La transition énergétique est entrée dans une phase nouvelle : sans que l’urgence climatique ait disparu, la décarbonation se déploie désormais dans un monde marqué par la guerre, la fragmentation géopolitique et la militarisation croissante des chaînes de valeur.

Loin d’apaiser les rivalités, les impacts de la crise climatique et la transition énergétique les reconfigurent. Ils déplacent les lieux du pouvoir, modifient les instruments de la puissance et redessinent les hiérarchies mondiales.

La transition énergétique produit une interdépendance nouvelle, asymétrique et hiérarchisée. Elle ne met pas fin à la géopolitique des territoires, mais la complète et parfois la supplante par une géopolitique des chaînes de valeur, des capacités industrielles, des minerais critiques et des normes. Nous vivons la fin de l’illusion verte.

Dans ce contexte, les impacts physiques de la crise climatique agissent comme des multiplicateurs de conflictualité, affectant la résilience des économies, la stabilité des États et la robustesse des chaînes d’approvisionnement.

Face à cette réalité, il serait illusoire de défendre des principes sans se donner les moyens de les mettre en œuvre. Mais il serait tout aussi dangereux de confondre réalisme et cynisme. Les questions centrales deviennent alors : comment penser la transition énergétique dans un monde conflictuel à court terme  ? Comment organiser une compétition maîtrisée à moyen terme  ? Et comment rouvrir, à long terme, les conditions d’une coopération internationale, qui ne reviendra pas spontanément ni ne sera comme avant ?

1 — L’écologie est une fonction fondamentale de la puissance

La géoéconomie s’est longtemps structurée autour d’un ensemble relativement stable de variables de puissance : la taille des économies, la capacité industrielle, l’accès aux ressources stratégiques, la maîtrise des technologies clefs, la puissance financière et monétaire, ainsi que la capacité à définir des règles commerciales et des normes internationales.

Dans ce cadre, l’énergie occupait déjà une place centrale, mais principalement comme facteur de dépendance ou de rente, organisée autour des hydrocarbures, des infrastructures de transport et des équilibres géopolitiques territoriaux. La mondialisation avait renforcé ces interdépendances, sans les faire disparaître, en les inscrivant dans des chaînes de valeur complexes dominées par quelques grandes puissances industrielles et financières 1.

Le réalisme sans projet de transformation devient cynisme. Mais le volontarisme sans ancrage stratégique se transforme en impuissance.

Emmanuel Guérin

La crise climatique et la transition énergétique ne remplacent pas ces variables traditionnelles : elles les complètent et en ajoutent de nouvelles. La capacité industrielle devient indissociable de la maîtrise des technologies décarbonées. Le contrôle des ressources se déplace vers les minerais critiques et, surtout, vers les segments intermédiaires des chaînes de valeur. La puissance normative acquiert un rôle structurant dans l’orientation des marchés et des trajectoires industrielles.

À ces dimensions s’ajoutent désormais des facteurs jusqu’ici secondaires en géoéconomie : la capacité à financer la transition à grande échelle, à assurer les risques croissants liés aux chocs climatiques, et à maintenir la résilience des systèmes productifs face aux perturbations physiques du changement climatique 2.

Ces dimensions financières ne sont pas secondaires : elles structurent en profondeur la capacité des économies à investir et à absorber le risque. Certaines fonctions, longtemps considérées comme périphériques, apparaissent ainsi comme de véritables points de passage critiques de la transition.

2 — La puissance est un nœud invisible

Le secteur des assurances constitue un chokepoint (« point d’étranglement ») critique, souvent sous-estimé.

Les assurances sont un pilier fondamental du système financier : sans couverture assurantielle, la majorité des grands projets énergétiques — notamment offshore, miniers ou d’infrastructures lourdes — ne peuvent obtenir de financement bancaire. Les assureurs jouent ainsi un rôle d’infrastructure invisible du capitalisme énergétique.

Si les grandes compagnies d’assurance décidaient de cesser de couvrir les nouveaux projets d’exploration et d’exploitation pétrolière et gazière, une part significative des investissements fossiles deviendrait non finançable ou prohibitive en termes de coûts du capital. Le retrait progressif des assureurs des énergies fossiles pourrait ainsi devenir un levier décisif d’accélération de la transition.

