Jean-François Bayart est professeur à l’IHEID de Genève, titulaire de la chaire Yves Oltramare « Religion et politique dans le monde contemporain ». Dans le cadre de son enseignement, il a développé une réflexion sur le passage d’un monde d’empires à un monde d’Etats-nations, sur les définitions ethnoreligieuses de la citoyenneté qui en ont résulté, et sur les « révolutions conservatrices » qui sont susceptibles de les mettre en forme. En contrepoint de quelques-uns de ses ouvrages — L’Illusion identitaire (Fayard, 1996) ; Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation (Fayard, 2004) ; L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar (Albin Michel, 2010) ; L’énergie de l’État. Pour une sociologie historique et comparée du politique (La Découverte, 2022) — il a élaboré un paradigme comparatif de la « révolution conservatrice » sur lequel il revient dans cet entretien 1

La révolution conservatrice, oxymore de premier abord, est-elle une révolution passive ? Et si alors : qu’est-ce qu’une révolution passive ? Est-elle contradictoire avec la violence politique ?

Antonio Gramsci aurait emprunté à Vincenzo Cuoco le terme de « révolution passive » à propos de la « révolution sans révolution » de 1799, à Naples, qui s’est soldée par la répression très brutale des adversaires de la monarchie grâce à la mobilisation d’une partie de la plèbe et du clergé. En réalité, il est plus probable que Gramsci ait cité le philosophe libéral et antifasciste Guido Di Ruggiero (1888-1948), à propos de cette même révolution de 1799. 

Chez Gramsci, la révolution passive, « révolution sans révolution », ou encore « révolution-restauration » pour reprendre l’expression d’Edgar Quinet, désigne la capacité d’une élite sociale à garder le contrôle du changement politique et des transformations économiques en cooptant en son sein, ou sous la forme d’une alliance plus ou moins stable, les contre-élites susceptibles de conduire une radicalisation populaire de type révolutionnaire, le cas échéant sous le couvert d’une guerre nationale. À ses yeux, l’Unité italienne était le prototype de la révolution passive, par opposition à l’hégémonie qu’il reconnaissait à la bourgeoisie française dans les habits de la IIIe République. Elle avait reposé sur l’inféodation des « radicaux » garibaldiens à la stratégie « modérée » d’unification de l’Italie sous la houlette de Cavour, et de reproduction des intérêts agraires dominants dans le Mezzogiorno, au prix de la répression féroce du « brigandage » et de l’institutionnalisation du crime organisé de protection.

Le lien entre violence politique, révolution passive et révolution conservatrice est assez clair.

Jean-François Bayart

Dans le fascisme, il voyait un nouvel avatar de la révolution passive italienne, par la dévolution de l’État à Mussolini, à l’initiative des libéraux, exsangues et incapables d’endiguer politiquement la menace révolutionnaire que les squadristi avaient brisée par la violence, notamment dans la plaine du Pô. Il a aussi identifié le fordisme, aux États-Unis, et l’« américanisme », à l’échelle mondiale, à une forme de révolution passive dont le fascisme serait la variante italienne. Il est probable que Gramsci voyait dans le stalinisme son avatar russe, sans pouvoir le dire explicitement…

Comme l’avait craint Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre, la plupart des luttes de libération nationale, armées ou politiques, ont tourné à la révolution passive, en Asie du Sud et du Sud-Est ou en Afrique. C’est aussi ce que subodorait l’historien « subalterniste » Partha Chatterjee quand il parlait d’une « hégémonie coloniale » — là où son collègue Ranajit Gupta qualifiait la colonisation de « domination sans hégémonie » — et de la reproduction de cette « hégémonie coloniale » par le nationalisme. Dans L’État en Afrique. La politique du ventre (Fayard, 1989), je ramenais tendanciellement l’État au sud du Sahara à un scénario de « révolution passive ».

La classe dominante en formation, généralement issue des élites qui avaient collaboré avec le colonisateur et/ou de l’aile modérée du mouvement nationaliste, a coopté en son sein une partie des contre-élites radicales, selon la bonne vieille logique du Trasformismo qui avait caractérisé l’Unité italienne — et réprimé celles d’entre elles qui se montraient rétives.

Sommes-nous entrés dans l’ère des « révolutions conservatrices » ?

Il me semble que les régimes immédiatement contemporains, dans ces différents pays issus de telles révolutions passives, empruntent aujourd’hui, sans fard, le chemin de « révolutions conservatrices », au sens où on a pu l’entendre, entre les deux guerres, en Europe, et singulièrement dans l’Allemagne de Weimar, dans l’Italie mussolinienne et dans les différents pays qui en étaient politiquement proches, sans oublier la Turquie kémaliste qui, sur bien des plans, a été le banc d’essai de la révolution conservatrice.

De ce fait, au fil de ces cas de figure, le lien entre violence politique, révolution passive et révolution conservatrice est assez clair, même si la coercition n’épuise pas la complexité de ces cours politiques. 

Par ailleurs, la force de ces concepts de « révolution passive » et de « révolution conservatrice » tient beaucoup à leur caractère oxymorique qui restitue la profonde ambivalence et la capacité de séduction de ces combinaisons idéologiques.

Aussi peut-on également voir, dans la révolution conservatrice allemande des années 1920, un prolongement de la « modernisation conservatrice » qu’avait enclenchée Bismarck, selon le sociologue historique de l’État Barrington Moore — même si les national-libéraux qui joueront un rôle décisif dans la remise du pouvoir à Hitler, en 1930-1933, s’étaient plutôt situés dans l’opposition au Chancelier de Fer.

La révolution conservatrice « première manière » semble prendre toute son ampleur lorsqu’en Allemagne, les idées et les élites se conjuguent et circulent dans des clubs et des groupes qui se situent politiquement dans un espace imaginaire de représentation sociétale. S’agit-il de combattre la dystopie du monde ou de réinventer la tradition comme validation du futur ?

Précisément, la révolution conservatrice, singulièrement en Allemagne, prétendait rompre avec le Kulturpessimismus dans lequel avait plongé la critique de la modernité industrielle dans la seconde moitié du XIXe siècle. Les idéologues de la révolution conservatrice en appelèrent à l’« approbation » (Bejahung) du Zeitgeist, de l’esprit du temps, et à la réconciliation de l’intériorité (Innerlichkeit) et de la technologie, au prix d’un véritable changement d’« attitude » (Haltung) qui voyait désormais, dans les ingénieurs, les « prêtres érudits de la machine », selon les mots d’Oswald Spengler (1880-1936).

Une partie des idéologues de la révolution conservatrice allemande n’opposeront plus la « communauté » (Gemeinschaft) — dont ils espéraient la reconstitution sur les ruines de la « société » (Gesellschaft) des libéraux qu’ils honnissaient — à la technologie, qu’ils « spiritualiseront » et esthétiseront, par exemple sous la plume d’Ernst Jünger (1898-1995), dans Der Arbeiter (1932). Ils exalteront également l’industrie lourde, la grande ville, la masse.

Historiquement, les ingénieurs ont été des acteurs essentiels de la révolution conservatrice et, pour certains d’entre eux, du nazisme — mouvements qui ont été pour eux des plateformes d’ascension sociale, dans le sillage de leur expérience du front, pendant la Première Guerre mondiale. Avec le soldat et l’aviateur, les ingénieurs ont été l’archétype du « travailleur » (Arbeiter) dont Jünger célébrera la figure (Gestalt). Osons rappeler que l’extermination des Juifs a été, en partie, une entreprise d’ingénieurs et d’industriels de la chimie conçue par eux comme un travail « bien fait ».

À dire vrai, les futuristes de Marinetti, en Italie, avaient posé les premiers jalons de ce retournement en faveur de la technique. Arthur Moeller van den Bruck (1876-1925), l’un des principaux idéologues de la révolution conservatrice allemande, le fondateur du « juvénilisme politique », l’auteur de Das Dritte Reich (1923), adepte d’un « optimisme de la réalité », s’en inspira.

La révolution conservatrice est en effet un oxymore, et c’est bel et bien son ambivalence qui, hier comme aujourd’hui, explique, à mon sens, sa capacité mobilisatrice, sa force de séduction, et la difficulté de sa critique. Moeller estimait qu’« il est possible d’atteindre également, dans une situation révolutionnaire, et même avec des moyens révolutionnaires, des fins conservatrices ». Tout comme le national-libéralisme qui en est une facette, la révolution conservatrice obéit à l’ethos de la chauve-souris : voyez mon corps, je suis conservateur (ou national) ; voyez mes ailes, je suis révolutionnaire (ou libéral). 

Walter Benjamin, Victor Klemperer et Ernst Bloch comprendront très vite l’orientation bifide des révolutionnaires conservateurs. Bloch, notamment, parlera à leur sujet de « simultanéité des contraires ». Thomas Mann, qui fut longtemps sensible aux idées de la révolution conservatrice allemande, en dénoncera, après la Seconde Guerre mondiale, le mélange de « robuste modernisme, d’efficacité avancée et de rêve du passé ». Il évoquera un « romantisme technicisé », comme en écho au « romantisme d’acier » que célébrait Goebbels.

Mais la révolution conservatrice, notamment en Allemagne, n’a jamais été un courant de pensée homogène, aisément identifiable. L’un de ses meilleurs connaisseurs, Louis Dupeux, y voit une « nébuleuse idéologique » et lui aurait préféré le terme de « réaction moderne » 2.    

Cette sensibilité, portée par des hommes de lettres et des écrivains — plutôt que par des intellectuels —, par des Professeurs-Docteurs, par des économistes, des ingénieurs, des juristes, dans une galaxie de sociétés de pensées, de journaux, de maisons d’édition, était en osmose avec les partis de la droite nationaliste qu’ils irriguaient de leurs idées, mais aussi avec une mouvance ouverte à l’expérience bolchevique, en particulier par l’intermédiaire de Moeller lui-même et des Linke Leute von Rechts, les « gens de gauche de la droite », dont le chef de file était Ernst Niekisch (1889-1967). Sa dissémination dans la société politique ou civile a été d’autant plus forte qu’elle était dispersée. Dans les années 1920, Hitler lui-même cultivait une même ambivalence et reprenait des éléments de l’imaginaire socialiste et ouvriériste. Réciproquement, le parti communiste vit en Schlageter, le chef des Corps francs de l’extrême-droite nationaliste dans la Ruhr, fusillé par les Français en 1923, un héros. Il adopta pour quelques mois une « ligne Schlageter ».

La révolution conservatrice est un oxymore et c’est son ambivalence qui explique sa capacité mobilisatrice, sa force de séduction, et la difficulté de sa critique.

Jean-François Bayart

Le terme même de « révolution conservatrice » n’a été véritablement introduit qu’après la Seconde Guerre, bien que l’écrivain Hugo von Hofmannsthal (1874-1929) l’ait utilisé dans sa conférence Les Lettres comme espace spirituel de la nation, prononcée à Munich en 1927, et que certains en trouvent l’origine dans l’œuvre de Dostoïevski. Armin Mohler (1920-2003) — à ne pas confondre avec Moeller — a consacré sa thèse de doctorat, sous la direction du philosophe Karl Jaspers, à La Révolution conservatrice en Allemagne. 1918-1932 (1949) — premier ouvrage universitaire de référence sur ce courant de pensée, rédigé par un insider puisque le jeune Mohler, citoyen suisse, s’était engagé dans la Waffen SS, pour finalement en déserter après quelques mois passés sur le front de l’Est et regagner sa terre natale, au prix d’un court séjour en prison. De retour en Allemagne, après la guerre, il deviendra le secrétaire particulier d’Ernst Jünger, puis une figure éminente de la réconciliation franco-allemande qui, pour lui, prendra notamment le visage de sa collaboration avec la Nouvelle Droite, en particulier le GRECE.

