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« J’aime les cartes »

À l’automne 2021, les journalistes Susan Glasser, du New Yorker, et Peter Baker, correspondant du New York Times à la Maison-Blanche, obtiennent un entretien avec Donald Trump. Ils travaillent alors à un ouvrage consacré à son premier mandat 1 qui vient de s’achever d’une manière désastreuse quelques mois plus tôt. 

Trump apparaît à ce moment comme un homme politiquement fini — on le pense, ou du moins on le croit. Le temps du bilan semble donc venu.

Tous deux sont des signatures brillantes, dotées d’un sens aigu de ce qui, dans le désordre apparent d’un mandat chaotique, révèle une cohérence plus profonde. C’est sans doute pour cette raison que, parmi les innombrables étrangetés de la présidence Trump, ils s’arrêtent sur un épisode précis : le projet d’achat du Groenland.

L’affaire — qui avait à la fois choqué les alliés européens et laissé perplexe une large part de l’opinion publique américaine, y compris dans les rangs du président — avait été reléguée au rang de boutade absurde. Elle passait pour l’une de ces lubies provocatrices attribuées à un homme supposément incapable de saisir le monde tel qu’il est ou tel qu’il va.

Sa réponse mérite aujourd’hui une attention particulière, alors que le projet d’une annexion du Groenland est devenu l’un des axes structurants de sa politique étrangère :

« Pourquoi est-ce que nous ne l’avons pas ? Il suffit de regarder une carte. Je viens de l’immobilier : quand je vois un bon emplacement, une occasion en or pour le projet que je développe, je me dis tout simplement que je dois absolument l’acquérir. Au fond, ce n’est pas différent. J’ai toujours aimé les cartes. Et je n’ai cessé de le répéter : regardez la taille de cette île — elle est gigantesque, et elle devrait appartenir aux États-Unis. Ce n’est rien d’autre qu’une opération immobilière, simplement à une échelle un peu plus vaste. » 2

Au fil de leurs entretiens préparatoires, les journalistes furent surpris d’apprendre que, depuis sa première déclaration sur le sujet du Groenland à l’été 2019, Donald Trump n’avait jamais renoncé à son projet d’annexion immobilière de la plus grande île de la planète. 

Loin d’une improvisation passagère, cette position avait même donné lieu à un examen approfondi au sein de son administration, jusqu’à l’élaboration d’un premier scénario envisageant un échange de Porto Rico contre le Groenland.

John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale de Trump lors de son premier mandat, a confirmé aux deux journalistes que l’idée d’acquérir le Groenland avait été suggérée au président par l’un de ses proches, Ronald Lauder — milliardaire américain et ami de longue date, étroitement lié aux investissements réalisés sur l’île.

« Regardez la taille de cela — le Groenland… c’est énorme »

En 2021 Joe Biden s’efforçait de convaincre les Européens que « l’Amérique est de retour, l’alliance transatlantique est de retour ». La présidence MAGA de l’ancienne star de l’immobilier et de la télévision devait être comprise comme une parenthèse : « Ne regardons pas en arrière, regardons ensemble vers l’avenir », disait-il à ses alliés 3

Au même moment, Donald Trump tenait déjà le discours qu’il répète aujourd’hui encore. Incapable de formuler une justification stratégique cohérente à son désir de posséder le Groenland en risquant de briser définitivement l’OTAN, il se bornait à invoquer, une fois de plus, des considérations vagues, affirmant que, « d’un point de vue géographique, c’est quelque chose que nous devrions tout simplement avoir » 4.

En effet, il paraît surprenant que le traité de sécurité conclu en 1951 entre les États-Unis et le Danemark ne suffise pas à satisfaire le président américain quant à un prétendu besoin stratégique ou sécuritaire, alors qu’il autorise déjà Washington à établir des bases militaires sur l’île. 

Face à cette objection, Trump invoque un motif éminemment personnel pour justifier l’annexion d’un territoire contre la volonté de l’un de ses plus fidèles alliés : « Le fait de posséder quelque chose est très important ; c’est ce dont j’ai besoin psychologiquement pour réussir. »

Cette justification éclaire la constance d’une fascination qu’il revendique lui-même : « J’aime les cartes. Et j’ai toujours dit : regardez la taille de cela — le Groenland. C’est énorme. » 5 Face à ces argumentations erratiques, on peut partager la conclusion de Susan Glasser : « Il n’y a pas de doctrine Trump, seulement une carte du monde sur laquelle le président veut écrire son nom en grosses lettres d’or. » 6.

