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Le 23 janvier, la branche de Saxe-Anhalt de l’Alternative für Deutschland (AfD) a publié une liste de mesures à appliquer en cas de victoire aux élections législatives du Land le 6 septembre 2026 1. Favorisé dans les sondages, ambitionnant même d’être en mesure de gouverner seul, le parti qualifie de « programme de gouvernement » ce document de cent-cinquante-six pages, qui incorpore des obsessions issues de différentes périodes de l’histoire allemande — en particulier le IIIe Reich. 

À de nombreuses reprises dans le texte, les rédacteurs agitent le spectre de « l’extinction » (Aussterben) du peuple allemand — le terme s’employant habituellement pour qualifier des espèces animales menacées. Pour conjurer une telle disparition, l’AfD entend mettre en œuvre une politique nataliste dispendieuse d’une part et une politique impitoyable de « remigration » d’autre part — un néologisme utilisé par l’extrême droite, de l’Europe d’Orbán aux États-Unis de Musk et de Stephen Miller.

Dans une partie consacrée à l’agriculture, à la sylviculture et au Heimat 2, le programme indique qu’en attendant leur très probable expulsion, les demandeurs d’asile devront être soumis à des travaux de reboisement. Le paragraphe suivant ajoute : « Le mythe de la forêt et le romantisme de la forêt (Waldromantik) sont un élément constitutif central dans notre culture et dans notre histoire », critiquant l’érection d’éoliennes dans ces espaces au nom de la protection de la biodiversité.

Pour justifier ses attaques systématiques contre les politiques de transition énergétique, l’AfD se pare d’arguments écologiques. Le parti, tout en demeurant viscéralement opposé aux politiques climatiques et attaché aux énergies fossiles, semble ainsi renouer avec une tradition « écofasciste » spécifique. Malgré son apparente incongruité, l’association de la forêt allemande à une forme de travail forcé pour demandeurs d’asile pourrait bien suivre une histoire et une logique propres, celles d’une vision du monde organiciste auparavant exacerbée par des idéologues de l’Allemagne nazie. Héritières des critiques contre-révolutionnaires de l’individualisme libéral et de la philosophie de Herbert Spencer, ces théories sociales organicistes comparent la société à un organisme biologique, à un tout communautaire qui a une vie propre.

Sous le nazisme, l’analogie est à ce point opérante que la société est considérée comme un organisme à purifier dans tous les domaines. De même que la société doit être purgée de ses « indésirables », l’économie doit redevenir organique et s’ancrer dans des terroirs, par exemple agricoles ou forestiers, qu’il importe de valoriser. Pour l’historien Konrad Jarausch, l’organicisme est ainsi la clef pour comprendre le paradoxe si souvent commenté d’une modernité nazie, notamment technique, coexistant avec des principes foncièrement réactionnaires : la « modernité organique » désigne cette vision du monde où tout ce qui contribue à la pureté et à la puissance de l’organisme social et national est valorisé 3.

Depuis le XIXe siècle, pour décrire l’unité du peuple allemand, c’est précisément la forêt qui est devenue l’analogie de référence — une « métaphore absolue », au sens du philosophe Hans Blumenberg. Cette forêt était censée dire, mieux que n’importe quelle autre idée, l’unité organique de ce peuple 4 : elle a ainsi été un lieu de projection identitaire, le support à la fois matériel et idéel de l’identification des Allemands à une nation.

C’est avec cette histoire que renouent les idéologues de l’AfD, en jouant avec des références multiples — des premiers romantiques allemands à la reconstruction des deux Allemagnes en passant par le nazisme.

La défense de la forêt allemande constitue pour l’AfD une tactique rhétorique pour concilier un pseudo-environnementalisme avec une idéologie foncièrement réactionnaire. 

Amaury Coulomb

Une campagne de désinformation climatique

La récupération du topos de la « forêt allemande » par l’AfD s’inscrit d’abord dans le cadre d’une stratégie de communication bien rodée visant à suspendre la construction d’éoliennes en forêt. Le parti, qui s’oppose frontalement aux politiques de transition énergétique, a élargi son argumentation, pour adjoindre à des arguments d’ordre économique ou social d’autres raisons d’ordre environnemental.

Les 23 et 24 janvier, les députés de l’AfD ont organisé à l’échelle fédérale un colloque sur les éoliennes, pour discuter de leurs nuisances sociales et environnementales au nom de la « protection de la patrie » : à l’instar de Donald Trump, les cadres de l’AfD veulent en finir avec ces « moulins à vent de la honte », selon les termes de la diatribe donquichottesque prononcée par la présidente du parti, Alice Weidel. Contrairement à l’ami états-unien cependant, qui pour étendre l’emprise de l’industrie du bois abroge la réglementation protégeant des dizaines de millions d’hectares de forêts, la critique des éoliennes en Allemagne s’appuie notamment sur la défense de la forêt.

La présence d’éoliennes en forêt a beau être marginale en Allemagne, 9 % des éoliennes du pays s’y trouvant et celles-ci n’ayant qu’une faible emprise au sol 5, elle n’en est pas moins ciblée avec virulence par le parti depuis quelques années. Pour justifier cette tempête contre les éoliennes, Alice Weidel n’hésite pas à invoquer les contes de Grimm et à clamer la défense de la forêt allemande et des forestiers. S’appuyant largement sur les fantasmes et sur les émotions plus que sur une présentation objective des effets des éoliennes sur les forêts, exploitant les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle, les membres de l’AfD peuvent ainsi agiter le spectre d’un déboisement généralisé. 

