1 — 2026 : année de la soumission ou de la souveraineté européenne ?
Si l’on a pu observer les premières lignes stratégiques de l’administration Trump II dès le début de l’année 2025 — le discours du vice-président JD Vance à la conférence de sécurité de Munich ayant particulièrement fait basculer les perceptions européennes — la nouvelle stratégie de sécurité des États-Unis, publiée début décembre 2025 est venue désormais formaliser cette orientation en tant que cadre directeur durable de la politique étrangère de Trump.
Certes, il reste à voir jusqu’à quel point cette stratégie sera mise en œuvre — sachant que de tels documents servent souvent davantage d’outils de communication plutôt que de véritables plans politiques.
Toujours est-il que le ton frontalement hostile adopté par Washington à l’égard de l’Union européenne en tant que projet politique impose une réévaluation stratégique profonde de la relation transatlantique.
Alors que Washington emploie des mots si forts contre l’Union, tandis qu’en interne certains œuvrent à démanteler l’Union, les Européens doivent faire face à un monde où les États-Unis pourraient devenir un partenaire difficile — ou cesser d’être tout simplement un partenaire.
Ce changement stratégique représentera le plus grand défi pour la défense et la stratégie européenne en 2026 et il pourrait également générer de profonds changements du côté européen.
La question clef est de savoir jusqu’à quel point les Européens seront prêts à prendre des décisions en faveur de leur propre intérêt si celles-ci vont à l’encontre de la direction souhaitée par Washington. Plus précisément, ils devront déterminer s’ils sont prêts à assumer le coût politique, financier et diplomatique d’un véritable recentrage stratégique.
De même, les Européens doivent développer des stratégies pour répondre à la coercition venue des États-Unis. Les plans d’acquisition qui devraient être mis en œuvre en 2026 peuvent déjà donner une idée de la manière dont la défense européenne pourrait, dans les années à venir, être élaborée sur le continent ou continuer de dépendre des États-Unis.
L’autonomie européenne pourrait à cet égard être de courte durée dans la mesure où l’administration Trump a découvert que les garanties de sécurité américaines constituent un levier redoutable sur ses alliés — surtout dans le domaine nucléaire.
Alors que les États-Unis pourraient abandonner leurs partenaires, le débat européen sur la dissuasion nucléaire franco-britannique en Europe pourrait connaître une forme de renouveau.
2026 pourrait marquer l’entrée dans une décennie où les pays européens devront choisir entre résignation stratégique et construction active d’une souveraineté de défense crédible — idéalement de manière coordonnée.
2 — L’Europe militaire : quel cadre pour les futures opérations ?
Alors qu’un monde où Européens devront assumer plus de responsabilités pour leur propre sécurité se dessine, le recours éventuel à la force militaire se trouve défini à nouveaux frais.
Dans le contexte des négociations sur l’avenir de l’Ukraine, certains pays européens — dans le cadre d’une coalition de pays volontaires et capables — ont proposé de déployer une force multinationale afin de contribuer à la sécurité de l’Ukraine.
Si les conditions pour un tel déploiement restent encore floues et pourraient être ultérieurement définies par la nature d’un éventuel accord de paix, ce mode de coopération militaire flexible permettrait aux pays européens et non européens de gérer une crise militaire de manière purement intergouvernementale : seuls les pays volontaires et capables y participeraient — sans être régis par une structure ou un cadre multinational, comme c’est le cas pour les missions de l’ONU ou de l’Union.
Une telle approche permettrait une gestion de crise dont le succès ne serait pas déterminé par une prise de décision efficace dans le cadre des procédures institutionnelles 1.
Néanmoins, cette prise de décision en dehors des institutions ne signifie pas que les États participants pourraient s’en détacher complètement : ils devraient tenir compte des décisions prises au Conseil de sécurité des Nations unies, des résolutions adoptées à l’Assemblée générale de l’ONU, ou bien des débats sur le futur de l’Ukraine au sein de l’Union.
