Pourquoi la Chine doit être autoritaire
Un an après Tiananmen et avant de devenir le principal idéologue du régime, Wang Huning expliquait pourquoi pour développer la Chine, le Parti devait renforcer son emprise.
Nous traduisons pour la première fois l’un des articles les plus importants pour comprendre le régime de Xi Jinping.
- Auteur
- Sacha Halter
Wang Huning est souvent considéré comme le principal idéologue du régime chinois. Il est également membre du Comité permanent du Bureau politique, la plus haute instance dirigeante du Parti communiste chinois (PCC), qui compte sept membres, dont le président chinois Xi Jinping. Nous traduisons ici la première partie de l’un de ses articles les plus importants 1, publié à l’été 1990 dans la revue Fudan Journal (复旦学报) et intitulé « Du lien entre le volume total des ressources dans la société et le contrôle social : quelles implications pour la Chine ? » (社会资源总量与社会调控:中国意义). En 1990, Wang Huning occupe un poste de professeur de science politique à l’université Fudan, à Shanghai. Il vient également d’effectuer un séjour académique aux États-Unis 2. À cette époque, la Chine fait face à un tournant autoritaire, après une décennie de réformes. Si le modèle inefficace du maoïsme est critiqué, toute remise en cause de la direction du Parti est désormais proscrite. Un an après la répression de Tiananmen et un an avant la chute de l’URSS, le PCC est à la recherche d’une nouvelle idéologie : celle-ci sera officialisée en 1992, sous le nom de « d’économie socialiste de marché » (社会主义市场经济).
Ce texte de Wang Huning permet de comprendre pourquoi l’idéologie de Xi Jinping, dirigeant suprême de la Chine depuis 2012, n’a en réalité rien de nouveau. Depuis le 19e Congrès du Parti, en 2017, la Chine est officiellement entrée dans une « nouvelle ère » (新时代 xin shidai) 3. Derrière ce terme vague se cache un principe assez simple : la doctrine du PCC reste fondée sur le matérialisme historique, qui postule que les conditions matérielles déterminent les consciences, et donc aussi la forme du système politique. La démocratie élective et l’État de droit relèvent, selon l’idéologie officielle, d’une « superstructure » propre aux pays développés, déterminée par une « infrastructure » matérielle avancée, elle-même adaptée à ces pays. En revanche, puisque la Chine est un pays en voie de modernisation et que son économie est en retard sur celle des pays avancés, elle doit conserver, pour de nombreuses années encore, un système hautement coercitif et centralisé.
Surtout, cet article de Wang Huning nous montre comment un professeur d’université chinois parvient à reformuler le discours officiel, en mobilisant des théories issues de la science politique américaine et des données économiques, et ainsi à légitimer le marxisme du Parti. Wang Huning résume ici la conception déterministe de la doctrine du PCC, qui sert surtout, dès cette époque, à légitimer la forme autoritaire du régime. Puisque le « volume total des ressources de la société » en Chine est « faible », le PCC n’a qu’une seule mission à mener : rattraper le retard économique de la Chine sur les pays occidentaux et renvoyer toute évolution politique à plus tard. Il est surtout important de noter que cette évolution politique promise à long terme par Wang Huning – mais aussi officiellement par le PCC encore aujourd’hui 4 – n’est pas celle de la démocratie libérale, mais celle du communisme de Marx : un système dans lequel « chacun contribue selon ses capacités et reçoit selon ses besoins » et où la forme coercitive du contrôle social – l’État – s’éteint progressivement du fait du développement des forces productives. Cette approche déterministe n’est pas sans rapport avec le fait que la Chine concentre aujourd’hui tous ses efforts sur le développement technologique et les énergies nouvelles, qui comptent parmi les « forces productives avancées » 5.
Du lien entre le volume total des ressources dans la société et le contrôle social : quelles implications pour la Chine ?
1)
Le développement de toute société dépend de plusieurs paramètres : l’histoire, la politique, l’économie, la culture, la géographie, la psychologie, etc. Le développement des sociétés est généralement régi par les lois objectives du mouvement historique, et ces lois sont indépendantes de la volonté humaine. Il existe cependant, dans la réalité, certains facteurs qui peuvent influencer le développement des sociétés.
La formule selon laquelle les lois du développement social seraient « indépendantes de la volonté humaine », reprend une expression courante du marxisme académique chinois, canonisée par l’ouvrage de Staline, Matérialisme dialectique et historique (1938), puis reprise par les principaux vulgarisateurs du marxisme en Chine. En commençant son article par cette référence transparente pour tous les lecteurs qui l’ont étudiée dans les cours d’éducation politique, Wang Huning encadre son argumentation en faveur de l’orthodoxie : bien que le reste du texte puisse s’inspirer librement de la science politique américaine, le postulat de départ lui-même est incontestable.
Dans le présent article, il sera question de l’influence de ce que nous nommons le « volume total des ressources » sur le développement de la société. Il sera également question des moyens mis en œuvre par les individus pour contrôler l’évolution de la société. Depuis les temps les plus anciens jusqu’à l’époque de la grande production moderne et des nouvelles technologies, en passant par l’émergence de l’économie de marché au 15e siècle, l’évolution de toute société humaine obéit à deux principes. D’un côté, cette évolution obéit à un principe déterministe : elle possède ses propres lois, et dans ce sens, l’évolution de la société tend à écarter tout ce qui ne correspond pas aux exigences de l’histoire. Ce processus influence considérablement la conscience des individus. Dans le même temps, les individus cherchent à contrôler le cours de l’histoire pour qu’elle corresponde à leurs attentes et à leur subjectivité. Que la volonté humaine coïncide ou non avec le développement objectif de l’histoire, les individus cherchent toujours à agir ainsi. Lorsqu’elle coïncide avec le processus historique objectif, la volonté humaine arrive souvent à ses fins, même si le parcours est parfois sinueux. En revanche, lorsqu’elle ne coïncide pas avec le cours de l’histoire, la volonté humaine est condamnée à l’échec, même si les individus ont parfois l’impression de se rapprocher du but.
Il est en fait impossible de contrôler le développement de la société en partant de notre seule subjectivité. C’est ce que nous apprend la théorie du matérialisme historique. La principale contrainte à laquelle l’humanité est confrontée est celle de sa condition matérielle, et plus précisément du niveau de développement des forces productives et des rapports de production. Les forces productives reposent elles-mêmes sur deux éléments : le degré de maîtrise de la nature par l’homme et le niveau des capacités créatrices de l’humanité. Les théoriciens du matérialisme historique l’avaient bien mis en évidence : « Les prémisses dont nous partons ne sont pas des bases arbitraires, des dogmes ; ce sont des bases réelles dont on ne peut faire abstraction qu’en imagination. Ce sont les individus réels, leur action et leurs conditions d’existence matérielles, celles qu’ils ont trouvées toutes prêtes, comme aussi celles qui sont nées de leur propre action ».
Cette citation ouvre le premier chapitre de L’Idéologie allemande, consacré à Feuerbach, dans lequel Marx et Engels présentent pour la première fois de manière systématique leur conception matérialiste de l’histoire. Le manuscrit, rédigé entre 1845 et 1846, ne fut pas publié de leur vivant, Marx déclarant l’avoir abandonné « aux rongeurs ». Il ne fut publié dans son intégralité qu’en 1932 à Moscou, avant de devenir un texte central du canon soviétique, puis du canon chinois. Le passage cité est celui où le matérialisme historique définit son point de départ, à savoir les personnes concrètes et leurs conditions d’existence matérielles, en opposition à l’abstraction de la philosophie allemande. L’utilisation qu’en fait Wang Huning est orthodoxe dans le choix de la source, puisque tout manuel chinois sur le matérialisme historique commence par ce texte. Sa touche personnelle réside dans la conclusion qu’il en tire, puisqu’il transpose les « conditions matérielles d’existence » en un ensemble de ressources mesurables et gérables, transformant ainsi une thèse philosophique sur l’histoire en un outil de gestion pour l’État.
C’est à partir de cette définition que nous élaborons ici le concept de « quantité totale des ressources dans la société ». Ces ressources correspondent à la fois au niveau de maîtrise de la nature par l’homme et au niveau de ses capacités créatrices. Cela revient à considérer que les moyens utilisés par les individus pour contrôler le développement de la société sont en fait déterminés par la quantité totale des ressources, même si cette détermination est, dans une large mesure, implicite. Dans le cas de la Chine, il est très important d’analyser cette question de la quantité totale des ressources. Le processus de modernisation et les pressions exercées par le monde extérieur poussent notre pays à avancer rapidement. Comprendre le concept de « quantité totale des ressources » nous aidera à mieux appréhender la forme de contrôle social la mieux adaptée à notre pays.
Le cadre conceptuel de cet article (ressources, régulation, comparaison des systèmes) s’inscrit dans la continuité de son manuel Analyse politique comparative (比较政治分析, 1987), dans lequel Wang Huning abordait déjà la question des « ressources politiques » dont dispose le pouvoir. Publié quelques années plus tard, cet article applique cet ensemble d’outils au cas chinois.
2)
Le contrôle de la société — que l’on peut aussi appeler régulation sociale — désigne ici l’ajustement et le contrôle, par des instances de gestion de la société, des différentes forces en présence, afin de maintenir un équilibre entre elles, tout en évitant que les contradictions et les conflits ne compromettent la société dans son ensemble. Dans le présent article, nous analysons surtout les formes que peut prendre cette régulation sociale. Ces formes peuvent être institutionnelles ou opérationnelles. La forme institutionnelle de la régulation sociale porte sur les systèmes : les systèmes politique et économique, par exemple, relèvent de cette catégorie. La forme opérationnelle de la régulation sociale porte sur les comportements. L’exercice du pouvoir et les mécanismes de régulation relèvent de cette catégorie.