En décembre 2025 la tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt Ulrich Siegmund — personnalité politique allemande la plus suivie sur TikTok, avec plus d’un demi-million d’abonnés — s’est notamment filmé au cours d’une randonnée dans la forêt communale de Seehausen, où quelques éoliennes sont en train d’être installées. Tournant sa caméra vers des parcelles rasées, évoquant le tassement du sol et l’érosion que provoquent les coupes rases mécanisées, il prétend que le Heimat allemand serait bradé pour servir les intérêts de quelques industriels, au détriment du bon citoyen allemand qui devrait payer son électricité décarbonée plus cher 6. Que les quelques éoliennes soient construites à la place d’arbres qui ont été endommagés et coupés à cause de tempêtes ou de scolytes, conformément à la réglementation en vigueur dans le Land, n’y fait rien : ce genre de nuances ne doit pas contrevenir au discours général, qui permet aux cadres de l’AfD de se poser en défenseurs de la forêt allemande. 

CasparJulius von Leypold, Báume im Mondschein (1824). © Bildindex der Kunst und Architektur

Les références nazies de la campagne anti-éoliennes

La désinformation climatique que pratique l’AfD, reposant sur une « fuite de la réalité », pour reprendre une expression de Hannah Arendt, favorise le retour de plusieurs mots nazis dans l’espace public.

En 2024, lors de sa campagne pour les élections régionales en Saxe, l’AfD utilisait le terme de Lebensraum, pour lequel Johann Chapoutot propose la traduction de « biotope », afin de remettre en question l’installation d’éoliennes dans le Land. Désormais, pour cadrer leur discours apparemment environnementaliste, les députés de Saxe-Anhalt utilisent régulièrement ce concept dont le rôle a été central dans l’idéologie nazie : dans leur ébauche de programme de janvier 2026, les députés de Saxe-Anhalt l’ont ainsi utilisé pour condamner l’intrusion des loups dans le « Lebensraum des êtres humains » ou pour défendre la forêt comme « Lebensraum pour les animaux et les plantes ».

Le 24 avril 2024, au parlement du Land de Saxe-Anhalt, le député de l’AfD Frank Lizureck associe le registre épidémique au terme de Lebensraum — lui conférant une signification qu’il avait également dans l’idéologie nazie — pour étayer la proposition de loi de son parti visant à imposer un moratoire immédiat sur la construction d’éoliennes : 

« Il s’agit ici de la contamination (Verseuchung) de notre paysage, de nos forêts, de nos villes et villages, c’est-à-dire de notre biotope (Lebensraum), à raison de 45 kg par éolienne et par an. […] Faisons à nouveau le calcul : les parcs éoliens comptant chacun 30 éoliennes sont désormais monnaie courante. […] Ces 30 éoliennes contaminent l’environnement avec environ 1,3 tonne de microplastiques et de nanoplastiques par an, qui ne se décomposent pas 7. »

Le raisonnement métabolique douteux de Lizureck, qui cherche à instrumentaliser la peur des microplastiques, est loin d’être le seul. L’exagération par le nombre n’est qu’une des versions des nombreux superlatifs qu’utilisent les membres de l’AfD dès qu’ils évoquent le sujet des éoliennes en forêt.

Depuis le XIXe siècle la forêt est devenue l’analogie de référence pour décrire l’unité du peuple allemand.

Amaury Coulomb

Suivant une conception holistique et organiciste de l’environnement, l’AfD récupère systématiquement le plus grand nombre possible d’arguments écologistes pour s’opposer à la construction d’éoliennes — sans jamais mobiliser pourtant celui du réchauffement climatique global dont elle conteste, sinon la réalité, du moins l’origine anthropique. Par exemple, Ulrich Vosgerau, juriste proche de l’AfD qui, de même qu’Ulrich Siegmund, a participé à la rencontre de Potsdam du 25 novembre 2023 où a été discuté un « plan de remigration » de demandeurs d’asile et d’Allemands dits « non assimilés », affirmait en août 2024 sur X que les éoliennes construites en forêt tuaient oiseaux et insectes, abîmaient les sols et perturbaient les microclimats : 

« Cela devient de plus en plus évident et convaincant : les éoliennes sont peut-être la plus grande catastrophe environnementale que l’Allemagne ait jamais connue. Et contrairement au changement climatique, celle-ci est clairement d’origine humaine 8. »

La « malédiction du superlatif »

Aujourd’hui, les déclarations de l’AfD ont ainsi pour effet de brouiller les discours encadrant les politiques de transition énergétique. En tenant un propos hyperbolique, elles font s’abattre, selon les mots de Victor Klemperer, la « malédiction du superlatif » sur la forêt allemande. L’effet étourdissant qui en découle finit ainsi par rendre inaudible tout discours censé.

Le romaniste allemand décrivait ainsi ce procédé :

« (Le superlatif) pourrait être considéré comme la forme linguistique la plus répandue de la langue du Troisième Reich, ce qui n’est pas surprenant étant donné que le superlatif est le moyen le plus évident par lequel un orateur ou un agitateur peut obtenir l’effet souhaité. C’est le mode publicitaire par excellence. C’est pourquoi le NSDAP l’a réservé à son usage particulier en éliminant toute concurrence et en conservant le droit exclusif : en octobre 1942, Eger, notre voisin de la pièce voisine, ancien propriétaire d’un des magasins de vêtements les plus respectés de Dresde, […] m’a raconté qu’une circulaire lui avait interdit d’utiliser des superlatifs dans la publicité de son magasin 9. »

Entre son jeu de plus en plus désinhibé avec la novlangue nazie, la démultiplication de la question environnementale en une multitude de sous-thèmes et son usage de superlatifs catastrophistes, les cadres de l’AfD en sont venus à se saisir du « mythe de la forêt allemande » pour lutter contre les éoliennes. Ces cadres retrouvent en effet chez les romantiques nationalistes allemands une conception de l’environnement qui leur semble compatible avec leurs convictions ethno-nationalistes.