Une articulation politique nouvelle verrait le jour — dans une forme inédite.
Au-delà de cette dimension, l’autre développement à suivre en 2026 consiste en la capacité de l’Union européenne à organiser des opérations militaires.
L’un des piliers de la boussole stratégique — le document clef pour la stratégie de défense européenne adopté en 2022 — touche au renforcement des capacités de gestion de crises.
À ce titre, l’Union a créé une « capacité de déploiement rapide » 2, force européenne composée de 5 000 soldats pouvant être déployée pour les efforts de stabilisation, de sauvetage et d’évacuation, d’assistance humanitaire et de secours en cas de catastrophe, de maintien de la paix, de prévention des conflits et de renforcement des capacités.
Opérationnelle depuis 2025, elle est contrôlée et commandée de préférence par la Capacité militaire de planification et de conduite de l’Union : elle constitue ainsi une véritable « force européenne ». Si les décisions pour son déploiement sont prises à l’unanimité — ce qui implique que la décision politique reviendra toujours aux États membres — il sera intéressant d’observer comment ce nouvel instrument s’intègre dans l’ensemble des formats de coopération militaire européenne — et si les Européens ont tiré toutes les leçons de l’échec des Groupements tactiques 3, créés en 1999 mais jamais utilisés.
Définir les attentes à avoir à l’égard de cette force sera donc crucial. Jusqu’ici, les missions de l’Union se sont limitées à la stabilisation ou à l’entraînement tandis que les opérations de combat intense étaient davantage conduites dans un cadre intergouvernemental ad hoc — ainsi, par exemple, de l’engagement européen militaire au Sahel.
3 — Entre l’Union et le Royaume-Uni, un rapprochement difficile
Après l’élection générale britannique qui a conduit Keir Starmer au poste de Premier ministre, l’année 2025 a relancé la coopération en matière de sécurité et de défense entre le Royaume-Uni et ses partenaires européens.
Depuis le début de son mandat, le gouvernement travailliste a fait des efforts significatifs pour améliorer les relations avec les États membres dans un cadre bilatéral — comme en témoignent l’accord Trinity House conclu avec l’Allemagne ou le traité bilatéral signé avec la Pologne — mais il a également œuvré pour renforcer la relation entre Londres et l’Union européenne.
Signe de ce renouveau, le sommet de mai 2025 fut largement considéré comme une « relance » (reset) 4 de la relation entre l’Union et le Royaume-Uni.
Le partenariat de sécurité et de défense signé à cette occasion demeure toutefois largement symbolique.
Plus généralement, si le sommet a pu amorcer un véritable rapprochement en permettant de surmonter certains obstacles politiques hérités du Brexit, le progrès enregistré reste extrêmement limité.
En particulier, la question de la coopération en matière d’industrie de défense continue à susciter des désaccords entre l’Union et le Royaume-Uni, et les dernières tentatives de trouver un accord sur une participation britannique au nouvel instrument SAFE — programme de l’Union destiné à financer les projets européens d’armement — se sont soldées par un échec.
Pour tout rapprochement avec l’Union européenne, le gouvernement travailliste au pouvoir à Londres doit réconcilier la nécessité de travailler étroitement avec les pays européens avec ses dépendances à l’égard des États-Unis — qu’il s’agisse de la dissuasion ou de l’industrie de défense.
Or même si l’Union et le Royaume-Uni font face à la menace commune d’un désengagement des États-Unis et d’actions unilatérales de la part de l’administration Trump, qui pourraient largement définir l’environnement de sécurité sur le continent européen, un découplage total entre Londres et Washington semble peu réaliste.
L’année 2026 sera ainsi une épreuve de force : nous verrons dans les prochains mois si Londres et Bruxelles seront prêts à tourner la page du Brexit pour formuler une vision commune d’une Europe de la défense — y compris en renforçant la contribution européenne à l’OTAN et en envisageant d’autres formats de coordination.
