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L’aventurisme de l’administration Trump s’est fait un nouvel opposant : le Saint-Siège et son pape américain semblent désormais déterminés à peser de tout leur poids pour freiner l’accélération réactionnaire.

Aujourd’hui, un contre-feu catholique s’organise pour critiquer la normalisation contemporaine de la force, utilisée à la fois comme technique de gouvernement et comme instrument de politique étrangère des États-Unis.

Cette réaction s’articule à une stratégie de cadrage mise en place par Léon XIV.

Substituant la logique multilatérale à la « diplomatie de la force », elle réactive la morale catholique sur la guerre et la paix pour soutenir les principes internationaux. Jouissant de réseaux transnationaux, la position du pape renforce et relaie celle de figures locales qu’elle aide à formuler.

Des cardinaux américains contre Trump

Depuis le début de son second mandat, l’administration américaine a multiplié des actions agressives à l’extérieur et des menaces d’usage de la force à l’intérieur, traduisant ce que de plus en plus d’observateurs qualifient de dérive autoritaire et néo-impérialiste.

Le 3 janvier 2026, les États-Unis ont mené une opération militaire au Venezuela qui a abouti à l’arrestation du président Nicolás Maduro et de son épouse, déclenchant une vague de réactions internationales. Plusieurs États, organisations civiles et commentateurs l’ont dénoncé comme une violation du droit international et des principes de souveraineté 1.

Sur un autre théâtre, l’administration Trump comme Trump lui-même ont à la mi-janvier 2026 menacé « d’annexer » le Groenland, territoire autonome danois, pour diverses raisons allant de l’urgence stratégique au caprice du président. Le projet, formellement rejeté par les alliés européens, a été  dénoncé comme une atteinte grave à leur souveraineté 2.

L’opposition de la société étatsunienne aux tendances de militarisation et d’autoritarisme est portée par un pontificat qui entend diffuser sa lecture de la politique internationale.

Blandine Chelini-Pont

Les opérations et ambitions américaines reflètent une posture agressive de la puissance des États-Unis, où l’usage de la force n’est plus présenté comme un dernier recours mais comme un instrument normal de la stratégie nationale. Sur le territoire américain, cette dynamique s’accompagne de tensions internes liées à l’usage des forces armées : l’idée d’un recours à la présence militaire pour la gestion de troubles sociaux — en particulier des propositions évoquant l’envoi de troupes dans des États comme le Minnesota, dont la population résiste contre les agissements de la police fédérale de l’immigration — illustre un glissement vers la même logique de normalisation de la force, à l’encontre de l’État de droit et des libertés. Plus généralement ; alors que  le pouvoir exécutif est de plus en plus centralisé, diverses normes civiques et juridiques sont remplacées par le fait du prince et son arbitraire.

Un tel double mouvement — interventionnisme extérieur et autoritarisme intérieur — a provoqué le réveil d’une critique morale et éthique.

Initiée par des acteurs religieux, celle-ci percute frontalement un autre récit, celui des États-Unis comme « rempart du christianisme », récit invoqué à grand cri par les thuriféraires de la « civilisation judéo-chrétienne » prétendument menacée.

Depuis novembre 2025 et la critique publique et médiatique — par vidéo interposée — des représentants de la Conférence des évêques américains contre la politique de l’ICE, pas un jour ne s’est passé sans prise de parole locale des institutions ou des organisations catholiques, sans mouvements de manifestations dénonçant les déportations massives et aveugles de migrants, le profilage, la rhétorique déshumanisante, les violences ou tactiques agressives mais aussi les conditions de détention 3 portant atteinte aux droits élémentaires et à la dignité des personnes 4. Ailleurs, les coupes fédérales dans les subventions aux associations caritatives, la décapitation de l’US Aid et le rabotage des programmes fédéraux Medicaid et Medicare ont provoqué l’indignation publique des acteurs de l’immense réseau de la philanthropie américaine.

