L’année 2026 s’ouvre avec une séquence qui rebat les cartes. Si vous nous lisez pour essayer de comprendre ce qui se joue aujourd’hui entre Washington et Moscou et que vous souhaitez soutenir une rédaction indépendante, pensez à vous abonner au Grand Continent

L’intervention étatsunienne est lourde de conséquences pour la Russie. Tout en imposant au Venezuela une collaboration exclusive avec les États-Unis dans le secteur pétrolier, l’administration de Donald Trump a exigé de la présidente par intérim Delcy Rodríguez qu’elle expulse la Russie, la Chine, l’Iran et Cuba du pays, tout en rompant ses liens économiques avec les États concernés.

La presse russe s’est légitimement interrogée sur l’ampleur de cette perte 1, qui semble, en définitive, assez limitée. 

Le média Agentstvo rappelle à ce propos que les échanges commerciaux Russie-Venezuela s’élevaient en 2024 à 200 millions de dollars seulement, contre, par comparaison, 245 milliards de dollars avec la Chine. Outre les engrais, le blé et les médicaments russes, d’une part, et le cacao, le café ou les boissons alcoolisées vénézuéliennes, d’autre part, ces relations commerciales concernaient essentiellement les produits pétroliers — à commencer par le naphta nécessaire à la dilution du pétrole vénézuélien extra-lourd.

Ce ne sont pas non plus les milliards de dollars de crédits russes ou la coopération dans le secteur militaire, avec notamment une usine de production de munitions pour Kalachnikov inaugurée à Maracay l’année dernière, qui changeront fondamentalement la donne pour le Kremlin. 

Le problème géopolitique que pose à Moscou le coup de Trump à Caracas est en fait fondamentalement beaucoup plus simple : Poutine perd certes un allié — mais il perd surtout la face.

Après avoir démontré son incapacité à agir en Iran, puis au Venezuela, Moscou voit les pétroliers de sa « flotte fantôme » interceptés par les États-Unis.

La Russie démontre ainsi à quel point elle s’est liée les mains en s’engouffrant dans une guerre longue en Ukraine, qui limite d’autant sa capacité de projection internationale. 

Cette dynamique ne peut manquer, à terme, d’éroder sa crédibilité vis-à-vis de ses partenaires.

La condamnation minimaliste de Moscou

À l’heure actuelle, Vladimir Poutine ne s’est toujours pas exprimé personnellement sur cette question, laissant son ministère des Affaires étrangères s’inquiéter dans une série de courts communiqués officiels des « actions agressives » entreprises par les États-Unis. 

  • Le 3 janvier à 13h06, le ministère dénonçait « un acte d’agression armé contre le Venezuela », signalant qu’une « hostilité idéologique avait pris le pas sur le pragmatisme des affaires et la volonté d’établir des relations fondées sur la confiance et la prévisibilité » 2
  • Le 3 janvier à 14h32, un nouveau communiqué condamnait « une atteinte inacceptable à la souveraineté d’un État indépendant, dont le respect demeure un principe fondamental du droit international » 3
  • Le même jour, à 18h05, la Russie appelait à la libération immédiate du « président légalement élu d’un État souverain » ainsi qu’à la résolution des tensions entre États-Unis et Venezuela par la voie du dialogue 4.
  • Enfin, le 6 janvier, le ministère des Affaires étrangères russe a salué la continuité de l’État vénézuélien et « la détermination du gouvernement bolivarien à assurer l’unité nationale […] face aux violations néocoloniales flagrantes et aux agressions militaires extérieures » 5

En somme, la machine diplomatique et politique a été placée, selon toute apparence, en service minimum.

Les silhouettes du président vénézuélien Nicolás Maduro et du président russe Vladimir Poutine sont projetées dans le ciel de Caracas, au Venezuela, le mardi 13 mai 2025. © AP Photo/Cristian Hernandez

Les réactions extrêmes de la Z-sphère russe 

Les commentateurs nationalistes russes ont quant à eux fait preuve de davantage de fermeté — à la fois dans leur condamnation de l’agression étatsunienne, et dans leurs critiques de l’enlisement de « l’opération militaire spéciale » menée par la Russie 6.

Dans cette sphère médiatique, le sentiment dominant est celui de l’admiration de la force brute.