Caspar David Friedrich, Tannen am Wasserfall (1828). © Bildindex der Kunst und Architektur

L’AfD et le « romantisme de la forêt »

L’idée que l’identité nationale allemande serait fondamentalement liée à ses forêts s’enracine dans la poésie romantique allemande des XVIIIe et XIXe siècles.

En faisant du chêne âgé et noueux la « métaphore absolue » de la nation allemande, Friedrich Gottlieb Klopstock (1724-1803) en est sans doute l’un des plus illustres précurseurs : par sa naissance qui remonte à la nuit des temps, par sa longévité surhumaine, par sa vigueur et en raison du culte qu’y célébraient les druides germains, le chêne apparaît ainsi comme la définition métaphorique de la nation allemande divisée que le poète souhaite réveiller et réunir.

C’est dans les drames poétiques de Klopstock sur Hermann, qui forment une trilogie publiée entre 1769 et 1787, que cette métaphorisation du chêne sacré prend toute son ampleur : la forêt allemande est en effet censée être la même que celle décrite par Tacite dans La Germanie et la même que celle défendue par le chef germain Arminius/Hermann, quand il défait les légions romaines menées par Varus en 9 après J.-C., dans la forêt de Teutoburg 10. Pour le poète, les guerriers germains sont « enracinés comme des chênes » et reçoivent comme trophées des pendentifs à base d’écorce de chêne, tandis que ceux qui sont tombés au combat sont enterrés à l’ombre de ces arbres 11.

Dans la deuxième scène du premier drame de la trilogie, La Bataille d’Arminius, les bardes germains invoquent ainsi Wodan/Odin :

« Ô Wodan, qui dans le bosquet nocturne

Conduit les chevaux blancs annonciateurs de victoire,

Soulève avec ses racines et sa cime le chêne millénaire comme bouclier,

Secoue-le de telle sorte que son bruit soit effrayant pour le conquérant 12. »

Les poètes romantiques allemands, de même que les bardes germains invoquant les dieux de la mythologie germanique, s’érigent ainsi comme les porte-paroles de la nation allemande, qui doit s’affirmer face aux autres nations. La référence faite à la description par Tacite des guerriers germains portant leurs boucliers devant leurs bouches, pour que l’écho de leurs cris les rendent d’autant plus furieux, illustre la manière dont Klopstock cherche à renverser le stigmate imposé par les Romains : le bouclier némoral ne symbolise plus la sauvagerie mais la fidélité à une religion et à un territoire.

L’identification de la nouvelle nation allemande aux guerriers victorieux des Romains s’accentue dans le contexte des guerres napoléoniennes.

Entre la défaite des Prussiens à Friedland en 1808 et la bataille des Nations près de Leipzig en 1813, le dramaturge Heinrich von Kleist écrit une pièce de théâtre sur Arminius : dans celle-ci, Arminius appelle son peuple à se révolter face aux viols et aux pillages commis par l’armée romaine qui, entrant dans la forêt allemande et s’y perdant, finit décimée.

La désinformation climatique que pratique l’AfD, reposant sur une « fuite de la réalité », favorise le retour de plusieurs mots nazis dans l’espace public.

Amaury Coulomb

Dans l’un de ses écrits politiques contemporains de cette pièce, intitulé De quoi s’agit-il dans cette guerre ?, Kleist explique de même le but ultime de la guerre menée contre l’occupant napoléonien :

« Il s’agit de cimenter une communauté semblable à un chêne, dont les racines aux mille ramifications innervent le sol du temps, dont la cime, qui ombrage la vertu et la morale, atteint la lisière argentée des nuages 13. » 

Les écrits de Kleist et Klopstock comme ceux des autres poètes romantiques — dont les idées sont abondamment reprises au XIXe siècle et jusqu’aux heures du nazisme —, popularisent l’idée que la nation allemande constitue une communauté enracinée, au contraire des latins dont la nation française est issue : à la civilisation moderne qui donne la primauté à l’individu, s’opposerait ainsi une nation fidèle à sa culture et à ses forêts 14.

Aujourd’hui, Hans-Thomas Tillschneider, l’un des porte-paroles influents de l’AfD, cherche à instrumentaliser le romantisme allemand en mettant en avant les romantiques nationalistes du début du XIXe siècle. En avril 2024, pour le 250e anniversaire de la naissance du peintre Caspar David Friedrich qui a voyagé dans la forêt du Harz (Saxe-Anhalt), le député défend ainsi une proposition de loi déposée par son parti au parlement du Land  :

« Caspar David Friedrich a également inscrit des messages patriotiques dans certaines de ses peintures, non pas de manière grossière et univoque, mais dans l’ambiguïté qui sied au grand art, tout en affichant clairement une orientation politique. Prenons par exemple le tableau Le Chasseur dans la forêt, qui représente un soldat napoléonien perdu là où il n’avait rien à faire, à savoir dans une clairière au milieu d’une forêt allemande. Il semble hésiter à s’enfoncer davantage dans l’obscurité des arbres densément plantés qui se dressent devant lui comme une armée prête à se défendre. Ce tableau est une magnifique remise en question de la soif de pouvoir impérial. Telle était la contribution artistique de Caspar David Friedrich aux guerres de libération 15. »

En réifiant l’âme et la forêt allemandes, l’idéologue de l’AfD appelle à refonder une politique culturelle sur une base nationale. Comme la culture allemande apparaissait aux romantiques menacée par une civilisation française à vocation universelle, l’« âme allemande » apparaît ainsi menacée pour l’AfD par un « art mondial décadent ».

La forêt comme mise en forme du vide

Le mythe de la forêt allemande se caractérise aussi par sa fonction thérapeutique, à l’égard d’une nation bouleversée au XIXe siècle par une unification politique et une industrialisation rapide. L’identification de la nation allemande à sa forêt a ainsi ceci de particulier qu’elle est liée à une peur profonde de sa disparition.