Cependant pour le géographe, toute cette affaire révèle quelque chose de profond sur le pouvoir paradoxal d’un objet que l’on croit neutre : la carte.

Toute carte opère comme un coup de génie : elle permet aux humains de s’arracher au sol pour observer la Terre depuis un point de vue surplombant, celui d’un dieu. La contempler, c’est croire un instant qu’une perspective d’en haut, capable d’embrasser le monde dans son ensemble, est possible.

Sans doute faut-il alors soutenir que Trump, dans sa fascination pour les cartes, se projette lui-même dans cette position divine. Le point de vue d’un dieu — ce que Leibniz appelait le « géométral de toutes les perspectives » — semble poursuivre le président, sans qu’il puisse jamais véritablement s’y élever.

Toute carte n’est en effet jamais qu’un repère. Pour représenter, elle doit simplifier, sélectionner, omettre. Prisonnier d’une perspective unique, Trump, loin de surestimer arbitrairement l’intérêt du Groenland, pourrait bien ne faire que passer à côté d’un dilemme fondamental : faute d’une carte des cartes, chaque carte n’offre qu’un point de vue partiel.

Les illusions de Mercator 

En s’émerveillant de la taille du Groenland, Trump a peut-être été abusé par un dieu que les géographes connaissent trop bien : Mercator. 

La projection de Mercator — la plus utilisée au monde et, selon toute vraisemblance, celle à laquelle Trump a été exposé — ne peut qu’exagérer les dimensions de l’hémisphère Nord. Si elle conserve les angles, qualité décisive pour la navigation, elle déforme progressivement les distances et surtout les surfaces à mesure que l’on s’éloigne de l’Équateur. Les territoires situés à proximité des pôles y apparaissent ainsi bien plus vastes qu’ils ne le sont en réalité.

Sur une carte Mercator, le Groenland apparaît ainsi presque aussi étendu que le continent africain, alors que celui-ci est en réalité quatorze fois plus vaste. L’île paraît également quatre fois plus grande que les États-Unis ou le Brésil, quand le rapport réel est inverse. 

Rêvant devant une carte peuplée de grandeurs imaginaires, Trump pourrait ainsi être séduit par des proportions trompeuses, en jalousant l’immensité territoriale sur laquelle règne son compère Vladimir Poutine — un espace de plus de 17 millions de kilomètres carrés, étendu sur dix fuseaux horaires qui apparaît encore plus immense dans la projection Mercator.

Si les cartes déforment l’espace, ce n’est pas par négligence des cartographes, mais par nécessité. Représenter le globe terrestre sur un plan impose inévitablement des compromis : aucune projection ne peut conserver simultanément les angles, les distances et les surfaces. Toute représentation est donc un choix — et ce choix n’est jamais neutre.

Qu’une projection conçue au XVIe siècle se soit imposée comme planisphère de référence interroge, à l’heure où la navigation satellitaire a rendu caducs ses avantages techniques initiaux. D’abord élaborée comme un outil au service des navigateurs, la projection de Mercator doit sans doute sa longévité à une forme d’inertie historique — mais aussi à la puissance symbolique d’un monde visuellement hiérarchisé. En dilatant les aires, la projection de Mercator valorise visuellement les États de l’hémisphère Nord — anciennes puissances coloniales auxquelles elle était initialement destinée — mais aussi l’Amérique du Nord et l’ancienne Union soviétique.

Telle n’était pourtant pas l’intention de son concepteur. Spécialisé dans la fabrication de globes terrestres, le mathématicien et cartographe flamand Gerardus Mercator (1512-1594), profondément marqué par le premier tour du monde de Magellan achevé en 1522, se lança, à partir de 1552, dans l’ambitieux projet de composer une cosmographie historique et géographique complète. Cette entreprise aboutit, en 1569, à la publication de la Nova et aucta orbis terrae descriptio ad usum navigantium, une carte monumentale composée de dix-huit feuilles — près de deux mètres sur un mètre trente — qui réussissait l’exploit de projeter la Terre, de forme sphérique, sur une surface plane.

