Recolonisation : la méthode Curtis Yarvin pour occuper et gouverner un État étranger
Alors que Trump vient de décapiter le régime de Maduro au Venezuela, le Crown Theorist de l’Empire a déjà écrit la suite de l’histoire.
En se fondant sur une « théorie réactionnaire de la paix », Curtis Yarvin a développé un manuel pour réussir la colonisation au XXIe siècle.
Nous le traduisons et le commentons ligne à ligne.
- Auteur
- Arnaud Miranda •
- Image
- «Curtis Yarvin: The Crown Theorist of the Empire» © Tundra Studio
Depuis 2016, les observateurs peinent à qualifier la politique étrangère de Trump.
D’abord présentée comme isolationniste après une campagne menée en rupture avec le néoconservatisme, puis qualifiée de « transactionnelle », elle a longtemps semblé insaisissable. Depuis la publication de la National Security Strategy, et surtout au lendemain de l’opération militaire au Venezuela ayant conduit à l’enlèvement de Maduro, les choses apparaissent toutefois plus clairement : Trump assume désormais explicitement le caractère impérialiste de sa politique.
Cet interventionnisme tranche nettement avec celui des néoconservateurs des années 2000.
Il ne s’agit plus de justifier l’action extérieure au nom d’un idéal de diffusion des valeurs démocratiques occidentales. La grammaire politique de l’impérialisme américain a changé.
Si l’on veut retracer les germes de cette grammaire nouvelle, il n’est pas inutile de se tourner vers la pensée néoréactionnaire, dont on sait qu’elle joue aujourd’hui un rôle décisif dans le renouvellement idéologique du trumpisme.
En 2008, alors que l’interventionnisme néoconservateur s’était enlisé dans l’échec des guerres au Moyen-Orient, Curtis Yarvin en proposait une critique singulière.
Dans un article au titre évocateur — « Comment occuper et gouverner un État étranger » — il ne se tournait pas vers l’isolationnisme — caractéristique des paléo-conservateurs ou, plus tard, de l’alt-right nationale-populiste.
Yarvin affirmait au contraire que l’échec de l’Irak était le signe que l’armée américaine n’était pas allée assez loin, et proposait un « guide » destiné à garantir la réussite d’une intervention militaire à l’étranger.
Sa recette ne surprendra pas les lecteurs familiers de ses thèses : faire un coup d’État, s’assurer d’une souveraineté absolue, puis transformer le régime en État-entreprise.
Cette vision sera ensuite développée dans une série de textes intitulée Patchwork, dans lequel Yarvin défend ce qu’il appelle une « théorie réactionnaire de la paix », définie en ces termes :
« Le monde pacifié et réactionnaire du Patchwork est composé exclusivement de souverains absolus rationnels : des États gérés de manière compétente et cohérente dans un but purement financier. Ce monde peut exister sur une partie de la planète, mais il doit alors prévoir sa défense face au reste du monde. Dans le système Patchwork, paix, sécurité et ordre sont strictement identiques. Un territoire est conçu pour maintenir un niveau absolu ou quasi absolu de sécurité et d’ordre. La société n’y connaît plus les plaies de l’ère démocratique : pas de bidonvilles, pas de rues sales, pas de gangs, pas de politique. […] Un souverain rationnel absolu est centralisé, administré avec compétence et guidé uniquement par la rentabilité.
Il coopère si la coopération est profitable — devient prédateur si la prédation l’est davantage (le but étant bien sûr de rendre la coopération toujours plus rentable). »
Cet extrait, comme le texte qui suit, résonne de manière frappante avec la justification prédatrice de l’intervention de Trump au Venezuela.
Celle-ci a d’ailleurs été saluée par l’auteur qui, sur X (ex-Twitter) écrit : « Le Venezuela, en tant que bordel au potentiel énorme, est un laboratoire parfait pour la gouvernance du XXIe siècle. »
Le problème qui va nous occuper aujourd’hui est celui de l’occupation et de la gouvernance d’un pays étranger.
Pour notre étude de cas, je pense qu’il serait intéressant d’utiliser des pays réels, actuels.
Appelons-les « Grande-Bretagne » et « Iran ».
Si la Grande-Bretagne souhaitait occuper et gouverner l’Iran, disons à partir du début de l’année 2010 — il est toujours bon d’avoir un peu de temps pour se préparer — comment s’y prendrait-elle ? Pour les besoins de l’exercice, supposons que l’Iran ne puisse pas construire d’arme nucléaire d’ici là.
L’été de l’année 2008, au cours duquel Curtis Yarvin écrit cet essai, est marqué par une reprise des négociations nucléaires avec l’Iran. Côté américain, William Burns, alors directeur politique du Secretary of State, participe pour la première fois directement et officiellement aux négociations que les Européens ont initiées le 19 juillet 2008. Cette implication dans les négociations est le résultat d’une inflexion de la politique de George W. Bush à la fin de ce second mandat, qui tranche avec la politique néoconservatrice de regime change qui avait jusque-là dominé son approche de la région moyen-orientale, en raison d’une prise de conscience progressive de l’échec des opérations de state building en Afghanistan et en Irak sous domination américaine. Cette actualité internationale, et les débats qu’elle a suscités, peuvent être à l’esprit de Curtis Yarvin au moment de choisir des « cas d’études ».
Bien sûr, il est communément admis qu’il serait tout à fait impossible pour la Grande-Bretagne d’occuper et de gouverner l’Iran.
Il serait de même impensable que l’armée américaine occupe et gouverne l’Iran — les États-Unis ne parviennent même pas à gérer l’Afghanistan, qui est pourtant beaucoup plus grand et plus difficile à contrôler que le Royaume-Uni.
Or quand on regarde ce qui s’est passé lorsque la Grande-Bretagne a tenté d’occuper et de gouverner une seule ville en Irak, Bassorah, on constate que l’opinion générale est, comme souvent, assez juste.
Supposons donc que notre occupant ne soit pas le gouvernement actuel des îles britanniques — c’est-à-dire Whitehall — mais un régime successeur. Appelons-le : Young Britain.