La situation actuelle donne toutefois des raisons d’en douter.
4 — Une stratégie russe pour l’Europe hors de l’OTAN
Depuis la création de l’Alliance atlantique, c’est cette institution qui a structuré de manière centralisée les relations entre l’Europe et Moscou.
Toute stratégie européenne envers la Russie est ainsi devenue une stratégie transatlantique — largement informée par les priorités du moment à Washington.
Le cadre de cette relation était clair : elle plaçait les États-Unis et l’Europe d’un côté, pour positionner la Russie de l’autre.
Même si une logique de sécurité plus coopérative prévalait au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), les Européens se sont rarement demandé si les Américains cesseraient un jour de jouer dans leur camp ; en retour, les États-Unis, ont ébranlé toute volonté ou tentative d’émancipation stratégique européenne — la doctrine Albright des années 1990 en étant le meilleur exemple 5.
Depuis un an, le pivot russe de l’administration Trump modifie profondément cette situation.
Les négociations directes entre Washington et Moscou au sujet d’un éventuel accord de paix sur l’Ukraine, l’humiliation du président ukrainien Volodymyr Zelensky à la Maison-Blanche, et le « plan de paix » en 28 points présenté par l’administration Trump reflétant largement les priorités de Poutine posent la question de savoir si les États-Unis sont plus proches de leurs alliés historiques européens ou de la Russie.
D’autres signaux plus discrets portent à croire que leur allégeance n’a pas changé : lors du sommet de l’OTAN à l’été 2025, les États-Unis ne se sont pas opposés à la classification de la Russie comme long-term threat pour la sécurité européenne 6 : cette catégorie fut retenue dans le communiqué de l’OTAN adopté à l’unanimité.
Mais le virage stratégique et la volatilité de Washington posent un nouveau défi stratégique pour l’Europe en 2026 : si la plupart des approches de la Russie se sont auparavant inscrites dans un cadre transatlantique, les Européens doivent désormais envisager leur relation avec Moscou en dehors du cadre exclusif de l’OTAN.
Et si l’Union s’est progressivement dotée d’instruments hybrides qui seront essentiels pour répondre à la menace russe, il reste à voir jusqu’à quel point le cadre communautaire pourra permettre aux Européens d’élaborer une telle approche.
5 — Le futur européen de l’Ukraine
Depuis un an, il semble que l’avenir de l’Ukraine se joue surtout à Washington et à Moscou — et que la marge de manœuvre de l’Ukraine pour déterminer l’avenir du pays soit restreinte, tout comme celle des Européens.
Plus les négociations sur un éventuel accord de paix avancent, plus l’Europe se voit confrontée à ses propres limites.
Si l’Union est consciente qu’un accord sans garanties européennes — qu’il s’agisse des questions financières ou sécuritaires — est impossible pour chacune des parties prenantes, il semble pourtant que les grandes questions stratégiques soient toujours tranchées à Washington ou à Moscou.
C’est cependant sur l’avenir européen de l’Ukraine que l’Union peut peser.
Le processus d’élargissement de l’Union à l’Ukraine progresse et s’accélère.
Pourtant, les grandes questions institutionnelles et politiques qu’il implique n’ont pas encore été abordées de manière exhaustive ; or l’adhésion de l’Ukraine changerait l’équilibre institutionnel : à supposer qu’il s’agisse d’une adhésion express 7, celle-ci aurait aussi des répercussions directes sur le marché intérieur.
D’un autre côté, les résultats du dernier Conseil européen, qui s’est tenu à Bruxelles à la mi-décembre, ont largement été jugés décevants en termes de soutien financier et de volonté des pays européens de prendre des risques politiques et économiques en soutien à l’Ukraine.
À l’issue de cette réunion, l’Union s’est engagée à accorder à l’Ukraine un prêt de 90 milliards d’euros pour les années 2026-2027, basé sur un emprunt de l’Union sur les marchés de capitaux garanti par sa marge de manœuvre budgétaire.
