillet 2013 contre Mohamed Morsi, comme le processus qui y a conduit 1, témoignaient de cette vulnérabilité.

Selon le sociologue Asef Bayat, les mouvements protestataires et révolutionnaires actuels présentent les mêmes faiblesses — qui les rendent en outre vulnérables aux idéologies et aux forces autoritaires. Dans une interview avec la chercheuse Firoozeh Farvardin, celui-ci observe qu’en Iran comme dans le reste du monde, les manifestations sont plus fréquentes, plus nombreuses et plus radicales que par le passé 2. Pourtant, en raison de leur déstructuration en termes d’organisation et d’idéologie, elles sont également moins solides dans leur positionnement politique.

Les révoltes et les soulèvements que nous observons en Iran comme en Europe n’ont pas de vision d’avenir susceptible de proposer une alternative à l’existant ; pour Bayat, cependant, sans une transformation qui touche aux rapports de force entre les classes sociales et les groupes d’intérêt, la politique institutionnelle peut difficilement évoluer vers une redistribution démocratique du pouvoir.

Le musicien Aria Shahnavaz joue de la clarinette au Musée d’art contemporain de Téhéran, en Iran, le dimanche 26 octobre 2025. (© AP Photo/Vahid Salemi)

Des affects en attente de direction politique

Selon la chercheuse Zeynep Tufekci 3, la « déstructuration idéologique » des mouvements de protestation est également due aux processus de mobilisation contemporains : aujourd’hui, ces mouvements sont souvent le résultat de dynamiques de mobilisation qui ont lieu avant l’élaboration de contenus et d’analyses.

Ce renversement des termes démarque les mobilisations présentes de mouvements plus anciens ; si, autrefois, les manifestations étaient le résultat final d’un processus de construction d’alliances, de négociation et de coordination entre groupes politiques, elles sont aujourd’hui le point de départ — et la conclusion — de mouvements créés à travers des hashtags et des contenus plus ou moins politiques et émotionnels diffusés sur les réseaux sociaux. Le travail de coordination entre les forces et les organisations politiques est souvent escamoté quand il ne suit pas péniblement le moment de la mobilisation pour « rattraper » son retard et élaborer, à son tour, une stratégie. 

Ce renversement de la coordination entre les différentes forces politiques et la mobilisation populaire transforme profondément la nature politique des manifestations.

C’est pour cette raison qu’on préfère parler au sujet de ces dernières de « mouvances » — sans connotation négative — plutôt que de véritables mouvements, précisément pour souligner leur approche plus situationnelle de la politique 4, approche que l’on retrouve aussi dans leur structuration rarement solide ou durable à long terme. 

Pour plusieurs auteurs, un tel changement dans l’organisation de ces mouvements doit aussi être porté au crédit de leur conversion au néolibéralisme, liée au renforcement de l’individualisme, de la marchandisation et de la dépolitisation 5.

Le musicien Mani Davari joue du trombone devant un public au Musée d’art contemporain de Téhéran, en Iran, le dimanche 26 octobre 2025. (© AP Photo/Vahid Salemi)

Une fausse alliance entre oppositions

Ces dernières semaines, lors des manifestations en Iran, de nombreux collectifs progressistes ont publié et diffusé des déclarations et des documents politiques. 

Adoptant des positions progressistes et démocratiques, ceux-ci rejettent fermement tant le régime autoritaire iranien que la logique de l’intervention étrangère qui, tout en se présentant comme salvatrice, articule d’autres formes de violence militaire et politique.

Dans un contexte répressif qui a fortement limité leur capacité d’expansion, l’action de ces collectifs — syndicats, groupes informels et réseaux militants — ne leur permet pas toutefois de prendre la tête du mouvement de protestation. Au contraire, les forces monarchiques, existantes mais faibles dans la diaspora et bien présentes en Iran, ont accès à des ressources considérables et sont capables de s’imposer non seulement sur les réseaux sociaux, mais aussi dans les cercles gouvernementaux 6.

Fortement soutenus par le gouvernement israélien et en partie par l’administration américaine, les monarchistes se sont paradoxalement insérés dans un espace politique créé par la République islamique elle-même à travers des décennies de répression, sans bénéficier toutefois d’un soutien significatif. Comme le rapportent les rares informations provenant d’Iran, le fils de l’ancien monarque, Reza Pahlavi, représenterait pour certains la seule option disponible et alternative à l’actuel système de gouvernement 7.