En intégrant ces nouveaux points de passage — qu’ils soient industriels, comme le raffinage des minerais critiques, ou financiers, comme l’assurance des projets énergétiques — la transition énergétique révèle une transformation plus profonde de la géoéconomie contemporaine : elle ne supprime pas les variables traditionnelles de la puissance, mais en reconfigure la hiérarchie et en déplace les centres de gravité. 

La capacité à contrôler des segments intermédiaires, à organiser le financement du risque et à sécuriser la résilience des systèmes productifs devient désormais aussi déterminante que la possession des ressources elles-mêmes.

Nous vivons la fin de l’illusion verte.

Emmanuel Guérin

3 — La Chine nous apprend que la transition fait système

La Chine a très tôt compris ce problème. Dès le tournant des années 2006–2010, avec la formalisation des industries stratégiques émergentes dans ses plans quinquennaux, elle a fait de la transition énergétique un pilier explicite de sa stratégie de montée en gamme industrielle. Cette orientation est ensuite renforcée et accélérée à partir de 2011, lorsque ces secteurs deviennent des priorités pleinement institutionnalisées de la politique économique chinoise.

L’avantage chinois ne tient pas seulement au volume des investissements ou aux subventions. Il repose sur la construction précoce d’une politique intégrée allant de l’amont à l’aval, articulant sécurisation des approvisionnements en minerais critiques, développement des capacités de raffinage et de transformation, soutien massif à l’industrie manufacturière, politique d’innovation ciblée et mobilisation coordonnée des instruments financiers publics et privés 3.

Là où l’Europe et les États-Unis ont longtemps traité ces dimensions de manière fragmentée — dissociant énergie, industrie, commerce, innovation et finance — la Chine a pensé la transition comme un système productif et financier cohérent 4. C’est cette cohérence stratégique de long terme, bien plus que les avantages de coûts à court terme, qui explique aujourd’hui sa position dominante dans de nombreux segments clefs des chaînes de valeur de la transition énergétique.

4 — Gouverner la transition, c’est contrôler ses points de passage

Le contrôle des minerais critiques s’inscrit pleinement dans cette logique. Le pouvoir ne réside pas dans l’extraction seule. Il se concentre dans les segments intermédiaires — raffinage, transformation, fabrication de composants — qui constituent de véritables points de contrôle critiques au sein des chaînes de valeur. Ces points de passage obligés permettent de contraindre, ralentir ou orienter l’ensemble du système productif, surtout lorsqu’ils sont couplés à des instruments financiers, commerciaux, ou normatifs.

Cette logique de contrôle des segments intermédiaires n’est pas abstraite. Elle se matérialise concrètement dans certaines chaînes de valeur stratégiques, où la concentration des capacités industrielles crée des vulnérabilités systémiques.

La vulnérabilité stratégique ne tient pas seulement à la concentration géographique des ressources minières, mais surtout à la concentration des capacités de raffinage et de transformation. Si l’extraction du lithium ou des terres rares est relativement dispersée, la Chine domine massivement les segments intermédiaires des chaînes de valeur. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la Chine contrôle environ 60 % du raffinage mondial du lithium, 73 % du cobalt et près de 90 % des terres rares.

Ce pouvoir sur les étapes de transformation constitue un véritable chokepoint géoéconomique : le contrôle de ces segments intermédiaires permet, en cas de tensions, de ralentir ou de conditionner l’ensemble de la production mondiale de batteries, d’éoliennes ou de véhicules électriques. La vulnérabilité réside ainsi moins dans la rareté physique des minerais que dans la concentration des capacités industrielles critiques 5.

La puissance normative joue aussi un rôle structurant. Définir les standards techniques, environnementaux ou commerciaux revient à organiser les marchés, à orienter les trajectoires industrielles et à créer des avantages compétitifs durables. L’Europe dispose ici d’un atout majeur, mais celui-ci ne produit des effets stratégiques que s’il est articulé à une capacité industrielle, financière et technologique réelle.

À cette reconfiguration de la géoéconomie s’ajoute désormais un élément transversal : la résilience climatique. Les impacts physiques du changement climatique — sécheresses, inondations, stress hydrique, événements extrêmes — affectent directement les capacités productives, les infrastructures, les chaînes logistiques et les systèmes financiers.

Le pouvoir ne se mesure plus seulement en PIB ou en capacités militaires, mais aussi en capacité à absorber les chocs climatiques et à maintenir le fonctionnement des chaînes de valeur dans un environnement de plus en plus instable.

