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La mémoire historique est sélective. C’est ce que l’historien Giles Tremlett pointe du doigt lorsqu’il fait remarquer que « l’Espagne a une vision trop idyllique du régime de Franco ». Et pour cause, les Espagnols passent leur temps à se remémorer le boom économique des années 1960 plutôt que d’affronter le bilan sinistre du franquisme en matière de droits humains 1.
Son observation est non seulement fondée mais la montée en puissance de partis populistes de droite tels que Vox font courir le risque à l’Espagne de voir la nostalgie du franquisme devenir, sinon hégémonique, du moins une pratique politique courante. On aurait tort de réduire ce phénomène à la simple nostalgie d’une époque de prospérité économique : à y regarder de plus près, cette complaisance relève d’un édifice aux multiples facettes, constitué de mythes qui, pour la plupart, proviennent de la propagande de la dictature elle-même ; des mythes qui, en réalité, ne sont pas l’apanage de l’Espagne. Les forces de droite au Brésil, en Argentine et au Chili, par exemple, continuent de faire l’éloge de leurs dictatures nationales des années 1960 et 1970 – dont beaucoup avaient d’ailleurs vu le jour en s’inspirant du franquisme et en le prenant pour modèle. Les populistes de droite, de Santiago Abascal à Javier Milei, en passant par José Antonio Kast et Jair Bolsonaro, ne tirent pas fierté des pratiques autoritaires de ces régimes. L’analyse serait trop réductrice. Ils en reprennent plutôt des lieux communs qui, adroitement combinés, font aboutir à la conclusion que les « dictatures douces » de la fin de la guerre froide étaient bénéfiques à la nation et, qu’à ce titre, elles doivent constituer une source de fierté plutôt que de honte 2.
Il serait faux de prétendre que la nostalgie qu’on voue à un régime autoritaire est nécessairement synonyme d’un désir de retour à la vie sous la dictature. Les populistes de droite font preuve de plus de finesse. Leur instrumentalisation de la mémoire historique se concentre sur quelques moments glorieux et spécifiques de l’histoire de leurs dictatures : le miracle économique de 1959-1973 dans le cas de l’Espagne, le miracle de 1975-1983 au Chili, le miracle de 1969-1974 sous Emílio Médici au Brésil (également connu sous le nom des « années de plomb »), et, dans une moindre mesure, le miracle de 1966-1970 sous Juan Carlos Onganía, en Argentine.
Quelle que soit la cruauté dont ils ont fait preuve envers leurs propres citoyens, ces régimes se seraient révélés particulièrement fonctionnels, à tel point que le discours de droite en fait parfois un système politique plus efficace que la démocratie libérale. C’est grâce à leur politique et leur gestion du pouvoir que ces régimes auraient contribué à moderniser le pays, sans comportements fascistes ni totalitaires trop ostentatoires.
À l’approche des prochains cycles électoraux au Brésil (octobre 2026), en Espagne (juillet 2027), en Argentine (octobre 2027) et au Chili (2029), il devient urgent de décrypter sept mythes populaires sur lesquels les candidats et les représentants de la droite appuieront très certainement leur discours.
1 — La faute serait à chercher du côté de la gauche
Avant même de parler des prétendues réussites exceptionnelles attribuables à la dictature, on peut anticiper un tour de passe-passe rhétorique désormais bien connu : les populistes de droite ne se priveront pas de répéter que c’est la gauche qui était responsable, en premier lieu, de la montée des extrêmes et de l’avènement des dictatures. Par conséquent, si elle a souffert, elle ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Les dirigeants autoritaires faisaient volontiers usage de ce genre de trope : c’est à cause de la gauche que la nation se trouvait au bord de la guerre civile 3. Si ce parti traître était resté au pouvoir, qui sait si les pays en question ne se seraient pas transformés en États soviétiques faillis, comme Cuba ? C’est l’un des arguments phares des révisionnistes espagnols, tels que Luis Pío Moa, qui affirmait que Franco, sans nier son caractère autoritaire, était infiniment moins sanguinaire que ne l’aurait été la Deuxième République espagnole si elle avait mené à bien son projet d’instaurer un régime de type soviétique en Espagne 4. On a ici affaire à ce qu’on pourrait appeler un « sophisme de l’univers parallèle ». Tout débat sur la manière dont la République – ou les gouvernements de Salvador Allende au Chili et de João Goulart au Brésil – se serait développée politiquement si elle n’avait pas été renversée est non seulement spéculatif, mais aussi, pour l’essentiel, sans rapport avec la question de savoir si le modèle autoritaire qui a pris le relais présentait un quelconque aspect positif.