Au XVIIIe siècle, les forêts allemandes tendent même à reculer, du fait de la croissance des surfaces agricoles, des besoins accrus en bois de chauffe liés à la croissance démographique et à la métallurgie, ainsi que de la demande de bois d’œuvre, dont une partie était exportée vers la Hollande pour des besoins de construction navale. Si l’ampleur de la Holznot (« pénurie de bois ») a fait l’objet de vifs débats historiographiques, il n’en est pas moins vrai que nombre de contemporains craignent alors que leurs forêts ne diminuent ou ne disparaissent.

Cette perception du déclin est liée, chez les romantiques, à leur réception des écrits romains : tandis que Tacite décrit le pays comme « hérissé de forêts » (« terra (…) silvis horrida »), Jules César, dans La Guerre des Gaules, dépeint de même la « forêt hercynienne 16 » comme peuplée d’élans et d’aurochs. S’appropriant ces ouvrages, les romantiques nationalistes tels que Ernst Moritz Arndt (1769-1860) expriment leur « nostalgie de la forêt d’antan » (Waldsehnsucht). Aujourd’hui, dans son ébauche de programme, l’AfD de Saxe-Anhalt évoque de même le Sehnsuchtsort Wald (« la forêt comme lieu de la nostalgie »).

La « forêt allemande » apparaît donc précisément comme la « chose », le Ding analysé par Sigmund Freud puis par Jacques Lacan, qui en psychanalyse se définit non pas comme un objet présent mais comme une mise en forme du vide. Slavoj Žižek, dans son essai intitulé « Jouis de la nation comme toi-même ! L’autre et le mal  – du désir de la chose ethnique », remarque ainsi que le nationalisme repose généralement sur l’identification collective à un objet désiré et fantasmé, que l’étranger menace de nous retirer :

« Cette notion de nation est caractérisée par une série de contradictions. Elle nous apparaît comme ‘notre chose’ (peut-être pourrions-nous dire cosa nostra), comme quelque chose qui n’est accessible qu’à nous et que ‘eux’, les autres, ne peuvent comprendre, mais qui n’en est pas moins constamment menacée par ‘eux’ ; elle semble être ce qui donne à notre vie sa plénitude et sa vivacité, et pourtant nous ne pouvons la définir qu’en recourant à différentes versions de tautologies vides de sens – tout ce que nous pouvons dire à son sujet, c’est que cette chose est the real thing », ‘ce dont il s’agit vraiment 17’. »

Caspar David Friedrich, Waldinneres bei Mondschein (ca. 1823–1830). © Bildindex der Kunst und Architektur

La forêt comme fétiche

La forêt allemande où trône l’allégorie Germania joue le rôle d’un fétiche pour une nation humiliée par la défaite face à la Grande Armée.

Au sens freudien, le fétichisme désigne l’effort de déni d’un enfant face au constat que sa mère n’a point d’organe génital masculin. Face à cette perte anxiogène, il cherche à projeter dans un objet extérieur cette virilité remise en question 18.

De même que la forêt allemande est toujours fragile, toujours susceptible d’être déboisée, le fétiche est toujours précaire car le sentiment de perte et d’humiliation peut revenir brutalement à la conscience. C’est pour cette raison que l’amour de la forêt allemande et corrélativement l’angoisse de la déforestation reviennent à chaque stade critique de l’histoire allemande : dans les années 1800-1810, en 1918 comme en 1945, démoralisation nationale, peur de la déforestation et exaltation de la forêt allemande retrouvent à chaque fois un nouvel essor.

L’identification de la nation allemande à sa forêt a ainsi ceci de particulier qu’elle est liée à une peur profonde de sa disparition.

Amaury Coulomb

Au XIXe siècle, la forêt n’est pas tant menacée par les guerres napoléoniennes que par la dynamique d’industrialisation, se traduisant par une intense augmentation de la consommation de bois, notamment sous la forme d’étais pour les mines et de traverses pour les chemins de fer. Il apparaît donc surprenant, de prime abord, que la forêt allemande fantasmée par les romantiques soit une forêt de chênes, au moment même où ceux-ci cèdent progressivement le pas aux pins et aux épicéas.

Alors qu’une administration forestière centralisée s’est développée depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle pour limiter les droits d’usage forestiers 19 et planter des monocultures de résineux, les romantiques nationalistes allemands, plutôt que de les attaquer ou de remettre en cause le développement de l’État-nation, préfèrent incriminer le petit peuple des bois fait d’artisans et de paysans — comme Ernst Moritz Arndt (1769-1860) qui en 1820 déclare : « Ouste aux fabricants qui dévastent les forêts. » Le forestier, figure auparavant détestée, se mue alors en protecteur de la forêt 20.

Par l’entremise des romantiques, les forestiers allemands sont donc devenus un corps respectable — que l’AfD a beau jeu de courtiser aujourd’hui. L’idée que les forestiers allemands, à la fois scientifiques et fonctionnaires, sont des garants de l’identité nationale allemande en tant que gardiens de la forêt, engendre pourtant des débats complexes : les députés AfD de Saxe-Anhalt affirment ainsi qu’il faut reboiser avec des essences forestières « du terroir », tout en concédant que des essences étrangères — dont l’avantage tient en réalité aux meilleurs rendements économiques — peuvent éventuellement être plantées à condition qu’elles contribuent à la santé de la forêt.

Dans ces tergiversations sur l’identité véritable de la forêt allemande, l’AfD reproduit sous une autre forme plusieurs débats. Alors que, dans les années 1880, les forestiers allemands s’opposaient à propos des plantations de pin Douglas, originaire d’Amérique du Nord 21, sous le nazisme, les atteintes au culte de la forêt allemande que constituaient l’implantation de l’eucalyptus du Portugal ont été conciliées, tant bien que mal, avec la mise en place de monocultures industrielles.