Young Britain a déclaré son indépendance vis-à-vis des États-Unis, s’est retiré de la « communauté internationale », a renoncé à Whitehall et à ses faux rois hanovriens pour rétablir la lignée Stuart sous Joseph Wenzel, en prenant son père Alois comme prince régent.
Pour le reste, ses ressources militaires et financières restent inchangées.
Arnaud Miranda Cette mise en situation est caractéristique du style pamphlétaire de Yarvin. Il consiste à présenter un récit alternatif et scandaleux à la doxa en passant par des expériences de pensée et des détournements ironiques. Ici, Yarvin propose de remplacer la monarchie constitutionnelle britannique — le Parlement, « Whitehall » et la famille royale contemporaine descendant des Hanovriens, les « Hanoverian sham-kings » — par une monarchie restaurée sous l’autorité du prince de Liechtenstein — descendant des Stuarts.
Yarvin se revendique explicitement d’un jacobitisme intellectuel — c’est-à-dire d’une défense de la légitimité dynastique des Stuarts, laquelle fonctionne surtout comme un moyen de promouvoir une conception absolutiste de la souveraineté.
La référence récurrente au Liechtenstein est également typique de son imaginaire politique, tout comme de certains courants libertariens contemporains, comme l’a bien montré Quinn Slobodian dans Le Capitalisme de l’apocalypse. Ce micro-État est mobilisé comme modèle d’un pouvoir souverain réduit, efficace, patrimonial et économiquement rationnel. Dès 2008, on retrouve dans ce texte l’assemblage singulier entre réaction et libertarianisme, au cœur de la pensée de Yarvin.
Le prince Alois, pour une raison qu’il est le seul à connaître, décide d’occuper et de gouverner l’Iran à partir du printemps 2010.
En bon homme d’affaires suisse, le prince souhaite non seulement réussir militairement, mais aussi rentabiliser son entreprise.
Par pure générosité, il partagera les bénéfices à parts égales avec les citoyens iraniens actuels, qui recevront chacun une part non votante, mais donnant droit à des dividendes, des bénéfices du gouvernement.
Les forces armées royales toucheront 25 %, les citoyens de Young Britain 15 %, et le prince régent se contentera d’un modeste dixième.
Arnaud Miranda Cette solution est un nouvel exemple du formalisme de Yarvin, qui entend mettre fin à toute forme de violence. Yarvin considère qu’aucun conflit ne peut être réglé par un argument de légitimité. Dans ce cas, les Iraniens n’auraient aucun droit a priori à gouverner leur propre territoire.
Yarvin propose d’évacuer la question de légitimité au profit de la stabilité et de la prospérité, en considérant l’État comme une entreprise et en « formalisant » les relations de pouvoir par des titres de propriétés. En 2007, il proposait déjà cette solution pour l’Irak, avant de l’adapter au conflit israélo-palestinien avec son projet « Gaza Inc. », directement repris dans le plan Blair promu par Trump.
La question est : peut-il le faire ? Et si oui : comment ?
Notez qu’il s’agit d’une question strictement militaire. Elle n’a rien à voir avec la question de savoir si ce projet reflète bien ou mal le prince Alois et la Young Britain d’un point de vue moral.
Dans notre hypothèse, le prince Alois est un souverain véritable (ou « absolu »), et le poids éthique de la décision repose entièrement sur lui. Il va sans dire que l’obéissance de l’armée est, elle aussi, absolue.
Bien sûr, l’opinion générale est la même au sein de l’armée qu’à l’extérieur : une telle aventure est tout à fait impossible et vouée à l’échec.
En effet, un gouvernement ne saurait exister qu’avec le consentement des gouvernés.
Autrement dit, le succès ne serait possible que si les forces armées britanniques parviennent à gagner le cœur et l’esprit du peuple iranien. Mais comme le peuple iranien est profondément nationaliste et attaché à la liberté d’un Iran libre et indépendant, il n’acceptera jamais d’être recolonisé par les Britanniques, qu’il déteste, ses anciens maîtres impériaux.
Ce n’est pas du raisonnement. C’est du cant.
Arnaud Miranda Il s’agit ici d’une critique de ce que Yarvin considère comme la « religion » de la démocratie : l’universalisme, professé par ce qu’il nomme la Cathédrale — un complexe académico-médiatique qui contraindrait les gouvernements démocratiques à agir de manière idéaliste et donc irrationnelle. Dans son essai « Patchwork », Yarvin le décrit comme une forme de « protestantisme œcuménique », dont il considère le projet kantien de paix perpétuelle comme la plus claire expression.
Le terme cant, difficilement traduisible, signifie une ritournelle hypocrite répétée mécaniquement et rappelle « chant ». Le terme a aussi une connotation religieuse, qu’on pourrait ici traduire par litanie ou psalmodie.
N’importe qui peut s’entraîner à prononcer ces phrases, et beaucoup l’ont fait.
La profession militaire moderne est particulièrement diligente dans l’inculcation de cet état d’esprit, car son personnel est particulièrement bien placé pour le percevoir.
Mais un mensonge reste un mensonge. Sa durée de vie ne peut être infinie. Et la vérité s’infiltre par toutes les fissures.
La manière la plus simple de démontrer cette vérité est d’expliquer comment la Young Britain peut occuper et gouverner l’Iran de manière profitable. (Pour plus de commodité, appelons cette nouvelle entité politique la « Nouvelle Perse »).
Nous sommes tous d’accord pour dire que la vieille Grande Bretagne n’est pas capable de transformer l’Iran actuel en nouvelle Perse.
Nous verrons comment la jeune, Young Britain, peut y parvenir.
Comprendre les tactiques qu’elle utilisera nous éclairera considérablement sur la différence entre la jeune et la vieille Grande Bretagne — ce qui nous ramènera à la nature et à l’origine du cant.
Avant que le prince Alois n’occupe l’Iran, il doit bien sûr l’envahir. Autrement dit, il doit contraindre le gouvernement actuel à se rendre sans condition et à accepter l’occupation.