Première carte du monde utilisant la projection dite « de Mercator » publiée en 1569, par Gérard Mercator

La projection de Mercator offrait aux marins une méthode révolutionnaire pour naviguer sur l’ensemble du globe. Conçue pour faciliter la navigation maritime, elle permettait aux capitaines de suivre un cap constant — sans avoir à recalculer en permanence la trajectoire du navire pour aller d’un point A à un point B. Les directions y apparaissaient sous forme de lignes droites, un avantage inestimable en haute mer, en l’absence de repères visuels fiables. 

La simplicité de la construction de Mercator constitue une autre raison de son attrait. Pour les cartographes, une projection cylindrique est plus aisée à concevoir et à comprendre qu’une projection conique ou azimutale ; le maillage orthogonal des méridiens et des parallèles est commode à tracer, à reproduire et à standardiser, tout en facilitant la représentation des fuseaux horaires 7.

Contrairement à une lecture rétrospective souvent répandue, la carte de Mercator ne procède pas d’un parti pris eurocentrique. Le cartographe cherchait au contraire à embrasser l’univers connu dans une image plus vaste d’harmonie. En s’élevant au-dessus des intolérances religieuses de son temps — Mercator sera d’ailleurs poursuivi par l’Inquisition 8 —, son projet visait à établir une cosmographie unificatrice, critique des dissensions religieuses. L’élaboration de cette carte puise ainsi à des sources bien plus complexes que la simple affirmation d’une supériorité européenne, que l’on tend aujourd’hui à lui attribuer comme fondement exclusif 9.

D’une carte à l’autre : changer de biais

Au XIXe siècle, l’adoption de la projection de Mercator par l’Ordnance Survey, le service cartographique britannique, puis par la Royal Navy, a contribué largement à sa diffusion. Pour ces institutions, elle offrait une représentation globale du monde — la possibilité de projeter la planète entière sur une surface plane. C’est sans doute pour cette même raison que de nombreuses grandes ONG engagées dans l’action au Sud l’ont, à leur tour, adoptée.

Aujourd’hui encore, un planisphère fondé sur la projection de Mercator orne les murs des écoles dans la plupart des pays du monde. Adoptée par Google Maps comme par la majorité des fournisseurs de cartes en ligne, cette représentation — malgré les biais bien documentés qu’elle introduit — demeure largement incontestée.

Aux États-Unis la projection de Mercator est restée celle du Département d’État jusqu’au changement opéré en avril 2021 par le Bureau du géographe et des affaires globales 10, qui a opté pour une nouvelle projection afin de cartographier le réseau des postes diplomatiques américains : la projection de Robinson. La cartographe en chef, Brooke Marston, a justifié ce choix en soulignant qu’elle préserve mieux les configurations et les superficies des territoires, et qu’elle offre une représentation plus fidèle que les cartes antérieures, demeurées inchangées depuis les années 1990 11.

Carte du Département d’État des États-Unis

Le pôle géographique du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères n’ignore plus l’existence d’autres projections — telles que celles de Robinson, d’Eckert ou de Gall-Peters. Pourtant, encore aujourd’hui, le planisphère traditionnel fondé sur Mercator demeure utilisé pour représenter les États et la répartition des postes diplomatiques français. On ne peut dès lors que suggérer qu’une réflexion soit engagée sur la pertinence de ce choix.

Carte officielle du MEAE (projection Mercator)

L’un des facteurs de la pérennité de la projection de Mercator tient précisément à son caractère eurocentré. Conçue à l’origine pour les puissances maritimes européennes — les Pays-Bas, l’Espagne et le Portugal —, elle privilégie visuellement les États de l’hémisphère Nord en leur conférant une centralité et une ampleur disproportionnées 12.

Les biais et les lacunes d’une telle représentation ne sont pas sans conséquences. Ils affectent directement la capacité d’anticipation stratégique. La lecture des cartes constitue en effet une condition essentielle de la projection de la puissance : elle permet d’identifier des axes de mouvement, de penser des trajectoires, d’élaborer des stratégies. La carte offre ainsi, pour reprendre les mots de Julien Gracq, une véritable force de « projection » 13, permettant — selon la formule attribuée à Wellington — de « regarder derrière la colline ».