2 — Franco, Pinochet et Médici des dictateurs « malgré eux »
S’il est bien un fait historique incontestable en revanche, c’est que Franco, et après lui des hommes comme Pinochet, ont non seulement pris le pouvoir par la force, mais ont également massacré, de manière extrajudiciaire et en toute impunité, tous ceux qu’ils considéraient comme des « ennemis intérieurs » de la nation. Il est frappant de constater que, pour la droite populiste, cette réalité constitue à peine un sujet d’embarras. Au contraire, en écho à un argument emprunté à Carl Schmitt, des hommes comme Franco, Pinochet et Médici auraient prétendument été des dictateurs malgré eux, forcés d’employer la force pour « pacifier » des sociétés en proie au chaos. L’idée sous-jacente est que cet « état d’exception » (Ausnahmezustand), instauré au moyen de la contrainte par ces généraux, était non seulement souhaitable, mais désiré collectivement par les sociétés elles-mêmes. D’où la croyance que ces hommes forts étaient populaires et véritablement aimés par la plupart des citoyens. Parmi les mythes évoqués, celui du dictateur répressif malgré lui et cependant très populaire est sans doute l’un des plus intimement liés à la propagande de la dictature elle-même. Pourtant, tout en s’affirmant comme la pierre angulaire du régime dictatorial et de son autolégitimation, ce que certains appellent la « paix de Franco », tout comme celle de Pinochet et de Médici, est tout simplement un non-sens 5. Il serait vain de vouloir évaluer la popularité réelle de ces militaires : les sociétés qu’ils gouvernaient étaient soumises à un régime de terreur systématique orchestré par l’État. La débâcle électorale de Pinochet en 1988 peut néanmoins servir de preuve, indiquant que même après quinze ans d’oppression et de propagande, les Chiliens – à l’instar des Espagnols, des Brésiliens et des Argentins avant eux – n’« aimaient » pas leur dictateur. Du moins, pas de la manière dont les partisans de la droite d’aujourd’hui voudraient nous le faire croire.
3 — Le mirage d’une démocratie alternative
L’un des aspects les plus fascinants, voire déroutants, de l’écriture d’ouvrages sur le post-fascisme de la guerre froide réside dans la manière dont les dictateurs rejetaient publiquement l’étiquette de « fascistes », tout en promouvant des idéologies d’État qui n’étaient, à tous égards, que des mythes politiques faisant écho au modèle étatique de Mussolini. Le terme de « corporatisme » illustre bien cette tentative de dissimulation dans le champ sémantique : des dictateurs tels que Franco, Onganía et Pinochet avaient appris à l’éviter dès les années 1960. Plutôt que d’admettre que leurs modèles de régime étaient corporatistes, ils ont commencé à les présenter comme des « démocraties » d’un genre légèrement différent, qui promouvaient la « participation » et la séparation des pouvoirs par des moyens autres qu’un parlement démocratiquement élu. À son apogée, incarné peut-être par Pinochet au milieu des années 1970, ce soi-disant « État subsidiaire » était présenté comme rien de plus qu’un nouveau mode de démocratie dans lequel le dictateur, après avoir instauré la « paix sociale », restituait le pouvoir exécutif à la société et, plus précisément, à des « sociétés intermédiaires » de confiance au sein de celle-ci 6.
Nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait de pur théâtre politique, peu importe l’origine de cette distribution du pouvoir autoritaire – Juan Vázquez de Mella, le pape Pie XI ou José Antonio Primo de Rivera, pour ne citer que quelques sources. Malgré cela, ce mirage d’une démocratie alternative, prétendument plus efficace, occupe aujourd’hui une place prépondérante dans les programmes des partis de droite, notamment au Chili, tels que l’UDI et le Partido Republicano de Kast 7. La conviction que ce modèle néo-corporatiste singulier avait réussi à remplacer, ne serait-ce que brièvement, le modèle démocratique occidental, reste également très répandue dans les milieux de droite en Espagne et en Argentine.
4 — L’illusion d’une gouvernance « technocratique » transcendant les idéologies
Les « dictablandas » des années 1960 et 1970 aimaient en effet à se présenter, sans crainte des paradoxes, comme des espaces de participation politique directe, tout en s’organisant sous forme de société régie, non pas par la politique de masse, mais par une élite de spécialistes. Le politologue Guillermo O’Donnell a d’ailleurs affublé ces régimes d’un nom qui résume bien ce mode de gouvernance : « l’autoritarisme bureaucratique » 8. En Espagne, dans les années 1960, on appelait ces élites les « technocrates » de Franco. En effet, un régime où ce sont des spécialistes, plutôt que des hommes politiques, qui gouvernent une société industrielle et qui prennent en charge ses conflits n’est pas autre chose qu’une technocratie 9. Les régimes espagnol, brésilien, argentin, chilien ne se revendiquaient-ils pas de cette forme de pouvoir quand ils affirmaient que seul ce type d’autoritarisme pouvait mener à son terme cet « essor économique » tant désiré ? Les technocrates de Franco et d’Onganía n’ont cessé de le clamer, alors qu’ils prétendaient faire passer leur pays du statut de « sous-développés » à celui de « développés » et éviter ainsi de devenir des « satellites » des États-Unis et de l’URSS 10. Si l’idée selon laquelle l’expertise, l’efficacité et le rationalisme peuvent aller de pair avec un régime autoritaire semble recevable dans le cas chinois, par exemple, l’appliquer à l’Espagne de Franco serait un contresens historique. Il n’y a pas d’opposition binaire entre la gauche « idéologique » et la droite « non idéologique », dont l’exercice du pouvoir serait purement fonctionnel. Les technocrates qui entouraient le dictateur espagnol étaient habités par une idéologie : leurs efforts visant à déréguler l’État, conformément aux prescriptions du FMI et de la Banque mondiale, relevaient bien d’une idéologie néolibérale. Lorsque, en septembre 2019, Carlos Bolsonaro a déclaré que « la transformation dont le Brésil a besoin ne se fera pas à la vitesse à laquelle nous l’espérons par des moyens démocratiques », il a précisément fait écho à cette mémoire historique 11. Le fantasme, chez les partisans de la droite latino-américaine, d’un retour à cette forme de gouvernance « technocratique » qui permettrait de transcender la politique de masse et les idéologies, reste donc très présent.
