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Samedi 19 septembre 2026, les journalistes de CNN, MSNBC et Politico se sont présentés aux portes de la Maison-Blanche pour découvrir que leurs accréditations avaient été désactivées, avant d’être raccompagnés à la sortie par le Secret Service. La veille, Donald Trump avait annoncé leur exclusion, les accusant de diffuser de fausses informations, et avait laissé entendre que le New York Times et le Washington Post pourraient bientôt subir le même sort. Quelques jours plus tard, un juge fédéral, nommé par le président lui-même, a suspendu cette décision et a autorisé le retour des journalistes concernés à la Maison-Blanche. Malgré tout, le chef de l’exécutif continue à ce jour d’empêcher ces journalistes de le suivre lors de ses déplacements, et donc de le couvrir comme il est d’usage aux États-Unis. À un mois d’élections de mi-mandat cruciales, ce conflit ouvert avec le président des États-Unis ne fait sans doute que commencer.

Depuis son retour au pouvoir en 2025, plusieurs décisions prises par son administration dessinent une stratégie assumée de sape contre l’un des piliers historiques de la République américaine, inscrit dans le marbre constitutionnel par James Madison, alors représentant de la Virginie, en 1791 : une presse libre et indépendante de tout pouvoir.

Sous le premier mandat de Donald Trump, l’affrontement se manifestait surtout par des insultes, le président criant sans cesse aux « fake news », que ce soit pendant ou après sa campagne électorale victorieuse. Lors de son deuxième mandat, s’il n’a pas abandonné les quolibets, Trump utilise une stratégie bien plus redoutable puisqu’il agit directement sur les conditions concrètes de production de l’information. Pete Hegseth, le tonitruant secrétaire à la Défense – rebaptisé secrétaire à la Guerre sans l’aval du Congrès – a ainsi tenté d’interdire l’accès au Pentagone aux journalistes qu’il jugeait trop critiques envers son action. La Federal Communications Commission (FCC), l’équivalent de l’ARCOM française, dirigée par un autre allié fervent de Trump, Brendan Carr, menace publiquement les licences des chaînes dont il désapprouve la couverture. Enfin, plusieurs grands médias ont été assignés en justice par Donald Trump lui-même pour des sommes se chiffrant en milliards de dollars. La nouveauté n’est donc pas l’hostilité de Trump envers la presse, mais le recours répété aux instruments administratifs, réglementaires, économiques et judiciaires dont dépend directement son activité.

L’affaire CBS permet de mieux comprendre la mécanique mise en place par la nouvelle administration. Lors de la campagne de 2024, après la diffusion d’un entretien avec Kamala Harris, Trump avait accusé la chaîne d’avoir manipulé le montage en faveur de sa rivale et réclamé jusqu’à 20 milliards de dollars de dommages et intérêts. Nonobstant l’absence manifeste de tout bien-fondé juridique, Paramount, la maison mère de CBS, a fini par transiger pour 16 millions de dollars. Personne n’a manqué de remarquer que sa fusion avec l’entreprise de médias Skydance, pour une somme de plus de 8 milliards de dollars, attendait encore l’approbation du gouvernement fédéral. Dans le même temps, la chaîne a annoncé la déprogrammation de son animateur phare et critique invétéré de Trump, Stephen Colbert. Cet épisode illustre la vulnérabilité des grands groupes médiatiques : une rédaction peut être juridiquement protégée, tandis que l’entreprise qui la possède dépend, pour des intérêts financiers autrement plus considérables, de décisions prises par une administration que ses journalistes et comédiens sont tenus de couvrir et de critiquer. 

Brendan Carr est ainsi devenu l’un des personnages clefs de cette nouvelle relation entre les médias et le gouvernement. C’est après l’un de ses avertissement à l’encontre de la chaîne ABC que celle-ci a décidé en septembre 2025 de suspendre l’humoriste Jimmy Kimmel pour une « durée indéterminée ». Le patron de la FCC jugeait que ce dernier avait tenu des propos indécents au sujet de l’assassinat de l’influenceur ultraconservateur Charlie Kirk. Carr prévenait en outre ABC qu’il pouvait s’y prendre de deux manières : « the easy way or the hard way ». Cependant, quelques jours plus tard, face à la réaction très vive de l’opinion publique, Jimmy Kimmel a retrouvé l’antenne et son émission a enregistré des chiffres d’audience records. La série très populaire South Park a tiré de cet épisode une satire cinglante parodiant Carr en mafieux à la solde du président, et réalisa elle-même au passage des scores d’audience historiques. 