L’idée géniale des tenants de la révolution conservatrice, que soulignera François Furet dans Le Passé d’une illusion (1995) et dans sa correspondance avec l’historien allemand Ernst Nolte (1998), est d’avoir compris l’inanité du projet contre-révolutionnaire pour laver l’affront de la Révolution française et de son héritage à l’échelle européenne.

Nul ne pouvait véritablement adhérer à un retour à la case de l’Ancien Régime, hormis quelques rêveurs et la fraction la plus obtuse de l’aristocratie ou des Églises chrétiennes. Plutôt que de continuer à se complaire dans une vaine nostalgie et dans le Kulturpessimismus, mieux valait donc épouser son temps, l’ « approuver », et procéder à une révolution copernicienne de son « attitude » à l’égard de la modernité, quitte à la mettre au service de la tradition (ou supposée telle). Pour Moeller, « il ne s’agit pas de restaurer le passé, mais de s’y rattacher », d’« arracher la révolution des mains des révolutionnaires ». Et Ernst Jünger, dans la prose emphatique de l’époque, en appelait à la « fusion du passé et de l’avenir dans un présent brûlant ».

De ce point de vue, la révolution conservatrice serait donc bien une dystopie. 

Absolument. Son maître mot est le « chambardement » (Umsturz) de l’ordre établi, que l’on vomit. D’où son orientation volontiers anti-bourgeoise, qu’elle partage avec le bolchevisme, et dont l’orientation anticapitaliste, en Allemagne, renvoie à l’économiste List et au philosophe Fichte. Même la revendication de tradition est disruptive. Comme vous le rappelez, il s’agit d’une tradition « inventée », en soi assez banale si l’on accepte la thèse des historiens britanniques Eric Hobsbawm et Terence Ranger, selon laquelle la modernité, au XIXe siècle, a pris la forme de l’« invention de la tradition ». Mais, en l’occurrence, d’une invention radicale de la modernité, qui passe par exemple par la relégation de la tradition religieuse chrétienne, toute pluriséculaire qu’elle soit, et à laquelle on va substituer l’exaltation plus ou moins explicite du paganisme, celui des tribus germaniques et de la Grèce antique ou, dans le cas italien, de Rome — et surtout de la force guerrière, viriliste, au prix d’un certain nihilisme. 

Ce faisant, la révolution conservatrice se projette dans le futur — à la façon des futuristes italiens — mais pour répondre à la dystopie, bien réelle, du présent immédiat : celui de la guerre de masse, de son désastre absolu, de la défaite ou de la « victoire mutilée » (Mussolini et D’Annunzio), des exodes qui s’en sont suivis, de l’abjection de la pauvreté. L’exaltation du passé, de la « tradition », est donc bien une réponse pour le futur, une forme de rédemption et de promesse d’un avenir meilleur, d’un recouvrement de la grandeur passée.

De ce point de vue, les révolutions conservatrices de l’entre-deux-guerres ont été des fondamentalismes identitaristes, comparables, mutatis mutandis, aux fondamentalismes religieux contemporains. Elles ont « imaginé », pour reprendre l’expression de Benedict Anderson, une nation primitive, idéale, une identité prétendument originelle, en l’essentialisant — alors que l’identité n’est pas une essence, elle est un « événement » au sens deleuzien, une action, un processus complexe d’identification. Elles ont doté « leur » nation d’une culture dite « populaire », tout aussi imaginaire, étant entendu que l’imaginaire n’est pas le contraire du réel mais l’ « indiscernabilité » entre le réel et l’irréel — pour continuer à citer Deleuze. Leurs adeptes ont été des born again de la nation, plutôt que de Dieu, et le passé ou la « tradition » dont ils se sont réclamés ont été aussi fantasmatiques et kitsch que celui des salafistes ou des chrétiens évangéliques d’aujourd’hui.

Dans ce couple paradigmatique comment isoler la dynamique révolutionnaire et l’inéluctable réaction du conservatisme ? Quels en seraient les marqueurs discriminants dans chaque cas ?

Je pense précisément qu’il serait vain de chercher à les isoler. C’est bel et bien leur alliage qui fait leur force paradoxale.

Tout est dans l’oxymore.

Bien sûr, dans l’action, la mise en œuvre de cette utopie s’est compliquée. D’abord parce que ses protagonistes étaient divisés sur des questions aussi essentielles que le rapport à l’industrie et à la technique, à l’antisémitisme ou à la nécessité et à la conduite de la guerre, à ses buts territoriaux, etc. Ensuite, parce qu’il a fallu faire des choix, arbitrer entre des priorités et des stratégies. Mais, en cela, la révolution conservatrice n’a pas été plus incohérente que ne peuvent l’être le libéralisme, dans ses différents avatars, ou la démocratie chrétienne, ou encore le socialisme « réel ». Par définition, le politique est l’art du possible, qui ne l’est que par l’acceptation de l’inachèvement et de l’incohérence. Ceux qui l’oublient se brûlent les ailes (et celles des autres…), à l’image des Gardes rouges, des Khmers rouges et de tous les adeptes des « sentiers lumineux ». 

Pour celles et ceux qui entendent endiguer les révolutions conservatrices immédiatement contemporaines, il leur faut admettre leur bifidité, et vraisemblablement y répondre par une autre formule oxymorique qui reste à inventer et à rendre consistante. L’une des grandes inquiétudes que l’on puisse avoir aujourd’hui, d’ailleurs, tient à l’insuffisance pleine de suffisance des intellectuels de gauche, ou tout simplement démocrates, dont la pensée tourne en rond et se laisse de plus en plus satellisée par les non-sens d’un débat public vicié, qui tourne à l’hystérie publique en se réduisant à la dénonciation de l’immigration et de l’islam, « traductions abrégées » (Freud) de la complexité du monde.

Comme le national-libéralisme qui en est une facette, la révolution conservatrice obéit à l’ethos de la chauve-souris : voyez mon corps, je suis conservateur (ou national) ; voyez mes ailes, je suis révolutionnaire (ou libéral).

Jean-François Bayart

La révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres reste-t-elle inaboutie en étant préfasciste et antidémocratique ? Comment qualifier ces seuils et qu’en est-il de la répétition actuelle de ces bifurcations ?

Je dirais plutôt que la révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres a percolé dans les profondeurs des sociétés européennes. Le très beau documentaire Leni Riefenstahl : la lumière et les ombres (2024) d’Andres Veiel montre très bien comment certaines et certains n’ont rien compris au film tragique dont ils ont été les acteurs ou les figurants — ou plus exactement n’ont rien voulu y comprendre, quitte à gommer les aspérités de l’histoire, notamment familiale 3

Je citais tout à l’heure la trajectoire de Mohler, ancien Waffen SS que l’on retrouve dans les cercles franco-allemands et dans le back office de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist. N’oublions pas que ni la République fédérale allemande ni les IVe et Ve Républiques françaises n’ont radicalement tourné la page de la révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres, ni même du nazisme et de Vichy. Les régimes postérieurs à la Seconde Guerre mondiale ont largement recyclé les responsables politiques, administratifs ou économiques du nazisme, du fascisme, de Vichy. De même qu’ils ont translaté des pans entiers de leurs idéologies en les « traduisant » — au sens où l’entendaient un Gramsci ou un Klemperer — dans l’idiome de la démocratie libérale. Johann Chapoutot a ainsi rappelé que René Capitant et Michel Debré ont jeté un pont entre l’école juridique allemande du « Nouvel État » (der Neue Staat) de l’entre-deux-guerres et l’élaboration de la Constitution de la Ve République française 4

Il existe de multiples connexions de ce type entre les situations contemporaines et les situations de l’entre-deux-guerres, qu’exemplifient, à la tête des Exécutifs européens, des figures comme celles d’Orban, de Meloni ou des jumeaux du PiS en Pologne. 

De même Poutine préside à une réconciliation entre les slavophiles et les nationalistes grand-russes de l’Empire des Romanov et le patriotisme soviétique, pour ne pas dire stalinien, en accommodant son régime avec l’influence idéologique des tenants du « conservatisme dynamique » (Vitalii Averianov) et du Club Izborskii, sans pour autant s’aligner complètement sur eux, comme l’a bien montré Juliette Faure 5

Si l’on y regarde de plus près, il est frappant de constater que les révolutions conservatrices immédiatement contemporaines, de par le monde, accomplissent les prodromes des révolutions conservatrices de l’entre-deux-guerres dont les eaux mêlées, en quelque sorte, font résurgence après avoir parcouru de multiples galeries souterraines.

Aux États-Unis, MAGA est le remugle de la ségrégation raciale, du ressentiment du Sud qui ne s’est jamais remis de sa défaite lors de la guerre de Sécession et de la promulgation des Civil Rights en 1964, de l’eugénisme américain qui fut une source d’inspiration pour Hitler, de la sympathie de Henry Ford et de Charles Lindbergh pour Hitler, de cette grande Amérique dans laquelle on pouvait lyncher les Noirs, détester les juifs, « drill, baby, drill » et peloter les femmes sans être importunés par les intellectuels et les agitateurs « communistes » qu’on avait le loisir de pourchasser et même d’exécuter, surtout quand ils se déguisaient en anarchistes. Trump incarne la possibilité de retrouver la Verte Colline que l’élection d’Obama a manqué de souiller de manière irréversible. 

En Inde, l’idéologie de l’hindutva, que promeut Narendra Modi, est un avatar de celle de la RSS des années 1930-1940 et de l’un de ses idéologues les plus renommés, Madhav Sadashivrao Golwalkar (1906-1973), qui vouait les musulmans d’Inde au sort des juifs allemands — la Shoah en moins, tout de même —, et dont se réclame sans complexe l’actuel ministre de l’Intérieur, Ahmit Shah. En Turquie, les continuités entre le kémalisme — véritable prototype des révolutions conservatrices de l’entre-deux-guerres, qu’admiraient la droite nationaliste allemande et les nazis — et le régime de Recep Tayyip Erdogan sont plus profondes que ne le donne à penser la « guerre culturelle » entre les Turcs « noirs », conservateurs et religieux, et les Turcs « blancs », laïcistes et souvent autoritaristes. Erdogan est beaucoup plus kémaliste qu’on ne le pense, et Kemal était beaucoup plus musulman qu’on ne le suppose 6. Le Likoud, notamment dans ses dérives actuelles, est l’héritier de Vladimir Jabotinsky (1880-1940), le fondateur de la Légion juive, et de l’Irgoun, dont Menahem Begin fut l’un des responsables. 

On pourrait multiplier les exemples de cet ordre pour restituer la profondeur historique des révolutions conservatrices qui se déploient sous nos yeux. 

Ce n’est pourtant pas tout à fait une répétition.

En effet, cela ne signifie en rien leur reproduction à l’identique, comme se le demandent toujours les ignares, généralement pour exonérer les mouvements, les partis ou les personnalités en cause.