5 — Le « miracle » économique et le rôle de la propagande
Pour comprendre pourquoi le fantasme d’un développement autoritaire occupe une place si importante dans l’imaginaire de la droite, il est essentiel d’examiner de plus près ces « miracles » et ces « booms » économiques qui sont au cœur de cette pensée mythologique. Parmi les sept mythes présentés ici, c’est peut-être le moins facile à réfuter. En effet, dans les années 1960 et 1970, les régimes en question ont bien connu une hausse substantielle de leur PIB à la suite de l’intégration de leurs économies dans les marchés financiers mondiaux et de l’afflux d’investissements directs étrangers. Cependant, le fait que ces statistiques se soient muées en un « miracle » était, comme on pouvait s’y attendre, le résultat d’une propagande agressive. En effet, non seulement le « miracle » économique espagnol des années 1960 s’est intensément propagé en Amérique latine, mais il a également été présenté au public espagnol comme un processus sophistiqué d’ingénierie sociale (à travers des « pôles de développement » en périphérie et la « régionalisation ») ainsi qu’un « changement de peau » culturel et psychologique 12. Véritable ère de loisirs et de consommation, il représentait même, pour les idéologues de Franco, l’éradication de la politique de masse redistributive (ou le « crépuscule des idéologies ») 13. Malgré cette propagande grossière, les réalisations économiques du régime furent, pendant quelques années, incontestables. Ce que la droite omet toutefois de mentionner aujourd’hui, ce sont les conséquences désastreuses de ces réformes économiques, parmi lesquelles figuraient l’immigration massive, la fuite des cerveaux, l’aggravation spectaculaire des inégalités sociales et la corruption endémique 14. Par ailleurs, même si l’on s’en tient aux performances en termes de PIB, les dictatures en question n’ont jamais vraiment surpassé les gouvernements démocratiques qui leur ont succédé.
Pourquoi parle-t-on encore des « miracles » de Franco, Pinochet et Médici ? Principalement parce que leur mise en avant était devenue le seul moyen de survie de ces régimes, par le biais d’un récit adroitement ficelé : ce n’est pas l’éradication du communisme qui a justifié cette parenthèse autoritaire, mais bien ce bond économique, qui en valait la chandelle, et qui justifiait notamment que la classe ouvrière soit mise au pas, pour son propre bien. Autrement dit, la crédibilité de cette mythologie du « miracle » est indissociable de la manière téléologique dont les dictatures ont présenté les statistiques du PIB au public. Ainsi, quiconque évoque le « miracle espagnol » sans aucune perspective critique ne fait, en substance, que promouvoir un récit historique erroné. Ce dernier occulte la tragédie subie par des milliers d’hommes et de femmes dont la vie a été bouleversée ou détruite au cours de ce processus de réformes néolibérales, qui aurait très bien pu être mis en œuvre de manière plus souple dans le cadre d’une démocratie libérale.
6 — Le mythe du « renouveau spirituel »
L’un des discours les plus pernicieux, conçus pour étayer ce « miracle », est celui d’une société qui aurait, sous la dictature, connu une « unité » et un « renouveau spirituel » inédit. Un théoricien franquiste, l’un de ces technocrates affidés au régime, aimait à dire que l’Espagne était une nation « européenne dans les moyens mais espagnole dans les fins » – c’est-à-dire technologiquement européenne, mais culturellement catholique et préservée des méfaits de la société occidentale laïque. Dans les années 1950, sous le régime de Franco, et dans des pays comme l’Argentine et le Chili, on faisait référence à cette forme de modernité réactionnaire au moyen d’un terme particulier : « Hispanidad » 15. De nombreux ouvrages ont été écrits sur les dimensions psychologiques et culturelles de la vie sous une dictature, dont beaucoup soulignent les procédés d’infantilisation collective et la naïveté généralisée dont était victime la société. Il va sans dire que, pour des cercles restreints de personnes, la vie était agréable, voire idéale. Mais aller jusqu’à faire des régimes de Franco, Pinochet, Médici et Onganía le lieu d’une exaltation spirituelle et d’une harmonie parfaite relève évidemment de souvenirs tronqués. Ces régimes étaient marqués par des agitations étudiantes, des grèves ouvrières et, en retour, par la violence et la terreur d’État. C’est précisément cette mobilisation de masse qui a conduit progressivement à un mouvement de réforme politique, jusqu’à ce que ces régimes cèdent la place à la démocratie.