L’ironie est d’autant plus grande que, en février 2025 à Munich, J.D. Vance avait choisi de se poser en défenseur de la liberté d’expression, affirmant que les Européens souffraient moins des menaces russe et chinoise que de leur intolérance à la critique. Après avoir accusé l’administration Biden d’avoir favorisé la censure, il promettait ainsi que l’administration Trump restaurerait, elle, la liberté d’expression. Dix-neuf mois plus tard, le souvenir de cette harangue ne peut que laisser songeur.

Mais réduire l’affaire à une contradiction de plus au sein du mouvement MAGA serait manquer l’essentiel. En effet, historiquement, aux États-Unis, la liberté de la presse n’est pas seulement un droit reconnu à certaines catégories de la population : elle protège le droit à l’information du peuple entier. Elle appartient à la définition même du projet républicain commencé il y a exactement 250 ans, en 1776. 

Montesquieu et la presse : la découverte d’un nouveau pouvoir

L’histoire de la liberté d’expression américaine commence avant la naissance des États-Unis, sur l’autre rive de l’Atlantique. Entre 1729 et 1731, le philosophe Montesquieu passe près de dix-huit mois en Angleterre où il est saisi par l’effervescence d’une vie politique en contraste total avec une France monarchique encore marquée par le règne crépusculaire de Louis XIV. Là-bas, alors que la censure préalable a disparu depuis l’expiration du Licensing Act en 1695, il fréquente les milieux politiques, assiste aux séances du Parlement, observe les luttes entre partis et lit la presse d’opposition. Dans ses Notes sur l’Angleterre, il résume ainsi ses observations : « L’Angleterre est à présent le plus libre pays qui soit au monde, je n’en excepte aucune république. »

Parmi ses lectures figure notamment The Craftsman, un journal lié à deux hommes politiques majeurs, Bolingbroke et William Pulteney, adversaires féroces du gouvernement de Robert Walpole. Montesquieu relève avec un amusement évident une pratique inimaginable dans le royaume de France : avant publication, les articles du journal sont soumis à trois avocats afin de déterminer « s’il y a quelque chose qui blesse la loi ». Dans le manuscrit préparatoire de L’Esprit des lois, cette observation devient un principe : « Là ceux qui écriraient contre la puissance exécutrice ne s’embarrasseraient pas de savoir si elle serait offensée, mais ils consulteraient des avocats pour savoir si l’offense serait du nombre de celles que la loi punit. » En république, le crime de lèse-majesté ne saurait exister ; au contraire, il y existe un droit, et presque un devoir, d’offenser le pouvoir.

Montesquieu n’invente pas tout à fait le « quatrième pouvoir » – la formule, que Carlyle prêtera à Burke, viendra plus tard. Il aperçoit cependant, à côté des trois puissances de l’État, une force sociale capable de les observer toutes. La presse ne légifère pas, ne gouverne pas et ne juge pas ; elle rend néanmoins visibles les actes de ceux qui le font. Son indépendance n’est donc pas un privilège professionnel accordé aux journalistes, mais la condition sine qua non de sa participation active à l’équilibre des pouvoirs au sein de la république. 

Or, au moment de la fondation américaine, Montesquieu est l’auteur le plus cité et le plus invoqué dans les débats politiques ; partisans et opposants au nouveau régime brandissent tous L’Esprit des lois, quitte à en tirer des conclusions parfois opposées 1.

Jefferson et Madison : la presse guidant le peuple

Le premier amendement à la Constitution, ratifié en 1791 et dont James Madison est le principal rédacteur, étend considérablement le domaine de la liberté d’expression. Le Bill of Rights anglais de 1689 protégeait la liberté des débats à l’intérieur du Parlement ; il ne concernait donc que les députés anglais. Le texte américain, en revanche, interdit au Congrès de restreindre la liberté de parole de tout citoyen. La parole protégée cesse d’être seulement celle du représentant pour devenir celle du peuple tout entier.

Thomas Jefferson et James Madison, deux figures majeures de la fondation américaine, donnent progressivement à cette liberté une fonction spécifiquement républicaine. À leurs yeux, l’interdiction de la censure ne saurait résoudre à elle seule le statut de la liberté d’expression. Il importe de se demander comment une presse libre peut maintenir la souveraineté du peuple, même une fois ses représentants élus 2.