Si, de cette façon, les pays membres ont pu éluder l’épineuse question des avoirs russes gelés, il reste néanmoins remarquable que le soutien financier de l’Europe se poursuive après presque quatre ans de guerre et malgré des divisions internes.
Une adhésion de l’Ukraine pour 2027, telle que l’hypothèse a été mentionnée dans le cadre des négociations pour un accord de paix, aurait également des implications pour l’Union en tant qu’acteur de sécurité.
Kyiv dispose de l’armée la plus expérimentée d’Europe. Son intégration permettrait à d’autres pays de tirer profit de son expérience, en particulier dans le domaine des nouvelles technologies — et ce même si la contribution de l’armée ukrainienne à la sécurité de l’Europe resterait probablement limitée étant donné sa possible démobilisation.
L’adhésion de l’Ukraine soulèverait également trois grandes questions.
Tout d’abord, alors que les armes portatives et les drones potentiellement armés sont déployés et utilisés sur le territoire ukrainien, et compte tenu de la libre circulation des biens et des personnes au sein du marché unique européen, il reviendrait à l’Union de gérer ces échanges.
Ensuite, il importerait de réfléchir à la manière d’intégrer l’Ukraine dans les nouvelles structures et instruments visant à soutenir l’industrie de défense — y compris le programme de prêts SAFE.
À ces deux questions s’ajoute une troisième, d’ordre stratégique, qui touche aux implications et à l’usage de la clause de solidarité de l’Union 8 : avec l’adhésion de l’Ukraine, les États membres seraient contraints de réfléchir à quand, sous quelles conditions et comment ils seraient obligés de soutenir le pays en cas de nouvelle attaque russe.
6 — L’industrie de défense en 2026 : le temps de l’incitation
L’année 2025 a vu une multitude d’initiatives pour renforcer l’industrie de défense européenne.
L’année 2026 montrera si les Européens sont capables de consolider cette base industrielle et technologique.
Après deux ans d’annonces ambitieuses portées par de nombreux acronymes — SAFE, EDIP, ETF, EDIRPA — le défi central consiste à traduire ces instruments en contrats fermes, en économies d’échelle et en transformation industrielle.
Le programme SAFE 9, conçu pour rationaliser l’acquisition conjointe et accélérer la montée en puissance de capacités critiques, peine encore à générer des regroupements industriels robustes tant les États membres hésitent à mutualiser leurs besoins, à aligner calendriers et spécifications ainsi qu’à renoncer à une logique de retour sur investissement industriel purement national.
De même, le Programme européen pour l’industrie de défense (EDIP) 10 — destiné à financer la création d’une base industrielle européenne compétitive à long terme — se heurte à des arbitrages politiques complexes : comment répartir les subventions, qui coordonne l’investissement, et selon quels critères de performance, alors que les industries nationales défendent leurs périmètres historiques ?
Ce déficit de mise en œuvre en nourrit un second : le dilemme stratégique entre préférence européenne et achat à des partenaires extra-européens puisant dans leurs stocks existants.
D’un côté, la Commission pousse à la préférence européenne afin de consolider les chaînes de valeur, réduire la dépendance extérieure et soutenir l’autonomie stratégique ; mais de l’autre, l’urgence opérationnelle conduit de nombreux États — la Pologne, les Pays-Bas, l’Allemagne et les pays nordiques — à acheter rapidement des systèmes américains ou israéliens déjà éprouvés et disponibles immédiatement.
Cette tension fragilise l’ambition d’une consolidation industrielle européenne, ralentit l’émergence de champions continentaux et fait planer le risque de duplication structurelle dans des segments clefs — tels que les drones moyenne altitude à longue endurance (MALE), la défense aérienne, et les chars de nouvelle génération.
Les liens avec l’industrie de défense des États-Unis, qu’il s’agisse des investisseurs ou des industriels, restent également très importants pour les chaînes de production en Europe.