Le terme tiao kong (调控) que nous traduisons par « contrôle » ou « régulation » n’a pas d’équivalent exact en français, car il fusionne en un seul mot l’idée de réguler et celle de contrôler. Le mot appartient au vocabulaire des ingénieurs et de la théorie des systèmes, très en vogue dans la Chine des années 1980. Il évoque le réglage d’une machine ou d’un thermostat plutôt que le maintien de l’ordre. En le choisissant, Wang Huning donne à la coercition politique l’apparence d’une opération technique et neutre, comme si la société n’était pas réprimée mais simplement « ajustée ». C’est un usage qui fait école. Dans les années 1990, la « régulation macroéconomique » (hongguan tiaokong) deviendra la catégorie officielle par laquelle le Parti dirige le marché sans se réclamer du plan. Lire « régulation » en entendant aussi « contrôle » permet de saisir toute la méthode de Wang Huning.
La thèse principale de cet article est qu’il est important de penser les formes de régulation sociale dans leur rapport avec le volume total des ressources. Toute société, au cours de son développement, est confrontée au passage d’un ancien système au nouveau, et lorsque l’ancien équilibre est rompu et qu’un nouvel équilibre se forme, la société doit tester la validité des formes de régulation et doit parfois les redéfinir. Les formes de régulation de la société font partie de la superstructure, et tout changement survenu dans la superstructure au cours du développement historique implique donc aussi un changement des formes de régulation de la société. L’évolution du volume total des ressources atteint par une société rend donc inévitable le changement de la forme de régulation sociale. À l’inverse, si le volume total des ressources dans la société ne subit aucune variation, il n’y a dès lors aucune nécessité objective de modifier le mode de régulation, ou dit autrement, les conditions du changement ne sont pas réunies. L’augmentation ou la diminution du volume des ressources dans la société échappe à la volonté des individus : ce volume résulte d’un processus historique objectif.
3)
L’action des pouvoirs publics emprunte des formes de régulation institutionnelles et opérationnelles qui varient selon le système dans lequel on se trouve. Les formes de régulation diffèrent considérablement selon qu’on se place du point de vue d’un système capitaliste ou socialiste. Parmi les grandes différences entre ces deux systèmes, se trouve celle du volume total des ressources.
Lorsqu’une société entre dans un processus de modernisation — comme c’est le cas de la Chine et d’autres sociétés — le lien entre le volume total des ressources dans la société et le contrôle social devient encore plus important. Au cours du processus de modernisation, l’une des fonctions les plus importantes du contrôle social est de recourir aux pouvoirs publics pour prélever et répartir les ressources de la société. L’objectif du contrôle social est de favoriser le développement de la société et d’atténuer les conflits grâce à une répartition rationnelle et efficace des ressources. La répartition des ressources n’est pas la même dans toutes les formes de régulation : les ressources de la société sont réparties en fonction de principes, de méthodes, de moyens et d’objectifs qui diffèrent en fonction des formes de régulation.
Il est possible de considérer que toute émergence d’un conflit dans la société correspond à une demande spécifique d’une part du volume total des ressources dans la société. Si la société parvient à mobiliser suffisamment de ressources pour répondre à la demande exprimée, alors le conflit peut être atténué. Le fonctionnement et la pérennité des différents domaines d’une société — politique, économique, social, culturel, religieux, militaire, médical, éducatif, etc. — dépendent, en substance, de la demande de ressources. Bien sûr, les secteurs qui consomment des ressources peuvent aussi parfois eux-mêmes en produire, mais dans tous les cas, il y a une forte pression qui s’exerce lorsqu’une demande apparaît pour la consommation des ressources.
On peut tirer une conclusion fondamentale de ce phénomène : si le volume total des ressources dans la société est supérieur à l’ensemble des demandes, le fonctionnement des pouvoirs publics peut s’exercer dans des conditions relativement souples et efficaces. Si, au contraire, le volume total des ressources est inférieur à l’ensemble des demandes, le fonctionnement du pouvoir public risque d’être plus difficile à assurer. Enfin, si le volume total des ressources dans la société est égal à l’ensemble des besoins, le fonctionnement du pouvoir public occupera une position intermédiaire entre ces deux situations. Parmi ces trois situations, les deuxième et troisième (le volume total des ressources inférieur ou égal aux demandes) imposent au pouvoir public une contrainte objective : elles exigent une plus grande habileté de la part de ce dernier, et elles ont tendance à élargir le champ d’application des régulations qui sortent de la procédure ordinaire. Dans la première situation, en revanche, celle du volume total des ressources supérieur aux demandes, les pouvoirs publics sont sujets à une contrainte moins importante, ce qui facilite la régulation et permet de pérenniser l’usage des procédures ordinaires dans la gestion des conflits.
Prenons ici un exemple simple : dans un groupe de 25 personnes disposant de 50 pommes — c’est-à-dire lorsque la quantité totale des ressources dans la société est supérieure aux besoins — le rôle du pouvoir public consiste simplement à établir des règles et des procédures garantissant à chacun une part équitable. En supposant ici le principe de l’égalité des droits et en imaginant que les pommes sont indivisibles, chaque personne devrait disposer d’une part égale des ressources. Dans cette configuration, les pouvoirs publics peuvent exercer leur fonction avec une relative facilité. Si, en revanche, les 25 personnes ne disposent que de 10 pommes — en supposant toujours l’égalité des droits et que les pommes soient indivisibles — le conflit entre les 25 personnes sera inévitablement plus intense que dans le cas précédent, et les pouvoirs publics devront de toute façon faire un choix, malgré le fait qu’il est impossible de satisfaire tout le monde. Dans ce cas, le fonctionnement des pouvoirs publics, loin d’apaiser les tensions, en engendrera au contraire de nouvelles. Les pouvoirs publics n’auront pas d’autre choix que de recourir à la contrainte. Évidemment, dans le premier cas, les pouvoirs publics doivent également recourir à une certaine contrainte, mais il est évident que celle-ci peut être moins intense que dans le deuxième cas. L’exemple que nous mobilisons ici est certes très abstrait et simplifié, mais dans le monde réel, le lien entre le volume total des ressources dans la société et le contrôle social fonctionne souvent ainsi.
4)
Dans les premières pages de son ouvrage L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État, Friedrich Engels cite une phrase du livre Ancient Society, écrit par l’anthropologue américain Lewis H. Morgan (1818-1881) : « Toutes les grandes époques de progrès humain coïncident plus ou moins exactement avec des époques d’extension des sources d’alimentation ». Karl Marx a également relevé cette citation dans un résumé du livre de Lewis H. Morgan, et il a aussi relevé une autre phrase importante : « toute la question de la suprématie de la race humaine sur Terre dépendait de son habileté dans ce domaine [des arts de la subsistance] ». Friedrich Engels a lui-même analysé avec précision la manière dont les sociétés claniques ont évolué à mesure que les forces productives se sont développées et que la richesse s’est accrue. La vision marxiste de la société future — celle de la disparition de l’État et de la mise en place d’une véritable démocratie sociale — suppose également un haut niveau de développement des forces productives.
La société primitive (1877) de Lewis H. Morgan occupe une place fondamentale dans le marxisme chinois. C’est en s’appuyant sur les notes de lecture que Marx avait consacrées à Morgan qu’Engels a rédigé L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884), ouvrage qui figure au programme des universités chinoises depuis 1949. L’anthropologie évolutionniste de Morgan, avec ses trois stades (état sauvage, barbarie, civilisation), fournit au Parti communiste la description officielle de la préhistoire. En citant Morgan par l’intermédiaire d’Engels, Wang Huning fait donc appel à la source la plus orthodoxe qui soit pour étayer le mécanisme historique qui est au cœur de son article : le progrès politique d’une société dépend mécaniquement du progrès de ses « moyens de subsistance », c’est-à-dire de ses ressources.
La théorie du matérialisme historique reconnaît que le mode de production capitaliste a permis un immense développement des forces productives : « La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses et plus colossales que l’avaient fait toutes les générations passées prises ensemble ».
Cette citation est tirée du Manifeste du Parti communiste, rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels et publié à Londres en février 1848. Elle figure dans le premier chapitre du texte, intitulé « La bourgeoisie et le prolétariat », au sein du célèbre passage où Marx et Engels font un paradoxal éloge de la bourgeoisie, avant d’annoncer sa chute, en énumérant les réalisations prodigieuses du capitalisme naissant (machines, chemins de fer, télégraphe, exploration de continents entiers), qu’ils considèrent comme surpassant les pyramides d’Égypte et les cathédrales gothiques. Cette citation fait partie du corpus central du marxisme, et son utilisation par Wang Huning correspond à l’interprétation officielle chinoise, à noter pourtant qu’elle lui sert pour démontrer que c’est le développement des forces productives, le véritable moteur de l’histoire, ce qui permettrait à la Chine d’adopter les méthodes économiques du capitalisme sans renoncer à l’objectif communiste.
C’est en se fondant sur ce volume total de ressources que Marx avait affirmé qu’après l’abolition de la propriété privée, lorsque la production sera concentrée dans les mains des individus associés, alors « le pouvoir public perdra son caractère politique ». En clair, une fois que les ressources seront suffisamment abondantes pour satisfaire tous les besoins de la société, une fois que la morale humaine sera sublimée, tout système de coercition deviendra inutile. C’est de là que découle la célèbre affirmation de Friedrich Engels, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État : « la société, qui réorganisera la production sur la base d’une association libre et égalitaire des producteurs, reléguera toute la machine de l’État là où sera dorénavant sa place au musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze ».