D’un point de vue militaire, je ne peux imaginer que ce processus soit le moins du monde difficile.
L’armée britannique n’a peut-être pas autant de personnel que l’armée iranienne, mais son équipement est de loin supérieur. La Royal Air Force peut dominer l’espace aérien iranien, détruire les défenses aériennes et démolir toutes les concentrations de forces grâce à des frappes de B-52 depuis l’île de Diego Garcia. Même si une opération amphibie est nécessaire, une seule division blindée britannique sur le sol iranien suffit pour remporter la victoire.
Certes, il sera peut-être un peu plus difficile pour la Grande-Bretagne d’envahir l’Iran que cela ne l’a été pour les États-Unis d’envahir l’Irak.
Mais l’invasion de l’Irak — par opposition à l’occupation qui a suivi — a été, selon toute norme historique équitable, un jeu d’enfant. Je ne pense pas que ce point soit particulièrement contesté.
Reste donc deux autres questions : l’occupation et le gouvernement — nos fameux problèmes soi-disant insolubles.
Bien que je ne sois pas un expert en la matière, ma solution a été élaborée avec l’aide de quatre personnes : deux historiens et deux praticiens.
Nos historiens sont James Anthony Froude et Elie Kedourie.
Nos praticiens sont Lord Cromer et Roger Trinquier.
Ce que ce groupe ignore du colonialisme, seul Dieu le sait.
Arnaud Miranda Les « références » mobilisées ici ne sont évidemment pas neutres. James Anthony Froude est un disciple de Thomas Carlyle et s’inscrit dans une historiographie impériale valorisant l’autorité et l’ordre. Elie Kedourie a critiqué l’anticolonialisme et le nationalisme, et a notamment soutenu que la décolonisation en Algérie avait produit un régime politique pire que l’ordre colonial français. Il critique également ce qu’il appelle la version « Chatham House » de l’histoire, qui consiste à présenter le Moyen-Orient comme éternelle victime de l’Occident. Quant aux « praticiens », ce sont deux figures d’une gestion coloniale répressive. Evelyn Baring, comte de Cromer, est un administrateur colonial britannique qui symbolise pour Yarvin une gestion antidémocratique, stable et prospère économiquement. Roger Trinquier est un officier de l’armée française ayant combattu en Indochine et en Algérie et qui a théorisé une gestion répressive de l’insurrection — en justifiant notamment l’usage de la torture.
Plus précisément, tous les jeunes officiers et administrateurs britanniques en Nouvelle-Perse se voient attribuer la liste de lecture suivante : Froude, The English in Ireland in the Eighteenth Century (Google Books : I, II, III) ; Cromer, Modern Egypt (Google Books : I, II) ; Trinquier, Modern Warfare (en ligne) ; Kedourie, The Chatham House Version (Amazon).
Comme dans tous ces billets de blog, Yarvin n’ajoute aucune référence bibliographique mais uniquement des liens hypertextes. La plupart renvoient vers des pages Wikipédia très génériques — nous ne les reproduisons pas ici — ; d’autres vers des éditions digitales d’ouvrages ou des pages produits Amazon.
Mais attendez ! C’est du colonialisme ! Bah, oui — évidemment.
Occuper et gouverner un pays étranger correspond assez bien à la définition du colonialisme.
Surtout si l’objectif n’est pas de « restaurer la démocratie », mais d’instaurer de manière permanente une administration stable, responsable, efficace et rentable.
De manière assez frappante, dans sa conférence de presse du 3 janvier à Mar-a-Lago, le président américain Donald Trump a utilisé peu ou prou la même expression pour désigner le processus de « transition » qu’il imposait au Venezuela après avoir enlevé son président.
Je soupçonne que la Nouvelle Perse ressemblera un peu à Dubaï, mais en plus grande, plus riche et avec un climat plus diversifié. Dubaï est en quelque sorte un survivant de l’ancien Empire britannique. Elle n’est pas loin de l’Iran, et de nombreux Iraniens y résident.
J’imagine que la plupart d’entre eux en sont plutôt satisfaits.
Commençons par un passage de Kedourie qui résume assez bien la situation. Il est tiré de l’essai The Kingdom of Iraq : A Retrospect, qui décrit la monarchie sharifienne d’Irak mise en place par les Britanniques en 1921 et renversée en 1958.
Il va sans dire qu’à côté de l’actuel régime fantoche américain, le royaume d’Irak ressemble à la Prusse de Frédéric le Grand.
Florian Louis Curtis Yarvin propose ici une vision idéalisée et fort éloignée de la réalité du royaume hachémite d’Irak créé par les Britanniques en août 1921.
Loin d’être une paisible et efficace « Prusse » moyen-orientale, le pays fut en perpétuelle ébullition. L’imposition du mandat britannique et d’un roi venu d’Arabie à sa tête suscite dès 1920 une rébellion massive, qui nécessite le recours à l’artillerie lourde et à des bombardements aériens massifs de la Royal Air Force. Le calme demeure par la suite toujours précaire, ce qui convainc les Britanniques de mettre précocement un terme à leur mandat sur le pays, dès 1932.
Le royaume d’Irak demeure par la suite caractérisé par une forte instabilité, notamment du fait du rejet par la majorité des Irakiens, de confession chiite, de la dynastie sunnite placée par les Britanniques à la tête du pays. Les volontés d’indépendance des Kurdes alimentent également les tensions de ce qui apparaît comme un État sans nation sans cesse au bord de l’explosion.
Dans un mémorandum rédigé en 1933, le roi Fayçal lui-même se désole de l’impossibilité à gouverner un État dont le peuple, loin de former une nation cohérente, se réduirait à « une inimaginable masse d’êtres humains, manquant de toute idée patriotique, imbus de traditions religieuses et d’absurdités, sans aucun lien pour les relier, prêtant l’oreille au mal, enclins à l’anarchie et perpétuellement prêts à se soulever contre n’importe quel gouvernement ».