Plus généralement, lorsque les partisans de la droite évoquent les années 1970 comme des époques d’« unité culturelle » et de « moralité saine », ce qu’ils oublient de mentionner, c’est l’appareil de censure oppressif – sans parler de la police secrète – qui dictait aux femmes et aux jeunes de manière générale ce qu’ils pouvaient ou ne pouvaient pas porter, lire et manger. En effet, le système d’injonctions morales mis en place par un Franco, un Pinochet et un Médici n’était pas sans rappeler celui qui s’applique dans les pays actuellement régis par la charia 16. Pourtant, les porte-parole de Vox plaident encore en faveur de l’« Iberosfera » (un néologisme censé faire écho à l’« Hispanidad »), selon lequel on aurait le droit de vivre selon un système éthique différent de celui prôné par l’Occident « woke ». En ce sens, leur évocation provocatrice des années 1970 véhicule un message proche de celui de penseurs tels qu’Aleksandr Dugin et Steve Bannon, selon lequel la nation – en tant que sanctuaire de la « civilisation occidentale » – devrait se purifier de toute contamination idéologique et culturelle progressiste, en particulier celles liées aux droits LGBTQ et aux droits reproductifs.
7 — Le prétendu rôle de la dictature comme tremplin de la transition démocratique
Enfin, et c’est là l’affirmation la plus retorse de toutes, on entend souvent dire que la modernisation économique des années 1970 aurait servi de tremplin à la transition démocratique réussie des années 1980. Ou, comme l’a récemment déclaré un membre de Vox, le franquisme aurait été « une période de progrès et de réconciliation visant à parvenir à l’unité nationale » 17. Dans sa version la plus extrême, cette conviction peut même faire dire que des hommes comme Franco et Pinochet auraient consciemment cherché à instaurer la démocratie dans leur pays après leur « mandat ». Dans sa version la plus modérée, et également la plus courante, elle fait dire que c’est grâce au « boom économique » de la dictature que les classes moyennes modérées ont pu voir le jour et, ensuite, faire fonctionner une démocratie parlementaire 18. Ce scénario bien fictif fait de la dictature technocratique un embryon de la démocratie advenue plus tard, pour ne pas dire un passage obligé préalable. C’est cette continuité que décrit de manière fallacieuse Pío Moa lorsqu’il dit que « la démocratie espagnole est née du franquisme lui-même, et non de l’anti-franquisme ou de la République » 19.
La vérité historique est bien sûr beaucoup plus complexe. Des hommes comme Franco ne voulaient pas que leur régime change et ont tout mis en œuvre pour le consacrer comme un état définitif, en confiant des responsabilités très élevées à des figures autoritaires qui lui étaient fidèles, comme Luis Carrero Blanco. Dans le cas de Pinochet, ce dernier a cherché à instaurer une « démocratie autoritaire » avant tout et a laissé au Chili un cadre constitutionnel qui a entravé bien plus que facilité le retour à une démocratie de type occidental 20. Quant au déterminisme sociologique selon lequel la prospérité économique et la consommation entraînent une modération politique et des attitudes anticommunistes – outre qu’il s’agit d’une réitération de la logique du « crépuscule des idéologies » prônée par les technocrates –, il ne peut être ni facilement réfuté ni corroboré. Il est certain que les classes moyennes aisées sont moins enclines à adopter un comportement révolutionnaire que les plus démunis. Pourtant, tout au long de l’histoire mondiale, des démocraties solides se sont élevées sans avoir besoin d’une « modernisation économique » autoritaire, et encore moins d’une modernisation qui passe par l’assassinat et la torture de milliers de personnes.
Retenons donc de ces sept mythes colportés par les populistes d’extrême droite qu’ils sont soit faux, soit inexacts, soit une répétition mot pour mot de la propagande de régimes dictatoriaux, soit historiquement inopportuns dans le débat visant à déterminer si l’autoritarisme « en valait la peine » ou non.