Étant donné ces dépendances économiques, les pays européens doivent trouver un chemin pour atteindre une certaine autonomie industrielle européenne.
À ces dépendances s’ajoute également l’absence de mécanismes contraignants : ni SAFE ni EDIP n’obligent réellement les États à acheter européen.
En 2026, il ne s’agira plus tant de concevoir des instruments que de créer des incitations politiques, budgétaires et réglementaires nécessaires pour que les États membres les utilisent pleinement.
Sans ces incitations, l’Europe restera prisonnière d’un modèle d’achats fragmentés et dépendante de fournisseurs externes.
En définitive, tout effort de défense européenne devra être intégré dans une politique industrielle plus large, car la perte des industries de base — à l’instar des industries chimique ou métallurgique — ne fait qu’accroître les risques liés aux dépendances externes.
7 — L’hypothèse fragile et incertaine d’un leadership allemand
Depuis son arrivée à la tête du gouvernement fédéral d’Allemagne, le conservateur Friedrich Merz a fait de la politique étrangère un pilier central de son mandat.
L’une de ses priorités est de renforcer le leadership allemand en Europe.
D’un point de vue purement quantitatif, en 2029, le budget de défense allemand devrait avoisiner les 150 milliards d’euros. C’est presque deux fois le budget français ou britannique.
L’ambition formulée par le chancelier est claire : faire de l’armée conventionnelle allemande la plus forte du continent 11.
Mais cet objectif suscite des sentiments mitigés du côté des partenaires européens et aussi au sein de la population allemande.
D’un côté, la volonté de Berlin de s’engager davantage dans la défense européenne est un changement de position bienvenu compte tenu de la menace russe — et le déploiement d’une brigade allemande en Lituanie témoigne de la priorité que lui donne l’Allemagne. Néanmoins, si celle-ci est déjà le leader économique de l’Union, son accession au statut de première puissance militaire européenne modifierait profondément l’équilibre des pouvoirs au sein du bloc : sa relation avec la France notamment, première puissance militaire à ce jour, pourrait devoir connaître des adaptations reflétant un changement d’état de fait.
Le défi pour l’Allemagne est donc de s’affirmer comme une puissance assumant davantage de responsabilités sans affaiblir la France — dont les initiatives politiques ont été cruciales pour faire avancer l’Union en matière de souveraineté stratégique au cours des dernières années.
Berlin devra aussi faire face à la difficulté de traduire ses investissements massifs dans une véritable doctrine militaire — un exercice sans précédent, dans lequel elle ne dispose ni d’expérience préalable, ni de garantie de succès.
L’Allemagne ne pourra pas échapper non plus à ses contraintes historiques et constitutionnelles : tout déploiement militaire des forces armées allemandes nécessite une décision du parlement, souvent au terme d’un processus délibératif intense et long.
L’idée d’un leadership unilatéral suscite également des réticences en Allemagne.
Interrogée sur l’idée d’un leadership allemand, l’opinion publique se montre hésitante : si 72 % se prononcent en faveur d’un engagement diplomatique plus important, seuls 17 % des sondés souhaitent voir l’Allemagne renforcer son engagement international sur le plan militaire 12.
Dans le cadre d’un changement de paradigme et d’une volonté de prendre davantage de responsabilités, l’Allemagne pourra s’affirmer sous la forme d’un co-leadership, ou créer, avec des partenaires clefs comme la France, des coalitions ambitieuses pour faire avancer des idées au sein de l’Union.
8 — La question chinoise devient centrale pour la défense européenne
Les relations entre l’Union et la Chine se sont progressivement dégradées depuis 2020, lorsque la pandémie de Covid a exposé les vulnérabilités économiques de l’Europe et sa dépendance à l’égard de Pékin.