Cette faiblesse est d’autant plus préoccupante dans un pays comme la France, où la géographie est largement négligée, notamment dans les institutions éducatives. Au lycée, elle est le plus souvent subordonnée à l’économie, et près de 90 % des enseignants d’histoire-géographie ont une formation d’historien ; elle est aussi absente des grandes écoles.

On ne trouve plus trace de la géographie à l’ancienne ENA, devenue Institut national du service public ; elle est marginale à Sciences Po Paris, où nul n’a succédé à Pierre George après 1978 — lui qui enseignait la géographie de l’Union soviétique, la démographie et la banlieue parisienne — ni à Jean Gottmann après 1955, figure isolée de la géographie politique, contraint à l’exil académique à Oxford 14. Elle a également disparu du Collège de France depuis le départ, en 1976, de Maurice Le Lannou, titulaire de la chaire de géographie du continent européen.

La vogue contemporaine de la géopolitique ne doit pas vider la discipline de sa dimension géographique, en faisant oublier précisément ce qui en constitue le socle : le rapport à l’espace et à ses représentations.

Déplacer le centre du monde

Le lien des cartes avec les questions stratégiques n’est que trop évident. Pourtant, rares sont les puissances à avoir entrepris de concevoir des représentations véritablement non eurocentrées du monde.

À cet égard, les géophysiciens chinois font figure d’exception ; leur production de projections alternatives traduit avec netteté la vision globale et les ambitions planétaires de la Chine. Ces outils cartographiques opèrent une rupture profonde avec nos propres cartes mentales.

Hao Xiaoguang, membre de l’Institut de géodésie et géophysique de l’Académie chinoise des sciences sociales, est ainsi à l’initiative de deux nouvelles projections, constituant selon-lui une « révolution copernicienne de la connaissance ». 

La première (gauche), une projection polaire publiée en 2004, a été rapidement adoptée par l’Administration nationale des océans puis par le ministère chinois de la Défense. Centrée sur le pôle Nord — mais avec le continent américain placé en haut de la carte — elle met en évidence les routes maritimes passant par l’océan Arctique et sert de support conceptuel aux projets dits des « routes de la soie polaires ».

Cette représentation suggère une continuité quasi naturelle entre l’Eurasie et l’Afrique, tandis que l’hémisphère américain s’y trouve relégué à la périphérie. Sur cette carte, ce n’est plus l’océan Pacifique qui sépare la Chine des États-Unis, mais l’océan Arctique. Le déplacement du centre transforme ainsi radicalement la perception des distances et des rapports de voisinage.

Les implications de cette projection sont considérables. Elle a contribué à améliorer la couverture de la constellation de satellites de deuxième génération du système Beidou, rival chinois du GPS. Elle révèle également que la trajectoire la plus courte reliant la Chine à New York — qu’elle soit aérienne ou balistique — passe par l’océan Arctique, et non par le Pacifique.

La seconde projection (droite) conçue par Hao Xiaoguang, publiée en 2013, est centrée sur la chaîne de l’Himalaya, qualifiée de « troisième pôle ». 

En replaçant cette région au cœur du monde, elle permet à Pékin de revendiquer symboliquement un droit de regard à la fois sur l’Arctique, l’Antarctique et les grands équilibres climatiques et stratégiques globaux. L’écho rencontré par cette représentation en Chine ne peut qu’alimenter les inquiétudes de Washington comme de Moscou.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les cartographes américains ont eux aussi eu recours à une projection dite polaire, qui mettait en évidence la proximité géographique entre les États-Unis et l’URSS, alors alliée dans la lutte contre les forces de l’Axe. À une époque où l’assistance militaire américaine à l’Union soviétique transitait par voie aérienne au-dessus du pôle Nord, cette représentation rendait visible une réalité stratégique nouvelle. C’est dans ce contexte qu’une base aérienne américaine est établie à Thulé, au nord du Groenland, en 1943.