Mais les propos de Kedourie restent d’actualité, et même plus que jamais :
Lorsque nous considérons la longue expérience de la Grande-Bretagne dans le gouvernement des pays orientaux et que nous la comparons à la politique misérable qu’elle a imposée aux populations de Mésopotamie, nous sommes saisis d’un étonnement amer. C’est comme si l’Inde et l’Égypte n’avaient jamais existé, comme si Lord Cornwallis, Munro et Metcalf, John et Henry Lawrence, Milner et Cromer avaient tenté en vain d’apporter l’ordre, la justice et la sécurité à l’Orient, comme si Burke et Macaulay, Bentham et James Mill n’avaient jamais consacré leur intelligence aux problèmes et aux perspectives du gouvernement oriental. Nous ne pouvons cesser de nous émerveiller de la façon dont, en fin de compte, tout cela a été rejeté, et dont la Mésopotamie, conquise par les armes britanniques, a été ballottée entre le talent de vendeur de Lloyd George, les déclamations intermittentes, grandiloquentes et futiles de Lord Curzon, la mendicité hystérique du colonel [T. E.] Lawrence, l’intelligence fragile et l’enthousiasme sentimental de Mlle [Gertrude] Bell, et l’acquiescement résigné de Sir Percy Cox. Que dire lorsque l’on trouve un document officiel présenté par un secrétaire d’État au Parlement en 1929, déclarant sans l’ombre d’un doute ni la moindre réserve qu’« il semblait évident […] que l’Irak, jugé selon les critères de sécurité intérieure, de finances publiques saines et d’administration éclairée, serait en tout point apte à être admis à la Société des Nations d’ici 1932 », et donc apte à exercer la souveraineté sans entraves dont jouissent les États indépendants ? Qu’est-ce que cela signifie, si ce n’est que le style des documents officiels, comme tant d’autres choses, a subi une dégradation irrémédiable pendant la Première Guerre mondiale ?
Lord Cromer — un homme adulte prénommé « Evelyn » — a gouverné pendant 25 ans un pays arabe très similaire à l’Irak, à un coût minimal et sans violence significative, et a si bien fait son travail que l’Égypte est devenue une destination bohème internationale pour des personnalités telles que Lawrence Durrell — une sorte de Prague édouardienne.
Ses Mémoires sont disponibles gratuitement sur Internet. Il n’était peut-être pas américain — mais il écrivait en anglais. Et je parie que moins d’une centaine de personnes dans l’armée américaine et au département d’État ont entendu parler de cet homme, et encore moins qui ont lu son livre.
Ceux qui oublient l’histoire ne peuvent même pas espérer la répéter.
Bien sûr, la technologie militaire a évolué. En notre faveur.
Les outils fondamentaux du révolutionnaire — les bombes et les assassinats — sont quant à eux intemporels.
Cromer n’avait ni armée de l’air, ni blindés, ni hélicoptères. Il disposait de cinq mille soldats pour occuper un pays de vingt millions d’habitants. Il n’avait aucun problème. Ou, pour le dire autrement, son principal problème, c’était les autres Anglais.
Pour Young Britain, cela ne posera aucun problème.
Nous avons déjà exposé le schéma du discours anticolonialiste.
Pour les anticolonialistes, les progressistes, la seule façon de gouverner un pays est de persuader son peuple de tomber amoureux de son gouvernement.
Ils parlent de « cœurs et d’esprits », mais ce qu’ils veulent vraiment dire, c’est surtout « cœurs ».
Les anticolonialistes croient que le cœur des pauvres est toujours à vendre — une théorie qui mène au concept que nous connaissons sous le nom d’« aide ».
Si cela semblait fonctionner, il serait peut-être nécessaire d’en discuter.
Arnaud Miranda Ce passage fait écho à ce que Yarvin appelle l’« aidocratrie », qui correspond peu ou prou au droit international humanitaire et à l’aide publique au développement.
L’occupation de la Nouvelle Perse par la Young Britain s’appuiera sur une métaphore très différente : grasping the nettle. Il s’agit d’une vieille métaphore anglaise connue de tous les colonialistes.
Arnaud Miranda L’expression « grasping the nettle » (littéralement « empoigner l’ortie » ou plus idiomatiquement en français « prendre le taureau par les cornes »), employée en anglais courant, a acquis un sens particulier dans le contexte impérial britannique. Elle renvoie à une doctrine coloniale selon laquelle l’autorité devait être imposée d’emblée, sans compromis ni temporisation, la coercition étant présentée comme une nécessité technique pour produire l’ordre et la stabilité.
Comme le dit la comptine :
Tender-handed, grasp the nettle, and it stings you for your pains.
Grasp it like a man of mettle, and it soft as silk remains.
On pourrait librement traduire ces vers du poète national écossais Robert Burns dans son « Address to the Devil » par : « Si tu cueilles l’ortie en tremblant, elle te brûle ;/Saisis-la d’une main ferme, elle devient soyeuse et nulle. »
(On suppose en effet que les parties de l’ortie qui injectent les toxines de la plante ne sont activées que par un léger effleurement, mais qu’elles désactivées par une pression ferme. Personnellement, je n’ai jamais fait le test.)
La substance de la métaphore de l’ortie provient d’une théorie de la guerre civile qui est à l’opposé de celle du « cœur et de l’esprit ».
Selon la théorie de l’ortie, les insurrections se produisent parce que — et uniquement parce que — les insurgés perçoivent qu’ils ont une chance de gagner.
Comme tous les hommes, ils se battent pour la gloire, le pouvoir et le pillage.
Tout gouvernement peut prévenir et/ou mettre fin à toute violence interne en faisant clairement comprendre à ses opposants que la victoire est impossible et que le seul résultat de toute lutte sera, au mieux, l’ignominie et l’emprisonnement, au pire, la mutilation et la mort.
Transmettre ce message, c’est littéralement grasp the nettle — like a man of mettle.
La solution au problème du gouvernement colonial consiste donc à gouverner : faire respecter l’ordre immédiatement, complètement et sans compromis, sans tolérer aucune contestation de l’autorité occupante, qu’elle soit militaire ou politique, religieuse ou criminelle.