Elles restent aujourd’hui difficiles, de même que celles entre la Chine et chacun des États-membres. Les tensions se concentrent sur les enjeux commerciaux — y compris la réciprocité, les surcapacités industrielles ou les investissements dans les technologies critiques —, la dépendance européenne dans le secteur des minéraux critiques, les questions du respect des droits de l’Homme ou celles de sécurité en Indo-Pacifique.
Si l’Europe et la Chine sont habituées aux contentieux commerciaux ou aux désaccords en matière de droits humains — une série de désaccords qui a réduit le niveau d’attentes en matière de coopération —, l’Europe évalue de plus en plus sa relation avec Pékin à la lumière de l’agression russe contre l’Ukraine.
Tout récemment, le secrétaire général adjoint de l’OTAN a averti les pays membres de l’Alliance que la Chine constituait une menace aussi importante que la Russie pour la sécurité européenne même si cette menace se manifestait principalement dans le domaine énergétique.
Une question stratégique clef pour 2026 est de savoir jusqu’à quel point l’Union ou les pays européens pris individuellement prendront Pékin en considération pour élaborer leur politique de sécurité, et jusqu’à quel point la République populaire sera perçue comme une menace directe.
À l’issue de ce processus, l’Union pourra chercher ou bien à rééquilibrer et stabiliser ses relations avec Pékin — ou bien à approfondir la rupture.
La volatilité de la stratégie américaine vis-à-vis de la Chine constitue un autre défi stratégique.
Par le passé, l’Europe s’est partiellement alignée sur une approche américaine qui reposait sur une forme de compétition avec Pékin.
Elle savait que cette convergence lui garantissait le soutien politique à Washington 13.
Alors que les États-Unis amorcent un retrait politique et concentrent leur attention sur l’hémisphère occidental, l’Europe devra se poser la question de savoir jusqu’à quel point elle peut s’exposer à Pékin dans le contexte d’une confrontation politique.
En 2026, il lui importera aussi d’évaluer les répercussions économiques et sécuritaires d’une telle stratégie.
9 — Les partenariats et le « réseau de sécurité » européen : une nouvelle matrice stratégique face à Trump
Afin de renforcer et diversifier ses relations avec des pays tiers, l’Union a signé huit partenariats de sécurité et de défense au cours de l’année écoulée.
Ces partenariats peuvent être divisés en trois catégories 14 : à ceux conclus avec des pays voisins candidats à l’adhésion à l’Union européenne (Ukraine, Moldavie, Géorgie) s’ajoutent ceux avec des alliés disposant de capacités avancées et également membres de l’OTAN (Canada, Royaume-Uni), mais aussi ceux conclus avec des alliés en Indo-Pacifique (Japon, Corée du Sud) 15.
Étant donné la volatilité stratégique de l’administration Trump et son approche souvent coercitive envers les alliés des États-Unis, la multiplication des partenariats de défense et de sécurité par l’Union pourrait être un outil privilégié par l’Union en 2026.
Si la conclusion de tels accords ne signifie pas immédiatement une mutualisation opérationnelle ni un engagement automatique de défense, elle pourrait toutefois constituer un levier géopolitique clef pour l’Union.
En élargissant son réseau de coopération sécuritaire au-delà du continent, l’Union chercherait ainsi à bâtir un système flexible de partenariats « à la carte », fondé sur la convergence d’intérêts et la complémentarité capacitaire plutôt que sur l’intégration institutionnelle.
Cette approche lui permettrait de renforcer son empreinte stratégique, de consolider des chaînes de valeur critiques dans le domaine de la défense, et de tisser des liens politiques plus étroits avec des acteurs partageant ses intérêts sécuritaires.
En d’autres termes, de tels partenariats pourraient établir un véritable « réseau de sécurité » européen, offrant à l’Union de nouveaux relais d’influence, une diversification stratégique hors du cadre strictement transatlantique et un levier supplémentaire pour gérer les risques liés à l’incertitude américaine.
