Haïti traverse l’une des crises sécuritaires les plus graves de son histoire. 

  • Depuis 2021, plus de 22 000 personnes y ont été tuées et plus de 1,5 million de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays, soit plus de 10 % de la population totale. Les groupes criminels haïtiens, réunis au sein d’une coalition appelée Vivre Ensemble (Viv Ansanm en créole haïtien), contrôlent toujours environ 80 % de la capitale, Port-au-Prince.
  • Le 18 octobre, quatre militaires salvadoriens ont été enlevés dans le quartier de Santo, au nord-est de la ville. Techniciens de l’aviation, ils servaient au sein de la Force de répression des gangs (FRG), une force internationale autorisée en 2025 par le Conseil de sécurité des Nations unies pour appuyer la police haïtienne face aux groupes criminels. 
  • Depuis, le président salvadorien Nayib Bukele a lancé une opération militaire et dépêché des forces spéciales en Haïti.
  • Au-delà du sort des quatre hommes, cette affaire éclaire l’engagement du Salvador en Haïti, la présence d’acteurs sécuritaires aux logiques différentes sur un même terrain ainsi que les limites d’une réponse qui peine à produire des résultats. 

L’engagement salvadorien ancien est aujourd’hui exposé. Le Salvador n’arrive en effet pas en Haïti avec cette crise. 

  • Dès 2023, son gouvernement proposait à Port-au-Prince une mission d’évaluation. En mars 2024, Nayib Bukele affirmait pouvoir « régler » la crise haïtienne, à condition d’obtenir une résolution du Conseil de sécurité, le consentement des autorités haïtiennes et la prise en charge des coûts.
  • En octobre 2024, l’Assemblée salvadorienne a autorisé l’envoi d’un contingent chargé des évacuations médicales au sein de la Mission multinationale d’appui à la sécurité. 
  • Ce contingent est arrivé au début de l’année 2025 avec ses hélicoptères. Il a ensuite rejoint la FRG, et le 2 octobre, une loi est entrée en vigueur pour élargir son rôle. Les quatre militaires enlevés appartiennent à cette unité aérienne.

Pour Bukele, il s’agit d’une affaire devenue nationale. 

  • Le 21 octobre, le président salvadorien a annoncé le lancement d’une opération militaire dans une publication sur X et s’est adressé directement aux chefs de gangs, y compris en créole haïtien. Il a rappelé que ces militaires étaient des techniciens chargés d’évacuations médicales et a prévenu d’une réponse plus forte serait apportée s’ils n’étaient pas libérés vivants. Le lendemain, cent membres des forces spéciales sont arrivés à Port-au-Prince, et un renfort équivalent a été annoncé.
  • L’affaire est devenue une question de politique intérieure mais aussi personnelle : pour Bukele, il s’agit de montrer que l’État ne laisse pas ses soldats derrière face à des gangs, adversaires sur lesquels le président a bâti son régime et sa stature internationale. 
  • Avant de prétendre peser sur le terrain haïtien, ce message s’adresse autant à l’opinion salvadorienne qu’à ses interlocuteurs étrangers, en premier lieu l’administration Trump.
  • Les modalités de ce renfort restent pourtant floues. La FRG a confirmé son arrivée sans préciser comment elle s’intègre à ses opérations. 

Lorsqu’un pays qui contribue déjà à la force déploie des unités en parallèle, il est légitime de se demander si les cadres multilatéral et national commencent à se superposer, et comment la coordination sera assurée.