Dès janvier 1787, Jefferson propose, depuis Paris où il se trouve en poste, une réponse d’une profonde radicalité. Alors qu’une partie des élites américaines, craignant un embrasement social à la suite de rébellions fiscales, accusent la presse de jeter de l’huile sur le feu, Jefferson leur rappelle que « le peuple est le seul censeur de ses gouvernants » et que, pour éviter les révoltes, il faut lui donner une information complète sur les affaires publiques « par le canal des journaux ». S’il devait choisir entre « un gouvernement sans journaux » et « des journaux sans gouvernement », Jefferson choisirait sans hésiter la seconde possibilité. Les risques que font courir les journaux sont bien peu de chose en comparaison des maux qui naîtraient de leur disparition. 

Cette conviction est d’autant plus sincère chez lui qu’il n’idéalisera jamais la presse. Devenu président, il se plaindra au contraire abondamment de ses mensonges et de ses calomnies. Son argument n’en est que plus fort : la liberté de la presse n’est pas justifiée par la vertu de ceux qui écrivent, mais par le danger qu’il y aurait à laisser ceux qui gouvernent décider de la critique dont ils pourraient faire l’objet. Si les citoyens deviennent « inattentifs aux affaires publiques », avertit-il, le Congrès, les assemblées, les juges et les gouverneurs deviendront tous des « loups », comme dans l’Europe monarchique qu’il connaît si bien.

Madison arrive à la même conclusion, mais en partant d’une difficulté différente : comment une république aussi étendue que les nouveaux États-Unis pourrait-elle continuer à être libre ? En 1791, il écrit dans la National Gazette que « l’opinion publique fixe les limites de tout gouvernement » et qu’elle constitue « le véritable souverain de tout gouvernement libre ». Mais une opinion ne peut devenir publique que si elle circule à travers de multiples canaux. Dans une réflexion étonnante, Madison associe alors les routes, le commerce intérieur, les représentants qui vont et viennent entre la capitale et leurs circonscriptions et, surtout, la « presse libre » dont les journaux parcourent « tout le peuple ». Ces instruments de diffusion de l’opinion, si différents qu’ils soient, contractent symboliquement le territoire : la presse rapproche politiquement ceux que la géographie sépare. Le Post Office Act de 1792 en tirera la conséquence en accordant aux journaux un tarif postal subventionné. Dans un pays qui ne cesse de s’étendre vers l’ouest, la presse libre apparaît comme l’un des éléments les plus puissants de cohésion nationale. 

C’est précisément cette conception républicaine de la presse qui est mise en danger dès 1798, en pleine quasi-guerre navale avec la France du Directoire, lorsque John Adams et la majorité fédéraliste adoptent les Alien and Sedition Acts. Le Sedition Act permet en effet de poursuivre les auteurs d’écrits « faux, scandaleux et malveillants » contre le gouvernement, le Congrès ou le président – mais non le vice-président, qui n’est autre que Jefferson, ennemi intime d’Adams. Jefferson et Madison comprennent que le problème dépasse les journalistes poursuivis : si les gouvernants peuvent eux-mêmes déterminer quelle critique dirigée contre eux est admissible, le peuple ne dispose plus librement du moyen de les juger et le premier amendement est vidé de sa substance. Ils ripostent par les résolutions du Kentucky et de Virginie, mais il faudra attendre l’élection de Jefferson en 1800 pour que la loi soit enterrée. 

Qui possède les moyens de former l’opinion ?

Pour Trump, la question n’est plus nécessairement d’interdire une publication, comme son lointain prédécesseur, mais d’agir sur l’environnement dans lequel elle devient possible. Le journaliste reste libre en droit, mais les dépendances qui l’entourent sont bientôt fonction de son allégeance au pouvoir en place. Le procédé a un précédent européen. Dans la Hongrie de Viktor Orbán, battu au printemps dernier, la presse a été moins censurée que rachetée par des proches du pouvoir, puis regroupée en 2018 dans la fondation KESMA. Loin d’avoir fait disparaître le pouvoir de l’État, la forme contemporaine du capitalisme a mis au centre du jeu économique son pouvoir de régulation. 