10 — Les budgets nationaux resteront sous pression
La décision prise à l’été 2025 par les pays membres de l’OTAN d’augmenter leurs dépenses militaires à 3,5 % du PIB, et les dépenses liées à la défense, notamment dans le domaine hybride, à 1,5 % — ce afin d’atteindre un montant total de 5 % du PIB — a été décrite comme une étape cruciale pour renforcer la défense européenne.
Du reste, cette décision a sans doute permis aux Européens de se concilier l’administration Trump et d’acheter la continuité des garanties américaines — au moins sur le moyen terme 16.
La question cruciale pour 2026 demeure celle du financement réel de ces ambitions, surtout dans les États clefs pour la défense européenne : celui-ci sera révélateur de la sincérité ou de l’insincérité européenne en matière de défense.
Avec une croissance économique ralentie en Allemagne, des dettes publiques considérables en France et une économie peu dynamique au Royaume-Uni, les gouvernements de ces pays se retrouveront bientôt confrontés à des choix politiques difficiles compte tenu des tendances électorales dans ces trois pays, où l’extrême droite progresse.
D’un côté, la menace russe et le risque d’un désengagement américain sont réels : plusieurs hauts responsables militaires européens ont d’ores et déjà mis en garde les citoyens de l’Union contre une potentielle attaque russe d’ici 2029.
De l’autre, l’investissement dans la défense au détriment des dépenses sociales — systèmes de retraite ou minima sociaux — pourrait susciter une contestation sociale accrue, bénéficiant à l’extrême droite.
Pour surmonter ce choc prévisible, il s’agit de mettre en œuvre des approches macroéconomiques innovantes et de faire preuve de courage politique pour assumer des décisions difficiles.
L’année 2026 montrera si les dirigeants européens en sont capables.
Sources
- Même si elle demandera, évidemment, des négociations intergouvernementales concernant le mandat et les objectifs.
- Common Security and Defence Policy : EU Rapid Deployment Capacity becomes operational, European Union External Action, 20 mai 2025.
- EU Battlegroups, European Union External Action, 9 octobre 2017.
- UK-EU reset : Good start but still much to do, Parlement du Royaume-Uni, 12 novembre 2025.
- Madeleine K. Albright, « The Right Balance Will Secure NATO’s Future », Financial Times, 7 décembre 1998.
- Ben Munster, Sam Clark, « China poses major risk to Europe’s energy grids, top NATO official warns », Politico, 16 décembre 2025.
- Henry Foy, Christopher Miller, Max Seddon, « Ukraine would join EU next year under draft peace plan », Financial Times, 12 décembre 2025.
- Gesine Weber, « Mutual Defence in the European Union ? The Imperative of Article 42.7 in Case the United States Abandons European Defence », Center for Security, Diplomacy and Strategy, 18 décembre 2024.
- Communication to the College on the notification to requesting Member States of the loan amounts pursuant to Council Regulation 2025/1106, Commission européenne, 9 septembre 2025.
- Programme pour l’industrie européenne de la défense : le Conseil et le Parlement parviennent à un accord provisoire, Conseil européen/Conseil de l’Union européenne, 17 novembre 2025.
- Merz : Bundeswehr soll « konventionell zur stärksten Armee Europas » werden, Deutscher Bundestag, 14 mai 2025.
- The Berlin Pulse. Adapting to the End of Certainties, Körber Stiftung, novembre 2025.
- Bien qu’en s’alignant en partie, l’Union maintenait une approche plus équilibrée que celles des administrations Trump I ou Biden.
- Gesine Weber, « Friends with Benefits ? EU Security Partnerships in a Changing European and Global Order », Centre for Security, Diplomacy and Strategy, 17 septembre 2025.
- Des négociations supplémentaires sont en cours avec l’Inde et l’Australie, et Bruxelles a également lancé des consultations avec la Suisse sur ce sujet, même si celles-ci se sont avérées moins prometteuses.
- Les pays membres de l’OTAN n’ont aucune obligation légale de mettre en œuvre cet engagement, qui relève d’une annonce politique non contraignante.