À la mi-janvier 2025, quatre figures d’autorité de l’Église catholique des États-Unis ont pris position publiquement, articulant leur critique sur les principes moraux de l’action internationale, puisés dans la tradition catholique mais historiquement présents dans la politique internationale américaine.

Le 18 janvier, l’archevêque Timothy Broglio, Aumônier en chef des forces armées américaines et Président sortant de la Conférence épiscopale américaine (2022-2025) a déclaré à la matinale de la BBC, que, face à la rumeur d’une attaque ou d’une occupation américaine du Groenland, les soldats américains pourraient moralement désobéir à des ordres contraires à leur conscience 5. Mgr Broglio, par ailleurs connu pour ses positions conservatrices sur les sujets bio-éthiques et moraux, s’est très fermement exprimé contre l’attaque potentielle de cette île-continent, la qualifiant d’irraisonnable, contre une nation amie et alliée, et s’est dit préoccupé par la confrontation des militaires de son pays à des ordres moralement controversés.

Rappel « catholique »  à respecter la conscience individuelle et les critères éthiques du droit de la guerre, les propos de Mgr Broglio entrent en résonance avec la doctrine de la guerre juste, élaborée par Augustin d’Hippone au IVe siècle et formulée limpidement par Thomas d’Aquin au XIIIe siècle ; au moment où l’administration américaine s’acharne aussi sur les hommes politiques « séditieux », ceux-ci rappellent à bon escient que le Code militaire américain interdit l’obéissance à des ordres illégaux. Si le sénateur démocrate d’Arizona Mark Kelly a ainsi été poursuivi et menacé pour avoir désobéi à des ordres illégaux, son plaidoyer, comme les poursuites qu’il a lui-même engagées contre le Pentagone, sont en train de tourner la situation à son avantage —  le transformant en héros et en candidat présidentiel potentiel des Démocrates. 

Le lendemain de la prise de parole de Mgr Broglio, trois cardinaux au profil bergoglien et identifiés — avec certaines nuances — comme progressistes 6 ont publié à leur tour une déclaration conjointe rare, critiquant la direction de la politique étrangère américaine 7 et exhortant leur pays à retrouver sa « boussole morale ». Posant quelques questions ouvertes sur l’absence de morale des actions américaines au Venezuela et des menaces proférées à propos du Groenland, ceux-ci affirment que la guerre ne doit être qu’un dernier recours, et non un instrument normal de politique nationale, qu’il existe bien une tradition morale de la politique étrangère américaine et qu’elle doit être retrouvée, tout en se mariant avec des objectifs éthiques complémentaires comme la promotion de la dignité humaine, le droit à la vie et la liberté religieuse 8.

La parole de Léon XIV agit comme un multiplicateur d’influence, tandis que l’action erratique du président des États-Unis déstabilise encore davantage la communauté internationale.

Blandine Chelini-Pont

Le Saint-Siège, nouveau frein de l’hégémonie

Les prises de position des cardinaux américains et de Mgr Broglio ne sont pas isolées. Elles s’inscrivent dans une ligne plus large de préoccupations exprimées par le pape Léon XIV et largement relayées par les grands médias internationaux.

Il ne fait aucun doute pour les observateurs vaticanistes que derrière les prises de parole des quatre « mousquetaires » américains, s’est produit un alignement réfléchi avec la trajectoire diplomatique pontificale : l’un de ces observateurs, Marco Politi, a ainsi affirmé au Washington Post que le Saint-Siège était aujourd’hui un « contrepoint clair » à la vision de politique étrangère de Trump ; à la logique de grandes puissances de celles-ci, où quelques dirigeants se partagent le monde en zones d’influence et tentent de les agrandir, le Vatican oppose aujourd’hui une forme de multilatéralisme. 