  • Jusqu’ici, le calendrier de la FRG était dicté par la logistique et les négociations politiques. Le processus était lent, mais il avançait. Cette crise le fait voler en éclats. La force, dont le déploiement reste incomplet, se retrouve ainsi dans une posture réactive, prise dans un piège tactique.
  • Dans le quartier de Santo, elle opère aux côtés de la police haïtienne, mais aussi et surtout aux côtés de sa propre Task Force. Au sein de cette dernière opère, de manière assez opaque, la société militaire privée Vectus Global d’Erik Prince, qui conduit des frappes de drones en Haïti contre les zones contrôlées par les gangs depuis mars 2025. Tous ces acteurs, y compris les opérateurs de drones, sont engagés dans les opérations à Santo. C’est la première fois que la FRG et Vectus Global opèrent sur le même terrain.
  • La présence simultanée de Bukele et de Prince au cœur des opérations tient aux circonstances. Elle n’est pas pour autant sans antécédents. Erik Prince a rencontré Nayib Bukele en 2024 et s’est fait l’un des promoteurs du modèle sécuritaire salvadorien ; Vectus Global emploie des Salvadoriens en Haïti. Ce brouillage des rôles entre acteurs multilatéraux, nationaux et sociétés militaires privées soulève des questions de responsabilité et de règles d’engagement qui ne sont absolument pas tranchées ou documentées pour le moment.
  • Il met aussi les forces de sécurité face à leurs limites. Pour la FRG, le gouvernement et la police, l’incident fait peser un risque d’embarras majeur : plus il se prolonge, plus il fragilise chacun d’eux. Après cinq jours d’opérations, aucun progrès n’est visible, et aucune information officielle n’a été communiquée sur le sort des otages ou d’éventuelles négociations. Opérer au cœur d’un territoire contrôlé par les gangs est une épreuve redoutable, que les forces de sécurité ne semblent pas en mesure de surmonter pleinement.
  • Au-delà des questions de formation et de coordination, le principal déficit tient au renseignement. Les forces nationales et internationales manquent d’informations fiables, zone par zone et groupe par groupe, ainsi que de moyens pour les protéger et de les partager en sécurité. Ce manque pèse d’autant plus dans une crise comme celle-ci.

Pour les groupes criminels, il s’agit d’un levier dont Santo montre les limites.

  • Viv Ansanm montrait ces derniers mois des signes de fragmentation ; cet incident pourrait restaurer sa cohésion. 
  • Cette coalition fédère depuis 2024 les principaux gangs de la capitale. Ses attaques ont précipité la chute du gouvernement d’Ariel Henry, et les États-Unis l’ont désignée comme organisation terroriste en 2025.
  • Deux de ses chefs les plus importants ont pris la parole cette semaine. Krisla, qui contrôle Carrefour, a mis en garde les forces salvadoriennes, tandis que Lanmò San Jou s’est dit prêt à se battre. Si les tons diffèrent, le message converge et montre que ces groupes entendent tenir leur terrain, et la bataille de la communication sur les réseaux sociaux est ouverte.
  • Détenir des militaires place aussi les gangs dans une logique de prise d’otages, et pas seulement de kidnappings contre rançon, l’une de leurs spécialités. Les captifs deviennent alors une monnaie d’échange, un moyen de pression, mais aussi peut-être, un bouclier.
  • Santo montre cependant les limites de ce calcul. Les otages n’ont en effet pas arrêté ni les opérations au sol ni les frappes de drones, et le coût pourrait retomber sur les civils. Santo est un territoire contrôlé par les gangs Chen Mechan et 400 Mawozo, mais ce n’est pas là que leurs chefs sont basés. Qui, dès lors, est visé ? Des membres de gangs figurent parmi les victimes, mais les témoignages d’habitants pris au piège décrivent un véritable déluge de feu, avec peu d’informations sur les mesures de protection prévues pour eux. 

La nouveauté la plus significative est que la sécurité haïtienne produit des effets à l’étranger.

  • Ces dernières années, malgré un engagement international et multilatéral constant, les drames haïtiens, à commencer par les massacres, ont rarement eu de réelles conséquences politiques, en Haïti comme à l’étranger. 
  • Les exceptions tenaient aux crises politiques, comme la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition en février, qui avait suscité des réactions extérieures, dont le déploiement d’un navire de guerre américain.
  • Cette fois, tous les fils se rejoignent dans le champ politique. La crise place le gouvernement haïtien sous une forte pression intérieure, expose la FRG et les pays qui y contribuent, et pourrait peser sur les décisions des bailleurs de fonds comme des pays appelés à déployer des troupes.
  • Les résultats sécuritaires ont désormais un coût politique, à Port-au-Prince comme dans les capitales qui soutiennent la force. Cela va marquer sans aucun doute la période qui s’ouvre.