Lord Cromer, par exemple, aurait été tout simplement consterné par le fait que les autorités d’occupation américaines en Irak toléraient non seulement les partis politiques autochtones, mais également les partis dotés de branches paramilitaires armées.
Il a fallu cinq ans pour corriger, en grande partie, cette incroyable erreur élémentaire.
Dans une occupation coloniale, la tactique essentielle — qui pourrait même fournir une bonne définition pratique du mot « colonialisme » — consiste à mettre en place des autorités mixtes dans lesquelles des officiers et des administrateurs étrangers exercent respectivement leur autorité exécutive sur les troupes et les fonctionnaires indigènes.
Les autorités mixtes fonctionnent parce qu’elles combinent l’indépendance et le professionnalisme des dirigeants étrangers avec le faible coût de la main-d’œuvre indigène.
D’une manière à la fois sinistre et hilarante, il est instructif de noter l’assiduité avec laquelle les « libérations » américaines évitent la mise en place d’autorités mixtes.
Les Américains fournissent toujours des « conseils » et de « l’aide » à leurs petits frères bruns libres, souverains et indépendants. Ils ne les gèrent jamais réellement.
Cela pourrait risquer de fonctionner — ce qui serait dangereux.
En effet, l’état actuel de quasi-succès dans certaines parties de l’Irak a été atteint en mettant des quasi-soldats irakiens sur solde américaine — ce qui ne permet pas exactement de les gérer, mais donne en revanche un certain pouvoir.
Mais reprenons.
La Young Britain envahit l’Iran et réprime la résistance militaire organisée.
Que se passe-t-il ensuite ?
La nouvelle Perse commence par l’imposition de la loi martiale — qui restera en vigueur jusqu’à ce que la stabilité totale soit rétablie et qu’il n’y ait plus aucune menace de violence.
Aucun pillage ne sera toléré.
Un couvre-feu strict sera appliqué : personne ne pourra se trouver dans la rue après la tombée de la nuit.
Les troupes britanniques pourront tirer à vue pour faire respecter ces directives.
Il s’agit là de procédures normales pour toute occupation initiale.
Le pays est sous le commandement unifié du général britannique.
Toutes les forces civiles et militaires restantes de l’ancien régime iranien sont soumises à ses ordres, tout comme tous les autres habitants du pays, qu’ils soient nationaux ou étrangers.
Tous les étrangers ont besoin d’un laissez-passer militaire, révocable à tout moment, pour rester dans le pays.
Mettre fin à l’occupation militaire directe — dans laquelle les soldats britanniques sont utilisés comme policiers — est la première priorité.
Les soldats font d’excellents policiers, mais ils ne sont pas assez nombreux.
Pour compenser le manque d’effectifs, ils doivent être libres de réagir avec un niveau d’agressivité inapproprié dans la plupart des contextes civils. C’est inévitable au début d’une occupation et, de fait, nécessaire pour affirmer sa domination.
Mais si cela n’entraîne pas de représailles — conformément à la théorie du « cœur et de l’esprit » — cela ne donne guère un sentiment de sécurité absolue.
La première tâche consiste donc à mettre en place une nouvelle force de police, composée de Perses et dirigée par des Britanniques — avec une couche intermédiaire de natifs bilingues. Comme en Inde, les administrateurs britanniques peuvent et doivent agir en tant que juges. Les premières procédures judiciaires doivent être rapides et se dérouler sans avocats.
Il n’y a pas de frontière claire entre l’insurrection et le crime organisé : l’un ne peut être éradiqué sans l’autre.
D’autres institutions gouvernementales peuvent se former autour de ce noyau de sécurité fondamentale.
La nouvelle Perse n’a plus besoin de l’ancien gouvernement civil et des forces militaires de la République islamique.
Leur dissolution créera un réservoir de travailleurs sans emploi mais pour toute administration dynamique, les mains oisives sont une ressource — pas une malédiction.
Beaucoup de choses bien sûr, seraient alors à accomplir.. Avec la main-d’œuvre perse et la supervision britannique, elles le seront.
Les frontières de la Perse doivent être clôturées et scellées.
Sa population doit être recensée et réidentifiée — avec des échantillons d’ADN et un scan de l’iris pour chaque homme, femme et enfant.
Le lieu de résidence, la profession et les détails biographiques de chacun doivent être enregistrés.
Toutes les armes doivent être confisquées.
Entre la poigne britannique et l’ortie perse, il ne peut pas y avoir de vide dangereux.
La nouvelle Perse sera dans la situation la plus éloignée possible de l’anarchie mésopotamienne.
Arnaud Miranda Ce passage permet de comprendre pourquoi la position de Yarvin est bien post-libertarienne, et non pas simplement libertarienne. Pour Yarvin, en tant que condition essentielle de la liberté, la sécurité est la priorité absolue et illimitée de tout gouvernement. On peut également noter la dimension technologique de ce contrôle à travers la prise d’empreinte rétinienne de chaque individu notamment, qui annonce le caractère fasciste du projet de Yarvin — clairement assumé dans son dernier texte.
Toute organisation politique est interdite jusqu’à nouvel ordre.
Les rassemblements publics, les « manifestations » et autres phénomènes de foule sont interdits — à la manière du Riot Act.
La foule reçoit l’ordre de se disperser ; si elle ne le fait pas, elle est prise pour cible — de préférence avec des armes non létales, s’il y en a.
Grâce à un contrôle efficace des foules, le « pouvoir du peuple » n’est pas une force significative — dans ce domaine, l’expérience chinoise est un bon guide.
Les Perses ont localement un excellent exemple de pays moderne sans politique : Dubaï.
Si Dubaï est une prison, que Singapour est une prison, et que la Chine est une prison, la Nouvelle Perse sera également une prison.
Je soupçonne que la plupart des citoyens épris de paix de l’Iran actuel ne verraient pas d’inconvénient à vivre dans une telle prison. Et je suis convaincu qu’ils préféreraient tous cela au sort réservé à l’Irak.