Le problème n’est pas de savoir si Marine Le Pen ou Giorgia Meloni veulent exterminer les musulmans, comme l’ont fait des juifs Hitler et Mussolini, ou reconstituer, respectivement, l’État fasciste et l’État français. Mais de comprendre comment elles entendent mettre en place, « à nouveaux frais », comme l’on dit aujourd’hui, des combinaisons révolutionnaires conservatrices, inévitablement inédites, dont les ingrédients pourront différer, mais dont l’oxymore demeurera fatal pour les libertés publiques, la réduction de l’inégalité sociale, la « sortie de l’Homme de sa minorité » — haro sur les Lumières ! — et peut-être pour la paix, la bêtise identitaire engendrant aisément la guerre. 

Tel le phénix, la révolution conservatrice peut renaître de ses cendres. Et d’autant plus facilement que les pires excès qu’elle a in fine inspirés, sans pour autant les avoir toujours prémédités ni même conçus, ont pu être exercés, si je puis dire, en méconnaissance de cause. Sönke Neitzel et Harald Welzer montrent ainsi que beaucoup de soldats ordinaires de la Wehrmacht ont pu tuer des juifs sans être antisémites, tout simplement parce que leur ethos professionnel d’avant-guerre leur faisait apprécier le respect des ordres et le travail bien fait 7. De nos jours la place Beauvau et l’Élysée attendent de la police un manque de compassion vis-à-vis des migrants. L’anthropologue Michael Herzfeld définit la bureaucratisation de nos sociétés comme une « production sociale de l’indifférence » 8. Or nous savons combien les partis d’extrême-droite entendent choyer les bureaucraties de l’ordre.

Comment peut-on considérer ex post par exemple les écarts entre nationaux-allemands et nationaux socialistes ? Diffèrent-ils par leurs utilisations des éléments du « magasin culturel » et par leurs styles de combinaison de ces éléments ? Au cours de la révolution conservatrice les radicaux l’emportent-ils parce que la dynamique révolutionnaire a plus d’intensité que la pesanteur conservatrice ?

La digue ou le franchissement du Rubicon, entre la révolution conservatrice et le nazisme (ou, en Italie, le fascisme) aura généralement été l’acceptation, ou le refus, de l’antisémitisme biologique et de la violence milicienne bestiale. 

Pour Michael Mann, grand spécialiste de la formation de l’État, c’est la violence milicienne, paramilitaire, qui fait la différence entre le fascisme ou le nazisme et les régimes conservateurs ou réactionnaires, plus ou moins corporatistes, de l’entre-deux-guerres, qui sont plus ou moins leurs alliés, et sur lesquels ils s’appuient plus volontiers que sur les mouvements proprement fascistes locaux dont la violence est dysfonctionnelle, notamment en temps de guerre 9

De ce point de vue, le fascisme n’a triomphé « que » dans cinq pays européens moins en réponse à la crise du libéralisme qu’à l’épuisement de régimes « duels », semi parlementaires et semi autoritaires : l’Italie, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie, la Roumanie. Le fascisme a également été notable chez les Sudètes et les Slovaques de Tchécoslovaquie, en Ukraine, en Croatie. En revanche, l’Espagne, le Portugal n’ont pas été, à proprement parler, des régimes fascistes. L’Espagne de Franco, dans les années 1960, sous l’influence de l’Opus Dei, délaissera ce qui restait du modèle corporatiste initial pour épouser celui de la révolution conservatrice et s’adonner à la modernisation économique.

De même, la plupart des révolutionnaires conservateurs étaient culturellement antisémites. Mais de là à tuer des juifs, plutôt que de les réduire à une citoyenneté de seconde zone ou de les pousser à l’exil…

Tel le phénix, la révolution conservatrice peut renaître de ses cendres.

Jean-François Bayart

Il y avait dans le nazisme et sa violence bestiale une faute de goût et de savoir-vivre qui a indisposé le bourgeois, et même, sans doute, qui l’a inquiété car les SA étaient violemment anti-bourgeois. Leur liquidation, lors de la Nuit des longs couteaux, a pu, d’une certaine manière, rassurer des nantis que révulsaient leur brutalité et leur homoérotisme, et donner une certaine respectabilité à Hitler, jugé plus « modéré » et « responsable ». Mais elle aggravait simultanément l’effroi que suscitait la « pensée sans freins » 10 — et en particulier « sans frein » religieux — des révolutionnaires conservateurs les plus radicaux, comme les nazis, et singulièrement ceux d’entre eux qui voyaient dans les libéraux, plus encore que dans les marxistes, leurs véritables ennemis. N’oublions pas que l’ancien chancelier Kurt von Schleicher a été assassiné, avec sa femme, à cette occasion. Le racisme biologique des nazis s’est ainsi heurté aux sentiments religieux, au sens des convenances ou au simple bon sens de nombre de conservateurs ou de révolutionnaires conservateurs.

De la révolution conservatrice au nazisme, les itinéraires individuels ont été multiples. Moeller, de sa seule rencontre avec Hitler, en conclut que « ce type ne comprendra jamais rien », mais il ne désapprouvait pas forcément son projet. Son suicide, en 1925, lui épargnera le dilemme de se rallier, ou non, à un homme qu’il jugeait trop plébéien pour incarner le Führerprinzip. Thomas Mann, d’abord sensible aux charmes de la révolution conservatrice, s’en est éloigné et a fui le nazisme. Carl Schmitt et Heidegger sont passés du cousinage à l’adhésion, au moins temporaire. Néanmoins, la révolution spirituelle de Heidegger était trop passéiste pour relever de la sensibilité révolutionnaire conservatrice à proprement parler. Ernst Jünger a snobé le nazisme en silence. « Gens de gauche de la droite », Ernst Niekisch et Otto Strasser (1897-1974) finirent par s’y opposer violemment. Le frère de ce dernier, Gregor Strasser (1892-1934) fut assassiné pendant la Nuit des Longs Couteaux. L’un des piliers du nazisme dans la sphère protestante, Wilhelm Stapel (1882-1954), l’auteur de L’Homme d’État chrétien. Théologie du nationalisme (1932), récusait toute idée de politique chrétienne universelle puisque chaque peuple devait suivre sa propre loi d’origine divine, mais il n’adhéra pas au parti, il était tenu en suspicion par Goebbels, et il ne partageait pas l’antisémitisme biologique d’Hitler : les peuples allemand et juif sont tous deux des « idées de Dieu » qu’on ne saurait mélanger impunément, mais il devait suffire, dans son esprit, d’assigner les Juifs à un statut (Stand) que garantirait l’État. Partisan d’une religion « allemande » nouvelle, en marge de l’Église institutionnelle, Paul Ernst (1866-1933) a donné des « lettres de noblesse » culturelles au nazisme, sans en épouser le racisme biologique, l’expansionnisme impérialiste, le culte de la guerre.

Il en a également été de la sorte en Italie. Marinetti est allé très loin dans la compromission avec Mussolini, par vanité et ambition personnelle. Beaucoup de ses amis ont rompu avec lui avant même l’avènement du fascisme, dès son exaltation furieuse de la « beauté » de la guerre en Libye (1911), dans les Balkans (1912-1913) et finalement dans les Alpes, pendant la Première Guerre mondiale. Certains, sans vouloir antagoniser le fascisme, se sont réfugiés dans leur Eigensinn, leur quant-à-soi, en mettant leur talent au service de l’industrie et de la publicité ou de l’architecture. 

Dans le glissement — ou le refus du glissement — de la révolution conservatrice au fascisme et au nazisme, ont pu jouer l’idéalisme, l’opportunisme politique, les intrigues de cour, les animosités personnelles, l’érotisation du Chef suprême et de ses sbires, la cupidité, l’accoutumance à la violence dont la Grande Guerre avait été l’école pour une génération entière, et même pour les enfants et les adolescents qui l’ont traversée en se l’appropriant par leurs jeux et la naïveté de leurs sentiments patriotiques — en bref, une foultitude de facteurs.

L’esthétisation du politique — et de la guerre —, la représentation fondamentaliste de la nation, le souci de répondre à l’abstraction aliénante de l’État et du capitalisme par la « mise en forme » d’une autre abstraction, celle du peuple ou de la race, ou encore la volonté de rendre aux sinistrés de la Première Guerre mondiale une dignité ont fourni des lignes de continuité de la révolution conservatrice au fascisme ou au nazisme, mais sans que le passage soit automatique. 

Il faut relire le témoignage de Sebastian Haffner sur sa jeunesse pour saisir les petits pas qui ont conduit au « collapsus collectif » qui a plongé l’Allemagne et, par extension, le monde dans l’horreur, pour au moins une quinzaine d’années, si l’on tient à être optimiste 11. Et voir comment, depuis une vingtaine d’années, le piège de la révolution conservatrice se referme sur nous, jour après jour, par la négligence, la complaisance, le renoncement à nos libertés publiques ou tout simplement à l’humanité sous prétexte de lutte contre le « terrorisme » et l’« immigration clandestine » ou de sécurisation de nos grands événements sportifs. Et, bien souvent, aussi, par la stupidité et l’ignorance que nous érigeons désormais en vertus civiques. Nous savions déjà que l’immigré et le musulman, si tant est qu’on puisse les distinguer, sont la cause unique de tous nos malheurs. Mais notre interprétation de la marche du monde s’est raffinée. S’y ajoutent désormais l’intellectuel, l’enseignant, le chercheur et même le journaliste s’il travaille dans le service public, tous taxés de « wokisme », comme si le fait d’être « éveillé » ou d’ « éveiller » son public était un crime. Dans les années vingt, sous la République de Weimar, on vilipendait de la sorte le « bolchevisme culturel »… 

Alors oui, en tant que « wokiste » invétéré — car mon métier est bien d’éveiller — j’ai envie de crier aux Français : « Mais bon sang, réveillez-vous avant qu’il ne soit trop tard ! » Car aujourd’hui, en France comme dans une bonne partie des démocraties dites libérales, les tenants de la révolution conservatrice, parlementaires, journalistes, chefs d’entreprise ou universitaires sont en train de préparer l’arrivée au pouvoir d’un parti dépourvu de tout programme économique, n’ayant comme boussole liberticide qu’une obsession identitaire illusoire et vaine, l’haleine chargée de relents historiques nauséabonds, et entretenant avec l’argent public un rapport problématique qui laisse mal augurer de son honnêteté une fois qu’il sera parvenu à ses fins politiques. 

En France, aujourd’hui, un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, et Laurent Wauquiez, l’un des responsables les plus en vue du parti Les Républicains, présumé être l’héritier du gaullisme, en appellent sans fard à l’ « union des droites », et Jordan Bardella répond immédiatement présent. 

Or les précédents de la Pologne et de la Hongrie montrent qu’il est plus aisé d’entrer dans ce genre d’aventures que d’en sortir — même dans le cadre et avec les garde-fous de l’Union européenne.

Il est difficile de relier pleinement des figures comme Martin Heidegger ou Carl Schmitt à la révolution conservatrice, en particulier à son romantisme. Schmitt se moque des conservateurs tout en étant assimilé à un catholique prussien ou à un Prussien catholique ; une partie du glissement d’Heidegger vers les nazis s’expliquerait par son rejet de la prégnance de la théologie catholique sur l’université dans sa région, plus que par une adhésion à leur non-philosophie.

Ni Heidegger ni Carl Schmitt ne reliaient la réconciliation de la Kulturnation avec la technologie à la question juive, alors que pour un Werner Sombart (1863-1941) l’antisémitisme était au cœur de sa réflexion sur le capitalisme.