Comme le soutient Bayat, dans ce contexte de conflit et d’affrontement militaire, les mouvements sont vulnérables à la pénétration d’idéologies identitaires et conservatrices, voire fascistes ou néofascistes — en particulier dans des situations de conflit et d’affrontement militaire. Comme l’a fait remarquer Hamid Dabashi, des courants très différents se sont retrouvés lors de Femme, Vie, Liberté, de sorte qu’il existe une « forte impatience fasciste qui s’agite sous la surface du mouvement » 8. Alors que le mouvement a pu être rejoint par des tenants du nationalisme suprémaciste persan opposés à l’Islam politique — comme, paradoxalement, par d’autres réaffirmant un modèle patriarcal — le chercheur note que cette impatience « relèvera la tête » dès que la République islamique montrera des signes de faiblesse.

Les manifestations témoignent d’une frustration renouvelée et nouvelle dans sa radicalité.

Paola Rivetti

Le dissensus sur l’intervention étrangère

Les manifestations de janvier 2026 ne peuvent être abstraites d’un contexte.

Elles surviennent au terme d’une guerre menée en quelques jours de juin 2025, d’une crise économique et de légitimité politique désormais très profonde, et au cœur d’une situation géopolitique marquée par la banalisation de la violence et par des pratiques d’ingérence visant à affaiblir la souveraineté nationale d’États tels que le Liban, la Syrie, le Venezuela et l’Iran.

Du blackout quasi total de l’information de ces dernières semaines — que certains spécialistes jugent inédit par son ampleur et sa durée — deux données significatives semblent émerger.

Les manifestations témoignent d’une frustration renouvelée et nouvelle dans sa radicalité, comme le suggère le désespoir qui pousse certains Iraniens à soutenir le retour de la monarchie et une intervention américaine ; toutefois, bien d’autres ont plutôt l’impression d’être « pris entre deux feux » : d’un côté, la répression de l’État et, de l’autre, la destruction et la mort que causeraient les bombes de Trump et de Netanyahou

Même si ces bombes ne tombaient pas, comme l’écrit une amie, « le mal est déjà fait. Pendant des semaines, Trump et Netanyahu ont instrumentalisé les manifestations, en parlant d’elles comme si elles étaient dirigées par eux. Cela a déjà donné carte blanche au gouvernement pour procéder à davantage d’arrestations et frapper avec plus de violence. »

Instrumentaliser l’interventionnisme extérieur — celui-ci étant avéré — est une stratégie à laquelle le régime iranien a souvent eu recours lors des dernières décennies. Pour ne citer qu’un exemple récent, après la guerre de juin 2025, plus de 7 000 militants et militantes ont été arrêtés en un mois ; un million et demi de migrants afghans ont aussi été expulsés par le régime, sous prétexte d’être des espions israéliens.

En retour, les mouvements sociaux jouent un rôle essentiel au niveau national, mais aussi international ; leur action détermine la réaction des autorités du pays comme les décisions faites par celles d’autres nations. Parmi les nombreux facteurs qui, pour l’instant, semblent avoir dissuadé Trump de lancer une attaque, l’hétérogénéité des protestations est à retenir ; celle-ci ne semble pas présager, à supposer que les États-Unis souhaitent mener une opération militaire en Iran, d’une issue similaire à celle connue au Venezuela.

Entre ces deux feux — celui du régime autoritaire et celui des puissances s’ingérant dans les affaires du pays — se trouvent aujourd’hui les Iraniens, les Iraniennes et leurs revendications légitimes.

Alors que les États-Unis rendent encore plus difficile l’obtention d’un visa pour les citoyens du pays malgré leurs promesses répétées de soutien et d’aide, celles et ceux qui se mobilisent en Iran se sentent plus seuls que jamais 9.

Sources
  1. Maha Abdelrahman « In praise of organization : Egypt between activism and revolution », Development and Change 44, n° 3 (2013), pp. 569-585.
  2. Firoozeh Farvardin, « ‘Revolution can happen even if people don’t think about it’. A conversation with Asef Bayat », Untold Magazine, 27 août 2024.
  3. Zeynep Tufekci, Twitter and tear gas : The power and fragility of networked protest, Yale, Yale University Press, 2017.
  4. C’est-à-dire aussi plus fortement liée aux conditions du moment.
  5. Vincent Bevins, If We Burn : The Mass Protest Decade and the Missing Revolution, Londres, Hachette UK, 2023 ; Clifford Bob, The Marketing of Rebellion. Insurgents, Media, and International Activism, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
  6. « Network linked to Israel pushes to shape external Irab protest narrative », Al Jazeera, 15 janvier 2026.
  7. Feminists4Jina, Instagram, 15 janvier 2026.
  8. Hamid Dabashi, Iran in Revolt : Revolutionary Aspirations in a Post-Democratic World. Chicago, Haymarket Books, 2025.
  9. Elizabeth Melimopoulos, « Trump suspends immigrant visas for 75 countries : Who’s affected ? », Al Jazeera, 15 janvier 2026.