Cette citation conclut le neuvième chapitre de l’ouvrage L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État de Friedrich Engels (1884). En reprenant à son compte l’idée d’une obsolescence de « la machine de l’État », destinée à devenir une pièce de musée dès lors que l’abondance rendra la contrainte superflue, Wang Huning intègre à l’orthodoxie sa thèse selon laquelle un État fort reste nécessaire tant que cette abondance fait défaut.
La théorie du matérialisme historique a toujours souligné que la libération de l’homme prendrait deux formes. La libération de l’homme à l’égard des contraintes sociales, d’une part, et sa libération à l’égard des contraintes naturelles, d’autre part. Si l’humanité ne parvient pas à maîtriser efficacement la nature pour se procurer les moyens de production et de subsistance nécessaires, et atteindre une circulation adéquate des biens et leur abondance, il lui sera finalement difficile d’entrer dans le « royaume de la liberté », et le « royaume de la nécessité » continuera de nécessiter l’existence d’un système de coercition. La maîtrise de la nature par l’homme correspond à une augmentation du volume total des ressources dans la société, laquelle dépend du niveau de développement des forces productives. Autrement dit, le lien entre le volume total des ressources et le contrôle social permet non seulement de comprendre l’histoire, mais aussi de prévoir notre avenir.
5)
Nous considérons le « volume total des ressources dans la société » comme un concept relativement large qui désigne les facteurs permettant d’assurer un contrôle social efficace. Cependant, il se compose principalement de ressources matérielles, telles que les ressources naturelles, économiques, financières, humaines et scientifiques et technologiques. Les ressources matérielles ne constituent cependant pas une catégorie autonome ; leur existence est indissociable du niveau des forces productives d’une société donnée. Cela vaut tout particulièrement pour les ressources naturelles : en l’absence de forces productives permettant de les exploiter et de les utiliser pleinement, les ressources naturelles ne peuvent être que des ressources passives, et non des ressources actives. Les ressources passives désignent les ressources qui existent à l’état naturel, mais qui ne participent pas au fonctionnement et au développement de la société, et qui ne font pas l’objet d’une activité humaine visant à maîtriser la nature, ou, plus généralement, qui ne sont pas utilisées de manière active par les hommes pour améliorer leurs conditions de vie et pour apaiser les conflits dans la société. Les ressources actives, quant à elles, sont pleinement intégrées au processus de production : elles sont associées à l’activité humaine elle-même.
Outre les ressources purement matérielles, le « volume total des ressources de la société » peut donc aussi inclure des ressources culturelles, des ressources liées aux valeurs, des ressources intellectuelles et des ressources liées au pouvoir. En matière de contrôle social, bien que ce soient finalement les ressources matérielles qui jouent un rôle déterminant, il ne faut donc pas sous-estimer le rôle des ressources immatérielles. De nombreuses contradictions qui surviennent dans le contrôle social ne peuvent pas être résolues sans des ressources matérielles, mais certaines contradictions peuvent être atténuées par des ressources immatérielles. D’une manière générale, les traditions culturelles, l’esprit religieux, les orientations civilisationnelles et les préférences en matière de valeurs ont toutes un rôle à jouer.
Ce chapitre (ainsi que le chapitre 12) consacré aux ressources immatérielles, contient les prémices d’un article important de Wang Huning, « La culture en tant que puissance nationale : le soft power » (作为国家实力的文化:软权力, 1993), qui reste à ce jour le plus cité. L’idée d’une culture considérée comme un réservoir que l’État peut mobiliser y trouve déjà sa pleine expression.
Lorsque Max Weber évoque, dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, le rôle joué par le protestantisme dans le développement de la société occidentale, il nous montre que le protestantisme n’est pas seulement un esprit, mais qu’il fait aussi pleinement partie du volume total des ressources dans la société. Sans cette composante du protestantisme, la pression exercée par le manque de ressources matérielles se serait intensifiée considérablement sur la société de cette époque.
Les milieux intellectuels de la Chine de Deng Xiaoping ont connu une « fièvre weberienne », provoquée notamment par la traduction de L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1986-1987). Plusieurs universitaires et écrivains se sont demandé si l’éthique confucéenne avait empêché l’émergence du capitalisme en Chine. Wang adopte une approche tout à fait différente. Il transforme l’éthique protestante en une « ressource » supplémentaire dans le réservoir matériel dont dispose la société, à l’instar d’une source parmi tant d’autres. Son interprétation matérialiste de Weber renverse l’intention première du sociologue prussien qui écrit justement pour s’opposer aux explications purement économiques de l’histoire.
La société chinoise a toujours été une société où le volume total des ressources dans la société est insuffisant ; il a toujours été difficile d’y satisfaire les besoins sociaux. Cependant, les systèmes de contrôle social des nombreuses dynasties de l’empire chinois ont pu historiquement compter sur une ressource importante que constituent les « cinq principes qui règlent la conduite de l’homme », qui sont centraux dans le confucianisme : bienveillance, justice, urbanité, sagesse et loyauté.
Les « cinq principes qui guident la conduite humaine » sont les « cinq constantes » du confucianisme : la bienveillance (ren), la justice (yi), le respect des rites (li, traduit dans la tradition sinologique française par « courtoisie »), la sagesse (zhi), et xin, traduit ici par « loyauté » mais qui renvoie plus précisément à la bonne foi, au respect d’une promesse. Cette liste a été établie par Dong Zhongshu au IIe siècle av. J.-C., lorsque le confucianisme est devenu la doctrine d’État de la dynastie Han. Le geste de Wang est double. D’une part, il considère le confucianisme non pas comme une conception philosophique, mais comme une « ressource » de domination, qui peut se réduire à une « simple oppression » : On perçoit ici l’écho des campagnes anticonfucéennes du mouvement du 4 mai 1919, puis de l’ère maoïste (la campagne « Critiquer Lin Biao, critiquer Confucius », 1973–1974). D’un autre côté, ce jugement sévère contraste avec la réhabilitation officielle de Confucius initiée par le Parti communiste chinois (PCC) entre 2000 et 2010 (les Instituts Confucius, la visite de Xi Jinping à Kofu en 2013) — une réhabilitation purement instrumentale, qui, à sa manière, confirme l’analyse de Wang : le confucianisme sert, une fois de plus, de ressource pour le contrôle social.
Il est évident cependant que le recours à ces ressources immatérielles ne permet pas de satisfaire les demandes dans la société, et que dans le contrôle social de cette époque, elles s’apparentaient le plus souvent à de la pure répression.
Dans le contexte d’une insuffisance absolue du volume total des ressources dans la société, le recours à la coercition devient un mode ordinaire d’exercice du contrôle social. La question n’est pas de savoir si l’existence historique de la culture confucéenne est souhaitable ou ne l’est pas ; l’existence historique de cette culture confucéenne est un fait objectif. La culture confucéenne n’a pu décliner qu’à partir de l’augmentation du volume des ressources dans la société à l’époque moderne. Ce n’est que grâce à cette augmentation des ressources que les Chinois pourront, à terme, préserver les éléments positifs de la pensée confucéenne et en écarter les aspects négatifs. À ce jour cependant, ces conditions ne sont toujours pas réunies. Pour résumer, le volume total des ressources dans la société varie en fonction du développement ; il peut correspondre aux ressources au sens matérialiste du terme, mais il ne comporte pas seulement des éléments matérialistes.
6)
Le volume total des ressources que les différents pays sont en mesure de contrôler varie en fonction des périodes de l’histoire. Il existe deux tendances de fond à ce sujet. Il y a les pays riches et les pays pauvres. L’abondance ou la rareté des ressources sociales peut être envisagée en termes absolus ou relatifs. En termes absolus, il est question du volume total des ressources dont dispose une société. En termes relatifs, tout dépend du rapport entre ce volume total et certains facteurs spécifiques à cette société.
La notion de volume total des ressources recouvre de nombreux aspects, tels que les principaux produits industriels et agricoles. Il ne s’agit là que de quelques exemples : pour l’essentiel, il s’agit de ressources matérielles. Si on compare la Chine aux pays développés, le volume total des ressources dans la société chinoise est relativement faible. En termes absolus, de nombreux indicateurs sont en effet bien inférieurs à ceux des pays développés, comme le produit national brut (PNB). En 1987, le PNB de la Chine s’élevait à 270 milliards de dollars, celui des États-Unis à 4 524 milliards, celui de la République fédérale d’Allemagne s’élevait à 898 milliards. Celui de la France à 724 milliards, celui du Royaume-Uni à 504 milliards, du Canada à 367 milliards, de l’Inde à 246 milliards et du Brésil à 250 milliards. En raison des différences dans les méthodes statistiques, l’écart réel entre le produit national brut de la Chine et celui des autres pays est probablement un peu sous-évalué, mais il reste considérable.
Pour comprendre le raisonnement de Wang Huning, il convient de replacer ces données dans le contexte statistique chinois. Jusqu’au milieu des années 1980, la comptabilité nationale chinoise reposait sur le « produit matériel » de type soviétique, qui, contrairement au PNB, ne prenait pas en compte plusieurs éléments de l’économie, comme la plupart des services, par exemple. La « sous-estimation » à laquelle il fait référence résulte de la conversion en dollars au taux de change officiel du yuan, qui était alors soumis à une régulation stricte. Après un recalcul en termes de pouvoir d’achat, le poids de l’économie chinoise a été considérablement réévalué par les institutions internationales quelques années plus tard (cfr. Le rapport du Fonds monétaire international, Perspectives de l’économie mondiale, 1993). Le choix des pays de comparaison n’est pas neutre : en plaçant la Chine aux côtés de l’Inde et du Brésil, Wang l’associe à la catégorie des grands pays en développement, hypothèse de base dont son argumentaire en faveur d’une régulation centrale a besoin.
