L’étude de la réaction des principales plateformes médiatiques des pays du « Sud global » aux révélations de l’affaire Epstein révèle un diagnostic commun, notamment au sein des BRICS.

Pour beaucoup de commentateurs dans les pays de l’organisation, au-delà des personnalités impliquées ou mentionnées dans les documents liés au pédocriminel, l’affaire Epstein serait la preuve la plus manifeste de la décadence de l’Occident et de ses élites.

1 — Chine 

Les médias d’État chinois se sont emparés de l’affaire Epstein pour pointer « le symptôme d’un malaise civilisationnel plus profond ».

  • Dans un article d’opinion du China Daily, un quotidien appartenant au Département central de propagande du Parti communiste, elle est lue comme « révélant le côté obscur d’un néolibéralisme débridé, dans lequel la logique du marché colonise tous les domaines de la vie ».
  • L’auteur continue : « Lorsque tout est négociable, même la dignité humaine et l’innocence des enfants deviennent des marchandises. Le pouvoir et le plaisir sont recherchés sans aucune contrainte morale, détachés de tout sens durable de l’obligation sociale » 1.

Plus d’une dizaine d’articles publiés dans le China Daily mentionnent l’affaire Epstein depuis le début de l’année.

  • Le Quotidien du peuple, le journal officiel du Comité central du PCC, reprend quant à lui des propos de l’agence de presse Xinhua affirmant que « les deux partis [démocrate et républicain, ndlr] ont pour objectif commun de discréditer au maximum le camp adverse et de nuire davantage à son image ».
  • Le journal relève la « précipitation » de Trump à vouloir « tourner la page », soulignant que le détournement de l’attention du public américain était devenu « la priorité absolue de l’administration » 2.

2 — Iran

Les médias officiels iraniens se sont globalement gardés d’annoncer la « fin de l’Occident », préférant dénoncer les supposés liens entretenus par Epstein avec le Mossad, les services de renseignement israéliens.

  • Dans le journal conservateur Kayhan (کيهان), dirigé par Hossein Shariatmadari, considéré proche des groupes les plus radicaux du régime, « l’île de la prostitution » d’Epstein, située dans les Îles Vierges des États-Unis, est présentée comme une « couverture créée aux frais et avec la planification secrète du régime sioniste ».
  • Ce même journal accuse l’administration Trump, et notamment son gendre, Jared Kushner, qui est impliqué au plus haut niveau dans les négociations avec l’Iran et la Russie, d’être « entre les mains du Mossad » 3.
  • L’éditorial prend fin sur une question ouverte, suggérant une potentielle intervention du Mossad contre Trump : « Kushner est-il plus loyal envers Trump ou envers Israël ? Et si la période où Trump est instrumentalisé prend fin, sa présence continue au pouvoir n’est-elle pas dangereuse pour le régime sioniste, compte tenu de la richesse des informations qu’il détient ? »

3 — Indonésie

En Indonésie, un pays qui a intégré les BRICS début 2025, les journaux reprennent le diagnostic posé par la Chine, à savoir la concentration du pouvoir dans les mains d’une élite criminelle et très influente, tout en soulevant des questions quant à l’incapacité du « système » à protéger les victimes.

  • Dans les colonnes du quotidien indonésien Kompas, on peut notamment lire : « Sans le courage de démanteler les rapports de pouvoir qui normalisent l’exploitation, la justice pour les victimes continuera d’être retardée. Bien qu’Epstein soit mort et l’affaire classée, l’écosystème qui a permis que cela se produise doit encore être remis en question ».
  • Si « l’élite » américaine est présentée comme étant « moralement corrompue », les médias n’y voient pas pour autant le signe d’une supposée décadence de l’Occident, et soulignent plutôt les failles au sein du système juridique américain ainsi que la proximité entre le pouvoir et le capital.
  • Kompas dénonce un système au sein duquel « les relations sexuelles servent d’instrument de pouvoir pour tisser des liens de confiance et de dépendance au sein de cette élite » 4.

Comme en Chine, l’agence de presse officielle Antara voit dans les « manœuvres internationales » de Trump, du Groenland au Venezuela, une tentative de « détourner l’attention » des électeurs américains des révélations explosives des dossiers Epstein 5. On retrouve des propos similaires dans d’autres pays, comme en Afrique du Sud et au Brésil.

4 — Inde

En Inde, les révélations liés à Epstein ont conduit plusieurs importants médias à dresser des parallèles avec l’affaire Archana Nag, une femme arrêtée en 2022 après avoir été accusée d’extorquer d’importantes sommes d’argent en faisant chanter des personnalités influentes à l’aide de vidéos et de photographies compromettantes.

  • Parfois surnommée « l’affaire Epstein de l’Odisha », du nom de l’État dans lequel elle sévissait, Archana Nagb avait progressivement disparu du débat public, conduisant l’opposition à dénoncer la « protection » des intérêts d’acteurs proches du pouvoir 6.
  • Les similitudes relevées entre ces deux affaires par plusieurs éditorialistes semblent contribuer à limiter les critiques et accusations visant les États-Unis ou, plus largement, l’Occident.
  • C’est d’autant plus le cas que des personnalités indiennes influentes, parmi lesquelles Anil Ambani, un riche homme d’affaires, figurent elles aussi dans les dossiers Epstein.

4 — Russie

Le scandale Epstein constitue une opportunité pour les médias d’État et le régime de Poutine de vanter la supposée supériorité des « valeurs traditionnelles » de la Russie.

  • L’agence de presse RIA Novosti a publié hier, mardi 10, les propos tenus par la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, lors d’un entretien.
  • Zakharova a dénoncé l’influence des élites américaines qui auraient inscrit dans la loi le trafic d’enfants, et suggéré qu’elles auraient permis le viol et l’accomplissement de « certains rituels » sur des mineurs afin de protéger Epstein et ses complices 7.
  • Selon le ministre des Affaires étrangères Lavrov, le scandale a « révélé le vrai visage de l’Occident profond et collectif, qui cherche à dominer le monde entier […] Toute personne normale n’a pas besoin qu’on lui dise que c’est du satanisme pur et simple, incompréhensible pour l’être humain » 8.

Dans son émission diffusée à la télévision, le propagandiste du Kremlin Vladimir Soloviev a qualifié les dirigeants européens cités dans les documents « d’armée de Satan ».

  • Pour Soloviev, qui dénonce régulièrement la « décadence » de l’Europe et des États-Unis, la publication des dossiers Epstein est un « coup de grâce porté à l’Occident » en tant que civilisation.
  • L’idéologue ultranationaliste Alexandre Douguine a quant à lui surenchéri en lançant un avertissement aux allures apocalyptiques : « Soit l’humanité détruira ce système, cette monstrueuse secte totalitaire, soit l’Occident détruira l’humanité, transformant la planète entière en une sorte d’île d’Epstein, déjà devenue le symbole de tout l’Occident moderne ».
  • Sur sa chaîne Telegram, il ajoute : « Le monde occidental s’est effondré. Aucun dirigeant politique occidental, qu’il s’agisse des États-Unis ou de l’Union européenne, n’a plus d’autorité morale. La vérité éclate au grand jour : la quasi-totalité de l’Occident global a été démasquée comme une organisation pédophile et satanique. C’est la fin de toute prétention au leadership » 9.