Arnaud Miranda Ce passage témoigne une nouvelle fois des modèles politiques de la pensée néoréactionnaire. Pour Yarvin, Dubaï et Singapour sont des prototypes de son modèle rêvé d’État-entreprise, tandis que la Chine est perçue comme un contre-modèle impérial performant et efficace. Ces modèles sont aussi ceux sur lesquels s’appuie l’accélérationnisme de Nick Land.
Le terrorisme — attentats à la bombe et assassinats — peut être et sera jugé.
Grâce à une connaissance approfondie de la population, à un système d’identification moderne, à une opération de renseignement à la Trinquier et à l’absence totale de légalisme à la manière du quatrième amendement, il n’est pas difficile de réprimer les réseaux terroristes.
Un pouvoir clef dans la répression du terrorisme réside dans le fait de pouvoir déplacer et de reloger arbitrairement des populations importantes — sans intention punitive ni enquête criminelle.
Des installations de relocalisation sécurisées et évolutives permettent également de contrer les campagnes de « désobéissance civile » dans lesquelles les opposants tentent de vaincre les autorités en les submergeant de petites infractions techniques à la loi.
Démontrer la capacité à traiter, discipliner et réhabiliter chaque membre d’un parti ou d’un gang illégal, chaque participant à une émeute illégale, etc., est un élément important pour prendre le taureau par les cornes et démontrer un contrôle politique durable et incontestable.
Une autre façon de contrôler une population indigène hostile ou potentiellement hostile consiste à équiper toutes les personnes et tous les véhicules d’intérêt — éventuellement tous ceux qui se trouvent dans une zone non soumise — de traceurs GPS inviolables.
Ces appareils sont bon marché et leur prix ne cesse de baisser. Le fait de suivre une personne ou un véhicule ne constitue en aucun cas une punition.
Il est assez difficile de poser un engin explosif improvisé et de s’en tirer à bon compte lorsque l’on porte constamment un bracelet GPS à la cheville.
Cependant, la mesure la plus importante pour réprimer les contestations politiques et militaires est peut-être la mise en place d’un gouvernement conçu pour être permanent, et non d’une administration temporaire destinée à « reconstruire » puis à « libérer » le pays étranger.
Dans le cadre de ce dernier plan, les insurrections et les partis politiques surgiront éternellement, non pas parce qu’ils pensent pouvoir s’emparer du pouvoir en chassant les forces d’occupation — mais simplement parce que la lutte contre l’occupation crée une base de pouvoir, militaire ou politique, qui peut prétendre à la suprématie dans le vide laissé par le départ.
C’est pourquoi l’occupation de la Nouvelle Perse par la Young Britain viserait à créer une nouvelle administration permanente.
Cela ne signifie pas que les troupes britanniques seront nécessaires de manière permanente ; les Perses ne manquent pas de compétences militaires. Au plus haut niveau civil et militaire, le personnel international sera probablement toujours souhaitable, en raison de son indépendance vis-à-vis de la politique locale.
Mais la Nouvelle Perse est un État néocaméraliste qui traite la Perse — c’est-à-dire : le pays, le peuple et le pétrole — comme son capital et tente de maximiser la valeur et la productivité de ce capital.
Arnaud Miranda Yarvin donne à son modèle le nom de néocaméralisme en référence au caméralisme de Frédéric Le Grand, qu’il assimile à un monarchisme mercantiliste visant à accroître la prospérité économique de l’État.
La liberté est une propriété des individus, pas des pays, et la Nouvelle Perse n’a aucune raison de ne pas accorder à ses résidents autant de liberté personnelle que possible, dans la mesure où cela est compatible avec la sécurité, le service à la clientèle et, bien sûr, le profit.
Dans la pacification d’un pays hostile, le processus qu’on observe est celui d’une transition progressive d’un état de guerre à un état de droit.
Arnaud Miranda La théorie de Yarvin s’apparente souvent à une version simplifiée de la théorie hobbesienne de la souveraineté. Il disait ailleurs en 2007 : « Je rejoins Hobbes sur un point : un gouvernement n’est pas un gouvernement s’il ne prend pas toutes les mesures nécessaires à sa propre préservation. »
Dans une véritable guerre, l’objectif est la victoire — et la devise est « inter arma silent leges » (les lois se taisent entre les armes).
Il est conseillé aux civils de rester à l’écart des combats — tout comme on leur conseille d’éviter de se mettre devant un bus : si vous vous jetez devant un bus et qu’il vous écrase, le chauffeur de bus n’est pas coupable d’un « crime de guerre ».
À mesure que le résultat devient clair et que le nombre de dissidents diminue, des méthodes plus coûteuses, plus fiables et moins arbitraires peuvent être déployées contre la résistance.
Il est facile de rendre une force militaire inefficace en exigeant un procès complet avant que le premier coup de feu ne soit tiré.
Mais une fois que l’opposition est réduite à une criminalité sporadique, désorganisée et imprévisible, les procès, les appels, les avocats de la défense et tout le reste du cirque sont non seulement nécessaires, mais aussi souhaitables. Et personne n’est abattu sans cela — non pas parce que personne ne peut être abattu sans cela, mais parce que personne n’a besoin de l’être.
La puissance brute se transforme en justice, dont la majesté est encore plus inexorable, et la véritable liberté — la liberté dans l’ordre, et non la fausse liberté de l’anarchie — naît.
Comme l’a expliqué le prince Metternich, qui vaut à lui seul tout le siècle des Lumières :
Pour moi, le mot liberté n’a pas la valeur d’un point de départ, mais d’un objectif réel à atteindre. Le mot ordre désigne le point de départ. Ce n’est que sur l’ordre que la liberté peut se fonder. Sans l’ordre comme fondement, le cri de liberté n’est rien d’autre que la tentative d’un parti ou d’un autre d’atteindre un but qu’il s’est fixé.
Florian Louis Curtis Yarvin développe ici une lecture partielle et partiale de l’action de Metternich.
Si le grand diplomate autrichien est effectivement imprégné de l’héritage des Lumières, il n’en est pas moins l’orchestrateur d’une tentative de restauration de l’ordre européen pré-révolutionnaire.