  • Margarita Simonian, directrice de RussiaToday, a détourné une citation de Staline pour commenter les événements en quelques mots : « Nous n’avons plus qu’à les envier, camarade Beria ! »
  • De même, on lisait sur la chaîne pro-guerre Dva maïora : « Blague à part, et sans révérence déplacée vis-à-vis des Yankees, c’est très propre, comme opération. Sans doute, c’est ainsi que notre SVO [opération militaire spéciale] a, elle aussi, été planifiée : quelque chose de rapide, de spectaculaire et d’efficace. On imagine mal que Guerassimov avait l’intention de passer quatre ans à faire la guerre » 7
  • La capture et l’extradition de Nicolás Maduro ont manifestement donné des idées à Dmitri Medvedev — qui doit désormais être regardé comme un blogueur ultranationaliste, plus que comme un responsable politique. Dans une interview à TASS, il déclarait à propos de Volodymyr Zelensky : « De ce point de vue, le clown de Kiev ferait bien de ne pas se relâcher. Son mandat est terminé depuis longtemps ; c’est un fait sur lequel tout le monde s’accorde en Europe. En Ukraine, il n’y a ni président, ni gouvernement légitime. Son élimination est à prévoir dans un futur proche. N’anticipons pas sur la suite, mais tout est possible. D’autant plus que, s’il y a bien quelqu’un à poursuivre pour trafic de stupéfiants, c’est bien ce narcobouffon et toute sa clique. Les Yankees ont déjà créé un ‘précédent’ avec Maduro et pourraient tout à fait le reproduire avec les salopards bandéristes. Ils auraient bien davantage de raisons de le faire » 8
  • Dans la même interview, Dmitri Medvedev, qui ne doit plus sa maigre visibilité qu’à ses insultes vulgaires et ses sorties hallucinées, se demandait même si un sort similaire n’attendrait pas le chancelier allemand : « L’enlèvement d’un néonazi comme Merz pourrait être un rebondissement spectaculaire dans cette série carnavalesque. Cela n’étonnerait pas grand-monde. Un tel scénario n’est pas dépourvu de réalisme. Là aussi, il y a des motifs de lancer des poursuites, même en Allemagne. Et personne ne le regretterait. »

De Caracas à Moscou — en passant par Téhéran et l’Islande : la saisie de navires de la « flotte fantôme » vue par les Russes

Mais la question qui occupe la presse russe ces jours-ci est moins celle du Venezuela que celle des relations russo-américaines au sens large, dont les dernières évolutions suscitent un certain nombre de questions sans réponse. 

Ce 7 janvier, les forces armées étatsuniennes ont intercepté deux pétroliers appartenant à la « flotte fantôme » russe : le Marinera — anciennement connu sous le nom de Bella 1 —, entre l’Islande et le Royaume-Uni, et le Sofia, dans les eaux internationales de la Caraïbe — opération « Southern Spear ». 

Cette opération a mobilisé le 160e régiment d’aviation des opérations spéciales des États-Unis, également engagé dans la capture et l’exfiltration de Nicolás Maduro. 

Les deux navires battaient drapeau panaméen et figuraient sur la liste des sanctions du département du Trésor des États-Unis — mais aussi de l’Union européenne, de la Suisse, du Canada et du Royaume-Uni, au moins pour le premier d’entre eux 9 — pour avoir transporté du pétrole iranien, vénézuélien et russe soumis à des restrictions internationales. 

Cette intervention est la conclusion d’une longue poursuite : le pétrolier Marinera avait été pris en chasse par les forces armées des États-Unis mi-décembre. Le navire faisait alors route de l’Iran vers le Venezuela malgré le blocus annoncé par Donald Trump. L’équipage, composé de ressortissants russes, ukrainiens et indiens, a refusé d’obtempérer, peint un drapeau russe sur la coque en annonçant être ainsi placé sous la protection de la Russie, avant de modifier sa trajectoire, déclenchant une poursuite. Quelques jours après cet accrochage, le bâtiment avait été rebaptisé Marinera et inscrit au registre maritime russe. Le Kremlin a par la suite adressé à Washington une note diplomatique exigeant la cessation immédiate de cette poursuite, puis envoyé un sous-marin en renfort. 

En vain. Les demandes et les menaces de Moscou sont restées sans effet. Après l’intervention américaine au Venezuela, il s’agit donc du deuxième revers diplomatique et stratégique pour la Russie depuis le début de l’année 2026. 