La plupart des auteurs — notamment Victor Klemperer — insistent en effet sur l’héritage du romantisme, ou plutôt sur une certaine interprétation, une certaine énonciation du romantisme dans l’épanouissement du nazisme, ainsi que sur la « relecture », très biaisée, de Nietzsche à la faveur de la Nietzsche-Bewegung, l’Opération Nietzsche, de Rosenberg, avec la participation intéressée de la sœur du philosophe. 

Mais l’historien Louis Dupeux estime que la dimension religieuse de la révolution conservatrice n’a pas été suffisamment prise en considération, encore que deux de ses grandes figures tutélaires, Moeller et Spengler, aient pu la traiter de haut 12. Philippe Burrin insiste lui aussi sur la promotion de la religion par le nazisme qui s’est employé à dépasser les clivages confessionnels, suspectés d’affaiblir la nation, dans la lignée de Paul de Lagarde (1827-1881), partisan de l’émergence d’une « religion nationale ». La révolution conservatrice, sous Weimar, dans la continuité des « chrétiens allemands » qui voulaient épurer le christianisme de ses éléments judaïques et finirent par devenir majoritaires sous le Troisième Reich, a souvent rêvé de doter l’Allemagne d’une religion commune, de type ethnique ou ethno-racialiste — les « croyants allemands » (Gottlaübig) entendant même rompre avec le christianisme et en revenir à un paganisme germain (ils représentaient environ 5 % de la population allemande en 1939, et recrutaient essentiellement dans les rangs de la Waffen SS) 13.

De manière diffuse, la République de Weimar a engendré un certain ressentiment chez les protestants en supprimant le statut de religion d’empire dont jouissait leur obédience.   

Des personnages comme le théologien luthérien Wilhelm Stapel, directeur de la revue Deutsches Volkstum de 1917 à 1938, inspirateur de l’Église protestante unifiée, soumise au Führerprinzip, ou l’intellectuel Alfred Rosenberg, contempteur du « chaos racial » méditerranéen, rêvant d’une Volkskirche qu’il concevait comme un ordre masculiniste, et non comme une « cathédocratie », se sont inscrits dans une perspective clairement religieuse. 

Par ailleurs, quelques-uns des plus éminents idéologues du nazisme étaient catholiques : l’Autrichien Hitler, bien sûr, mais aussi Goebbels, Himmler, Schirach. Tout en refusant le racisme du régime national-socialiste, les catholiques ont attendu du Troisième Reich une rechristianisation de la société allemande, ce qui valait bien quelques compromissions. Sous Weimar, la dénonciation d’un « État sans Dieu » par le cardinal Michael von Faulhaber (1869-1952), en 1922, amena le Zentrum catholique à prendre ses distances avec le « système » — la République, dans la logorrhée de la révolution conservatrice et du nazisme — en confiant sa présidence au prêtre Ludwig Kaas (1881-1952), sympathisant du fascisme italien, antilibéral, et inspirateur du « Nouvel État » que le chancelier Brüning tentera de mettre en place en 1930-1932, avec les encouragements de Carl Schmitt.

Le chancelier Brüning en appelait à la force invisible du sacrum imperium et se voyait en katechon, en pilier du christianisme, en obstacle à la venue du Malin 14. En Autriche, avant même l’Anschluss, von Papen, nommé ambassadeur du Reich à Vienne après avoir introduit le loup Hitler dans la Chancellerie, a œuvré à un rapprochement entre l’autoritarisme catholique et le national-socialisme local, que divisait le rapport à l’universalité romaine de l’Église. 

Quoi qu’il en soit, le nazisme s’est approprié le langage du christianisme, comme l’a montré Victor Klemperer. Et, pour citer à nouveau l’analyse de Philippe Burrin, son antisémitisme était d’ordre apocalyptique. Une éventuelle défaite, puis la probable défaite de l’Allemagne ne pouvait se solder que par la victoire des Juifs, comme en 1918 15.

Par ailleurs, l’enchaînement de la révolution conservatrice au nazisme peut être lu autrement que comme le dévoiement politique et culturel du romantisme et une conséquence du contournement du libéralisme par l’Allemagne, au XIXe siècle. Dans Nazisme et révolution, Fabrice Bouthillon a proposé une interprétation très séduisante, en récusant l’hypothèse courante d’un Sonderweg de l’Allemagne 16. À ses yeux, le centrisme peut procéder par exclusion des extrêmes — en France, l’orléanisme ; en Allemagne, le bismarckisme — ou par addition des extrêmes — le fascisme, le national-socialisme, le bolchevisme. Ce serait l’échec de l’exclusion des extrêmes — par exemple, avec Kerenski en Russie, avec Giolitti en Italie, ou avec la « majorité de Weimar » en Allemagne, jusqu’à la mort de Gustav Stresemann (1878-1929) — qui aurait ouvert la voie à l’addition des extrêmes et radicalisé la révolution conservatrice. 

Cet éclairage est intéressant car il écarte l’explication culturaliste, trop simpliste pour rendre compte de la multiplicité des révolutions conservatrices, dans des « cultures » très différentes les unes des autres.

On voit, aujourd’hui, en France, par exemple, comment l’Extrême-Centre, qui a été l’épicentre de la vie politique française depuis Thermidor, et dont se réclame ouvertement Emmanuel Macron, a échoué à tenir à distance le RN et LFI et ouvre une voie royale à Marine Le Pen ou Jordan Bardella. « La déclaration d’équidistance des deux branches extrêmes est objectivement un appui à la branche droite » nous avertissait déjà Pasolini 17. Dans le cas français, le flirt d’Emmanuel Macron avec la sensibilité de la révolution conservatrice suggère qu’une « situation thermidorienne » — assurant la professionnalisation en classe politique d’une élite révolutionnaire et son accumulation de capital — peut être — ou nourrir — un avatar de la révolution conservatrice. Il y aurait là un point de convergence entre la Russie postsoviétique, la Chine de Deng — et post-dengiste — le Cambodge de Hun Sen et la République islamique d’Iran, quatre régimes issus d’une révolution mais entrés en phase thermidorienne et dont l’idéologie correspond bien au type-idéal de la révolution conservatrice 18.

De plus, il ne faut pas oublier la place de la France, dès la fin du XIXe siècle ou le tout début du XXe, dans l’émergence des révolutions conservatrices européennes de l’entre-deux-guerres. Pour l’historien israélien Zeev Sternhell, c’est en France que le fascisme revêtit sa forme la plus pure, qu’inspirèrent Barrès et Maurras. Le vitalisme de Bergson, la pensée de Sorel, l’ambivalence de Péguy qui lui permettait d’évoluer sur des terres et dans des eaux d’obédience idéologique opposée et de ravir « en même temps » des intellectuels de droite comme de gauche eurent une portée considérable, qui ne fut pas politiquement univoque : Gramsci lisait ces trois auteurs, au point de se faire accuser d’idéalisme. L’eugéniste Alexis Carrel (1873-1944), ami du philo-nazi Charles Lindbergh, connut également une large audience.

En revanche, les catégories journalistiques en vogue de l’illibéralisme ou du populisme — un terme inventé autour de 1929 pour qualifier la littérature ou le cinéma relatant la triste condition des pauvres gens — me paraissent conceptuellement assez pauvres et sources de confusion, même si elles séduisent les médias. Elles participent de la « Grande Confusion » entre l’extrême-droite et une partie croissante du reste de l’échiquier politique que dénonce le sociologue Philippe Corcuff 19

Quoi qu’il en soit, la plupart des révolutions conservatrices immédiatement contemporaines, de la Russie à l’Inde en passant par la Turquie et l’Iran, de la Hongrie et de la Pologne aux États-Unis et au Brésil, se piquent de religion sans qu’il faille les prendre au mot. Dieu est généralement le dindon de la farce. 

Quels liens rattachent les révolutions conservatrices que nous connaissons en ce XXIe siècle à celles de l’entre-deux-guerres ? Peut-on esquisser une forme de filiation ?

Il faut travailler sur les « relations génétiques concrètes » qui rattachent nos révolutions conservatrices immédiatement contemporaines à leurs antécédents de l’entre-deux-guerres, et même d’avant la Première Guerre mondiale — étant entendu que celle-ci en a été la principale matrice ; Ernst Jünger écrivait à ce propos : « La guerre, notre mère. »

Les acteurs et les institutions qui assurent la transmission d’une période à l’autre sont identifiables.

Nous avons déjà parlé d’Armin Mohler, par exemple, de sa contribution au GRECE, ou du rôle de passeurs qu’eurent, entre les idées constitutionnelles de l’« État nouveau », dans l’Allemagne de 1930-1932 et l’élaboration de la Constitution de la Ve République française en 1958, des juristes comme René Capitant et Michel Debré.

Le Front, puis le Rassemblement national ont été de grands véhicules de la révolution conservatrice à la française, notamment dans sa variante vichyssoise, par exemple via l’avocat Tixier-Vignancour (1907-1989) : ancien camelot du roi et adhérent du Parti populaire français, élu député en 1936, et ayant voté les pleins pouvoirs à Pétain en 1940, il est le co-fondateur du Rassemblement national français en 1954, dont les statuts prévoyaient d’exclure de la fonction publique les « hommes trop récemment entrés dans la communauté nationale pour se permettre de la diriger » ; défenseur de l’écrivain à l’antisémitisme délirant Louis-Ferdinand Céline et du général putschiste Raoul Salan, c’est aussi un propagandiste virulent de l’Algérie française. Il  choisit comme directeur de sa campagne présidentielle de 1965 un certain Jean-Marie Le Pen, dont la fille aînée était sa filleule ; il est l’instigateur du vol du cercueil de Philippe Pétain, en 1973, en vue d’obtenir son inhumation dans le fort de Douaumont. 

Le journaliste, documentariste et essayiste maurrassien Patrick Buisson (1948-2023) a lui aussi été une pièce éminente de la mécanique de « traduction » de la révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres et de l’Occupation à celle que nous voyons se déployer sous nos yeux. Après avoir été le doctorant de l’historien Raoul Girardet, politiquement très marqué — ce qui ne retirait rien à ses qualités professionnelles —, Patrick Buisson semble avoir été le premier à avoir qualifié Daniel Cohn-Bendit de « juif allemand », dans les colonnes de Minute, en 1968 ; il milite alors dans les rangs du mouvement Occident.

Dès les années 1980, Patrick Buisson plaide en faveur d’un « rapprochement de toutes les droites ». Il prend la direction éditoriale de Valeurs actuelles, conseille Philippe de Villiers et François Bayrou, avant de rejoindre Nicolas Sarkozy, en 2005, auquel il inspirera la création du fameux ministère de l’Identité nationale et de l’immigration, son allocution contestée de Latran sur la laïcité « positive » et quelques-uns de ses discours les plus droitiers ; il facilitera aussi l’entrisme du catholicisme traditionaliste dans la sphère politique. Ses obsèques, à Paris, le 3 janvier 2024, prirent la forme d’un grand rassemblement des différents rameaux de l’extrême-droite et consacrèrent son rôle historique dans la lente concrétisation de l’« union des droites » — à laquelle œuvre aujourd’hui Vincent Bolloré, fort de son empire médiatique et éditorial, et que cautionne désormais Nicolas Sarkozy.

Quel rôle a joué la guerre d’Algérie dans cette histoire ?