La coopération post-carbone sera sélective, conditionnelle et réversible.

Emmanuel Guérin

5 — Les chaînes de valeur sont devenues des armes

La promesse initiale d’une mondialisation verte, dans laquelle l’interdépendance climatique favoriserait la coopération, est aujourd’hui largement entamée. La transition énergétique s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique de fragmentation conflictuelle, où chaque bloc cherche à sécuriser sa trajectoire de décarbonation 6.

Les chaînes de valeur de la transition sont de plus en plus militarisées, au sens où elles sont intégrées aux calculs de sécurité économique et de rivalité stratégique 7. Le contrôle de nœuds centraux dans les réseaux économiques permet d’exercer une coercition indirecte. La transition énergétique amplifie cette logique en multipliant les dépendances techniques et industrielles.

Cette militarisation a un coût. Elle renchérit la transition, ralentit le déploiement technologique et accentue les inégalités d’accès aux technologies. Mais elle est aussi devenue une condition politique de la décarbonation. Sans politique industrielle, sans sécurisation des approvisionnements, sans protection contre les chocs externes, il n’existe pas de coalition politique durable en faveur de la transition.

Les États-Unis illustrent cette tension. Leur trajectoire récente révèle une puissance structurellement bipolaire : impulsion sous Obama, freinage sous Trump I, accélération massive avec l’Inflation Reduction Act (IRA) sous Biden, puis coup d’arrêt brutal avec Trump II. Cette instabilité fragilise les chaînes de valeur mondiales et renforce la fragmentation du système 8.

Photo panoramique aérienne prise par drone le 5 septembre 2025 montre le pont Daxiaojing, dans la province du Guizhou, dans le sud-ouest de la Chine.

6 — L’Europe peut devenir la première république électrique

Le climat est devenu un champ de bataille central des chaînes de valeur mondiales. La décarbonation sous tension s’opère à l’âge des blocs. Chaque grande puissance cherche à réduire ses vulnérabilités, à sécuriser ses approvisionnements et à contrôler les segments critiques de la transition.

Cette dynamique ne concerne pas seulement les grandes puissances industrielles. Les pays riches en ressources critiques — Australie, Chili, Brésil, Canada, République démocratique du Congo, Afrique du Sud, Indonésie — occupent une position stratégique nouvelle. Mais là encore, l’enjeu n’est pas uniquement l’accès à la ressource brute. Ce sont les capacités de transformation, de raffinage et de montée en gamme qui déterminent la véritable autonomie stratégique.

Dans ce contexte, la dépendance européenne aux énergies fossiles et celle aux technologies décarbonées doivent être clairement distinguées.

La première est structurelle et irréversible.

La seconde est stratégique et potentiellement réversible, à condition d’investir massivement et de coordonner les politiques industrielles.

L’Europe pourrait devenir un véritable électro-État, si elle acceptait d’en payer le coût d’investissement.

Pour l’Europe, la voie de sortie ne réside ni dans le repli naïf ni dans la dépendance assumée. Elle passe par une stratégie de puissance lucide, fondée sur des leviers qu’elle maîtrise déjà pour partie : la taille de son marché intérieur, sa capacité à définir des normes structurantes, la mobilisation coordonnée de ses instruments financiers et budgétaires, et la reconstruction d’une base industrielle crédible dans les segments clefs de la transition.

À ces atouts s’ajoute une contrainte structurante — sortir des énergies fossiles — qui, loin d’être un handicap, peut devenir le moteur d’une stratégie d’autonomie industrielle et technologique, à condition d’être assumée politiquement 9.

La transition énergétique ne peut plus être pensée comme un simple projet environnemental ou technologique. Elle est devenue un fait géopolitique total.

Emmanuel Guérin

7 — Il faut apprendre à faire avec la Chine ce que la Chine a fait avec nous

La stratégie européenne vis-à-vis de la Chine doit partir d’un constat sans illusion : la relation combine simultanément partenariat, compétition et rivalité systémique.

Partenariat, parce que la transition énergétique et la stabilisation du climat relèvent de biens publics mondiaux sur lesquels aucune solution n’est possible sans coopération sino-européenne. Compétition, parce que les chaînes de valeur de la transition sont devenues un terrain central de rivalité industrielle et technologique. Rivalité systémique, enfin, parce que la Chine est l’alliée de la Russie et l’Europe de l’Ukraine.