La recomposition actuelle du paysage médiatique américain le montre avec une netteté particulière. David Ellison contrôle désormais Paramount Skydance, propriétaire de CBS, et qui vient également de se porter acquéreur de Warner Bros. Discovery pour quelque 110 milliards de dollars, opération qui fera notamment entrer CNN dans le même ensemble. Le département de la Justice et la FCC avaient déjà donné leur aval à plusieurs aspects de l’opération, et les derniers États opposés à cette fusion sont rentrés dans le rang le 21 septembre en signant un accord avec Paramount. Dans la structure envisagée, la famille Ellison, très proche de Donald Trump, et le fonds d’investissement RedBird Capital contrôleraient l’intégralité des droits de vote.

Le problème est ici structurel : une part croissante des institutions chargées d’informer le public appartient à des fortunes dont les activités, les investissements et les opérations industrielles entretiennent elles-mêmes des relations d’intérêt multiples avec l’État fédéral. La question de l’indépendance de la presse se déplace ainsi du seul contenu des articles vers la propriété des instruments qui permettent de les produire. Les Américains sont bien conscients de ces risques accrus, puisque les derniers sondages d’opinion indiquent que le gouvernement fédéral ne leur a jamais paru aussi corrompu 3.

C’est ici que la disparition continue de la presse locale devient décisive. Depuis 2005, près de 3 500 journaux américains ont disparu. Autrement dit, environ 50 millions de personnes vivent désormais dans des comtés ne disposant d’aucune source locale régulière d’information. Le mouvement ne cesse de s’accélérer, puisqu’en un an seulement, plus de 130 titres supplémentaires ont disparu 4.

Les conséquences politiques sont catastrophiques. Une étude publiée dans le Journal of Communication a comparé des comtés similaires à ceci près qu’un journal local avait disparu dans certains d’entre eux : la fermeture s’accompagnait d’une baisse de 1,9 point du vote partagé entre candidats de partis différents, signe d’une nationalisation accrue des comportements électoraux. Lorsque l’information de proximité recule, les citoyens s’appuient davantage sur l’actualité nationale et sur des repères partisans 5. 

L’intuition de Madison s’est donc avérée exacte. La presse devait, selon lui, resserrer l’immense territoire américain en faisant circuler les expériences et les intérêts particuliers des citoyens. Faute de ces relais d’information, le pays semble s’élargir sans cesse. Les journaux locaux ont cette qualité parfois moquée d’être le plus souvent descriptifs, les articles d’opinion étant réservés aux journaux des grandes villes. Or, ce caractère factuel des feuilles de chou locales est ce qui permettait aux citoyens de comtés parfois éloignés de plusieurs milliers de kilomètres de partager certaines vérités minimales. Avec la disparition des journaux locaux, c’est la possibilité même de faire peuple qui s’amenuise. 

La France : quand la presse ne se vend plus mais s’achète

Aux États-Unis, la fragilisation de la presse a aujourd’hui deux sources : la puissance politique et la puissance économique. L’administration Trump exerce une pression directe sur les conditions d’accès, les licences et les procédures judiciaires, tandis que la concentration accélérée du paysage médiatique place des rédactions entières dans une dépendance structurelle à l’égard de fortunes dont les intérêts industriels sont liés à l’État fédéral. En France, la menace politique est incomparablement plus limitée ; c’est la puissance économique qui domine. Comme l’a montré l’économiste Julia Cagé, la presse traverse depuis deux décennies une crise profonde de ses ventes et de ses recettes publicitaires. Elle n’a pourtant jamais autant suscité d’intérêt chez les plus fortunés. Il ne s’agit nullement d’une contradiction : posséder un média déficitaire peut demeurer rationnel dès lors que sa valeur ne se mesure pas à ses bénéfices seuls, mais à l’influence qu’il confère dans la formation du débat public 6.

Les femmes et les hommes de pouvoir savent qu’un média possède une valeur politique que son bilan comptable ne suffit pas à mesurer. Balzac l’avait formulé sous la monarchie de Juillet : dans les Illusions perdues, Claude Vignon constate que « le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi » 7. La phrase est moins intéressante par son mépris du journalisme que par la contradiction qu’elle met au jour : la presse est simultanément une marchandise et un pouvoir. Si elle a effectivement besoin d’argent pour exister, elle permet cependant à celui qui investit d’acquérir quelque chose qu’il trouverait difficilement ailleurs : la capacité à influencer l’opinion publique. Or, dans des régimes politiques fondés sur l’élection, cette capacité d’influence constitue sans doute la « marchandise » la plus précieuse. 