Même perdue, la guerre d’Algérie aura été un grand incubateur de la révolution conservatrice en France. D’une part, elle a permis la transmission intergénérationnelle des idées fascistes de l’entre-deux-guerres 20 ; de l’autre, elle a accumulé un formidable capital de ressentiment au sein de la société française : celui des Pieds-noirs et des juifs d’Algérie, s’estimant trahis par le général de Gaulle et contraints à l’exode ; celui existant au sein de l’armée et de la police françaises, compromises dans une « sale guerre » sans aucune reconnaissance possible de la part de la nation, et parfois dévoyées dans l’aventure factieuse de l’OAS ; celui des appelés, victimes de traumas guerriers jamais traités et pour cause, puisque cette guerre, longtemps, n’a pas existé, sinon sous l’appellation de simples « événements » ; celui, enfin, des harkis, et aussi d’immigrés algériens contraints ou désireux de vivre dans l’ancienne métropole coloniale, coupable de « crimes contre l’humanité » à l’encontre de leur pays d’origine. Il faut aussi compter avec le ressentiment à guichets diplomatiques fermés de l’« inimitié complémentaire » 21 entre Paris et Alger. 

Plus généralement, les Français ont dû faire le deuil de leur empire colonial colorié de rose sur les cartes de l’École communale de leur enfance ; ils ont pu en tirer un sentiment diffus de déclassement, voire de décadence, lorsque les Trente Glorieuses se sont dissipées, que la construction européenne a été assimilée à une dépossession de leur souveraineté ou à un évidement de la démocratie, et qu’il est devenu patent que les politiques publiques d’inspiration néolibérale mises en œuvre tant par la gauche que par la droite, depuis les années 1980, ont abouti à la désindustrialisation du pays, à la destruction de ses services publics, à la désertification de ses campagnes et à l’aggravation de l’inégalité sociale. Une poignée de « déclinologues » patentés ont de même entretenu cette morosité sur les d’antennes et par le jeu des colonnes de journaux.

La quasi-totalité de ces révolutions conservatrices participent d’un « moment d’historicité » dont nous ne sommes pas sortis : le passage d’un monde d’empires à un monde d’États-nations.

Jean-François Bayart

Est-ce aussi à ce moment-là que se solidifie le vocabulaire de la révolution conservatrice ?

Des « signifiants flottants » circulent d’une époque à l’autre, mots-valises tels que les antagonismes entre le « peuple » et l’« élite », ou entre les « petits » et les « gros », sur la binarité desquels se greffe aisément la pensée populiste, comme l’a montré le politiste néerlandais Cas Mudde 22.

Dans un essai récent, Michel Feher dégage de la sorte la récurrence de l’opposition polysémique et polymorphe entre « producteurs » et « parasites » dans l’histoire politique française 23. C’est là une bataille de mots que rejoignent aujourd’hui sans complexe la droite et l’extrême-droite pour stigmatiser les « assistés » et célébrer la « France qui se lève tôt », quitte à oublier que les plus « assistés » par l’État sont les habitants des quartiers aisés, bénéficiant davantage de la dépense publique que ceux des quartiers populaires, et les grandes entreprises, bénéficiant largement de crédits d’impôt, de subventions et de dérogations propices à toutes les optimisations fiscales — sans guère de contrôles ni d’évaluations de la part de l’administration et du Parlement.

C’est dans ce contexte historique qu’il faut replacer la trajectoire d’Emmanuel Macron, certes légataire du réformisme autoritaire, ou en tout cas anti-démocratique, de l’Extrême-Centre qui a dominé la vie politique française depuis Thermidor, mais aussi relais subliminal des idées révolutionnaires conservatrices dès avant sa candidature officielle à la présidence de la République, en 2016, et tout au long de ses deux mandats. Le président français a ainsi fait plusieurs visites au Puy-du-Fou auquel il ne ménage pas son soutien administratif et financier, témoigné de dévotion auprès de la Pucelle d’Orléans, assumé un néo-monarchisme dans un pays dont il pense qu’il n’a jamais fait le deuil de son roi ; il a également consenti à une certaine réhabilitation de Maurras et de Pétain, célébré avec insistance la France des cathédrales et des monastères et lancé des campagnes de rectification idéologique contre le « wokisme » et l’ « islamo-gauchisme ».

Ce n’est pas tout. Emmanuel Macron a contribué au portage idéologique et parlementaire de la vieille alliance entre certains héritiers de l’Algérie française et le gouvernement Netanyahou, sous prétexte de lutte contre l’antisémitisme, et nonobstant la répression impitoyable du peuple palestinien ; il cite avec complaisance Carl Schmitt dont le « libéralisme autoritaire » — « un État fort pour une économie forte » — définit bien sa propre politique ; adopte une posture martiale et un discours guerrier en toutes circonstances, contre le virus, l’islamisme, le « séparatisme » — celui, supposé, des pauvres, et non celui de l’optimisation fiscale à tout crin —, que résume son leitmotiv du « Nous ne lâcherons rien », là aussi jeté à tous vents.

Revenons aux « relations génétiques concrètes » que vous évoquiez plus haut. Comment les décririez-vous aujourd’hui — où sont-elles, exactement ?

Elles sont diachroniques, mais aussi synchroniques.

Nous voyons se former, sinon des alliances, du moins des connexions, des échanges, des circulations, des opérations communes, par exemple entre la Russie de Poutine, d’une part, et, de l’autre, l’extrême-droite française, les régimes militaires du Sahel, les opinions subsahariennes ; ou entre la mouvance MAGA et le régime de Viktor Orbán ; ou encore les chrétiens évangéliques états-uniens et l’extrême-droite israélienne ; entre cette dernière et le BJP de Narendra Modi, etc.

Les effets de miroir sont parfois paradoxaux, voire choquants.

L’antisémite Viktor Orban file un parfait amour avec Benjamin Netanyahou ; l’idéologue de l’ultranationalisme hindou Golwalkar, qui se félicitait que l’Allemagne nazie ait apporté la preuve de l’incommensurabilité des races et de leur irréductibilité, était un soutien du nouvel État d’Israël.

Nous pouvons aussi identifier, avec précision, des intermédiaires. Marine Le Pen, Thierry Mariani et François Fillon sont des relais d’influence du Kremlin, Jean-Pierre Raffarin et Jean-Luc Mélenchon de Pékin. Steve Bannon est à la manœuvre en Europe ; Elon Musk roule pour l’AfD en Allemagne, Vox en Espagne, Fratelli d’Italia et Nigel Farage au Royaume-Uni. Atlas Network convoie les idées d’extrême-droite à l’échelle mondiale. 

Ces interconnexions, à la fois synchroniques et diachroniques, ont un arrière-plan historique sans lequel on ne peut comprendre leur efficace contemporaine. L’extrême-droite française trouve son bonheur dans des courants de pensée russes de l’entre-deux-guerres, en vogue dans les milieux aristocratiques — ou supposés tels — réfugiés à Paris ou sur la côte d’Azur après la révolution bolchévique, et très lus par la « droite révolutionnaire » des bords de Seine de l’époque 24, tout comme, d’ailleurs, aujourd’hui, par les intellectuels postsoviétiques soucieux de synthèse entre le « cosmisme russe » de la fin du XIXe et du début du XXe, l’orthodoxie grand-russe, la technologie et l’industrie soviétiques, et la geste de la « Grande Guerre patriotique » 25. À ce titre, Aleksandr Prokhanov, l’un des ténors de la révolution conservatrice russe dans les années 1980-1990, a été très tôt en relation avec Alain de Benoist, Jean-Marie Le Pen et le Belge Robert Steuckers. Les liens semblent également étroits entre l’extrême-droite française et la Fratrie orthodoxe de Roumanie.

Il ne serait néanmoins pas plus fondé de raisonner en termes de simple diffusion, ou influence, ou manipulation, que de postuler un bégaiement de l’histoire ou son éternelle rumination. Ces connexions reposent sur l’historicité propre des sociétés concernées, et elles prennent plutôt la forme de ce que Max Weber qualifiait d’« actions en entente » et d’« affinités électives » 26. La convergence, la confluence, la combinatoire entre des registres religieux ou idéologiques disparates ne relèvent pas nécessairement de l’intentionnalité ni même de la conscience des protagonistes qui, néanmoins, peuvent s’entendre à merveille, sans trop le savoir ni le vouloir.

Avec Trump, la révolution conservatrice prend une tournure grotesque qui, peut-être, est le symptôme et le signe avant-coureur d’une autre chose.

Jean-François Bayart

Ainsi, la révolution conservatrice poutinienne se nourrit du ressentiment russe ou postsoviétique à l’encontre de l’Occident et trouve une sorte d’accord parfait avec le ressentiment subsaharien à l’encontre du même Occident, pour des raisons différentes, liées à la mémoire traumatique de l’esclavage et de la colonisation. Les uns et les autres ont en partage le souverainisme, une conception fondamentaliste de la nation et de la culture, une homophobie délirante et quelques autres traits sympathiques. Néanmoins, leur ressentiment n’est pas identique du point de vue historique. Aucun sentiment sorcellaire d’ordre lignager en Russie, par exemple, alors qu’il ronge les familles d’Afrique centrale.

La connexion entre MAGA et l’ultranationalisme israélien a comme opérateur le sionisme chrétien dispensationaliste 27, alors que la connexion entre l’extrême-droite française et le sionisme juif ultra est médiatisée par la mémoire de la guerre d’Algérie — Tsahal a participé à la guerre de Suez, en 1956 — et de l’exode des juifs algériens en France puis, pour une part d’entre eux, en Israël, au nom de l’alya.

Cette entente entre révolutions conservatrices distinctes ne masque-t-elle pas des divergences de fond ?

Mais qui dit « action en entente » ou « affinités électives » ne signifie pas forcément un alignement parfait des planètes. Pour les chrétiens dispensationalistes, le retour des juifs en Terre sainte est certes la condition sine qua non de l’Apocalypse, mais au prix de l’extermination de la grande majorité de ceux-ci, seuls devant être sauvés ceux d’entre eux qui se seront convertis.

L’alliance entre les sionistes juifs et les sionistes chrétiens est ainsi circonstancielle et elle repose sur un « malentendu opératoire » ; par ailleurs, leur « action en entente » se heurte à des obstacles et des résistances. Pour les nationalistes palestiniens, le sionisme juif n’est rien d’autre qu’une colonisation de peuplement, en tout point comparable à celle de l’Algérie française. Ceux d’entre eux qui sont chrétiens — et donc très critiques du sionisme chrétien nord-américain de facture dispensationaliste — ont développé une « théologie de la libération » contextuelle de plus en plus décoloniale, de nature à légitimer religieusement les revendications de leur peuple en insistant sur l’autochtonie de son obédience chrétienne.

Parallèlement, les Israéliens juifs partisans de la paix avec les Palestiniens peuvent être enclins à dé-occidentaliser l’État dont ils se réclament, à insister sur leur autochtonie qu’ils partageraient avec les musulmans, et à prendre leur distance à l’encontre du caractère colonial du sionisme en dépassant celui-ci, quitte à délégitimer la présence chrétienne en Palestine et à revenir à un dialogue purement judéo-islamique 28.