Pour l’Europe, l’enjeu n’est donc ni l’alignement ni le découplage, mais la construction d’une relation stratégique conditionnelle, fondée sur des intérêts clairement définis 10.

Cela implique, concrètement, de faire avec la Chine ce que la Chine a fait avec les puissances industrielles occidentales : conditionner l’accès au marché européen à des joint-ventures majoritairement européennes, organiser des transferts de technologie effectifs, exiger une localisation industrielle sur le territoire européen et inscrire ces partenariats dans des trajectoires explicites de décarbonation.

Sur le plan commercial, en plus d’innover, l’Europe doit accepter une ouverture sélective, en protégeant les segments industriels stratégiques et en utilisant ses instruments de défense commerciale lorsque les pratiques chinoises créent des déséquilibres structurels. Sur le plan de l’investissement, elle doit combiner filtrage strict des investissements entrants dans les secteurs critiques et capacité à attirer les capitaux chinois dans des projets clairement encadrés, alignés avec ses priorités industrielles, climatiques et technologiques.

L’objectif n’est pas de contenir la Chine, mais de rééquilibrer une relation asymétrique, afin que la coopération sur la transition énergétique ne se traduise plus par une dépendance stratégique durable.

8 — Notre intérêt stratégique réside dans la résistance à la puissance fossile des États-Unis

La relation avec les États-Unis constitue pour l’Union un autre défi stratégique.

Washington ne peut plus être considéré comme un allié fiable. L’hostilité frontale de l’administration américaine vis-à-vis de l’Europe, combinée à une relance assumée des énergies fossiles et au démantèlement des politiques climatiques fédérales, impose une révision lucide du partenariat transatlantique.

L’Europe doit accepter que les États-Unis agissent désormais comme un pétro-État offensif, prêt à utiliser l’énergie, le commerce et les normes comme instruments de pression géopolitique.

Face à cette réalité, la stratégie européenne ne peut être ni l’alignement ni l’attentisme : elle doit assumer une ligne de fermeté, défendre sans ambiguïté ses intérêts industriels et énergétiques, et mettre en place des mesures de réciprocité chaque fois que les politiques américaines produisent des asymétries concurrentielles structurelles au détriment de la transition européenne.

9 — La bataille des minerais ne se gagne pas à la mine

En parallèle, l’Europe doit construire des partenariats stratégiques de long terme avec les pays riches en ressources critiques, fondés non sur une logique extractive, mais sur le co-investissement industriel, la transformation locale et le partage de valeur. Sa puissance normative et la taille de son marché constituent, à cet égard, des leviers décisifs 11.

Concrètement, cela suppose des stratégies différenciées selon les métaux et les partenaires : avec la République démocratique du Congo pour le cobalt, avec le Chili pour le cuivre, avec l’Australie pour le lithium, avec l’Indonésie pour le nickel, et avec l’Afrique du Sud pour des métaux clés de la transition tels que l’iridium, le manganèse et le platine…

La Chine, enfin, demeure un acteur incontournable pour certains minerais et matériaux stratégiques — notamment le dysprosium, le néodymium et le graphite — ce qui impose à l’Europe de penser ces relations non comme de simples échanges commerciaux, mais comme des négociations géoéconomiques structurantes, intégrant investissements, accès aux technologies intermédiaires et sécurisation des chaînes de valeur.

Dans tous les cas, l’enjeu n’est pas seulement l’accès à la ressource brute, mais la capacité à remonter la chaîne de valeur, à sécuriser le raffinage et la transformation, et à inscrire ces partenariats dans une trajectoire industrielle et climatique cohérente.

Le climat est devenu un champ de bataille central des chaînes de valeur mondiales. La décarbonation sous tension s’opère à l’âge des blocs.

Emmanuel Guérin

10 — La transition est un champ de bataille

La transition énergétique ne peut plus être pensée comme un simple projet environnemental ou technologique. Elle est devenue un fait géopolitique total, qui redistribue la puissance, reconfigure les dépendances et transforme les chaînes de valeur en instruments de rivalité stratégique.

Loin de faire disparaître les logiques de puissance, elle les déplace : des territoires vers les chaînes de valeur, des hydrocarbures vers les minerais critiques, des flux commerciaux vers les points de contrôle industriels, financiers et normatifs 12. Dans ce monde fragmenté, la décarbonation progresse non malgré la conflictualité, mais à travers elle, sous la contrainte des rapports de force et des chocs climatiques eux-mêmes.