Cela nous ramène à Montesquieu. La presse moderne ne peut être considérée comme la seule expression d’une liberté individuelle. Puisqu’elle contribue à rendre visible l’action des gouvernants, à hiérarchiser les informations et à organiser le débat commun, elle agit de manière non négligeable sur le corps politique. C’est pour cela que la république, en tant que régime construit sur l’équilibre des pouvoirs, se doit de garantir son indépendance vis-à-vis de l’exécutif et des intérêts privés. Après la compromission de la presse sous Vichy, le Conseil national de la Résistance affirmait déjà la nécessité d’une presse indépendante « à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères ». 

Point de presse libre, point de république

Dans L’Esprit des lois, Montesquieu résumait le rapport entre noblesse et monarchie par une formule restée célèbre : « Point de monarque, point de noblesse ; point de noblesse, point de monarque ; mais on a un despote ». Un régime, autrement dit, ne tient pas simplement aux institutions que sa constitution énumère : il dépend aussi des forces indépendantes qui empêchent l’autorité de devenir sans limites.

On pourrait aujourd’hui détourner sa formule : point de presse libre, point de république.

Jefferson et Madison ne défendaient pas la presse parce qu’ils imaginaient les journalistes plus sages que les autres hommes. Ils savaient qu’elle pouvait mentir, calomnier, exagérer et diviser. Madison reconnaissait en 1800 qu’« un certain degré d’abus » est inséparable de son bon usage et qu’il « vaut mieux laisser croître quelques branches nuisibles plutôt que de les élaguer au risque d’endommager celles qui portent les bons fruits » En somme, le prix à payer pour une presse véritablement libre est faible en comparaison des bienfaits qu’elle procure. Puisque le peuple est souverain, il doit disposer des moyens de connaître et de juger continuellement ceux qui exercent son pouvoir en son nom.

Le danger contemporain naît surtout de la possible combinaison des puissances. Quand le pouvoir politique peut s’exercer sur quelques entreprises médiatiques formant elles-mêmes un oligopole, on en revient à la question que posaient Jefferson et Madison en leur temps : qui forme l’opinion du peuple dont le gouvernement tire sa légitimité ? À Munich, J.D. Vance exhortait les Européens à ne pas avoir peur de leur peuple. Aujourd’hui, il est membre d’une administration qui refuse de laisser les journalistes exercer leur métier au sein de la Maison-Blanche. Ne pas craindre son peuple suppose de lui laisser les moyens de savoir ce que font réellement ses gouvernants et de former son jugement sans dépendre de leur caprice – ou de celui de quelques puissances privées.

Les élections sont indispensables à toute république ; cependant, elles ne suffisent jamais à maintenir la liberté. Le peuple exerce sa souveraineté lorsqu’il choisit ses gouvernants. Mais, comme l’avait si justement observé Rousseau, un peuple n’est-il libre que pendant l’élection, puis redevient-il esclave ? 8 Certes non. Le peuple ne conserve sa souveraineté que s’il en use, tous les autres jours, à travers une presse libre et indépendante qui scrute ceux à qui il a délégué une partie de son pouvoir pour un temps. N’en déplaise au locataire actuel de la Maison-Blanche.

Sources
  1. Hugo Toudic et Céline Spector, « Montesquieu and The Federalist : A Contested Legacy at the American Founding », Early American Studies : An Interdisciplinary Journal, vol. 22, no 1, p. 80-104, hiver 2024.
  2. Hugo Toudic, « Jefferson, Madison : liberté de la presse et souveraineté du peuple », in Charles Girard et Christopher Hamel (dir.), Philosophies de la liberté d’expression. De Montaigne à Orwell, Paris, CNRS Éditions, 2026.
  3. Benedict Vigers, « Record-High 89 % in U.S. Say Government Corruption Widespread », Gallup, 2 septembre 2026.
  4. Medill Local News Initiative, The State of Local News 2025, Northwestern University, 2025. Rapport de référence pour les chiffres sur les fermetures de journaux et les « news deserts »
  5. Joshua P. Darr, Matthew P. Hitt et Johanna L. Dunaway, « Newspaper Closures Polarize Voting Behavior », Journal of Communication, vol. 68, no 6, 2018, p. 1007-1028.
  6. Julia Cagé, Sauver les médias. Capitalisme, financement participatif et démocratie, Paris, Seuil, « La République des idées », 2015 ; Julia Cagé et Benoît Huet, L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias, Paris, Seuil, 2021.
  7. Honoré de Balzac, Illusions perdues, « Un grand homme de province à Paris », dans La Comédie humaine.
  8. Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, livre III, chapitre 15, 1762.