L’alliance entre les moutures nationales de la révolution conservatrice, qu’incarnent, respectivement, la coalition gouvernementale en Israël et MAGA aux États-Unis, est donc bâtie sur des faux-semblants que brouillent les appartenances religieuses en présence — on peut être chrétien, juif, musulman de différentes manières —, et entretient un rapport antagonique, sur le mode de l’« inimitié complémentaire », avec une autre mouture de la révolution conservatrice, celle de l’alliance entre le Hamas, le Hezbollah les houthistes yéménites et la République islamique d’Iran, tout aussi disparate politiquement et religieusement : d’un côté, on trouve un mouvement sunnite issu des Frères musulmans ; de l’autre, des sensibilités chiites, au demeurant différentes du Liban et du Yémen à l’Iran.

Malgré ces dissemblances, mon hypothèse est que la quasi-totalité de ces révolutions conservatrices, celles d’aujourd’hui comme celles d’hier, participent d’un « moment d’historicité » dont nous ne sommes pas sortis : le passage d’un monde d’empires à un monde d’États-nations.

La plupart des conflits contemporains — du Moyen-Orient à l’Asie du Sud et à l’Ukraine — y trouvent leur intelligibilité meurtrière. De ce point de vue, les révolutions conservatrices ne sont que l’une des expressions, l’une des combinaisons possibles de la triangulation entre les différents processus d’intégration du monde — l’universalisation de l’État-nation et l’affirmation de consciences identitaristes et culturalistes plus ou moins outrancières depuis le XIXe siècle. 

Comment ces trois termes interagissent-ils entre eux ?

L’avantage comparatif des révolutions conservatrices, par rapport aux démocraties libérales, est leur capacité à assumer politiquement l’ingénierie de base du passage du gouvernement impérial — par reconnaissance et instrumentalisation de la différence ethnique, culturelle et religieuse — au gouvernement stato-national — par assignation identitaire d’une citoyenneté ethnoreligieuse, par unification culturelle et par centralisation politique : en d’autres termes, elles assument l’ingénierie de la purification ethnique, qu’elle soit violente, voire exterminatrice et génocidaire, ou qu’elle prenne la forme plus bénigne de la « préférence nationale ».

Par exemple, l’antisémitisme moderne, à la fin du XIXe siècle et jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, s’explique pour partie par la disjonction entre le processus de formation de l’État-nation, territorialisé et ethnicisé, et la logique diasporique du peuple juif, dont les intellectuels ont volontiers épousé le libéralisme ou le socialisme internationalistes, aux antipodes des nationalismes völkisch 29. Il faudra attendre le sionisme pour que la judéité rencontre le nationalisme ethnique, dans une troublante similitude avec le national-socialisme qui n’échappait pas à Victor Klemperer, Allemand et juif 30 — non sans susciter l’opposition du Bund, parti de culture yiddish, socialiste, révolutionnaire et internationaliste, pris en étau entre le nazisme et le bolchevisme.

À cet égard, il faut remarquer d’ailleurs que, d’une certaine manière, les Allemands constituaient eux aussi une diaspora, s’étalant du Rhin à la Volga. 20 millions d’Allemands vivaient à l’extérieur de la République de Weimar, pour la plupart dans des territoires plus ou moins adjacents de celle-ci, qui, pour sa part, en abritait 60 millions. L’irrédentisme était donc beaucoup plus venimeux dans ce pays qu’en Italie. Les Allemands de la diaspora, au contraire des Juifs, disposaient, en définitive, de deux États auxquels se référer : l’Empire austro-hongrois jusqu’en 1918 — l’Autriche ensuite — et la « petite Allemagne » (Klein Deutschland) ; ces deux États finirent par s’unifier en une Gross Deutschland à la faveur de l’Anschluss, en 1938, et par créer un Troisième Reich susceptible d’englober tous les Allemands par l’annexion ou la satellisation de l’Europe centrale et orientale, au prix de l’extermination des juifs. 

L’idéologue Mohler, présentait la « Révolution conservatrice » comme la véritable alternative, de forme allemande, à l’idéologie libérale et progressiste issue de la Révolution de 1789 — le socialisme marxiste n’étant que le frère ennemi de ce progressisme libéral. De même, dans la galaxie MAGA, il est question de l’alt-right, une droite conservatrice mais radicale et prétendument « autre ». S’agit-il du même détournement, une façon de tenir ses distances avec deux mouvements honnis ?

La singularité de la première vague des révolutions conservatrices, dans les années 1920-1930 tient au choc formidable de la Grande Guerre, l’« expérience du front » (Fronterlebnis), terrifiante et totale. Ce choc est celui d’une guerre de masse, qui accompagne le passage à une société de masse, avec ses villes tentaculaires qui fascinent la plupart des idéologues de la révolution conservatrice ; à ces traits s’ajoutent une pandémie de masse — celle de la grippe dite espagnole, laquelle fera plus de victimes que le conflit lui-même — une pauvreté de masse et, en Allemagne, une inflation de masse, que viendra couronner, urbi et orbi, la Grande Crise de 1929. 

Faire abstraction de cette réalité, c’est ne rien comprendre à ce qui s’est passé en Allemagne et en Italie, ni à la sympathie des perdants (l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie) ou des pas assez gagnants (l’Italie) du Congrès de Versailles pour Mustafa Kemal, l’homme qui refusa le diktat les armes à la main, dans une Anatolie dévastée par le génocide des Arméniens, par les combats féroces, par des pertes humaines effrayantes ; dévastée aussi par les massacres et l’exode de nombreux Grecs avant même l’échange des populations de 1923 31.

Il est clair que nous n’en sommes pas là aujourd’hui ; pourtant, certaines similitudes sont troublantes : nous avons connu le sport de masse, les effets de masse et d’accélération du numérique et de ses réseaux sociaux, la pandémie du Covid-19 qui a bouleversé l’ordre du monde en le prenant dans un double effet de déterritorialisation virale et de reterritorialisation nationale, et qui a aussi transformé le fonctionnement de l’économie internationale. Nous subissons aussi la mise en place de procédures de contrôle de masse de la population et l’érosion implacable des libertés publiques. 

Le triangle dont je parlais se recompose donc à l’échelle du globe par la crispation identitaire, la remise en cause du libre-échange, la prohibition des migrations internationales, la dislocation du système multilatéral, l’exaltation de l’État-nation et la remise au goût du jour de la guerre et de la purification ethnique — pourquoi pas d’un ordre génocidaire.

La globalisation n’en est pas inversée pour autant ; l’oligarchie numérique a clairement des ambitions planétaires, et même extraplanétaires. Ce n’est pas seulement parce qu’Elon Musk se livre à des pantomimes nazies qu’il est inquiétant, mais parce que la promotion des valeurs conservatrices va de pair avec une révolution technologique radicale qui permet l’instauration du gouvernement anonyme des algorithmes, le déchaînement de milices numériques dont celles de la Hasbara démontrent le potentiel, une surveillance sans précédent des individus et les mutations anthropologiques qu’annonce l’intelligence artificielle générative — tout cela sans aucun contrôle démocratique, et sans que cela esquisse la moindre réponse réaliste à la crise environnementale qui menace de nous engloutir. 

Pour quelqu’un de mon âge qui ne verra pas la fin du film, il y a quelque chose de vertigineux et de fascinant dans cette fuite en avant vers la mort de masse.

L’alliage entre le conservatisme des valeurs et l’exaltation de la technologie d’avant-garde, cette « simultanéité des contraires » reste la marque de fabrique des révolutions conservatrices contemporaines, dont nous connaissons le potentiel ravageur. Tout comme jadis l’aviation et l’artillerie lourde ravissaient Marinetti, le Russe Aleksandr Prokhanov trouve romantiques et empreints de spiritualité les missiles nucléaires. De même, Averianov veut faire de son think tank un « centaure de l’orthodoxie et d’une économie innovante, de haute spiritualité et de haute technologie ».

Contrairement au transhumanisme nord-américain, le cosmisme russe d’aujourd’hui se veut « synthèse de la science moderne et de la théologie patriotique ». Depuis 2007, Poutine lui-même fait reposer la « sécurité spirituelle » de son pays sur deux piliers : l’orthodoxie et les armes nucléaires. Dans le même temps, Narendra Modi numérise à outrance la société indienne, et Israël a développé des moyens extraordinairement sophistiqués de surveiller et de tuer ses adversaires.

La globalisation n’est en rien inversée : l’oligarchie numérique a clairement des ambitions planétaires — et même extraplanétaires avec Elon Musk.

Jean-François Bayart

Comment le concept de révolution conservatrice, dans son versant idéologique — la construction d’un ordre par le discours — peut-il rendre intelligible la « conception du monde » du mouvement MAGA ? 

Dans l’entre-deux-guerres, si le conflit de 1914–1918 avait été la matrice événementielle immédiate et évidente de la révolution conservatrice en Europe, de l’avis général, le ressentiment en a été le carburant — sur fond d’instauration d’une société de masse, de défaite, de destructions, de morts et de mutilés, comme d’un appauvrissement apocalyptique.

De Nietzsche — plus ou moins bien relu — à Max Scheler et à Menno ter Braak, le rapport de ce ressentiment au christianisme ou à la démocratie peut varier selon les auteurs 32. Cynthia Fleury, par ailleurs, a le mérite de rappeler le lien étroit qui rejoint le souci d’authenticité au ressentiment, dans la mesure où ce souci est illusoire et inévitablement frustré 33 ; Adorno pouvait ainsi dénoncer le « jargon de l’authenticité » 34. Il est possible que la ligne de partage entre, d’une part, la révolution conservatrice et son prolongement nazi ou fasciste et, d’autre part, la modernisation conservatrice qui a pu en être l’antichambre historique — avec Bismarck et Cavour — renvoie à cette dimension du ressentiment. L’Unité, allemande et italienne, était riche de promesses et d’espérances ; la désillusion  viendra plus tard, avec les promesses manquées de la grande fête nationaliste. 

Il me semble néanmoins que le ressentiment met aussi en forme une autre perplexité : celles que provoque l’opacité croissante de l’État rationnel-légal et bureaucratique et du capitalisme, leur « abstraction » de plus en plus radicale de la complexité des sociétés 35. Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs… Il est compréhensible que le complotisme, dans ces conditions, se soit érigé en véritable idéologie contemporaine : les jésuites, les francs-maçons, les juifs, les Frères musulmans, les démocrates pédophiles, les « wokistes » se voient alternativement attribuer des compétences universelles et occultes dans les malheurs du monde.

Il y a quelque chose de vertigineux et de fascinant dans cette fuite en avant vers la mort de masse.

Sur cette toile de fond, la trajectoire de MAGA, aux États-Unis, est spécifique : l’historicité des révolutions conservatrices suppose celle des ressentiments respectifs dont elles se nourrissent.

Aux États-Unis, la concaténation autour du trumpisme du ressentiment des États du Sud, à la suite de leur défaite lors de la guerre de Sécession — qui les a longtemps conduits à voter démocrate puisque Lincoln était républicain — est évidente, comme je l’ai déjà dit. Cette association est d’autant plus forte que c’est en définitive un président démocrate, Johnson, qui a démantelé la ségrégation raciale. Ce dernier en était conscient ; en signant le Civil Rights Act, en 1964, il avait déclaré aux conseillers qui l’entouraient : « Nous perdons les États du Sud pour des décennies ».