Cependant, nous devons nous interroger sur ce qui pousse un jeune candidat de Vox, et avec lui ses partisans, à revendiquer le « droit d’être fier » d’une dictature qui a pris fin bien avant sa naissance. Il semble que, pour la nouvelle droite populiste, le « franquisme » soit moins un phénomène historique dont on puisse tirer des leçons et s’inspirer, qu’un outil dans la guerre culturelle déclarée contre une internationale « progressiste » et « woke », elle-même en grande partie fantasmée. Par conséquent, il ne sert à rien de s’appesantir sur les subtilités des « constitutions » de Franco et de Pinochet, ni sur la question de savoir s’ils aspiraient à un avenir démocratique pour leurs pays. Lorsque Santiago Abascal déclare que Franco « gouvernait mieux » que les Premiers ministres Sánchez, Zapatero et Rajoy 21, il ne s’inscrit visiblement pas dans un débat historique nuancé et n’entend pas évaluer sérieusement les différences de réussites économiques entre dictatures et démocraties. Pourtant, les faits historiques sont là, tant en Europe qu’en Amérique latine : les dictatures n’ont jamais véritablement fait mieux que les démocraties sur le plan économique et, même si elles se sont révélées performantes à certaines périodes bien précises, les traumatismes qu’elles ont légués à leurs sociétés ne valaient guère les gains de PIB réalisés.
Sources
- Giles Tremlett, « Spain has too rosy a view of Franco’s regime. Let’s remind ourselves of its horrors », The Guardian, 21 novembre 2025.
- John Bartlett, « José Antonio Kast, the Pinochet fan about to swerve Chile to the far right », The Guardian, 11 mars 2026.
- L’obsession qui consiste à affirmer et vouloir prouver que c’est bien la République qui avait déclenché la Guerre civile dès 1934, et qu’elle aurait créé un État soviétique en Espagne si Franco ne l’en avait empêchée, apparaît principalement dans deux tristement célèbres ouvrages de Luis Pío Moa : Los mitos de la Guerra Civil, paru en 2003, et Los crímenes de la guerra civil y otras polémicas, paru en 2004. Sur cette « subversion néo-franquiste », voir : Alberto Reig Tapia et Paul Preston, Anti-Moa : la subversión neofranquista de la historia de España, Madrid, Ediciones B, 2006.
- Luis Pío Moa, Los crímenes de la guerra civil y otras polémicas, Madrid, La esfera de los libros, 2004 ; Luis Pío Moa, Los mitos de la Guerra Civil, Madrid, La esfera de los libros, 2003, p. 369.
- La campagne des « vingt-cinq ans de paix » de Franco, lancée en 1964, marqua le début de cette tendance, qui s’éloignait de la rhétorique anticommuniste pour mettre l’accent sur les fruits de la paix, voir par exemple L. del Álamo, Veinticinco años de paz vistos por 25 escritores españoles, Madrid, Servicio Informativo Español, 1964 ; pour en savoir plus sur le discours franquiste sur la paix, voir Carolyn P. Boyd, Historia Patria : Politics, History, and National Identity in Spain, 1875-1975, Princeton, Princeton University Press, 1997.
- Le « principe de subsidiarité » était, selon le principal théoricien politique de Pinochet, Jaime Guzmán, l’« antithèse du fascisme » et synonyme de « libertarianisme », voir « Jaime Guzmán y el desafío gremial », Qué Pasa, 80 (26 octobre 1972), p. 38-39.
- Les « principes » du parti regorgent de discours sur la « subsidiarité », voir https://partidorepublicanodechile.cl/nosotros/principios/ (dernière consultation le 24 juin 2026).
- Dans Bureaucratic Authoritarianism : Argentina, 1966-1973, in Comparative Perspective, Guillermo O’Donnell s’est appuyé sur la dictature d’Onganía comme principale étude de cas pour ce qu’il appelait la « dictature douce » des années 1960.
- L’auteur du néologisme est Howard Scott. Pour l’application de ce concept en Amérique latine, voir Eduardo Dargent, Technocracy and Democracy in Latin America : The Experts Running Government, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.