Amour de la forêt et hygiénisme racial : échos de la matrice nazie

L’extrême-droite allemande ne se contente pas de récupérer le « romantisme de la forêt » pour étayer ses prises de position nationalistes et antimodernes : le mythe forestier qu’elle fait sien garde certains des traits qu’il a pris sous le nazisme. Reprenant un tel mythe pour donner corps à leur doctrine moins écologiste qu’eugéniste et antisémite, les nazis l’ont exacerbé à un tel point que Bertolt Brecht pouvait écrire, dans les années 1930, qu’une « conversation sur les arbres (était) presque un crime 22 ». 

L’organicisme exacerbé du nazisme

Dans les années 1990 et 2000, une riche historiographie a pris à bras-le-corps la question de savoir « à quel point les nazis se mettaient au vert 23 ». Dans le cas des forêts, il est vrai que les cadres du parti ont promu, dans les premières années du régime, un modèle de sylviculture plus respectueux de la nature basé sur des plantations multispécifiques. Ce programme, que résumait le slogan du Dauerwald (« forêt durable »), se doublait d’une « loi impériale sur la protection de la nature » (Reichsnaturschutzgesetz) de 1935 rendant l’expropriation possible si un propriétaire, forestier par exemple ; ne prenait pas soin de l’environnement. 

Dans un discours qu’il prononce devant les forestiers allemands le 17 août 1936, Hermann Goering, qui détient la fonction ad hoc de Reichsforstmeister (« ministre des Forêts »), et à qui Adolf Hitler vient de promettre la direction du plan quadriennal, détaille sa vision du Dauerwald, entre écologie et souci productiviste :

« La force du sol diminuait, la forêt se désertifiait et le danger d’une réduction du rendement de la production de bois s’avançait dangereusement. De la reconnaissance de ces erreurs émergea une troisième idée : la vision organique de la forêt sur une base biologique, l’idée que la forêt était une totalité, une communauté de vie d’êtres vivants, animaux et plantes et de forces pédologiques, dans une harmonie et une diversité infinies, la compréhension que nous avions affaire à un être forestier, dont on ne peut pas déranger la cohésion organique sans dommages pour sa productivité, à un organisme, dont l’entretien et l’exploitation doivent être adaptés à ses exigences biologiques 24. »

Sous le nazisme, la forêt caractérise l’organicisme propre à l’idéologie du régime. Un tel fétichisme de la forêt est bien résumé par le film intitulé Ewiger Wald (« forêt éternelle »), produit en 1936 par la « Communauté culturelle nationale-socialiste 25 » (Nationalsozialistische Kulturgemeinde, NSKG) : présentant une fresque historique, ce long-métrage court de la bataille de la forêt de Teutoburg à l’avènement du nazisme, lequel mettrait fin à des déboisements dont la République de Weimar se serait rendue responsable 26.

Les prétentions nazies de protection de la forêt n’ont cependant pas tardé à se révéler pour ce qu’elles étaient — une apparence —, ne serait-ce qu’en raison des surcoupes de bois effectuées dans le cadre du plan quadriennal à partir de 1936 : il semble donc exister comme une contradiction entre l’obsession du nazisme pour la nature et son caractère de régime productiviste et écocidaire. Pour comprendre cette  dissonance, dans un texte qui analyse l’idéologie nazie sous le prisme de l’anthropologie de la nature, Johann Chapoutot montre bien à quel point la nature nazie n’est pas un environnement à protéger mais une biologie à purifier : correspondant à des « lois naturelles » darwiniennes qui légitiment l’élimination des plus faibles, cette nature est interprétée comme un Heimat, un terroir fortement anthropisé pour être le plus productif possible 27.

Il semble exister comme une contradiction entre l’obsession du nazisme pour la nature et son caractère de régime productiviste et écocidaire.

Amaury Coulomb

Suivant le fonctionnement polycratique du régime nazi, la « forêt allemande » fait l’objet d’interprétations concurrentes. Tandis que Hermann Goering s’intéresse surtout aux questions forestières et cynégétiques, Alfred Rosenberg et Heinrich Himmler se disputent l’interprétation de la place de la forêt dans la culture et dans l’histoire allemande : alors que le premier voit dans l’Europe chrétienne le développement de la culture germanique, le second souhaite restaurer une religion néo-païenne en s’appuyant sur le mythe de la forêt allemande. Alfred Rosenberg, alors directeur du Kampfbund deutscher Kultur, l’organe du parti nazi responsable des questions culturelles et idéologiques, relève quant à lui la manière dont les forêts germaniques et les cathédrales ont exprimé l’âme allemande. Dans Le Mythe du XXe siècle, son célèbre essai antisémite publié en 1930, il écrit :

« On a attribué cette perception du monde propre à l’architecture gothique à la nostalgie des forêts chez les Germains : les colonnes seraient les troncs d’arbres, les motifs en ogive le feuillage, les fenêtres, les aperçus du ciel ; il y a sans doute une part de vérité dans cette interprétation, mais elle confond ici cause et effet. Les colonnes ne sont pas des réinterprétations de la forêt, mais renvoient à la même essence irrationnelle vers laquelle tendaient autrefois les forêts sombres et ondoyantes et les perspectives sur des étendues infinies. Cette essence a créé, à partir du même sentiment du monde, les contreforts gothiques et les jeux de couleurs mystiques 28. »

Heinrich Himmler concurrence bientôt Rosenberg en tant que Reichskommissar für die Festigung deutschen Volkstums (« commissaire du Reich pour le renforcement de la germanité ») et dirigeant de l’Ahnenerbe, un institut de recherche pseudo-scientifique sur « l’héritage des ancêtres ». Lors d’une exposition que ce dernier organise à Berlin, en 1936, sur « l’arbre de vie dans la tradition germanique », il y célèbre les us communautaires autour de l’arbre dans les civilisations « indo-germaniques », refoulées par la hache chrétienne lors de l’évangélisation de la Germanie : 

« La hache a souvent été posée sur cet arbre de vie, sur l’arbre de vie de la culture allemande et sur l’arbre de vie du sang allemand. Tous deux sont restés vivants et, malgré tout cela, étendent à nouveau leurs branches éternelles. »

Les trois dignitaires nazis se retrouvent ainsi dans une vision du monde raciste qui assimile le soin porté à la forêt à la purification du sang allemand.