L’élection de Barack Obama a été un autre traumatisme pour l’Amérique blanche. Il faut aussi compter avec le ressentiment qu’ont pu alimenter dans l’électorat la désindustrialisation, le libre-échange, les ravages sociaux du néolibéralisme économique, la déferlante de la drogue, la théâtralisation obsidionale de l’immigration, le sentiment amer de guerres coûteuses en argent et en hommes et plus ou moins perdues, comme au Vietnam, en Somalie, en Afghanistan et en Irak, et enfin la révolution en matière de mœurs qui agite la manosphère.

On retrouve quelques-uns de ces ingrédients de par le monde mais la singularité des États-Unis tient sans doute à la mémoire traumatique de l’esclavage, de la guerre de Sécession, de la ségrégation raciale, et au ressentiment que provoque le refus d’assumer une immigration qui est pourtant indissociable de leur histoire, puisque la majorité des autochtones ont été exterminés ; sans immigration, volontaire ou forcée, il n’y aurait tout simplement pas d’États-Unis.

La révolution conservatrice de l’entre-deux-guerres mobilisait à son profit une forme de romantisme politique. Le style du président américain, tournant en dérision les règles et les lois de son pays et des institutions internationales, mobilise un autre registre affectif. L’imaginaire de la révolution conservatrice se serait-il infléchi ?

Ce qui m’apparaît clairement, en tout cas, c’est que le monde accepte avec épouvante la domination, moins impériale qu’impérieuse, d’un homme dont l’équilibre mental et la maîtrise cognitive ont soulevé des doutes dans son propre entourage, et ce dès son premier mandat, et dont la principale motivation — outre le bien-être de son ego démesuré — semble être la cupidité débridée — une cupidité en effet extractiviste.

Nous traitons aujourd’hui avec un homme qui traite une élue à la Chambre des Représentants d’« ordure », les Somaliens de « déchets », les pays africains de « pays de merde », et ses « alliés » européens de moins que rien ; qui n’a cure de la qualité d’agresseur de Poutine dans la guerre d’Ukraine ; qui soutient quasi inconditionnellement la purification ethnique de masse à Gaza et, de manière de plus en plus avérée, en Cisjordanie, au mépris du droit international ; qui cherche de toute façon à détruire les institutions de la justice internationale en recourant à des procédés de basse police ; qui s’ingère dans les campagnes électorales des démocraties libérales ; qui avance des revendications territoriales que l’on croyait d’un autre âge en Occident ; qui lâche enfin la bride à une poignée d’oligarques fascisants et transhumanistes contrôlant sur un mode monopolistique l’économie numérique, pourvu que ces derniers le servent et le payent. 

Face à Trump, le monde entier, à commencer par l’Europe, se couche, cherchant à amadouer le monstre en se résignant à une vassalisation qui n’aura rien d’heureuse. Les petits arrangements, les grandes bassesses, les chuchotements dans le dos du Maître irascible font irrésistiblement penser à la rouerie misérable et aveugle des dirigeants européens face à Hitler, dont ils ont acheté la « paix » capitulation après capitulation, avant de devoir se résigner, beaucoup trop tard, à la confrontation.

Dans quelques décennies, Ursula von der Leyen apparaîtra comme le Chamberlain de notre époque — s’il reste des historiens pour écrire sa geste. Sauf erreur de ma part, il ne s’est pas trouvé une seule femme, un seul homme politique européen — en tout cas pas Emmanuel Macron — pour fermer son compte X après les saluts nazis d’Elon Musk. L’absence de toute réaction digne de ce nom au kidnapping de Maduro, au mépris du droit international, et les vagues borborygmes devant les menaces d’annexion du Groenland sont d’autres signes accablants de la démission de l’Europe ; celle-ci lui coûtera cher, ainsi qu’à la paix dans le monde.

Cette veulerie est écœurante ; elle légitime, jour après jour, une espèce de gouvernement du grotesque, à mi-chemin d’Ubu Roi et de La Résistible Ascension d’Arturo Ui, qui, à mon avis, va bien au-delà du simple romantisme identitaire ou du maquillage idéologique du néo-extractivisme. Avec Trump, la révolution conservatrice prend une tournure grotesque qui, peut-être, est le symptôme et le signe avant-coureur d’une autre chose, comme le national-socialisme et le fascisme furent une autre chose par rapport aux rêveries des intellectuels qui leur pavèrent la voie —  quitte à s’en détourner avec dédain ou dégoût une fois advenu le désastre.

D’ores et déjà, les rafles de migrants aux États-Unis, les bombardements d’esquifs au large du Venezuela, mais aussi notre accoutumance aux violations des droits de l’Homme qu’engendrent depuis longtemps nos politiques anti-migratoires en Europe, nous signalent que cet autre chose est en train d’advenir — avant même que l’extrême-droite ne le précipite, forte de toutes les lois d’exception qu’ont fait adopter les partis de droite et de gauche ces dernières décennies.

Le mariage d’une mise en exergue des « valeurs traditionnelles », sur un mode religieux, New Age ou nataliste, et de l’hybris des entreprises célébrant aveuglément la technique, est une autre similitude entre nos révolutions conservatrices et celles de nos grands-parents ou arrière-grands-parents, dans l’entre-deux-guerres mondiales.

En Russie, le Club Izborskii, dont nous avons vu l’influence au sein du régime de Poutine, a des positions nettement extractivistes ; l’appétit des GAFAM, de l’industrie chinoise de transformation, des géants de l’hydrocarbure, des groupes miniers est aussi sans limites ; le renoncement des États-Unis et de l’Union européenne, sous la pression de l’agro-industrie, à toute politique raisonnée en matière d’environnement, quitte à criminaliser l’« éco-terrorisme », sans aucune prise en considération de la santé publique et du réchauffement climatique, illustre bien notre « éblouissement » 36 face à la technique et au capitalisme. La numérisation de la société, le développement du e-commerce, le recours frénétique à l’Intelligence artificielle, la généralisation de la « mobilité douce » — notion qui, dans sa positivité, eût enchanté l’auteur de L’Homme unidimensionnel si l’on pense aux nouvelles formes d’esclavage sur lesquelles repose l’extraction des terres et des métaux rares dont elle dépend, et à la prédation de l’espace public au détriment des piétons qu’elle autorise — incarnent une fuite en avant suicidaire de notre civilisation industrielle et urbaine, ne serait-ce que par la débauche de consommation, et donc de production, d’électricité que nécessite le basculement dans cette nouvelle révolution technologique. 

Constater ceci, ce n’est pas appeler au passéisme.

Il s’agit simplement de dire que cette économie n’est pas « soutenable », ni sur le plan environnemental, ni sur le plan moral ;  pourtant, elle nous éblouit, et nous nous y vautrons dans une sorte de « servitude volontaire ».

Face à Trump, le monde entier, à commencer par l’Europe, se couche, cherchant à amadouer le monstre en se résignant à une vassalisation qui n’aura rien d’heureuse.

Le XXe siècle a été une époque d’accélération technologique. Dans l’entre-deux-guerres comme aujourd’hui, quel a été le rapport des révolutions conservatrices à la modernité ?

La massification de la société, ravissait ou effrayait déjà les auteurs des années 1910-1930. Marinetti, Ortega y Gasset, Spengler, Moeller, Stefan Zweig, Antonio Gramsci, Ernst Toller, Elias Canetti et tant d’autres, ont tous été frappés par le phénomène nouveau de la GrossStadt, par l’« ère des masses » (Massenzeitalter) et la « force de la masse » (Massenkraft), sans pour autant en tirer les mêmes conclusions. 

Cette masse s’est intensifiée, au-delà même de ce que ces derniers pouvaient imaginer ; non seulement la population mondiale a substantiellement augmenté, en engendrant des villes de dix à vingt ou trente millions d’habitants, voire des conurbations longues de plusieurs centaines de kilomètres, mais elle communique désormais à une vitesse et dans une quantité inédites grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, en particulier Internet, les réseaux sociaux et la téléphonie mobile. Le monde est devenu vibrionnaire.

Reste une inconnue : si nous pouvons raisonnablement admettre que nous sommes à nouveau entrés dans un « temps mondial » (Wolfram Eberhardt) de la révolution conservatrice qui est une résurgence et une recomposition, à nouveaux frais, de celui de l’entre-deux-guerres, nous peinons encore à en appréhender la forme.

Cette idée de forme était au cœur de la pensée des idéologues de la première vague de la révolution conservatrice, notamment de Spengler. Ernst Jünger parlait lui aussi de la « volonté de mise en forme » (Wille zur Gestaltung) du chaos et de la masse informe dont avaient accouché le libéralisme et la démocratie : le peuple devait être « mis en forme », mais aussi la nature, ce à quoi s’employèrent les belles autoroutes de l’ingénieur Todt, sous le nazisme. Ce travail idéologique et culturel portait d’abord sur la « mise en forme » de l’« authenticité » de laquelle on se réclamait, mais qu’il fallait en réalité inventer, en même temps que les « traditions ». 

Aujourd’hui, on voit bien comment les régimes contemporains relevant de cet idéal-type de la révolution conservatrice donnent ou redonnent forme à « leur » peuple, notamment pour les plus autoritaires d’entre eux, en fonction de l’historicité propre de leur société. La Russie de Poutine élabore un style de domination hybride empruntant simultanément au registre soviétique, au nationalisme grand-russe et à la spiritualité cléricale orthodoxe, en s’appuyant sur le « conservatisme dynamique » que promeut Vitalii Averianov et d’autres intellectuels gravitant autour du Club Izborskii 37 ; l’Inde de Narendra Modi mobilise un patchwork de références hindoues, remixées par Bollywood, et lance des clins d’œil appuyés aux milices fascistes de l’entre-deux-guerres. Aux États-Unis, MAGA porte la casquette rouge. 

Dans les démocraties encore à peu près libérales, l’extrême-droite a au contraire plus de mal à définir et imposer un style ; elle reste tiraillée entre des inspirations disparates, sans être pour l’instant en mesure d’imposer son narratif à une société qui persiste à se reconnaître dans d’autres imaginaires que les siens. En France, par exemple, le répertoire du catholicisme traditionaliste, qui sied à un Vincent Bolloré ou à un Pierre-Edouard Stérin, est en porte-à-faux avec la déchristianisation de la société. Leur  visibilité est d’ailleurs une expression paradoxale de cette déchristianisation : si on ne voit plus guère que ce rameau de la sensibilité catholique, c’est que les autres ont dépéri. Il en est de même en Pologne, qui s’est très largement sécularisée. 

La révolution en matière de mœurs, de genre, de sexualité et d’union matrimoniale, qui est l’un des phénomènes les plus marquants de ces cinquante dernières années et qui ne semble pas devoir céder devant le « temps mondial » de la révolution conservatrice, met également l’extrême-droite dans l’embarras.

S’en couper sous prétexte de respect des « valeurs traditionnelles » (ou « civilisationnelles »), c’est prendre le risque de s’aliéner les jeunes générations — celles-ci avaient d’ailleurs été l’élément moteur de la révolution conservatrice, du fascisme et du nazisme entre les deux guerres. En France, Marine Le Pen a bien compris ce dilemme — mieux sans doute que Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez ou Eric Zemmour. La dénonciation de la pédophilie et de la violence éducative dans l’Église catholique et ses institutions scolaires, ou de l’inceste et du viol conjugal dans le sacro-saint ordre familial, corrode la crédibilité des « valeurs traditionnelles » et de leurs porte-parole autoproclamés, plus prompts à s’indigner du « wokisme » que des agissements de leurs représentants en quelque sorte « naturels » dans la société.