La transition énergétique produit une interdépendance hiérarchique  : les dépendances ne s’évanouissent pas, elles se concentrent et s’asymétrisent. Le pouvoir se niche désormais dans la capacité à organiser des systèmes productifs complets, à sécuriser les segments intermédiaires des chaînes de valeur, à définir des normes structurantes et à absorber les chocs climatiques.

Dans cette configuration, la Chine apparaît comme l’acteur le plus cohérent, les États-Unis comme un pétro-État instable et offensif, et l’Europe comme une puissance potentielle encore inachevée, coincée entre dépendance subie et autonomie possible. Penser la transition sans intégrer cette réalité géoéconomique, c’est se condamner à l’impuissance stratégique.

11 — Nous pouvons apprendre à domestiquer la rivalité

La fragmentation actuelle du système international ne débouche pas mécaniquement sur un chaos durable.

Même dans un monde conflictuel, les grandes puissances ont intérêt à éviter une escalade incontrôlée qui élèverait excessivement le coût de la transition énergétique et fragiliserait leurs propres trajectoires industrielles. La question n’est donc pas de revenir à une coopération idéalisée, mais de canaliser la rivalité autour de règles minimales, de zones de stabilisation et de mécanismes de désescalade sectoriels.

Une compétition maîtrisée suppose d’abord de désidéologiser certaines interdépendances critiques. Dans les chaînes de valeur de la transition énergétique, tous les segments ne présentent pas le même niveau de sensibilité stratégique. Identifier clairement ce qui relève du vital, du stratégique et du substituable permet de limiter la tentation d’une militarisation généralisée, coûteuse et contre-productive. À défaut de confiance politique, une forme de transparence technique et industrielle peut contribuer à réduire l’incertitude et les risques de ruptures brutales.

Ensuite, la maîtrise de la compétition passe par des accords sectoriels ciblés, pragmatiques et réversibles. Ils peuvent porter sur des standards techniques, des règles de notification des restrictions à l’exportation ou des mécanismes de coordination en cas de choc sur l’offre de minerais critiques. Ces arrangements ne reposent pas sur une convergence de valeurs, mais sur des intérêts convergents à court et moyen terme : éviter les pénuries, stabiliser les marchés et préserver la crédibilité des trajectoires de décarbonation.

Enfin, une compétition maîtrisée suppose des capacités internes de résilience. Plus les économies sont capables d’absorber les chocs — industriels, financiers ou climatiques — moins elles sont tentées de recourir à des mesures coercitives extrêmes. Investir dans la diversification des approvisionnements, la montée en gamme industrielle et la résilience climatique n’est pas seulement une stratégie défensive : c’est une condition de stabilité systémique.

12 — La coopération n’est pas une illusion

À long terme, aucune transition énergétique durable n’est possible dans un monde de rivalité permanente et non régulée.

La stabilisation du climat reste un bien public mondial, et les effets physiques du changement climatique continueront de frapper indistinctement les puissances établies et émergentes : la coopération internationale ne disparaîtra donc pas par fatalité, mais elle ne reviendra ni spontanément ni sous les formes héritées de l’ère de la mondialisation libérale.

Toute coopération crédible devra être adossée à des rapports de force assumés. Les principes sans instruments sont inopérants. Cela implique de lier coopération climatique et capacités réelles : financement, transfert de technologies, accès aux marchés, mais aussi capacité à sanctionner les comportements prédateurs. La coopération post-carbone sera sélective, conditionnelle et réversible.

Enfin, cette coopération devra intégrer un fait central : la transition énergétique crée des gagnants et des perdants, au sein des États comme entre eux. Reconstruire un minimum de coopération internationale implique de traiter ces asymétries, notamment vis-à-vis des pays riches en ressources critiques et des économies les plus exposées aux chocs climatiques. Sans mécanismes crédibles de partage des risques et des bénéfices, la conflictualité reste la norme.

La transition énergétique produit une interdépendance hiérarchique  : les dépendances ne s’évanouissent pas, elles se concentrent et s’asymétrisent.