Comme dans le cas du Venezuela, cette opération a suscité en Russie des commentaires violents de la part de personnalités politiques isolées, mais pas de réplique ferme de la part du Kremlin. 

  • Le ministère des Affaires étrangères russe s’est contenté d’appeler les États-Unis à assurer « un traitement humain et digne » et à ne pas « faire obstacle au retour rapide dans leur patrie » des membres de l’équipage de nationalité russe 10.
  • Le ministère des Transports de la Fédération de Russie a simplement rappelé que, « conformément aux dispositions de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982, la haute mer est régie par le principe de la liberté de navigation, aucun État n’ayant le droit de recourir à la force à l’encontre de navires dûment enregistrés sous la juridiction d’un autre État » 11
  • Le député Léonid Sloutski, qui a pris la tête du Parti libéral-démocratique de Russie depuis la mort de Vladimir Jirinovski, a dénoncé « un acte de piraterie du XXIe siècle de la part des Anglo-Saxons », reprochant aux États-Unis d’agir toujours davantage selon « le droit de la force », au mépris de « la force du droit » 12.
  • Avant même la capture de l’équipage du Marinera, le journaliste Aleksandr Kots, correspondant de guerre de la Komsomolskaïa Pravda, s’est montré plus alarmiste sur les conséquences à court terme de cette attitude des États-Unis : « Si les Américains s’emparent de notre navire, tandis que nous nous contentons de formules rhétoriques sur les ‘lignes rouges’ à ne pas dépasser, Trump en conclura que la Russie n’est rien d’autre qu’un grand Venezuela. Qu’on peut manipuler la Russie de toutes les façons possibles sans qu’aucune réplique ne s’ensuive. Alors, le président américain finira par durcir sa position sur le dossier ukrainien, en nous imposant délibérément des conditions de règlement du conflit impossibles à tenir. Tout cela se terminera par des troupes américaines sur la ligne de contact et des Tomahawks en mer Noire » 13

Il reste ici un mystère et un problème. 

Tout d’abord, plusieurs médias s’interrogent sur le contenu du tanker russe intercepté par les États-Unis, qui, semble-t-il, ne transportait pas du pétrole depuis l’Iran, mais une autre cargaison, encore inconnue.

Plus largement, les dynamiques à l’œuvre en ce tournant d’année démontrent que s’accroît le nombre des puissances déterminées à piétiner le droit international, à favoriser leurs intérêts nationaux — ou ceux d’une petite caste nationale — par tous les moyens et à ne comprendre les jeux d’alliances que comme un alignement temporaire d’intentions, révocable à tout moment. Au milieu de ce champ de bataille, l’Europe peine à sortir de la sidération.

Sources
  1. « США выгоняют Россию из Венесуэлы : что потеряет Москва ? », Агентство.
  2. Заявление МИД России в связи с вооруженной агрессией США против Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации, 3 janvier 2026.
  3. Заявление МИД России в связи с дальнейшим развитием ситуации вокруг Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации,  3 janvier 2026.
  4. Заявление МИД России в связи с событиями вокруг Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации, 3 janvier 2026.
  5. Заявление МИД России о развитии ситуации вокруг Венесуэлы, Министерство иностранных дел Российской Федерации, 6 janvier 2026.
  6. « ‘Maybe it’s time we started hiring American generals ?’ Russia’s pro-war bloggers on the U.S. operation in Venezuela », Meduza, 5 janvier 2026.
  7. Два майора, Telegram, 3 janvier 2026.
  8. « Операция в Венесуэле и прогнозы для других стран. Полный комментарий Медведева », TACC, 4 janvier 2026.
  9. « Второй ‘теневой’ танкер у берегов Венесуэлы сменил флаг на российский и отправился в Атлантику », The Insider, 4 janvier 2026.
  10. « МИД РФ призывает США не мешать возвращению на Родину россиян с судна ‘Маринера’ », TACC, 7 janvier 2026.
  11. « Минтранс РФ : никакая страна не может применять силу против судов иных государств », TACC, 7 janvier 2026.
  12. « Слуцкий назвал захват судна ‘Маринера’ пиратством XXI века », TACC, 7 janvier 2026.
  13. Kotsnews, Telegram, 7 janvier 2026.