Caspar David Friedrich, Wald im Spätherbst (1835). © Bildindex der Kunst und Architektur

« Peuple des steppes » contre « peuple des forêts »

Comme le souligne l’historien Johannes Zechner, la déforestation signifie pour les nazis l’élimination du peuple, tandis que le reboisement est synonyme de régénération. L’équivalence posée entre le peuple et la forêt justifie donc qu’on puisse le dresser comme on fait pousser des arbres — en arrachant les pousses les plus faibles —, et qu’on élimine les droits individuels au profit de la Volksgemeinschaft (« communauté du peuple 29 »).

Une telle naturalisation de la nation allemande a servi de support aux politiques raciales menées sous le nazisme. Dans l’imaginaire nazi, le « peuple des forêts » que constituent les Allemands s’oppose aux « peuples du désert 30 » représentés par les Juifs et au « peuple des steppes » que sont les Slaves. À ce titre, entre 1941 et 1944, des spécialistes de sciences forestières de plusieurs facultés, notamment à Eberswalde en Prusse, ont préparé des plans pour reboiser l’Europe de l’Est, ce reboisement étant compris comme la première étape d’une colonisation que mettraient en œuvre les nazis 31.

La fétichisation de la forêt manifeste une crise symbolique de la nation allemande, sous l’effet conjoint des échecs de la réunification, de la stagnation économique et de l’isolement géopolitique.

Amaury Coulomb

Cette politique est implémentée en plusieurs étapes : le 15 juillet 1941, Heinrich Himmler gagne le contrôle de la politique d’afforestation dans les territoires annexés, en vertu d’un accord passé avec le Reichsforstmeister Goering. Puis, entre le 9 et le 11 octobre 1941, les modalités de la politique sont précisées lors d’une réunion à Posen/Poznań, dans la province rebaptisée Wartheland. Lors des années qui suivent, entre 1941 et 1945, des expulsions de paysans juifs et polonais sont enfin organisées sur ce territoire, les forestiers du régime en charge de ces questions qualifiant cette politique coloniale de « germanisation forestière 32 ».

Sous le nazisme, la forêt était censée être un lieu sacré réservé aux « Aryens » et interdit aux Juifs — même si de nombreux prisonniers de guerre d’Europe de l’Est ont été soumis au travail forcé dans les forêts allemandes. En associant les réfugiés du Moyen-Orient ou d’Ukraine à un travail forcé de reboisement, permettant la reconstitution de la « forêt éternelle », l’AfD mobilise une idée jouant en miroir avec l’exclusion faite au « peuple du désert » de la forêt allemande dans les années 1930. 

Une forêt qui n’en finit pas de mourir

Le mythe de la forêt allemande n’a pas disparu dans les décombres du nazisme. Au contraire même, il a recouvré une vigueur surprenante au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors que les Alliés, en particulier les Soviétiques, les Français et les Britanniques, ont prélevé de larges quantités de bois-rond dans leurs zones d’occupation respectives 33.

En réaction à ces prélèvements, à partir de 1947, forestiers et écologues allemands ont lancé des campagnes médiatiques reprochant aux occupants de pratiquer des coupes rases à grande échelle. En 1947, Fritz Heibonn, écologue impliqué sous le nazisme dans le mouvement de protection de la nature, avertit dans une brochure publiée la même année : « La mort des forêts signifie la misère du peuple 34. »

La crainte du dépérissement

La diffusion médiatique favorise l’exagération catastrophiste : pour les opposants aux coupes, à cause de l’érosion des sols, la forêt allemande serait menacée de destruction. Suivant une logique d’inversion victimaire caractéristique de l’Allemagne occupée, certains accusent même les Britanniques, les Soviétiques et plus nettement encore les Français, « l’ennemi héréditaire », de vouloir à dessein éliminer le peuple allemand et sa culture en rasant ses forêts.

En 1954, un fonctionnaire de la zone française d’occupation témoigne du catastrophisme environnemental, reposant sur la crainte de l’érosion des sols en montagne, qui s’est manifesté avec force dans les années 1946-1949 :

« Les polémiques suscitées par les coupes de bois effectuées sur l’ordre des autorités occupantes sont encore dans toutes les mémoires. Les temps ne sont pas si lointains où la presse du nord de l’Allemagne nous accusait d’avoir anéanti la Forêt Noire et prédisait tous les cataclysmes géologiques et atmosphériques qui ne manqueraient pas de s’abattre sur une région autrefois si verdoyante 35. »

En miroir de ces craintes de destruction, les travailleurs saisonniers qui ont participé au reboisement du pays pendant les années d’occupation ont été mis en avant par les deux nouveaux États allemands. Dans les deux cas, ils ont été représentés par des figures féminines, en raison du fort taux de femmes parmi ces travailleurs saisonniers. Tandis qu’à l’Est, les cadres du « Parti socialiste unifié » se sont d’abord approprié l’écologie du Dauerwald en présentant les femmes replantant des arbres comme des protectrices des paysages face aux menaces de désertification, à l’Ouest, elles ont été honorées comme Kulturfrauen. Après la réforme monétaire de 1948, pour figurer sur les nouvelles pièces, la gravure d’une femme plantant un chêne 36 est même préférée à celle d’une Trümmerfrau (« femme des ruines », qui reconstruit les villes) : la première, plus que la seconde, symbolise alors la renaissance de l’Allemagne à l’Ouest.