Aujourd’hui, le Saint-Siège n’est plus seulement un acteur moral. Il redevient un acteur de contre-hégémonie normative, comme il pouvait l’être déjà sous Jean-Paul II face au Bloc de l’Est. L’ancien directeur de l’Office of Religions and Global Affairs du Département d’État 9 Shaun Casey a ainsi rappelé aux journalistes du Washington Post, la grande capacité réticulaire de l’Église catholique ; à plus d’un égard, celle-ci peut être considérée par les chancelleries comme le réseau d’information fiable le plus étendu du monde, les poussant à s’en rapprocher — comme les États-Unis ou le Japon pendant la Seconde Guerre mondiale — ou au contraire à l’empêcher de s’étendre, comme la Chine depuis 1949 et la Russie soviétique puis poutinienne.

Une telle stratégie marque une certaine différence avec la vision diplomatique du pape François 10 ; déjà, celui-ci dénonçait la « culture de guerre », avec ses multiples foyers, ses armements abondants et, au bout de sa logique, la course nucléaire, mais proposait en retour un pacifisme militant, offrant une lecture « sudiste » des désordres du monde.

La parole de Léon XIV, quant à elle, agit comme un multiplicateur d’influence, tandis que l’action erratique du président des États-Unis déstabilise encore davantage la communauté internationale. Selon Casey, des milliers de leaders catholiques ont le discours pontifical du 9 janvier 2026 au corps diplomatique accrédité auprès du Vatican, comme ils en ont discuté avec leurs réseaux.

L’échec des ouvertures vaticanes

Jusqu’à présent, les États-Unis ont paru rester complètement sourds aux prises de parole pontificales.

Visitant le Proche-Orient en novembre 2025, le pape a exposé ses propositions pour une paix juste en Palestine — incluant protection des civils, esquissant une solution à deux États et revendiquant une paix qui ne soit pas une domination. Cette position de principe n’a cessé d’être déclarée depuis l’intronisation de Léon XIV, à l’encontre ferme des postures ouvertement sionistes d’une partie importante des proches du président américain, appartenant à la droite évangéliste ; bien que Trump se présente comme le grand pacificateur de la région, son administration n’a fait aucun commentaire 11.

Désormais, le Saint-Siège et son pape américain semblent déterminés à peser de tout leur poids pour freiner l’accélération réactionnaire. 

Blandine Chelini-Pont

Le 9 décembre 2025, le pape a reçu le président ukrainien Volodymyr Zelensky, alors que celui-ci revenait d’une tournée éreintante suite à la révélation du plan russo-américain. En réponse à ce plan, Léon XIV a défendu une solution juste et durable, où priment la souveraineté et la protection des populations ukrainiennes et où le pillage concerté des ressources ne pouvait pas être un point de négociation. De nouveau, face aux propositions de médiation pontificale dans la résolution de la guerre, aucune réponse n’a été faite ni par les États-Unis ni par la Russie 12.

Le 24 décembre 2025, une réunion urgente s’est déroulée entre l’ambassadeur américain auprès du Saint-Siège et le cardinal Pietro Parolin, n°2 du Vatican et excellent connaisseur du Venezuela pour y avoir été nonce entre 2009 et 2013. Si la rencontre fut l’occasion de discuter précisément « des projets américains au Venezuela », la médiation de Pietro Parolin fut sans effet — tendant d’autant les rapports diplomatiques entre Washington et le Vatican. Le 4 janvier 2026, lors de l’Angélus, Léon XIV a exprimé sa profonde inquiétude face à l’opération américaine au Venezuela, appelant au respect de la souveraineté du pays et à la paix plutôt qu’à l’usage de la force 13.

Dans ce même discours, soulignant que le multilatéralisme était remplacé par une diplomatie de la force, Léon XIV a affirmé que la paix ne devait pas être réduite à un simple instrument de domination. Alors que « les crises pars[emaient] le paysage mondial », les atteintes à la souveraineté nationale menaçaient le système international hérité de la Seconde Guerre mondiale, garant de la paix et de la sécurité collective.

Le pape, relais des oppositions locales

Un tel discours, que certains qualifieraient de « désuet », a servi de fondement à la déclaration de différentes figures d’autorité du monde catholique américain, prenant position contre l’aventurisme groenlandais à la mi-janvier 2026. En « américanisant » le message pontifical, ceux-ci ont servi de courroie intérieure, afin que le propos de Léon XIV ne paraisse pas « anti-américain », reproche souvent fait par les catholiques américains au pape « latino » François.