Cette situation du PNB nous renseigne clairement sur le niveau du volume total des ressources dans la société chinoise. Des écarts absolus existent aussi dans bien d’autres domaines. On peut déjà en tirer une première conclusion : pendant une période assez longue de la modernisation de la société chinoise, le volume total des ressources dans la société chinoise restera globalement assez limité. Ce fait impose des contraintes spécifiques au contrôle social en Chine.
7)
Si l’on s’en tient à présent à un critère relatif, le volume total des ressources dans la société chinoise est encore plus faible. Plusieurs indicateurs, considérés en chiffres absolus, placent notre pays parmi les premiers au monde. Dès l’instant où ils sont considérés en chiffres relatifs, et en l’occurrence, une fois qu’ils sont rapportés à la population, ces indicateurs deviennent très faibles. Dans la plupart des domaines, le volume total des ressources dans la société par habitant en Chine est inférieur à celui des pays développés, voire même aux volumes observés dans plusieurs pays en développement.
Pour comprendre le véritable sens du concept de « volume total des ressources dans la société », il faut donc le mettre en perspective avec la population. Cette situation est d’autant plus déterminante dans les pays qui sont en voie de modernisation, où l’ensemble de la population est justement impliqué dans le processus de modernisation. Dans les sociétés anciennes, ou dans les sociétés qui ne sont pas encore entrées dans la modernisation, dans lesquelles il existe toujours une économie d’autarcie et où les individus vivent dans une certaine autosuffisance, les besoins se maintiennent à un niveau relativement bas. Les attentes de la population restent encore limitées et ne connaissent pas une hausse soudaine, comme c’est justement le cas des sociétés qui entrent dans un processus de modernisation. Dans ce contexte, le volume total des ressources dans la société n’apparaît pas encore comme une contrainte si importante. Une grande partie de la population se situe en effet en dehors du contrôle social, et elle continue de vivre de manière relativement autonome dans une économie de subsistance, tandis que les ressources captées par les pouvoirs publics sont consacrées à un groupe d’individus relativement faible.
Dans un État qui vient d’entrer dans sa phase de modernisation en revanche, ces conditions n’existent plus et disparaissent même soudainement. Dans une société en voie de modernisation, l’ensemble de la population — ou en tout cas la majorité absolue de celle-ci — est prise en compte dans la politique de modernisation. Une fois que le processus de modernisation est enclenché, celui-ci nécessite une extension de la mobilisation de la société, ce qui entraîne une nouvelle augmentation des attentes et des besoins des membres de la société. Par conséquent, plus une société compte une population nombreuse, plus le volume absolu de ressources dont elle a besoin est important ; mais dans le même temps, plus la modernisation s’approfondit et s’étend, plus la demande globale en ressources augmente également. Cette augmentation de la demande globale dans la société peut prendre deux aspects : d’une part, une demande qui se caractérise par son ampleur, et d’autre part, une demande qui se caractérise par sa profondeur. La société chinoise connaît actuellement une croissance accélérée de ces deux aspects, ce qui accentue encore davantage le manque de ressources. Et lorsque les demandes sont nombreuses et qu’une partie importante de celles-ci ne peut pas être satisfaite, alors le contrôle social devient, naturellement, plus difficile à assurer.
8)
La Chine possède la population la plus nombreuse au monde, notre société est donc une société gigantesque. Cette configuration fait peser sur le développement de la Chine des contraintes qui n’existent pas sur le développement de nombreux autres pays. Toute réflexion au sujet des problèmes de la Chine ne peut pas être déconnectée de cette configuration. Mais il existe aussi un autre facteur important : le niveau d’accumulation de richesse de la société, c’est-à-dire la base à partir de laquelle la société accroît le volume total de ses ressources.
Le niveau d’accumulation de richesse de la société correspond au volume total des ressources acquis au fil des générations, et ce niveau d’accumulation revêt souvent une importance décisive dans le fonctionnement du contrôle social. Reprenons l’exemple que nous avons donné plus haut, et supposons à présent deux groupes de 25 personnes chacun. Si, lors de précédentes distributions, le premier groupe a reçu à chaque fois 3 pommes, tandis que le deuxième groupe n’en a reçu à chaque fois qu’une seule, et que l’on imagine que 50 pommes ont été réparties au total, il existe une inégalité temporelle. Le niveau d’égalité dans la répartition du premier groupe a été atteint, mais le niveau de richesse du deuxième groupe reste inférieur à celui du premier.
Il en va de même dans les vraies sociétés. De nombreuses sociétés sont assises sur plusieurs siècles d’accumulation de richesses. D’autres sont des sociétés plus récentes, leur accumulation historique de richesse est naturellement plus faible. La manière dont les ressources de la société sont mobilisées pour satisfaire les besoins de la population ne peut donc pas être appréhendée uniquement à partir de la situation présente : elle doit aussi être mise en perspective avec le processus historique. Pendant des siècles, les sociétés capitalistes ont accumulé des ressources considérables, grâce au processus d’accumulation primitive, aux pillages et aux conquêtes, ainsi qu’à la stimulation des capacités de production par les sociétés marchandes. Ces ressources sociales ne sont pas seulement contrôlées par la société tout entière, elles sont aussi réparties entre les individus. Cette situation a créé certaines conditions favorables aux modalités de la forme de régulation des sociétés capitalistes.
Il en va tout autrement dans la société chinoise. Depuis plus de 2 000 ans, la Chine est une société dominée par l’économie naturelle, une société agraire, et elle a toujours été une société de très grande taille, dont le niveau d’accumulation historique des ressources a toujours été assez modeste. Les raisons de cette situation pour la Chine sont nombreuses. Mais il existe un certain consensus parmi les chercheurs, qui ont identifié trois causes principales. Premièrement, la densité de population a toujours été élevée en Chine, et la forte croissance démographique avait encore davantage affaibli les bases permettant de recourir aux ressources traditionnelles à l’époque. Deuxièmement, les politiques nécessaires pour favoriser la concentration urbaine n’avaient pas été mises en œuvre, ce qui avait conduit à une situation de dispersion de notre économie. Troisièmement, la société chinoise reposait principalement sur des structures centrées sur la famille, et nous avons manqué d’organisations intermédiaires capables de jouer un rôle de contrepoids aux structures familiales, ce qui avait également conduit à une dispersion des ressources à travers le pays. Bien entendu, il ne s’agit que d’un point de vue et il existe aussi d’autres interprétations du retard de la Chine. Mais il est clair qu’après la Révolution de 1911, la Chine avait aussi été en proie à des troubles internes et à la guerre. Les invasions étrangères avaient détruit la capacité de reproduction des ressources de la société. Ce n’est qu’après 1949, avec la mise en place du système socialiste, que le volume total des ressources dans la société chinoise avait commencé à croître progressivement dans des conditions stables. Cependant, pendant une assez longue période, le développement économique avait été négligé, et la Révolution culturelle avait poussé l’économie nationale au bord de l’effondrement. Le volume total des ressources dans la société n’avait pas connu d’augmentation significative en Chine, ni dans le temps ni dans l’espace.
Ce paragraphe s’apparente à un exercice historiographique d’équilibriste. Lorsque Wang Huning écrit que la Révolution culturelle « a conduit l’économie nationale au bord de l’effondrement », il cite presque mot pour mot la Résolution concernant certaines questions de l’histoire du Parti, adoptée le 27 juin 1981 à l’initiative de Deng Xiaoping. Ce texte occupe une place très particulière dans le système chinois. Il établit une fois pour toutes le verdict officiel sur la période maoïste, en reconnaissant les « erreurs » de Mao, tout en préservant sa légitimité historique. En reprenant cette formule conventionnelle, Wang indique ainsi qu’il critique la Révolution culturelle et Mao dans le respect de l’orthodoxie, sans prendre le moindre risque. La deuxième partie du paragraphe nécessite une interprétation similaire. Les trois éléments que Wang présente comme un « consensus » parmi les chercheurs renvoient en fait aux grands débats intellectuels des années 1980, une période particulièrement tumultueuse connue sous le nom de « fièvre culturelle », au cours de laquelle les intellectuels chinois ont tenté de comprendre pourquoi l’Empire, qui fut longtemps la plus grande économie du monde, avait manqué le coche de la révolution industrielle. Chacune des trois raisons correspond à une thèse célèbre dans ce débat. La première, la pression démographique, reprend l’idée du « piège de l’équilibre à haut niveau » formulée par l’historien britannique Mark Alvin (The Pattern of the Chinese Past, 1973). Selon Alvin, l’agriculture traditionnelle chinoise était si perfectionnée et la main-d’œuvre si abondante qu’il n’y avait aucune incitation à investir dans les machines, ce qui a enfermé l’économie dans un piège de prospérité sans progrès technologique. La deuxième raison, à savoir la dispersion de l’économie due à l’absence de villes suffisamment puissantes, constitue un prolongement du célèbre diagnostic de Sun Yat-sen, père de la République de Chine, qui comparait la société chinoise à « un plat de sable éparpillé », c’est-à-dire à une masse d’individus et de familles dépourvus de cohésion nationale. La troisième raison, l’importance des structures familiales et l’absence d’organismes intermédiaires, reprend l’analyse du sociologue Fei Xiaotong (La Chine rurale, 1947), selon lequel la société chinoise s’est organisée en cercles concentriques autour de la famille, sans jamais créer ces associations, corporations ou communautés qui ont servi de contrepoids au pouvoir dans l’histoire européenne. Wang Huning réorganise ces trois thèses pour justifier un pouvoir centralisé permettant de renverser la logique du retard économique.