Dans l’après-guerre, la forêt allemande est donc demeurée un pilier du nouveau régime, quoique de façon moins paroxystique et moins impérialiste que dans l’Allemagne nazie. Comme l’indique l’historienne Sandra Chaney, le chancelier Konrad Adenauer lui-même, lors d’un congrès de la Schutzgemeinschaft Deutscher Wald (la « Société de protection de la forêt allemande 37 ») en 1953, a tenu ces propos :

« (La forêt allemande) est […] profondément liée à l’essence allemande […]. Quiconque aime la forêt allemande aime aussi un système politique ordonné. Mais il aime encore plus : il aime aussi la patrie allemande du plus profond de [son] âme 38. »

Caspar David Friedrich, Mann und Frau in Betrachtung des Mondes (ca. 1824). © Bildindex der Kunst und Architektur

La symbolisation völkisch de la forêt 

À partir de 1983, le Waldsterben (« dépérissement forestier ») remet la forêt allemande sur le devant de la scène. L’inquiétude face au dépérissement forestier causé par les pluies acides revêt cependant une dimension nettement plus progressiste qu’auparavant, profitant au nouveau parti des Verts : elle débouche même sur une législation efficace pour lutter contre les pollutions.

Dans les dernières années du XXe siècle, le paradigme climatique a remplacé de nouveau le paradigme pédologique : la pollution — et non plus l’érosion comme sous le nazisme et dans l’après-guerre —, est mise en avant comme facteur de la « mort des forêts ». Aujourd’hui pourtant, l’AfD, qui souhaite se parer d’arguments environnementalistes tout en critiquant la transition énergétique, met à nouveau l’accent sur les sols forestiers au détriment de la question climatique : tout en promouvant le diesel et le gaz russe, le parti critique ainsi les éoliennes pour leur action sur le sol des forêts.

Sous le nazisme, la « métaphore absolue » de la forêt caractérise l’organicisme propre à l’idéologie du régime.

Amaury Coulomb

Il est manifeste que la défense de la forêt allemande constitue pour l’AfD une tactique rhétorique pour concilier un pseudo-environnementalisme avec une idéologie foncièrement réactionnaire. Le catastrophisme environnemental que ses membres essaient de propager — parfois en décalage manifeste avec la réalité, comme en ce qui concerne la construction d’éoliennes —, renvoie à une histoire longue des rapports entre les Allemands et la forêt.

Une telle histoire révèle que la récupération du mythe de la forêt allemande par l’AfD ne renvoie pas à une simple tentative de verdissement d’un parti qui demeure foncièrement attaché aux énergies fossiles. La fétichisation de la forêt allemande manifeste plus profondément une crise symbolique de la nation allemande, sous l’effet conjoint des échecs de la réunification, de la stagnation économique et de l’isolement géopolitique.

À cette crise, l’AfD répond en tentant de revitaliser une forme d’organicisme : une idéologie qui naturalise la place de chacun à l’intérieur ou à l’extérieur de la société, et pour laquelle la forêt sert de « métaphore absolue ». Sans être une doctrine structurée, cet organicisme se présente comme un ensemble d’associations d’idées et d’expressions nationalistes que les nazis ont marqué de leur empreinte, tels que Lebensraum, Heimat, et maintenant Waldromantik. Le programme de l’AfD tisse ainsi des références tant avec le romantisme nationaliste du début du XIXe siècle et les débats des forestiers des Deuxième et Troisième Reich qu’avec les campagnes de reboisement des débuts de la RFA et de la RDA.

Aujourd’hui, l’AfD fait de la forêt un objet de sa stratégie : celle-ci lui permet de mettre sous pression la CDU, notamment en Saxe-Anhalt où le ministre-président Mario Voigt avait initialement promis de suspendre la construction d’éoliennes en forêt. En critiquant la politique énergétique de la CDU, l’AfD peut ainsi poser en seul véritable défenseur de la forêt allemande 39. La lutte anti-éoliennes permet également à l’AfD de poursuivre son combat contre les écologistes et les progressistes qui promeuvent l’éolien tout en critiquant la chasse et la sylviculture productiviste.

En tentant ainsi de renverser les accusations portées contre son programme extractif, l’AfD a transformé la forêt en un nouveau champ de bataille de sa guerre culturelle — pour rendre acceptable à la population un programme extrême.