Loin d’avoir fait triompher la liberté comme le laisse entendre Yarvin, il a œuvré à la restauration de régimes monarchiques et d’un ordre socio-politique d’Ancien Régime, revenant sur une partie de l’héritage libéral de 1789.
Les grandes vagues révolutionnaires qui secouent l’Europe dans les années 1820, puis en 1830 et en 1848, témoignent des frustrations créées par l’ordre international forgé par Metternich, perçu par nombre de peuples comme privateur et certainement pas accoucheur de libertés.
En résumé, la théorie selon laquelle il serait impossible, au XXe siècle, pour une armée moderne efficace d’occuper et de gouverner un pays étranger n’est tout simplement pas tenable.
Cette illusion a été nourrie par un modèle d’occupations « douces », combiné à une théorie de l’insurrection visant à « gagner les cœurs et les esprits » qui prescrit davantage de douceur dès que les choses commencent à se compliquer.
Sans surprise, cette prescription ne fonctionne pas.
En entretenant l’illusion que le remède de charlatan qu’est la « conquête des cœurs et des esprits » est efficace, les experts militaires entretiennent l’illusion qu’il n’existerait aucun autre remède et qu’aucune occupation ne pourrait réussir.
Pourtant, ce n’est pas une observation nouvelle.
Mon point de vue est le même que celui du professeur Luttwak : tenter de mener une occupation sans « prendre le taureau par les cornes » relève de la négligence militaire.
Son article mérite d’être lu, et il possède des références que je n’ai pas.
Je ne partage toutefois pas l’avis du professeur Luttwak lorsqu’il met l’accent sur l’analogie avec les nazis et l’efficacité — également soulignée par le colonel Trinquier — de la Schrecklichkeit, c’est-à-dire le terrorisme officiel.
Le terrorisme fonctionne — évidemment.
Il fonctionne aussi bien pour le gouvernement que pour les insurgés.
Mais le terrorisme n’est pas le moyen le plus efficace pour asseoir son autorité.
Le recours à la violence aveugle est un signe de faiblesse, et non de force.
Si le terrorisme doit être combattu par le terrorisme, qu’il en soit ainsi. Mais au XXIe siècle, je ne pense pas que ce soit nécessaire. Pour filer notre métaphore, ce serait comme frapper l’ortie au lieu de la saisir.
Arnaud Miranda Il est tentant de voir dans ce passage la marque de Carl Schmitt, en particulier de sa conception de la souveraineté et de sa théorie du partisan. Yarvin se fait le défenseur d’un nouvel ordre westphalien, en lui ajoutant une dimension post-libertarienne et techno-futuriste.
Au contraire, les outils les plus efficaces pour réprimer l’opposition intérieure, qu’elle soit politique ou militaire, appartiennent à ce que l’on pourrait appeler la classe orwellienne.
Identification, surveillance, renseignement.
Aujourd’hui, les Chinois en sont évidemment les leaders mondiaux.
Mais cette hégémonie reflète surtout un manque de concurrence.
Je suis convaincu que l’ingéniosité américaine peut rattraper son retard.
Arnaud Miranda Ce passage fait écho au texte ultérieur écrit par Nick Land, The Dark Enlightenment, dans lequel il présente la renaissance occidentale — le « reboot » — comme une alternative à la domination chinoise, la modernité 2.0.
Le contrôle orwellien de la population n’est tout simplement pas nécessaire dans une société pacifique et civilisée, dotée d’un système politique stable.
C’est un gaspillage d’argent et un affront aux citoyens honnêtes et travailleurs.
Mais dans toute tentative d’instaurer la paix là où elle n’existe pas, le contrôle orwellien est essentiel.
La plupart d’entre nous — du moins la plupart d’entre nous qui sommes sains d’esprit — préférerions que la police connaisse notre position exacte à chaque heure — voire à chaque demi-heure, voire à chaque minute — plutôt que d’avoir à faire face à une voiture piégée.
Et cette forme de rationalité est encore plus répandue dans les populations non occidentales. En particulier chez ceux qui ont déjà été confrontés à des voitures piégées.
Affaiblir le gouvernement en l’empêchant d’utiliser des outils orwelliens n’est tout simplement pas un moyen efficace de garantir un gouvernement responsable.
Arnaud MirandaL’expression énigmatique d’outils orwelliens annonce bien sûr l’idée d’une surveillance généralisée de la population grâce aux nouvelles technologies. Elle peut aussi être lue comme une défense du Patriot Act de 2001 — la loi antiterroriste autorisant la collecte des données informatiques des particuliers et entreprises sans autorisation. Yarvin semble ici se positionner en faveur de cette loi extrêmement controversée.
Si un gouvernement est responsable, il n’utilisera pas les outils orwelliens de manière abusive — il ne fera rien d’autre de manière abusive non plus d’ailleurs.
Si un gouvernement n’est pas responsable, mais plutôt sadique et tyrannique, corriger cela en limitant ses options militaires — même en supposant que cela soit possible, car un État sadique n’a guère de temps à consacrer aux restrictions — n’est guère un moyen de le rendre plus responsable.
Le fait est que l’insurrection et le terrorisme sont des phénomènes liés à l’anarchie — c’est-à-dire à la faiblesse du gouvernement.
Le remède à la faiblesse du gouvernement est un gouvernement fort. Il n’y a absolument rien de sorcier là-dedans.
C’est une tautologie militaire de dire que dans un conflit entre deux forces, la plus forte a toutes les chances de l’emporter.
Les guerres civiles classiques opposent deux forces qui peuvent toutes deux prétendre être « le gouvernement ».
Mais dans une lutte entre un gouvernement et un mouvement insurrectionnel, le gouvernement devrait tout simplement l’emporter, car il devrait être plus fort.
Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il y a un grave problème.
(Dans de très rares cas, lorsqu’une insurrection renverse un gouvernement, ce dernier ne se retire pas dans les montagnes pour devenir une insurrection. Cela nous permet d’affirmer que la victoire de l’insurrection ne démontre pas que l’insurrection fonctionne, mais plutôt que quelque chose n’allait pas avec le gouvernement — c’est-à-dire qu’il était faible.)