La politique de réforme et d’ouverture [lancée en 1978 par Deng Xiaoping] a inauguré la période la plus prospère de l’histoire économique de notre pays, et le volume total des ressources dans la société a connu depuis une hausse rapide. Plusieurs raisons expliquent cependant pourquoi cette augmentation ne peut pas encore répondre immédiatement aux besoins extrêmement importants de la société chinoise. Du point de vue du développement stratégique de la société, pour accroître efficacement le volume total des ressources, il faut avant tout développer les secteurs qui génèrent des ressources, avant ceux qui en consomment. C’est pourquoi la stratégie économique de la Chine consacre l’essentiel des ressources de la société aux domaines productifs, à la production des moyens de production, ou ce qu’on appelle la « première branche » (Wang Huning fait ici référence à la théorie marxiste de la « production des moyens de production », comme les machines, équipements, matières premières). Les besoins des individus ne peuvent pas encore être entièrement satisfaits à court terme. Cette dernière partie de la demande, qui correspond plutôt ici à la consommation, est limitée par des facteurs structurels et historiques, et cela entraîne un déséquilibre entre l’offre et la demande.
L’insuffisance du volume total des ressources dans la société en Chine est un fait incontestable, et cette insuffisance influence considérablement les modalités du contrôle social dans notre pays. Dans une société aussi vaste et peuplée que la Chine, il n’est pas réaliste d’espérer un changement rapide de cette situation. Bien que le volume total des ressources dans la société ne cesse aujourd’hui de croître, la forme que prend le contrôle social en Chine ne peut pas évoluer, aussi longtemps que le volume des ressources n’aura pas suffi à satisfaire pleinement les besoins de la société.
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L’approche « structuro-fonctionnaliste » du contrôle social consiste à percevoir le système de contrôle — principalement le système politique — comme un système. Dans ce système, on distingue principalement quatre types d’activités : les activités d’extraction, les activités de répartition, les activités de contrôle et les activités symboliques. Selon la logique de cette théorie structuro-fonctionnaliste, les deux aspects les plus importants du contrôle social sont l’extraction et la répartition.
Cette classification trouve son origine dans l’ouvrage de Gabriel Almond et J. Bingham Powell, Comparative Politics : System, Process, and Policy (1978), la référence du fonctionnalisme structurel américain et que Wang Huning a contribué à diffuser en Chine. Almond et Powell y distinguent cinq « capacités » des systèmes politiques : l’extraction, la régulation, la redistribution, la symbolique et la réactivité. Cette dernière se réfère à la capacité du système à répondre aux demandes émanant de la société. On remarquera qu’ici, Wang Huning ne retient que les quatre premières capacités, faisant l’impasse sur la « réactivité », qui ne pouvait être évoquée qu’avec embarras un an seulement après la répression du mouvement de Tian’anmen dont la revendication centrale était justement le « dialogue » avec le pouvoir.
L’extraction consiste à collecter les ressources de la société. La répartition consiste à orienter de manière ciblée les ressources extraites vers des domaines déterminés. La condition préalable à l’extraction des ressources est que la société dispose d’une quantité suffisante de ressources pouvant être extraites. Il existe aussi une condition préalable à la répartition des ressources : il faut que la société soit en mesure d’extraire suffisamment de ressources. Il faut encore ici distinguer deux types d’activités : la circulation du volume total des ressources dans la société dans son ensemble, d’une part, et les ressources de la société prélevées par le système de régulation, d’autre part. En règle générale, cette seconde catégorie d’activités dépend de trois critères : la quantité absolue de ressources qu’une société est en mesure de collecter, la population totale de cette société, et enfin la part que représente la partie prélevée par rapport au volume total des ressources dans la société.
Plus le volume total des ressources dans la société est important, plus la part prélevée est susceptible d’être élevée. Plus la part prélevée est importante, plus les besoins sociaux satisfaits sont nombreux, et plus le système de régulation dispose de marges de manœuvre en termes de pouvoir. Cette situation n’est évidemment pas systématique, mais, si le volume total des ressources dans la société est important, même si le pourcentage prélevé est faible, le montant absolu de ce prélèvement restera supérieur à celui obtenu dans une société disposant d’un faible volume de ressources. Dans le cas d’une société où le volume total des ressources dans la société est faible mais où les besoins exprimés dans la société sont importants, le système de régulation doit prélever et centraliser les ressources nécessaires pour arriver à préserver l’équilibre dans la société. Il existe dès lors un paradoxe : plus le volume total des ressources dans la société est important, moins le système de contrôle social a besoin de centraliser les ressources ; pourtant, dans les faits, les ressources qu’il peut centraliser sont abondantes. Même avec un pourcentage assez faible de prélèvement, la quantité de ressources centralisées est supérieure à celle d’une société disposant d’un volume total des ressources plus modeste.
Par exemple, le produit national brut des États-Unis s’élève à 4 524 milliards de dollars, contre 270 milliards pour la Chine. Ainsi, un prélèvement de 1 % aux États-Unis correspond à 45,2 milliards de dollars, tandis qu’en Chine, un prélèvement équivalent représenterait 16,75 % du PNB. Par conséquent, plus le volume total des ressources dans la société est faible, plus le système de régulation a besoin de centraliser des ressources importantes, et plus le pourcentage est élevé. Plus ce pourcentage est élevé, plus la forme de régulation revêt un caractère coercitif. En effet, même si le volume total des ressources est faible, le système de régulation est obligé de prélever des ressources considérables, sans quoi le contrôle social risquerait d’être menacé.
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Il est possible d’examiner l’évolution des systèmes politiques occidentaux à la lumière de la relation entre le volume total des ressources dans la société et le contrôle social. On considère généralement que le système de contrôle social des pays occidentaux a mis environ quatre siècles pour atteindre sa forme actuelle. Le chercheur américain en science politique Gabriel Abraham Almond (1911-2002) divise ce processus en trois phases. Il y a d’abord la première phase, dite de « l’ère du despotisme », qui s’étend approximativement du début du 16e siècle au 19e siècle. Gabriel Abraham Almond souligne ainsi que les dynasties monarchiques des pays occidentaux ont pu s’étendre et conserver leur pouvoir parce qu’elles ont développé des forces militaires et policières efficaces, placées sous un contrôle centralisé, et qu’elles se sont dotées des moyens économiques nécessaires pour soutenir ces forces. Dans cette première phase, Gabriel Abraham Almond a particulièrement souligné le rôle du développement économique, « dont les sociétés ont tiré la force nécessaire pour maintenir et étendre un certain type de contrôle ». La deuxième phase, qui a débuté au milieu du 19e siècle, a été marquée par l’établissement d’une économie nationale, étatique, commerciale et industrielle. Enfin, la troisième phase a commencé avec l’émergence d’un pouvoir politique centralisé et de ressources matérielles partageables : les phases de participation politique (partage du pouvoir) et de redistribution (protection sociale) se sont alors développées rapidement.
Les pays occidentaux ont connu plus de deux siècles de « despotisme », un siècle et demi de « démocratisation » et un siècle de « protection sociale ». Du point de vue du contrôle social, ce processus de développement peut se résumer ainsi : despotisme monarchique — démocratisation — participation. Bien sûr, dans la réalité, cette transformation n’est pas parfaitement concrétisée, et dans certains aspects, elle n’est qu’une formalité. Il n’en reste pas moins que le changement de forme a bel et bien eu lieu. Du point de vue du volume total des ressources dans la société, il s’agit d’un processus qui va de l’accumulation primitive du capital à la révolution industrielle, puis à l’essor des technologies modernes.
Au cours de ce long processus, le volume total des ressources dans la société s’est rapidement accru pour atteindre un niveau jamais atteint. L’État-providence et la participation sont indissociables ; bien qu’ils suscitent de nombreuses contradictions, voire des crises, l’augmentation du volume total des ressources dans la société a créé les conditions propices à une telle forme de régulation sociale. L’État-providence est une politique de contrôle social qui vise justement à atténuer les conflits dans la société : il s’agit d’un moyen utilisé par les pays occidentaux pour apaiser les contradictions fondamentales de la société capitaliste. Les ressources sociales nécessaires à ce type de contrôle social sont considérables : sans un développement important du volume total des ressources dans la société et sans un certain système de répartition, le contrôle social ne pourrait pas adopter cette forme de l’État-providence, associé à la participation. L’État-providence implique l’utilisation de ressources très importantes pour assurer le contrôle social. Dans cette forme de régulation, la forme « classique » de contrôle social, qui correspond au contrôle politique et administratif, prend un caractère plus modéré et plus nuancé, bien qu’il conserve sa nature fondamentalement politique.
Ces réflexions sur l’État-providence, la participation et les statistiques américaines (produit national brut, nombre de téléviseurs) portent l’empreinte du séjour de Wang Huning aux États-Unis entre 1988 et 1989, période qui l’a inspiré pour son ouvrage America Against America (美国反对美国, 1991).
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Une fois que le processus de modernisation est enclenché, le volume total des ressources peut apparaître comme encore plus insuffisant du point de vue des membres de la société, car la mobilisation de ces ressources est alors très soudaine. Les pays en développement sont aujourd’hui confrontés à cette difficulté. Contrairement aux pays occidentaux, dont l’évolution s’est étalée sur plus de quatre siècles, les pays en développement ne disposent pas d’un tel délai : ils doivent condenser en une seule étape les trois phases que les pays occidentaux ont traversées au cours de ces quatre siècles.
Les pays en développement doivent à la fois renforcer la construction de leur système politique, centraliser les pouvoirs dispersés et parvenir à l’intégration politique nécessaire dans un État moderne, tout en développant une forme de régulation démocratique et en fournissant des prestations sociales à leur population. Cela représente un défi considérable, pour n’importe quel pays en développement, mais encore plus pour des sociétés de très grande taille. Ce processus de modernisation implique deux difficultés fondamentales. D’une part, il existe une contradiction entre le développement économique et la répartition des richesses. D’autre part, il existe une contradiction entre la concentration et la décentralisation du pouvoir. Il s’agit, en fin de compte, du lien entre le volume total des ressources dans la société et le contrôle social.