- Selon les mots de l’un des technocrates d’Onganía, Mario Díaz Colodrero, Dos políticas, dos argentinas. Palabras pronunciadas por el Secretario de Gobierno de la Nación, Dr. Mario Díaz Colodrero por la red de radio y televisión, el 15 de marzo 1968, Buenos Aires, Secretaría de Estado de Gobierno, p. 29 ; pour en savoir plus sur ce discours, voir Daniel Gunnar Kressel, Hispanic Technocracy : From Fascism to Catholic Authoritarianism in Spain, Argentina, and Chile, 1945-1991, Cambridge, Cambridge University Press, 2025.
- Tom Phillips, « Outcry as Bolsonaro’s son questions value of democracy in Brazil », The Guardian, 11 septembre 2019.
- Le régime de Franco a immédiatement cherché à propager son « miracle économique » en des termes des plus simplistes auprès des publics latino-américains et allait, à son tour, devenir une source d’inspiration pour les futurs régimes technocratiques, voir par exemple Waldo de Mier, España cambia de piel : (Nuevo viaje por la « España del Milagro »), Madrid, Editora Nacional, 1964.
- « Nous sommes une nation de trente millions d’habitants dont la seule « idéologie » est le développement économique, c’est-à-dire non plus véritablement une idéologie, mais un élan rationnel et réaliste », se vantait Gonzalo Fernández de la Mora, principal théoricien de Franco dans les années 1960, voir « El desarrollo económico deja atrasa las ideologías : Entrevista al profesor español Fernández de la Mora », El Mercurio, 29 septembre 1967.
- Sur les aspects négatifs du progrès franquiste, voir l’excellent ouvrage d’Antonio Cazorla Sánchez, Fear and Progress : Ordinary Lives in Franco’s Spain, 1939-1975, Malden, MA, Wiley-Blackwell, 2010 ; comme l’a démontré le sociologue Vicenç Navarro, la faiblesse des dépenses publiques, l’endettement public élevé et la corruption chronique découlant d’une séparation des pouvoirs défaillante firent que l’Espagne demeurait, dans les années 1980, une société sous-développée, voir Vicenç Navarro, El subdesarrollo social de España : causas y consecuencias, Barcelone, Editorial Anagrama, 2006.
- Pour en savoir plus sur la signification de ce terme, voir Ilan Stavans et Iván Jaksic, What Is La Hispanidad ? A Conversation, Austin, University of Texas Press, 2011.
- Selon la définition de l’historien Benjamin Cowan, le régime militaire brésilien constituait bel et bien une « technocratie morale », où la société devait être protégée non seulement des idéologies issues des Lumières, mais aussi des nouveaux vices associés à la culture occidentale, Ben Cowan, Securing Sex : Morality and Repression in the Making of Cold War Brazil, Chapel Hill, The University of North Carolina Press, 2016.
- « Un diputado de Vox dice que el franquismo fue « una etapa de progreso para lograr la unidad nacional » », El Mundo, vidéo YouTube, 26 novembre 2024.
- En effet, dès 1983, des sociologues comme José Casanova suggéraient que les technocrates franquistes de l’Opus Dei « avaient indirectement servi à préparer l’administration de l’État au rôle qu’elle serait appelée à jouer dans un système démocratique », voir José Casanova, « Modernization and Democratization : Reflections on Spain’s Transition to Democracy », Social Research, 50, 4 (hiver 1983), p. 963.
- Luis Pío Moa, Contra la mentira, Madrid, Libros libres, 2003, p. 226.
- La Constitution chilienne de 1980 constitue l’exemple parfait d’un texte aujourd’hui considéré comme un symbole politiquement polarisant, suggérant que l’autoritarisme, loin de moderniser l’appareil d’État, avait plutôt compromis l’avenir démocratique du Chili. Pour en savoir plus sur ce texte, voir Robert Barros, Constitutionalism and Dictatorship : Pinochet, the Junta, and the 1980 Constitution, Cambridge, Cambridge University Press, 2002.
- Carmen Moraga, « Abascal hace guiños al franquismo y dice que el dictador gobernó mejor que Sánchez, Zapatero y Rajoy », elDiario.es, 10 septembre 2020.