Ainsi, un gouvernement occidental qui utilise son armée comme force d’occupation dans un pays étranger, sans occupation forte fondée sur le principe de l’autorité mixte, sans réprimer les activités politiques et militaires concurrentes, et avec des règles d’engagement qui imitent les procédures pénales conçues pour une société occidentale civilisée, abuse de ladite armée. Je trouve cela imprudent.
Vous pouvez donner un coup de pied à un caniche.
Vous pouvez posséder un loup.
Mais si vous possédez un loup — ne lui donnez pas de coup de pied.
Pire encore, si le concept de « faute professionnelle militaire » avancé par le professeur Luttwak est techniquement exact, il donne l’impression que la situation relève d’un accident. En réalité, elle est bien pire que cela.
Arnaud MirandaComme plus haut dans le texte, Yarvin fait ici référence à Edward Luttwak, théoricien de la guerre américain. Pour Luttwak, il y a faute professionnelle militaire lorsque des responsables politiques imposent à l’armée des objectifs moraux et des règles incompatibles avec la victoire, en particulier dans les guerres asymétriques.
Une occupation ratée, comme celle en Afghanistan, ou une victoire à la Pyrrhus comme en Irak ou au Vietnam, présente un intérêt politique considérable pour ceux dont la théorie du gouvernement prédit que l’occupation militaire d’une population hostile ne peut jamais réussir.
Ce serait le côté « démocratique », « progressiste » ou simplement « de gauche » de votre radio.
Ce n’est pas un hasard si c’est aussi le côté qui vend la théorie du « cœur et de l’esprit » et qui fait de son mieux pour effacer de la mémoire humaine la théorie du « prendre le taureau par les cornes ». (Merci Google Books !)
Arnaud MirandaCe type d’analyse est récurrent chez Yarvin. Si l’on ne va pas assez loin dans les moments de transition — qu’il s’agisse du coup d’État intérieur qu’il appelle de ses vœux pour mettre à bas la démocratie américaine ou du coup d’État extérieur dans ce texte —, on s’expose à un retour de bâton de la part de « la Cathédrale »
Ainsi, il faudrait toujours avoir le courage de franchir le Rubicon. C’est aussi la raison pour laquelle Yarvin s’en prend aux conservateurs comme les idiots utiles de la démocratie
Et ce cycle fonctionne.
Lorsqu’une occupation échoue, c’est parce qu’elle n’a pas réussi à gagner « les cœurs et les esprits ».
Et la prochaine occupation sera encore plus douce. Elle se recroquevillera de manière encore plus abjecte devant le délicat battement du cœur indigène.
Elle oubliera complètement que les autochtones ont aussi un esprit, et qu’il est beaucoup plus facile de communiquer avec un esprit qu’avec un cœur.
Elle tuera de plus en plus de soldats américains et dévastera de plus en plus de pays étrangers.
(Et d’autres pays étrangers seront dévastés non pas par l’occupation, mais par son absence, sous la forme d’un Mugabe, d’un Saddam ou d’un Idi Amin Dada.)
Et qui sont les soldats qui meurent dans ces exercices de théâtre ? En grande majorité, des Américains.
Qui tire profit politiquement de la démonstration répétée que « la guerre ne résout jamais rien » ? Certainement pas les Amerikaners.
Arnaud MirandaYarvin emploie ce terme pour qualifier explicitement les Américains blancs républicains — en référence aux Afrikaaners d’Afrique du Sud.
Ces occupations sabotées révèlent leur véritable nature : ce sont des guerres civiles par procuration.
Le but de la guerre est le pouvoir politique.
Dans une occupation sabotée, la gauche gagne le pouvoir politique, non pas en Iran, en Irak ou au Vietnam, mais en Amérique, en utilisant la mort de milliers de soldats américains pour prouver aux téléspectateurs que la réalité et la réalité progressiste sont une seule et même chose.
Le fait que personne n’y pense consciemment — les progressistes sont en soi extrêmement sincères — ne change rien au fait que cela fonctionne.
Cela ne change rien non plus à la nature extrêmement coupable de l’infraction.
Cependant, l’absence d’intention de commettre est une excellente excuse pour une amnistie générale — ce qui est un élément commun à tous les meilleurs coups d’État. (Assurez-vous toutefois que votre coup d’État soit couronné de succès avant de vous lancer dans ce genre d’exercice.)
Et la fiction est instable.
La vérité s’infiltre par toutes les fissures.
Le demi-succès en Irak est une part de vérité, mais elle est bien trop petite et accompagnée de trop d’échecs pour avoir un quelconque effet positif.
De même qu’un seul corbeau blanc suffit à réfuter l’hypothèse selon laquelle tous les corbeaux sont noirs, une seule occupation réussie selon le principe grasp the nettle suffit à réfuter l’hypothèse selon laquelle « gagner les cœurs et les esprits » serait une fin en soi.
Arnaud Miranda La métaphore des corbeaux est une référence au paradoxe de Carl Hempel, philosophe des sciences, qui tend à montrer les limites du raisonnement inductif — l’inférence d’une règle générale à partir de l’observation de cas particuliers.
L’Irak est un corbeau noir avec quelques plumes grises.
Tous les corbeaux ne sont pas noirs. En fait, la plupart des corbeaux dans le monde sont blancs.
Au fond de leur cœur, les Amerikaners le savent.
Ils laissent donc la fenêtre ouverte, dans l’espoir qu’un corbeau blanc vienne s’y poser.
Parfois, ils regardent même par la fenêtre — dans l’espoir d’en apercevoir un.
Malheureusement, leur cellule se trouve dans une volière remplie exclusivement de corbeaux noirs.
Le corbeau blanc est une nécessité.
Mais la seule façon d’avoir un corbeau blanc est de prendre un corbeau noir, de l’empoigner, de le tenir bien fort pendant qu’il croasse — et de l’asperger d’eau de Javel.