La Chine n’échappe pas à ces difficultés. Dans une société dont le contrôle social est participatif et décentralisé, le système dispose de ressources abondantes. En revanche, lorsque le volume total des ressources dans la société est faible, il faut un contrôle social centralisé, sans quoi les ressources sociales déjà limitées ne pourraient pas être affectées aux domaines où le développement de la société est le plus urgent. Une répartition des ressources qui ne répond pas, en termes de volume total, aux besoins globaux de la société peut entraîner le chaos et le désordre. Si l’on examine le parcours de la Chine depuis le début de la modernisation, on constate qu’une grande partie des conflits dans la société trouve son origine dans le problème du volume des ressources. Avec le lancement de la modernisation, la société, l’économie et la population chinoises se sont engagées dans un développement qui n’avait jamais été aussi rapide. Les besoins liés à la croissance économique, à la promotion de la culture, à l’amélioration du niveau de vie, à l’urbanisation et à la protection sociale, ont tous imposé des exigences considérables sur le volume total des ressources existant, ce qui a entraîné une pénurie extrême. Cette pénurie a conditionné à son tour la forme du contrôle social.
Lorsque la pression de la demande est forte, si le système de contrôle social est puissant, il peut stabiliser les différentes relations et forces qui s’opposent dans la société, même si la pression est forte. Au contraire, si le système de contrôle social n’est pas assez puissant, il ne peut pas stabiliser les relations et les forces qui s’opposent dans la société, et cette situation conduit finalement au désordre et au déséquilibre. Si le système de contrôle social n’est pas assez puissant, il risque même de perdre le contrôle de l’ensemble de la société. Dans certains cas, le contrôle social peut même choisir de créer des ressources fictives, par exemple en augmentant l’offre de monnaie, ce qui entraîne des conséquences encore plus graves.
C’est finalement pour cette raison que les formes de régulation des sociétés ne peuvent en aucun cas être similaires dans les sociétés qui sont faiblement dotées en ressources et dans celles qui en disposent avec abondance. Il est impossible de transposer les formes de régulation d’une société à l’autre. Chaque société possède son propre mode de régulation, celui-ci varie en fonction du volume total des ressources, et chaque mode de régulation possède sa propre cohérence.
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Comme nous l’avons expliqué plus haut, les formes de contrôle social sont liées non seulement au volume total des ressources matérielles de la société, mais aussi au volume total des ressources non matérielles. Les ressources non matérielles de la société sont bien subordonnées aux ressources matérielles, mais elles peuvent également agir de manière indépendante et spécifique sur les formes de contrôle social.
Les ressources non matérielles de la société comprennent la morale, les sentiments, l’opinion, le droit, les croyances, l’éducation, les coutumes, les idéaux, la religion, les rites, l’art, la personnalité, les valeurs, l’éthique, et de nombreux autres aspects. Comme l’a souligné Edward Alsworth Ross (1866-1951) : « Il nous incombe donc, avant d’aborder l’examen des facteurs sociaux de l’ordre, de faire l’inventaire du capital moral de l’individu ».
Social Control : A Survey of the Foundations of Order (1901) est l’ouvrage qui a jeté les bases de la notion d’ordre social. Le sociologue américain considérait effectivement la société comme un ordre qu’il fallait préserver à l’aide d’un ensemble de moyens moraux. La citation a donc été choisie avec soin. Ce qui est remarquable, c’est le contexte, et non l’interprétation, car la sociologie vient tout juste de retrouver sa place en Chine (elle avait été proscrite en tant que « science bourgeoise » entre 1952 et 1979), et Ross lui-même s’était rendu en Chine (The Changing Chinese, 1911).
Bertrand Russell a aussi ajouté, dans son ouvrage Principles of Social Reconstruction : « tout espoir de reconstruction sociale suppose qu’on affronte des questions concernant l’éducation en tant qu’institution politique ».
Russell jouit d’un prestige réel en Chine depuis ses conférences de 1920-1921 sur The Problem of China et sa thèse qui ne pouvait que parler aux élites d’un pays humilié : « La Chine, grâce à ses ressources et à sa population, est en mesure de devenir la plus grande puissance mondiale après les États-Unis. » Il faut cependant noter que Wang Huning s’approprie cette référence de manière paradoxale. Principles of Social Reconstruction (1916) est un ouvrage anti-autoritaire écrit en temps de guerre contre l’État. Son chapitre consacré à l’éducation met en garde contre les écoles qui encouragent l’obéissance au pouvoir.
Certaines de ces ressources non matérielles de la société font à la fois partie du contrôle social et sont aussi des ressources de la société. Il n’est pas difficile de mettre en évidence les liens qui existent entre les divers facteurs sociaux. À cet égard, il est possible de mentionner le rôle que jouent les journaux, la télévision, la radio, le nombre de personnes scolarisées ou encore le nombre d’enseignants. À partir de ces indicateurs, on peut procéder à une analyse qui porte à la fois sur les ressources matérielles et sur les ressources non matérielles. Du point de vue de la socialisation politique, ces éléments relèvent des ressources non matérielles.
Ces analyses s’inscrivent dans la continuité des recherches menées par Wang Huning à la fin des années 1980 sur la structure de la culture politique chinoise en période de transition, notamment dans son article « La structure de la culture politique chinoise en période de transition » (转变中的中国政治文化结构, Fudan Journal, 1988) et dans le chapitre consacré à la culture politique de son ouvrage Analyse politique comparative (比较政治分析, 1987), dans lesquels il avait déjà étudié ces canaux comme outils de façonnage d’allégeances et loyautés.
Si on s’appuie sur les statistiques comparatives portant sur ces indicateurs, on se rend compte que la Chine présente de nombreuses lacunes. Parmi tous les pays comparés, la Chine présente le taux d’étudiants universitaires le plus faible. La Chine présente le taux de lycéens le plus bas, et le nombre d’enseignants universitaires par rapport à la population y est également le plus faible. Le nombre d’étudiants à l’université n’est déjà pas élevé en valeur absolue, mais il est encore plus faible en valeur relative. Le nombre absolu de téléviseurs et de postes radio n’est pas non plus très faible dans notre pays, mais il est encore une fois insignifiant rapporté à la population. Pour les téléviseurs, le nombre par habitant est de 0,08171 pour la Chine, 0,6001 pour les États-Unis, 0,3410 pour l’Union soviétique, 0,2593 pour le Japon, 0,3267 pour la France, 0,3937 pour la République fédérale d’Allemagne, 0,3329 pour le Royaume-Uni, 0,8130 pour le Canada, 0,01220 pour l’Inde et 0,2601 pour le Brésil.
Ces ressources constituent des aspects importants de la qualité d’une société, ils témoignent de certains éléments fondamentaux tels que le savoir-vivre de la population, le niveau des canaux de communication, les mécanismes de contrôle et les moyens d’identification des individus. Chacun de ces aspects joue un rôle important dans le contrôle social. Nous n’avons pas besoin d’aller plus loin dans les détails ici : l’idée principale est que ces éléments sont déterminants pour la forme que prend le contrôle social.
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On peut finalement tirer une conclusion assez claire de toute cette analyse : les formes prises par le contrôle social ne peuvent pas se situer en avance sur le volume total des ressources dans la société. Le choix des formes de contrôle dans une société se heurte à la contrainte objective que représente le volume total des ressources. Bien sûr, ce choix est également soumis à des contraintes subjectives, mais même si celles-ci sont parfois surmontées, la contrainte objective reste toujours décisive en dernier ressort. Il arrive parfois que la subjectivité puisse permettre de surmonter la contrainte du volume total des ressources dans la société, mais à long terme, cela débouche en général sur des problèmes encore plus difficiles à résoudre.
Une compréhension et une évaluation correctes de la notion de « volume total des ressources dans la société » peuvent nous aider à mieux déterminer les formes de régulation du contrôle social à adopter en Chine. Mais il reste dès lors un problème à résoudre : où se situe la limite des ressources ? On entend par « limite des ressources » la quantité maximale de besoins sociaux que les ressources peuvent satisfaire. Au-delà de cette quantité, et quelles que soient les modalités de répartition ou d’organisation, le volume total des ressources dans la société est déjà entièrement réparti. C’est cette limite des ressources qui détermine en dernier lieu le choix de la forme que doit prendre le contrôle social.
Si l’on prend l’ensemble de nos sociétés à l’échelle mondiale, et même si de nombreux pays ont atteint un niveau de développement élevé, le volume total des ressources n’est pas suffisant pour que l’on puisse se passer du contrôle social. En d’autres termes, aucune société n’a encore atteint le stade où « chacun contribue selon ses capacités et reçoit selon ses besoins ». Un système de contrôle social vigoureux reste donc indispensable. Cette situation est d’autant plus vraie pour les pays en développement. En raison du faible volume total des ressources dans leurs sociétés, ils ne parviennent même pas à mettre en place un contrôle social efficace : c’est cela qui engendre autant de troubles sociaux. Le volume total des ressources dans la société chinoise est encore relativement modeste, mais il reste relativement abondant par rapport à celui de nombreux pays en développement.
La société chinoise a besoin d’un contrôle social fort et efficace. Si l’on ne renforce pas ce contrôle, la structure sur laquelle nous sommes basés risque de se fragiliser. D’un point de vue relatif, la limite des ressources de la société chinoise détermine la forme de la régulation sociale : nous devons maintenir un équilibre global avec des ressources limitées. Cela exige que le système de régulation soit hautement efficace. Nous pouvons donc ici finalement remettre en question l’une des thèses de Samuel Huntington (1927-2008).