Dans le contexte géopolitique de 2025-2026, la montée d’une critique publique sans précédent de la politique étrangère américaine par des figures majeures de l’Église catholique, à la fois au niveau national — donnant l’image d’un front uni qui n’avait pas été vu depuis longtemps entre conservateurs pro-life et compassionnels sociaux — et international par l’entremise du pape, s’articule autour de deux axes principaux : un rejet des formes contemporaines d’interventionnisme unilatéral — ou, en d’autres termes, une remise en cause éthique de l’usage de la force pour poursuivre des intérêts nationaux étroits —, et la revendication d’un ordre international fondé sur le respect de la souveraineté, la dignité humaine et la paix juste et durable, constituant l’expression la plus achevée de la morale internationaliste catholique.

Aujourd’hui, le Saint-Siège n’est plus seulement un acteur moral ; il redevient un acteur de contre-hégémonie normative.

Blandine Chelini-Pont

La conjonction de deux mouvements et de deux échelles fait que l’opposition de la société étatsunienne aux tendances de militarisation et d’autoritarisme, de locale, devient globale, portée par un pontificat qui entend diffuser sa lecture de la politique internationale.

Aux États-Unis, loin d’être des voix marginales, les prises de position récentes peuvent redéfinir une partie du débat public américain, en le reliant à une tradition de moralisme international que les Américains n’ont pas complètement oubliée.

Par ce moyen, elles peuvent ainsi mettre un coup de frein aux justifications nationalistes paranoïaques d’une partie des catholiques des États-Unis — enferrés dans une lecture alarmiste et parousiaque de la restauration américaine, aux antipodes de leur propre tradition.

Sources
  1. « Pax Christi International condemns US attacks on Venezuela », Independent Catholic News, 3 janvier 2026.
  2. Donna Ferguson, « Trump says ‘no comment’ when asked if he would seize Greenland by force – as it happened », The Guardian, 19 janvier 2026.
  3. Les détenus d’une même famille sont séparés, ne disposent pas de droits de visite ou de droit de culte.
  4. À l’approche de Noël, certaines paroisses ont même installé des crèches où la Sainte Famille était représentée par des figurines de réfugiés ou laissées vides avec la mention « ICE les a déportés ».
  5. Adela Suliman, Anthony Faiola, « ‘Morally acceptable’ for U.S. troops to disobey orders, archbishop says », The Washington Post, 20 janvier 2026.
  6. Blase Cupich (Chicago), Robert McElroy (Washington, D.C.) et Joseph Tobin (Newark).
  7. Michelle Boorstein, Anthony Faiola, « Top Catholic cardinals say U.S. foreign policy raises moral questions », The Washington Post, 19 janvier 2026.
  8. Ramon Antonio Vargas, « Catholic cardinals warn US foreign policy under Trump risks global suffering », The Guardian, 20 janvier 2026.
  9. L’Office of Religions and Global Affairs a été supprimé sous Trump I.
  10. Blandine Chelini-Pont, « La diplomatie du pape François, entre révolution et réactions », Revue internationale et stratégique, n°117.
  11. Lors d’un discours 9 janvier 2026, cette fois encore au sujet de la Palestine, le pape a de même déploré l’augmentation de la violence en Cisjordanie et affirmé que la population civile palestinienne avait le droit de vivre en paix dans sa propre terre, soulignant l’importance de solutions fondées sur la justice et non la force.
  12. Là encore, la posture de Léon XIV, soucieuse immédiatement de « justice », se singularise, face à celle pacifiste de François qui avait dérouté les commentateurs après février 2022 et blessé les catholiques ukrainiens en reprenant des éléments de langage russe, refusant dans un premier temps de différencier l’agressé de l’agresseur.
  13. Josephine Peterson, « Pope Leo voices ‘deep concern’ over Venezuela after US capture of Maduro », United States Conference of Catholic Bishops, 5 janvier 2026.