Sources
  1. AfD, Landesverband Sachsen-Anhalt, Regierunsprogramm der Alternative für Deutschland Sachsen-Anhalt für die Wahl zum 9. Landtag von Sachsen-Anhalt – Entwurf, Magdebourg, 23 janvier 2026.
  2. Le mot allemand Heimat, intraduisible comme tel, fait référence au sentiment d’appartenance, à la patrie, à l’endroit où l’on se sent chez soi.
  3. K. Jarausch, Organic Modernity : National Socialism as Alternative Modernism, New York, Wiley, 2018.
  4. H. Blumenberg, Paradigmen zu einer Metaphorologie, Berlin, Suhrkamp, 1960.
  5. L’implantation des éoliennes en forêt répondait en partie à un souci d’invisibilisation et d’acceptabilité.
  6. Ulrich Siegmund, TikTok, 6 décembre 2025.
  7. Franz O. Lizureck, « Windkraftmoratorium jetzt ! », Landtag Sachsen-Anhalt, Magdebourg, 24 avril 2024.
  8. Ulrich Vosgerau, X, 14 août 2024.
  9. Victor Klemperer, Lingua Tertii Imperii, Leipzig, Reclam Verlag, 1947, p. 228.
  10. Tacite, De Origine et Situ Germanorum, vers 98.
  11. Friedrich Gottlieb Klopstock, Hermanns Schlacht. Ein Bardiet für die Schaubühne, Johann Henrich Cramer, Hambourg et Brême, 1769.
  12. Ibid., p. 268.
  13. Heinrich von Kleist, « Was gilt es in diesem Kriege ? », Germania, 1809.
  14. Dans cette perspective, le chêne devient un symbole national de l’Allemagne : on retrouve ses feuilles aussi bien comme décoration militaire, sur la croix de fer dessinée en 1813 par le peintre et architecte prussien Karl Friedrich Schinkel et aujourd’hui sur celle de la Bundeswehr, que sous la forme d’une couronne portée par Germania, l’allégorie de la nation allemande au XIXe siècle.
  15. Hans-Thomas Tillschneider, « Auslobung eines Caspar-David-Friedrich-Preises für Malerei – Beratung », Landtag Sachsen-Anhalt, Magdebourg, 25 avril 2024.
  16. Le terme est ensuite consacré sous l’Empire romain pour évoquer les forêts d’Europe centrale.
  17. Slavoj Žižek, «  Genieße Deine Nation wie Dich selbst ! Der Andere und das Böse – Vom Begehren des ethnischen ‚Dings‘  », in Joseph Vogl (dir.), Gemeinschaften. Positionen zu einer Philosophie des Politischen, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1994, p. 133-164, cité dans  : Martina Wagner-Egelhaaf, «  Klopstock ! Oder : Medien des nationalen Imaginären. Zu den Hermann-Bardieten  », in Martina Wagner-Egelhaaf (dir.), Hermanns Schlachten. Zur Literaturgeschichte eines nationalen Mythos, Aithesis Verlag, Bielefeld, 2008, p. 195-214.
  18. Sigmund Freud, « Fetischismus », Almanach der Psychoanalyse, 1928, 17–24.
  19. Plus précisément, les droits de pacage et de glanage.
  20. Le fils d’Ernst Moritz Arndt lui-même deviendra forestier. Voir Joachim Radkau, Natur und Macht, Munich, C. H. Beck, 2000, p. 249.
  21. Ce débat n’a été tranché que lorsqu’un forestier a expliqué que des cousins du Douglas étaient présents en Allemagne avant l’âge glaciaire.
  22. Bertolt Brecht, « An die Nachgeborenen », Die neue Weltbühne, 15 juin 1949, n° 35, vol. 24.
  23. Frans-Josef Brüggemeier, Mark Ziok, Thomas Zeller (dir.), How green were the Nazis ? Nature, environment, and nation in the Third Reich, Athens, Ohio University Press, 2005.
  24. H. Goering, « Ewiger Wald », Stettin, 16 août 1936.
  25. Association culturelle dirigée par Alfred Rosenberg et intégrée au mouvement Kraft durch Freude (« la force par la joie »).
  26. Hanns Springer et Rolf von Sonjevski-Jamrowski, Ewiger Wald, Lex-Film, Albert Graf von Pestalozza. Berlin, 1936.
  27. Johann Chapoutot, « La nature nazie : dénaturation et renaissance », in J. Lamy, R. Roy, J.-C. Schmitt (dir.), Pour une anthropologie historique de la nature, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2019, p. 225-229.
  28. Alfred Rosenberg, Der Mythus des zwanzigsten Jahrhunderts, Hoheneichen, Munich, 1930, p. 198.
  29. Johannes Zechner, Der deutsche Wald, Berlin, Philipp von Zabern, 2016.
  30. Selon l’expression employée par Rosenberg dans Le Mythe du XXe siècle.
  31. Peter-M. Steinsiek, « Forstliche Großraumszenarien bei der Unterwerfung Osteuropas durch Hitlerdeutschland », Vierteljahrschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, n° 94, vol. 2007, p. 141–164.
  32. Peter-M. Steinsiek, « Forstliche Großraumszenarien bei der Unterwerfung Osteuropas durch Hitlerdeutschland », Vierteljahrschrift für Sozial- und Wirtschaftsgeschichte, n° 94, vol. 2007, p. 141–164.
  33. Ce prélèvement a été l’un des facteurs du déboisement : jusqu’à 15 % de la surface forestière a disparu dans les zones britannique et soviétique.
  34. Fritz Heibonn, Holz, der Zukunftswerkstoff,  Lippstadt, Lippia-Verlag, 1947.
  35. Note du commissaire français pour le Land Bade-Wurtemberg à la Direction des Affaires Économiques et Financières du ministère des Affaires Étrangères, le 9 mars 1954, Stuttgart, 9 mars 1954, Centre des Archives diplomatiques de La Courneuve, 1AEF (Direction générale des Affaires économiques et financières), article 98, dossier 2518.A.I.
  36. Le dessin étant de Gerda Jo Werne.
  37. Fondée en décembre 1947 en zone britannique pour protester contre les déboisements de l’armée britannique d’occupation.
  38. Sandra Chaney, Nature of the miracle years : conservation in West Germany, 1945-1975, New York, Berghahn books, 2008, p. 69
  39. En Allemagne, la symbolisation völkisch de la forêt par l’extrême-droite n’est pourtant été qu’une des multiples façons de se référer à la forêt, comme l’a montré l’historien Jeffrey Wilson, qui s’est intéressé au rapport des socialistes allemands à la forêt dans l’Allemagne wilhelmienne. La forêt peut ainsi être le le lieu d’élaboration d’une société plus solidaire et plus durable, tout en nourrissant le sentiment national : cette interprétation est celle sous-jacente au rite présidentiel de plantation lors de la « journée nationale de l’arbre », chaque 25 avril, instauré en 1952. Pour l’Allemagne wilhelmienne, voir Jeffrey K. Wilson, The German Forest : Nature, Identity, and the Contestation of a National Symbol, 1871-1914, Toronto, University of Toronto Press, 2012.