Political Order in Changing Societies (1968) est sans doute l’ouvrage de sciences politiques américaines le plus lu en Chine durant les années 1980. Sa traduction en chinois a fourni le cadre théorique du débat sur le « néo-autoritarisme » qui a agité les cercles intellectuels à la veille des événements de Tiananmen. La thèse de Huntington, selon laquelle ce qui distingue les États n’est pas leur forme de gouvernement, mais le degré de contrôle, et dans laquelle l’ordre précède la démocratie, a apporté une référence académique américaine à la priorité accordée par Pékin à la stabilité. Wang Huning ne réfute pas Huntington, mais le « corrige » en y ajoutant sa propre variable, le volume des ressources, et s’approprie ainsi le prestige des sciences politiques américaines, tout en affirmant qu’il le dépasse dans une perspective chinoise.
Selon lui, le degré d’institutionnalisation d’un système politique dépend de quatre indicateurs : l’adaptabilité, la complexité, l’autonomie et la cohérence. D’une manière générale, ces quatre indicateurs sont valables dans le cas chinois. Le problème est que Samuel Huntington néglige la question du volume total des ressources dans la société, et qu’il insiste trop sur le critère de l’adaptabilité. Il fonde aussi son raisonnement sur des critères tels que l’ancienneté, la succession et les fonctions du système politique. Son point de vue est le suivant : plus l’adaptabilité d’une organisation ou d’une procédure est forte, plus son degré d’institutionnalisation est élevé ; plus l’adaptabilité est faible, plus la rigidité est grande, et plus le niveau d’institutionnalisation est faible.
En réalité, une adaptabilité élevée n’est possible que si le volume total des ressources dans la société est suffisant. Il n’est pas possible de considérer les formes de régulation comme un facteur en soi. Le contrôle social correspond, certes, au contrôle des individus. Mais dans une société qui dispose d’un volume total important de ressources, le processus de régulation consiste simplement à satisfaire les demandes de la population à l’aide de ces ressources ; dans une société peu dotée en ressources, il ne peut s’agir que de contrôler ou d’orienter les demandes de la population afin de les adapter à des ressources plus limitées. Ces deux cas sont fondamentalement différents.
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Le contrôle social, à travers la formulation des politiques, organise la répartition des pouvoirs et des forces, en vue de faciliter la collecte et l’allocation des ressources de la société. Il n’est pas question de s’intéresser ici aux détails du contrôle social, mais surtout au principe de son fonctionnement. Aux sources du contrôle social se trouvent les pouvoirs publics, et il est possible de distinguer plusieurs types de fonctionnement des pouvoirs publics.
Les opinions divergent au sujet de cette classification, comme en témoignent les notions d’économie planifiée, d’économie de marché et d’économie mixte, ou encore celles de « gouvernement fort » et de « gouvernement souple ». La classification de Gabriel Abraham Almond distingue là encore plusieurs modèles : le modèle populiste, le modèle techno-dictatorial, le modèle techno-dictatorial populiste, le modèle techno-dictatorial mobilisateur, et le modèle néo-traditionaliste.
La classification mentionnée ici est tirée du chapitre du livre Comparative Politics. System, Process, and Policy (Almond et Powell, 1978) consacré aux stratégies de développement. Le terme « populisme » a ici un sens précis, éloigné de son usage actuel. Almond fait ainsi référence à la stratégie « démocratique-populiste », celle d’un pays pauvre qui tente de promouvoir à la fois la croissance, la participation politique et la redistribution des richesses – l’Inde en étant un exemple typique – contrairement aux modèles « techno-dictatoriaux » qui sacrifient la participation au profit de l’accumulation. Son scepticisme découle de l’hypothèse de base de ressources limitées, car la satisfaction immédiate des exigences de consommation et de participation absorbe l’excédent censé financer l’investissement. On peut comprendre l’intérêt de Wang Huning pour ce passage, qui semble illustrer, avec l’appui d’un grand nom des sciences politiques américaines, que la démocratie participative est un luxe réservé aux pays riches. Cependant, la conclusion d’Almond était une constatation empirique concernant les dilemmes du développement, tandis que Wang la généralise en un principe directeur justifiant un rejet illimité de la participation.
Il est intéressant de noter que Gabriel Abraham Almond considère que le populisme a tendance à ne pas fonctionner dans les pays en développement. Cette approche possède certaines limites scientifiques, mais elle reste riche d’enseignements. Ces classifications de Gabriel Abraham Almond portent sur les différentes méthodes de répartition des ressources de la société.
Il existe trois principaux « modes de répartition ». Premièrement, le modèle de prélèvement et de répartition « fort », dans lequel les pouvoirs publics contrôlent le volume total des ressources dans la société en appliquant un haut degré de prélèvement et de répartition. Deuxièmement, le modèle de prélèvement et de répartition « faible », dans lequel les pouvoirs publics ne contrôlent qu’une partie limitée des ressources de la société, le reste faisant l’objet d’une gestion décentralisée, avec un faible niveau de prélèvement et de répartition. Troisièmement, le modèle de prélèvement et de répartition « modéré », qui se situe entre les deux précédents. Il ne s’agit bien sûr ici que d’un modèle, les critères permettant de passer d’un modèle à l’autre restant spécifiques à chaque situation concrète.
Un principe de fonctionnement peut être ici mis en évidence : même si les modèles de « prélèvement-redistribution modéré » et « prélèvement-redistribution faible » impliquent des prélèvements moins importants, ils ne peuvent exister que sur la base d’un volume important des ressources dans la société : c’est le seul moyen de répondre aux demandes de la société, et sans un volume important des ressources, ces modèles débouchent sur une situation de chaos et d’instabilité. En revanche, dans une société où le volume total des ressources dans la société est faible, il est souvent indispensable d’adopter un modèle de prélèvement et de redistribution « fort », car c’est alors le seul moyen d’assurer efficacement l’équilibre dans la société. Dans ce modèle, la part des ressources de la société mobilisée par les pouvoirs publics ne peut pas être non plus très élevée. Idéalement, ce sont bien sûr les deux derniers modèles qui sont les plus souhaitables (« prélèvement-redistribution faible » et « prélèvement-redistribution modéré »). Mais dans la réalité, le choix du modèle à adopter dépend des contraintes objectives qui sont liées au volume total des ressources dans la société.
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Partant de ces considérations générales, observons à présent le cas de la Chine. Le fait que la Chine soit une société faiblement dotée en ressources n’est plus à démontrer. Plusieurs facteurs expliquent pourquoi cette situation devrait se maintenir à l’avenir.
Premièrement, la taille importante de la société chinoise. Comme nous l’avons rappelé plus haut, la Chine est le pays le plus peuplé du monde, et si l’on veut que la Chine atteigne le niveau actuel des pays développés, il faudrait que son PNB atteigne 19 575 milliards de dollars américains.
Selon les statistiques officielles chinoises, le produit intérieur brut (PIB) de la Chine a franchi en 2025 la barre des 140 000 milliards de yuans, soit environ 20 000 milliards de dollars, dépassant ainsi pour la première fois le seuil de 19 575 milliards fixé par Wang Huning trente-cinq ans plus tôt (Bureau national des statistiques, communiqué de presse de janvier 2026). Il convient toutefois d’interpréter cette coïncidence avec prudence. Le calcul de Wang était basé sur les prix de 1987. Par conséquent, en dollars constants, le seuil réel serait bien plus élevé. En termes de population, le PIB par habitant en 2025 s’élevait à environ 14 000 dollars, bien en deçà du niveau actuel des pays développés, ce qui maintient la Chine, selon les critères « relatifs » de Wang lui-même, dans la catégorie des pays en développement.
Pour atteindre le niveau des pays intermédiaires, il faudrait que le PNB de la Chine atteigne 10 000 milliards de dollars américains. Dans un pays pauvre dont la population est nombreuse, cela nécessiterait plusieurs générations d’efforts acharnés. La population chinoise est donc notre plus lourd fardeau. Deuxièmement, le niveau d’accumulation historique des richesses en Chine est très faible. Depuis le lancement de la politique de réforme et d’ouverture, le rythme de croissance de l’économie chinoise est très correct, mais le retard que nous avions accumulé jusqu’à la réforme et l’ouverture est considérable. Il n’est pas réaliste d’espérer une amélioration de cette situation à court terme. Troisièmement, il existe un fardeau lié au fait que la modernisation est récente en Chine. La modernisation à grande échelle a accru considérablement la demande en ressources dans la société, tandis que le rythme de croissance du volume total des ressources dans la société ne parvient pas à suivre cette soudaine hausse de la demande. Là encore, ce phénomène devrait perdurer pendant une assez longue période. Quatrièmement, l’introduction des valeurs modernes dans la vie sociale a elle aussi entraîné une forte augmentation des attentes et des exigences de la population. Ces besoins, qui sont psychologiquement construits, conduisent à un ressenti négatif du niveau des ressources de la société. Il faut ajouter à cela le fait que la consommation courante entre elle-même en concurrence avec la consommation productive. Aujourd’hui, une part importante des ressources doit encore être affectée au secteur de la production, et cela réduit la quantité de ressources pour la consommation courante. Il existe bien sûr d’autres facteurs qui expliquent pourquoi la Chine est une société ne disposant que de faibles ressources, mais ceux-ci sont les plus importants.
En raison de tout cela, la Chine a finalement intérêt, pendant un certain temps, à plutôt adopter le premier modèle de répartition des ressources — le modèle de prélèvement et de répartition « fort » — afin de contenir les contradictions de la société, de maintenir l’équilibre dans la société. La Chine doit, grâce aux pouvoirs publics, centraliser le volume total limité des ressources pour favoriser un progrès rapide de la société. Si la Chine faisait le choix contraire, si elle utilisait un système de répartition « faible » ou « modéré », cela entraînerait une course désordonnée pour l’accès aux ressources entre les individus, entre les groupes sociaux et les différentes zones géographiques du pays, et cela pourrait conduire au désordre et à l’instabilité dans l’ensemble de la société chinoise.