Carte américaine avec une projection polaire (1943)

La même projection, dite azimutale, est aujourd’hui utilisée par le Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), pour la défense antimissile ; c’est sur celle-ci que l’on peut analyser l’importance stratégique non pas du Groenland considéré de manière isolée mais de l’Atlantique Nord dans sa partie la plus étroite 15 ; alors qu’on nomme aujourd’hui cette zone le GIUK — Greenland, Iceland, United Kingdom —, sa surveillance est d’une importance majeure pour l’OTAN, ce passage maritime constituant son rempart septentrional de l’Alliance atlantique, face au bastion russe qui est l’aire de déploiement de ses sous-marins.

La défense stratégique des approches, grand argument mis en avant par la Maison Blanche, est une affaire euro-américaine ; la « géographie » des cartes — quand celles-ci sont recomposées de la bonne façon — l’impose.

Effacer les lignes des cartes : le projet d’une Amérique sans frontières 

Lors de leur première rencontre, en mai 2025, Donald Trump avait déjà fait pression sur le Premier ministre canadien, Mike Carney, lui faisant part de son désir de placer le Canada sous le contrôle des États-Unis. Il justifiait cette ambition en des termes révélateurs : « Je suis un promoteur immobilier dans l’âme […] Quand on supprime cette ligne artificielle […] quand on regarde cette magnifique formation dans son ensemble, je suis quelqu’un de très artistique. »

Confronté à la résistance du Canada, le président américain en est alors revenu à son obsession groenlandaise. Les événements contemporains offrent ainsi un curieux écho à l’histoire. L’achat de l’Alaska en 1867 — auquel le Royaume-Uni s’était intéressé, alors que le Canada était encore une colonie britannique — devait initialement être suivi de celui du Groenland, afin de contenir la présence britannique sur le continent nord-américain 16.

L’intérêt de Donald Trump pour le Groenland relève dès lors d’une forme de « grande découverte », au sens historique des XVe et XVIe siècles, à une époque où la distinction entre découverte et conquête, entre voyages et guerres, n’existait pas encore. Comme le souligne l’historien Romain Bertrand, le terme même de descubrimiento renvoie à un ensemble d’actes juridiques et rituels visant à formaliser la prise de possession des territoires, tout en établissant les critères de la « guerre juste » à mener contre les Maures et autres « Indiens rebelles » :

L’intérêt de Donald Trump pour le Groenland relève d’une « grande découverte », terme à entendre au sens historique des XVe et XVIe où la distinction entre découverte et conquête, entre voyages et guerres, n’existait pas.

Comme le souligne l’historien Romain Bertrand, le terme même de « descubrimiento » renvoie à un ensemble d’actes juridiques imposant l’accomplissement de rituels de prise de possession et établissant les critères de la « guerre juste » à mener contre les Maures et autres « Indiens rebelles » :

« Du moment où, ayant posé le pied à terre sur une grève battue par les vents aux côtés des soldats et des religieux, les escribanos – sortes de notaires publics — chroniquèrent en temps réel l’annexion d’une ‘terre nouvelle’, il fut donné force du droit à la force. La conquête fut de l’ordre des mots autant que celui des armes, et le discours de la ‘découverte’ lui servit d’alibi. » 17 

La conquête du « Nouveau Monde » semble aujourd’hui s’inverser : le continent autrefois conquis affermit à son tour sa prise sur les anciennes puissances coloniales. Sous un maquillage juridique et des formes modernisées, Trump pourrait ainsi mettre en scène une annexion par le biais d’un accord de libre association, précédé d’une indépendance imposée.

Aujourd’hui, 85 % des Groenlandais se déclarent opposés à un rapprochement avec les États-Unis. Pourtant, l’histoire américaine montre que l’avis des populations des territoires convoités a rarement constitué un obstacle décisif à l’expansion territoriale.

En concevant l’une des premières méthodes de projection planisphérique, Mercator ne cherchait nullement à tromper. Mais le succès de son outil, devenu un instrument dominant de représentation du monde, a fini par faire oublier les choix et les compromis qui présidaient à sa conception. 

Se rêvant en maître des cartes, le président américain semble aujourd’hui confondre la réalité et son symbole. Derrière des ambitions en apparence délirantes, une logique se déploie — celle de Mercator.