Il est toutefois vrai que la dissonance morale est un vieux classique des tenants de la révolution conservatrice. La liste des adeptes du « fais ce que je dis, et pas ce que je fais » est longue : D’Annunzio transformant Fiume à peine conquise en lupanar de beaux garçons venus de toute l’Europe, Nixon et son « ordre moral » aux États-Unis, Trump et ses frasques sexuelles, ou bien François Fillon et ses indélicatesses financières.

Il faut enfin souligner ceci : le dénominateur commun de la « mise en forme » de la révolution conservatrice, partout dans le monde, est bien la stigmatisation de l’Étranger et plus encore de l’Immigré — pour reprendre un terme allemand de l’entre-deux-guerres, de tous ces « souilleurs de nid » 38.

Sources
  1. Dans une conférence célèbre, « Les Lettres comme espace spirituel de la nation » (1927), Hugo von Hofmannsthal en appela à une « révolution conservatrice ». Thomas Mann parlera plus tard, à ce propos, de « monde révolutionnaire et rétrograde », de « romantisme technicisé », dans une perspective critique. Ces termes renvoyaient au fascisme italien, au national-socialisme allemand, à toute une série de régimes autoritaires d’Europe centrale et orientale qui peu ou prou lorgnaient vers ces modèles, et aux mouvements politiques de cette inspiration, de ce « champ magnétique » (Philippe Burrin) qui travaillaient à la même époque les démocraties libérales. Nous pouvons y ajouter le régime de parti unique de Mustafa Kemal qui fascina la droite nationaliste allemande dans son refus du Diktat de la paix de Versailles, et le « socialisme dans un seul pays » que fit prévaloir Staline en URSS, en épousant la passion nationale grand-russe, non sans obtenir une certaine empathie de la part de la droite nationaliste allemande, anti-bourgeoise et anti-occidentale. Dans leur diversité ces formules politiques entendaient apporter une réponse identitariste, sur le mode de l’« invention de la tradition » (Eric Hobsbawm, Terence Ranger) et de l’authenticité, aux transformations de la société industrielle et capitaliste de masse, voire à la menace révolutionnaire qu’elle avait engendrée et qu’incarnait le spectre de la révolution d’Octobre. Elles se faisaient fort de restaurer la dignité du peuple qu’avaient bafouée la défaite militaire (ou la « victoire mutilée » dans le cas de l’Italie) et l’abjection de la pauvreté de masse qui s’en était suivie, sur fond de crise du capitalisme, en promouvant un « Homme nouveau » par résurrection d’un passé mythique, « aryen », « romain », « magyar », « turc », c’était selon. Elles imputaient le malheur à un bouc émissaire : le Juif, bien sûr, la franc-maçonnerie, le bourgeois, la banque, le bolchevik — ce qui revenait au même — ou encore, dans le cas turc, l’Arabe qui avait poignardé dans le dos l’Empire ottoman (le compte des Arméniens avait entretemps été réglé) et, dans l’Union soviétique stalinienne, le koulak. Elles se nourrissaient de la « rumination » du « ressentiment », au sens de Max Scheler (L’Homme de ressentiment, 1912), à l’encontre de ces ennemis de l’intérieur, fauteurs de troubles identitaires — un ressentiment dont la philosophe Cynthia Fleury a établi les affinités électives avec l’idée d’authenticité. Deux propriétés de ces formules politiques de l’entre-deux-guerres doivent être soulignées. D’une part, elles ont accompagné l’effondrement des empires qui dominaient ces contrées au profit d’États-nations mettant en œuvre des définitions ethnoreligieuses de leur citoyenneté en procédant aux opérations de purification ethnique nécessaires. De l’autre, elles ont sorti la droite conservatrice ou réactionnaire de l’« impasse de l’idée contre-révolutionnaire », elles lui ont permis de « récupérer le charme de la révolution au service d’une critique radicale des principes de 1789 », ainsi que l’a fait valoir François Furet. Reconstruites sous forme d’idéal-type ou de paradigme, les révolutions conservatrices de l’entre-deux-guerres peuvent éclairer d’un jour nouveau les situations politiques immédiatement contemporaines. Certaines d’entre elles — par exemple en Pologne, en Hongrie, en Russie, en Turquie, en Iran, en Israël, en Inde, au Brésil, aux États-Unis — relèvent de manière assez évidente d’une telle catégorisation. Mais il se pourrait que le paradigme puisse également éclairer les transformations politiques d’autres pays, tels que la Chine, le Japon, la Corée du Sud, un nombre grandissant d’États africains, voire ouest-européens. En outre, l’actualité internationale remet au goût du jour l’idée de « guerre culturelle » et nous impose de revisiter la notion de Kulturkampf qui a marqué l’histoire de la seconde moitié du XIXe siècle, notamment en Allemagne et en Suisse.
  2. Louis Dupeux, Aspects du fondamentalisme national en Allemagne de 1890 à 1945, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2001, p. 18 et p. 55.
  3. Harald Welzer, Sabine Moller, Karoline Tschuggnall, « Grand-père n’était pas un nazi ». National-socialisme et Shoah dans la mémoire familiale, Paris, Gallimard, 2013.
  4. Johann Chapoutot, Les Irresponsables. Qui a porté Hitler au pouvoir ? Paris, Gallimard, 2025, pp. 289 et suiv.
  5. Juliette Faure, The Rise of the Russian Hawks. Ideology and Politics from the Late Soviet Union to Putin’s Russia, Cambridge, Cambridge University Press, 2025.
  6. Jean-François Bayart, L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar, Paris, Albin Michel, 2010, chapitre 3.
  7. Sönke Neitzel, Harald Welzer, Soldats. Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands, Paris, Gallimard, 2013.
  8. Michael Herzfeld, The Social Production of Indifference. Exploring the Symbolic Roots of Western Bureaucracy, Chicago, University of Chicago Press, 1993.
  9. Michael Mann, Fascists, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.
  10. Louis Dupeux, Aspects du fondamentalisme national en Allemagne de 1890 à 1945, op. cit., p. 65.
  11. Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), Arles, Actes Sud, 2002, pp. 187 et 199.
  12. Louis Dupeux, Aspects du fondamentalisme national en Allemagne de 1890 à 1945, op. cit., p. 259.
  13. Philippe Burrin, Ressentiment et apocalypse. Essai sur l’antisémitisme nazi, Paris, Le Seuil, 2004, pp. 37-38 et pp. 61-62.
  14. Johann Chapoutot, Les Irresponsables, op. cit., pp. 162-164.
  15. Ibid., pp. 50 et suiv. et 75 et suiv.
  16. Fabrice Bouthillon, Nazisme et révolution. Histoire théologique du national-socialisme. 1789-1989, Paris, Fayard, 2011.
  17. Pier Paolo Pasolini, Transhumaner et organiser, s.l., Editions LansKine, 2025, p. 15.
  18. Jean-François Bayart, « Le concept de situation thermidorienne : régimes néo-révolutionnaires et libéralisation économique », Questions de recherche/Research in Question, 24, mars 2008, pp. 1-76.
  19. Philippe Corcuff, La Grande Confusion. Comment l’extrême-droite gagne la bataille des idées, Paris, Textuel, 2021.
  20. Jean Plumyène, Raymond Lasierra, Les Fascismes français. 1923-1963, Paris, Éditions du Seuil, 1963, chapitre, chapitre VII.
  21. Selon le mot de Germaine Tillion. Voir, de l’auteur, Les ennemis complémentaires, Paris, Minuit, 1960.
  22. Cas Mudde, The Populist Radical Right : A Reader, Londres, Routledge, 2016.
  23. Michel Feher, Producteurs et parasites. L’imaginaire si désirable du Rassemblement national, Paris, La Découverte, 2024.
  24. Selon le mot de Zeev Sternhell. Voir La Droite révolutionnaire, 1885–1914 : les origines françaises du fascisme, Paris, Fayard, 2000.
  25. Juliette Faure, The Rise of the Russian Hawks from the Late Soviet Union to Putin’s Russia, op. cit. ; Nicolas Lebourg, Olivier Schmitt, Paris-Moscou. Un siècle d’extrême-droite, Paris, Éditions du Seuil, 2024.
  26. Max Weber, Concepts fondamentaux de sociologie. Textes choisis, traduits de l’allemand et introduits par Jean-Pierre Grossein, Paris, Gallimard, 2016 ; Jean-Pierre Grossein, Max Weber et l’intelligence du social. Prolégomènes, Paris, Gallimard, 2024.
  27. Le « dispensationalisme » est une doctrine de la théologie protestante du Réveil qui s’est affirmée tout au long du XIXe siècle, essentiellement aux États-Unis, qui est à l’origine du sionisme chrétien — antérieur au sionisme juif — et qui voit dans le retour des Juifs en Terre sainte la condition (la « dispensation ») préalable et nécessaire à la Fin des Temps. Le « dispensationalisme » est très présent dans le pentecôtisme.
  28. Caterina Bandini, Une Cause sacrée. Religion, décolonisation et mobilisations pour la paix en Israël-Palestine, Paris, Karthala, 2025.
  29. Philippe Burrin, Ressentiment et apocalypse, op. cit., pp. 24-25.
  30. Écrivant dans son Journal, Klemperer renvoyait dos-à-dos le sionisme et le national-socialisme dans les années 1930-1940 : « Pour moi, les sionistes qui prétendent renouer avec l’État juif de l’an 70 ap. J.-C. (destruction de Jérusalem par Titus) sont tout aussi écœurants que les nazis. Avec leur manie de fouiner dans les liens du sang, leurs ‘vieilles racines culturelles’, leur désir mi-hypocrite, mi-borné de revenir aux origines du monde, ils sont tout à fait semblables aux nazis. » Voir Victor Klemperer, Mes Soldats de papier. Journal. 1933-1941, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 118.
  31. Stefan Ihrig, Atatürk in the Nazi Imagination, Cambridge (Mass.), The Belknap Press of Harvard University Press, 2014.
  32. Outre Friedrich Nietzsche, Généalogie de la morale (1887), Max Scheler, L’Homme du ressentiment, Paris, Bartillat, 2022 (1923 pour la première édition en français) ; Menno ter Braak, Le National-socialisme, doctrine de la rancune, s.l., Éditions La Barque, 2022 (1937 pour la première édition en néerlandais).
  33. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Paris, Gallimard, 2020.
  34. Cynthia Fleury, Ci-gît l’amer. Guérir du ressentiment, Paris, Gallimard, 2020.
  35. Jean-François Bayart, L’Energie de l’État. Pour une sociologie historique et comparée du politique, Paris, La Découverte, 2022, chapitre I.
  36. Pour reprendre le terme du sociologue gabonais Joseph Tonda à propos de la colonisation ; voir Joseph Tonda, L’Impérialisme postcolonial. Critique de la société des éblouissements, Paris, Karthala, 2015.
  37. Juliette Faure, The Rise of the Russian Hawks. Ideology and Politics from the Late Soviet Union to Putin’s Russia, op. cit. Pour une utilisation nuancée du paradigme de la révolution conservatrice à propos de la Russie poutinienne, voir Kathy Rousselet, « Le paradigme de la révolution conservatrice à l’épreuve de la Russie poutinienne », Sociétés politiques comparées, 61, septembre-décembre 2023.
  38. Le terme allemand est Nestbeschmutzer.