Les chapitres 14 et 15, qui soutiennent le modèle « fort » de collecte et de redistribution, donnent une expression théorique à la position que Wang Huning défend depuis 1988 concernant la nécessité de centraliser le pouvoir lors de la réforme, notamment dans son article sur l’évolution des relations entre le centre et les provinces (« Les relations changeantes entre le gouvernement central et les gouvernements locaux en Chine et leur signification politique », Fudan Journal, 1988). Dans cet article, Wang Huning exprimait sa crainte que la décentralisation économique ne nuise à la capacité d’action de Pékin. Cette position l’a rangé parmi les « néo-autoritaires » (xin quanwei zhuyi), un courant qui a dominé le débat intellectuel chinois à la fin des années 1980. Inspirés par Huntington et fascinés par les exemples de Taïwan, de la Corée du Sud et de Singapour, les partisans de ce courant affirment qu’un pouvoir fort et modernisateur devait avant tout mener à bien la réforme économique, la démocratisation ne pouvant intervenir qu’ensuite. Ce courant comprenait des conseillers du gouvernement, tels que Wu Jiaxiang à Pékin, ainsi que des universitaires, comme l’historien Xiao Gongqin à Shanghai. Il a bénéficié d’une sorte de reconnaissance officielle lorsque Zhao Ziyang a présenté cette thèse à Deng Xiaoping en mars 1989, et que ce dernier a déclaré, en substance, qu’elle correspondait à sa propre conception. Wang Huning a adopté une position caractéristique dans ce débat. Il ne s’est jamais revendiqué de cette étiquette et s’est tenu à l’écart des polémiques dans la presse, tout en fournissant au courant sa formulation la plus académique. Après la répression de 1989, le terme a disparu du débat public, car il était devenu aussi superflu que risqué, tandis que son programme s’est fondu dans la politique officielle. Cet article peut être considéré comme le moment où cette intégration s’est opérée, puisque Wang y reformule la thèse néo-autoritaire dans un langage désormais accepté, celui des ressources et de la régulation, sans plus faire référence au courant lui-même. Sa nomination en 1995 à la tête du Bureau central de recherche politique a confirmé que cette version savante de l’autoritarisme chinois était devenue la doctrine officielle.
C’est finalement pour cette raison que le système fondamental du socialisme et le rôle dirigeant du Parti communiste répondent aux exigences de développement de la société et aux conditions historiques de notre pays. Il est clair qu’une forme de régulation fondée sur un prélèvement et une redistribution « forts » pose de nombreux défis concrets à la Chine, qu’il s’agisse par exemple de l’organisation, de la structure et des fonctions du système de régulation, des modalités et des mécanismes de l’exercice des pouvoirs publics, ou encore du développement de la science, de la rationalisation et de la démocratisation de la régulation sociale. Il existe aussi de nombreuses questions au sujet du degré approprié d’ouverture et de transparence du système de régulation, de même que l’on peut encore s’interroger sur les modalités de son déploiement au sein d’une société aussi grande que la nôtre. Il faut, bien sûr, réfléchir sérieusement à tous ces sujets. Toutefois, le contrôle social ne pourra atteindre son efficacité maximale qu’à partir du moment où chaque détail aura été optimisé. Les différentes formes de contrôle social, appliquées dans chaque société, n’existent pas de manière abstraite ; il n’est pas non plus question d’établir une hiérarchisation entre elles. Le plus important est simplement de déterminer si elles sont adaptées ou non au contexte historique, social et culturel où elles sont appliquées.
La référence au « système fondamental du socialisme » et au « rôle directeur du Parti communiste » reflète les « quatre principes fondamentaux » présentés par Deng Xiaoping le 30 mars 1979, à savoir la défense de la voie socialiste, de la dictature démocratique populaire, de la direction du Parti, du marxisme-léninisme et de la pensée de Mao Zedong, et qui figurent dans le préambule de la Constitution depuis 1982. Ces principes définissent le périmètre de tout débat autorisé. On peut discuter des « modalités d’application » du système de contrôle, mais jamais de la direction du Parti. Le spectre du « désordre », qui plane sur tout ce passage, fait référence au slogan formulé par Deng en février 1989 et gravé dans les esprits après la répression : « La stabilité prime sur tout », dont l’article de Wang propose en réalité une version savante.
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Dans cet article, nous avons donc exploré le lien entre le volume total des ressources dans la société et le contrôle social, et nous avons aussi exploré la signification de ce lien dans le contexte chinois. Encore une fois, la structure des variables elle-même n’est pas le sujet de cette étude, nous nous intéressons surtout au fonctionnement de celles-ci. Il convient de préciser que cet article n’adopte pas une approche pessimiste, mais au contraire optimiste. Il est possible d’accroître le volume total des ressources dans la société, grâce aux efforts de toute l’humanité. Les grands projets de modernisation, une direction politique résolue, l’adhésion de l’ensemble de la population à ce projet, et enfin le maintien de conditions extérieures favorables, contribueront à l’augmentation du volume total des ressources en Chine.
Dans le cadre d’un contrôle social optimisé, ce volume total des ressources augmentera inévitablement. L’augmentation du volume total des ressources servira à son tour de condition préalable à l’optimisation de la forme de régulation. Ces deux éléments se renforceront aussi mutuellement. Cette situation vaut aussi d’un point de vue historique. Les différentes formes de contrôle social, qu’elles relèvent d’un modèle de prélèvement et de redistribution « fort » ou d’un modèle de prélèvement et de redistribution « faible », possèdent chacune leurs qualités propres. Dans des conditions historiques, sociales et culturelles spécifiques, le modèle de prélèvement et de répartition « fort » ne signifie pas nécessairement que le système de régulation n’est pas démocratique. À l’inverse, le recours au modèle de prélèvement et de répartition « faible » ne signifie pas nécessairement que le système de régulation est démocratique. Il est tout à fait possible que le modèle démocratique puisse exister tout en appliquant un modèle de prélèvement et de redistribution « fort ».
Somme toute, la démocratie est un processus évolutif. Les systèmes démocratiques qui se sont formés au cours de l’histoire dans les pays occidentaux ne constituent pas la seule forme de démocratie possible, et chaque pays devrait pouvoir faire son propre choix en matière de démocratie. Cela vaut tout particulièrement pour une société aussi vaste que la Chine. La question principale qui se pose est celle d’une adaptation de la forme de démocratie en fonction du modèle de contrôle social. Le contrôle social relève surtout de la gestion macroéconomique. Dans le cas de la Chine, toute analyse des problèmes doit s’inscrire dans le cadre de la démocratie socialiste. S’écarter de ce principe reviendrait à ne pas tenir compte de la réalité chinoise. L’enjeu consiste à mettre en place un système de contrôle social adapté au volume total des ressources de notre société.
La conclusion est sans aucun doute l’élément qui suscite le plus grand écho aujourd’hui. L’argument relativiste selon lequel la démocratie est un « processus évolutif » et que chaque État doit « choisir lui-même sa voie démocratique » deviendra, trois décennies plus tard, une doctrine officielle sous le nom de « démocratie populaire globale ». Formulée par Xi Jinping en 2019, elle est consignée dans le livre blanc La Chine : une démocratie qui fonctionne (décembre 2021). Entretemps, Wang Huning sera devenu une figure politique centrale et l’idéologue en chef du Parti. Son geste mérite d’être compris aujourd’hui. En effet, s’il ne nie jamais la valeur de la démocratie — ce qui le compromettrait sur le plan doctrinal, le communisme restant l’« objectif ultime » du Parti —, il la reporte toutefois indéfiniment en la subordonnant à un seuil de ressources dont le Parti reste le seul juge. La démocratie devient ainsi un horizon asymptotique, une promesse et une construction. C’est précisément le statut qu’elle conserve dans le discours officiel chinois actuel.
Nous devons promouvoir le développement économique et politique en articulant notre système de contrôle social à une démocratie socialiste.
Sources
- Cet article a été cité 250 fois sur la plateforme China National Knowledge Infrastructure (CNKI), la plus importante base de données d’articles scientifiques en Chine. Il s’agit du deuxième article le plus cité de Wang Huning, derrière « La culture en tant que puissance nationale : le soft power » 作为国家实力的文化:软权力).
- En 1990, Wang Huning était aussi en train d’achever la rédaction d’un ouvrage important pour comprendre la doctrine du PCC sur les États-Unis : America Against America 美国反对美国).
- La théorie de la « Nouvelle ère » fait référence à l’évolution de la « contradiction principale » (主要矛盾) de la Chine depuis 2017. Entre 1982 et 2017, les Statuts internes du Parti précisaient que la contradiction principale se situait « entre les besoins matériels et culturels croissants de la population et le retard de la production dans la société ». Depuis 2017, alors que la Chine est officiellement sur le point de parvenir à la « société de moyenne aisance » (小康社会), les statuts du PCC précisent que la contradiction principale se situe désormais « entre le besoin croissant de la population pour une vie meilleure et le développement déséquilibré et incomplet ».
- Les statuts internes du Parti communiste précisent en effet, encore aujourd’hui, que « l’idéal le plus élevé et l’objectif final du PCC est la réalisation du communisme » (党的最高理想和最终目标是实现共产主义).
- L’idée que le Parti doit représenter les exigences du développement des « forces productives avancées » correspond à l’une des « trois représentations » (三个代表) de Jiang Zemin, secrétaire général du PCC entre 1989 et 2002, une théorie à laquelle Wang Huning avait d’ailleurs contribué.