Sources
  1. Peter Baker, Susan Glasser, The Divider : Trump in the White House, 2017-2021, New York, Doubleday, 2022.
  2. « I said, ‘Why don’t we have that ? You take a look at a map. So I’m in real estate. I look at a corner, I say, ‘I’ve got to get that store for the building that I’m building,’ etc. You know, it’s not that different. I love maps. And I always said, ‘Look at the size of this, it’s massive, and that should be part of the United States.’ It’s not different from a real-estate deal. It’s just a little bit larger, to put it mildly. » Susan Glasser, Why Donald Trump Wants Greenland (and Everything Else), January 8, 2026.
  3. President Biden Tells World : ‘America Is Back’, 19 février 2021.
  4. « From a geography standpoint, it’s something that we should have. » Susan Glasser, Id.
  5. DW News, 10 Janvier 2026.
  6. « Susan Glasser, Id.
  7. Entretien avec Eric van Lauwe, ancien responsable de la division cartographique du Quai d’(Orsay (16 janvier 2026)
  8. Son travail de cosmographe posait la question de la création de la terre et des cieux : « analyser la disposition, les dimensions et l’agencement de la machine du monde dans son ensemble ». Travail dangereux que de balayer du regard le globe et l’histoire, en pouvant être accusé d’adopter le point de vue de Dieu. La confiance en soi nécessaire au choix d’une perspective divine était aux antipodes d’une religion réformée insistant sur l’humilité devant la création. Il fut accusé d’hérésie pour proposer un point de vue géographique sur le monde et par conséquent sur le genre de Dieu qui l’avait créé. Et les humanistes s’interrogeaient : pourquoi les peuples du Nouveau Monde ne sont-ils pas mentionnés dans la Bible ? Il publia des cartes religieuses, notamment de la Terre Sainte, qui se vendaient bien, et des cartes bibliques luthériennes. Incarcéré pour hérésie en 1544, il s’installa ensuite à Duisbourg où il vécut de 1552 à 1594. Il latinisa son nom de Kremer en Mercator. Il grava également une carte des Flandres et une carte murale de l’Europe en quinze feuillets.
  9.  Jerry Brotton, Une histoire du monde en 12 cartes, Paris, Flammarion, 2013
  10. Le bureau du géographe fait partie de la direction INR (Intelligence and Research), au rôle discret mais influent. Il a été installé à la fin de la première guerre mondiale, sous l’impulsion du géographe Isaiah Bowman (1878-1950), proche conseiller du président Wilson, pour appréhender les conséquences territoriales des traités. Bowman a fondé le Council of Foreign Relations et la revue Foreign Affairs avant de conseiller le président Franklin Delano Roosevelt, qui commentait des cartes avec conviction à la radio lors de ses causeries au coin du feu.
  11.  Dans un texte publié en janvier 2022, Mapping Diplomatic History. The Transformation of the Foreign Service Posts Map, Brooke Marston précise que cette nouvelle carte intègre l’ensemble des évolutions géopolitiques récentes. Elle prend en compte les changements de frontières — notamment au Maroc et en Israël —, les modifications de dénominations étatiques (Eswatini, Macédoine du Nord, Soudan du Sud), ainsi que l’ouverture de nouveaux postes diplomatiques, dont le nouveau consulat américain à Nuuk.
  12.  Ce point a fait l’objet d’une campagne d’ONG africaines, relayées par les diplomates algériens de la Commission de l’Union africaine, nommée « Correct the map » qui entend installer une projection dite Equal Earth aux proportions plus fidèles à la taille réelle des continents.
  13. Propos échangés avec l’auteur lors de la parution du numéro 44 de la revue Hérodote consacré aux « paysages en action ».
  14. Jean Malaurie, « La mort de Jean Gottmann. Honneur à l’homme seul », Le Monde diplomatique, Juin 1994.
  15. 350 km jusqu’à l’Islande et 1350 km vers les côtes de l’Ecosse
  16. L’octroi d’une autonomie au Canada la même année — le territoire accédant au statut de dominion — a à ce titre rassuré des Etats-Unis, encore faibles sur la scène internationale.
  17.  Romain Bertrand, L’Exploration du monde. Une autre histoire des grandes découvertes, dir., Paris, Seuil, 2019.