Emmanuel Guérin

13 — Le réalisme n’est pas un cynisme

À court terme, le réalisme est donc indispensable. Dans un monde fragmenté, traversé par la guerre, la rivalité stratégique et les chocs climatiques, les principes qui ne s’appuient pas sur des capacités réelles de mise en œuvre restent lettre morte. Penser la transition énergétique sans penser la puissance industrielle, la sécurité des approvisionnements et la résilience des chaînes de valeur revient à s’exposer à une dépendance durable, donc à une perte de souveraineté.

À moyen terme, l’enjeu n’est pas de faire disparaître la conflictualité, mais de la canaliser.

Transformer une rivalité anarchique en une compétition plus maîtrisée suppose d’identifier des règles minimales, des arrangements sectoriels et des mécanismes de stabilisation capables de limiter les spirales de coercition et de fragmentation. Il ne s’agit pas d’un retour à la coopération harmonieuse, mais d’une gestion stratégique des interdépendances, fondée sur des intérêts convergents autant que sur des rapports de force assumés.

À plus long terme, enfin, aucune transition énergétique hors des énergies fossiles n’est possible sans une forme renouvelée de coopération internationale. Cette coopération ne reviendra ni spontanément ni sous les formes héritées de la mondialisation passée. Elle devra être construite patiemment, à partir d’une compréhension lucide des transformations du pouvoir induites par la transition énergétique, et de la reconnaissance de vulnérabilités climatiques désormais partagées.

Le réalisme sans projet de transformation devient cynisme. Mais le volontarisme sans ancrage stratégique se transforme en impuissance. Penser la transition énergétique aujourd’hui, c’est accepter de tenir ensemble ces deux exigences.

Sources
  1. Gary Gereffi, John Humphrey et Timothy Sturgeon, « The Governance of Global Value Chains », Review of International Political Economy, n°12 (1), 2005, pp. 78–104.
  2. Emmanuel Guérin et Laurence Tubiana, « Global Climate Governance in the Age of Geoeconomics », CEBRI-Revista, n°222, 2025.
  3. Tim Büthe et Walter Mattli, The New Global Rulers. The Privatization of Regulation in the World Economy, Princeton, Princeton University Press, 2011.
  4. Barry Naughton, The Rise of China’s Industrial Policy, 1978–2020, Oxford, Oxford University Press, 2021.
  5. Critical Minerals Market Review, Paris, Agence internationale de l’énergie, 2023.
  6. Gavin Bridge, Stefan Bouzarovski, Michael Bradshaw et Nick Eyre, « Geographies of Energy Transition : Space, Place and the Low-Carbon Economy », Energy Policy, n°53, 2013, pp. 331–340. Voir aussi Marshall B. Burke, Solomon M. Hsiang et Edward Miguel, « Climate and Conflict », Annual Review of Economics, n°7, 2015, pp. 577–617.
  7. Henry Farrell et Abraham L. Newman, « Weaponized Interdependence : How Global Economic Networks Shape State Coercion », International Security, n°44 (1), 2019, pp. 42–79.
  8. Pour une revue du rôle des États-Unis dans l’arsenalisation des chaînes de valeur, voir Henry Farrell et Abraham L. Newman, Underground Empire : How America Weaponized the World Economy, New York, Henry Holt, 2023. Voir aussi Gary Gereffi, « The Organization of Buyer-Driven Global Commodity Chains : How U.S. Retailers Shape Overseas Production Networks » in Gary Gereffi et Miguel Korzeniewicz (dir.), Commodity Chains and Global Capitalism, Westport, CT, Praeger, pp. 95–122.
  9. Andreas Goldthau et Nick Sitter, « Power, Authority and Energy Security. The EU’s Russian gas dilemma », International Affairs n°96 (2), 2020, pp. 389–407.
  10. Emmanuel Guérin et Bernice Lee, « The EU and China Need a Shared Competitiveness Agenda for Clean Trade », Project Syndicate, juillet 2025.
  11. Anu Bradford, The Brussels Effect. How the European Union Rules the World, Oxford, Oxford University Press, 2020. Voir aussi : Andreas Goldthau et Nick Sitter, « A Liberal Actor in a Realist World : The European Union Regulatory State and the Global Political Economy of Energy », Oxford Institute for Energy Studies, OIES Paper : SP 33, 2015 ; Ian Manners, « Normative Power Europe : A Contradiction in Terms ? » Journal of Common Market Studies n°40 (2), 2002, 235–258.
  12. The Role of Critical Minerals in Clean Energy Transitions, Paris, Agence internationale de l’énergie, 2021.