L’année 2026 a commencé avec une séquence particulièrement intense : l’opération militaire américaine et l’enlèvement du président Nicolas Maduro. Nous vous aidons à la suivre de manière totalement indépendante grâce à une jeune équipe totalement mobilisée qui se développe grâce à ses lectrices et et lecteurs. Si vous nous lisez et que vous souhaitez nous soutenir : commencez vos bonnes résolutions en vous abonnant au Grand Continent

Lors d’une conférence de presse historique organisée depuis sa résidence de Floride à Mar-a-Lago, Donald Trump a confirmé ce que le reste du monde avait observé, sidéré, tout au long de la journée du 3 décembre.

Les États-Unis avaient lancé une série de frappes militaires contre des installations stratégiques de Caracas, des aérodromes militaires et des infrastructures portuaires. 

Qualifiant cette opération d’« attaque spectaculaire », il a insisté en particulier sur le fait que la décapitation du régime de Maduro au Venezuela était un exemple de la puissance militaire américaine.

Nicolás Maduro — au pouvoir au Venezuela depuis 2013 — et son épouse Cilia Flores ont été enlevés et conduits de force du Venezuela vers New York par bateau. 

Dans le même discours, Trump a confirmé que le couple présidentiel déchu serait poursuivi pour narco-terrorisme, importation illégale de cocaïne, possession d’armes automatiques et de destruction, et complot en vue de se procurer des armes automatiques et de destruction 1

Esquissant sa vision d’un Venezuela post-Maduro, il a également déclaré que son administration s’engageait à assurer une « transition sûre, appropriée et avisée ».

Prédation et asservissement : la doctrine Monroe à Mar-a-Lago

Concrètement, cela signifiait que, dans un avenir immédiat, les États-Unis allaient prendre le contrôle du pays. 

Pour justifier une telle décision, Trump a fait valoir que les États-Unis resteraient sur place afin d’empêcher tout retour au chaos.

Fait remarquable, il a également déclaré à son auditoire à Mar-a-Lago que l’armée américaine était prête à lancer une « deuxième vague » d’attaques contre le Venezuela si c’était nécessaire. 

En attendant, la solution proposée par le président américain consistait à impliquer davantage les États-Unis dans l’industrie pétrolière vénézuélienne. 

Comme Trump et ses conseillers le savent bien, le Venezuela possède les plus grandes réserves connues de pétrole au monde et la Maison-Blanche a répété à plusieurs reprises que les actifs pétroliers appartenant à des entreprises américaines avaient été injustement confisqués à la suite de la nationalisation de l’industrie en 2007 sous l’ère Hugo Chavez. Trump n’a pas non plus manqué de le faire lors de ce discours.

Établir la domination totale des États-Unis sur leur hémisphère semble avoir été la véritable priorité de la première année du mandat Trump.

Klaus Dodds

Après avoir évoqué l’agression contre le Venezuela, le monologue trumpien a dérivé vers la criminalité et l’ordre public à l’intérieur des États-Unis, expliquant en partie comment l’extraction de Maduro et de sa femme devait être justifiée dans la logique de la Maison-Blanche : Maduro aurait été mis en examen non seulement pour sa complicité dans le narcoterrorisme, mais aussi pour la menace qu’il représentait en soutenant des gangs tels que Tren de Aragua et le trafic de drogue qui touchait directement les citoyens américains.

Si, par son ampleur, l’opération américaine est extraordinaire, elle n’est pas tout à fait sans précédent sur le fond.

La décision prise par l’administration de George H. W. Bush de lancer une opération militaire contre Manuel Noriega au Panama en 1990 s’inscrit dans une longue tradition interventionniste états-unienne sur le continent américain. Coïncidence ou non, les deux interventions ont été menées à bien un 3 janvier. 

Toutes deux ont été justifiées par la complicité du leader avec le trafic de drogue — même si, dans le cas de Noriega, celui-ci collaborait par ailleurs avec la CIA et était un allié des États-Unis. Noriega avait été emmené à Miami, puis jugé. Mais sous couvert de lutte contre le trafic de drogue, cette opération était de fait motivée par des préoccupations liées à la sécurité opérationnelle du canal de Panama et au pivot géopolitique de Noriega vers Cuba et le Nicaragua — une initiative qu’aucune administration américaine n’était susceptible de tolérer longtemps 2

Or établir la domination totale des États-Unis sur leur hémisphère semble bien avoir été la véritable priorité de la première année du mandat Trump.

Si l’intervention contre Noriega en 1989-1990 rappelle qu’il n’est en aucun cas le premier président des États-Unis à se soucier de l’exploitation de ce qui, jusqu’à la Guerre froide, était qualifié par Washington « d’arrière-cour », il y a toutefois une différence de taille.

Elle tient à la fois à sa rhétorique — sous la forme d’un règlement de comptes quasi permanent avec les administrations précédentes — et à sa volonté d’agir de manière décisive, y compris en ayant recours à la violence, lorsque les ressources et la domination de son « domaine » sont en jeu.

Tout au long de ses remarques à Mar-a-Lago, le président américain actuel n’a pas pu s’empêcher de régler une fois de plus ses comptes avec les administrations présidentielles précédentes et les maires américains des « villes démocrates ». L’ancien président Jimmy Carter par exemple, décédé fin 2024 peu après la réélection de Trump, a de nouveau été cité pour avoir rendu le contrôle du canal de Panama dans les années 1970 — un échec, selon Trump, à protéger suffisamment les intérêts hémisphériques des États-Unis.

La forme que prendra la période de transition déterminera en partie le degré d’exposition de la Chine après la destitution du régime Maduro.

Klaus Dodds

L’ère de la guerre contre le terrorisme — au cours de laquelle les États-Unis sont intervenus dans des régions lointaines au nom du démantèlement d’armes de destruction massive inexistantes ou de réseaux terroristes bien réels — est également visée ici. Pour l’administration trumpiste, les responsables précédents auraient été trop obnubilés par le Moyen-Orient pour réagir de manière adéquate à la nationalisation par le gouvernement Chavez des actifs pétroliers américains dans leur propre hémisphère. 

En d’autres termes, pour Trump, l’ordre des priorités est le suivant : ce qui est le plus proche de moi est plus important que ce qui est loin — il faut l’occuper et le dominer physiquement.

À Mar-a-Lago, Donald Trump a non seulement mentionné la stratégie de sécurité nationale de 2025 — qui met fortement l’accent sur la domination des États-Unis dans l’hémisphère occidental — mais il a également conclu en déclarant :

La doctrine Monroe est très importante, mais nous l’avons largement, très largement dépassée.
On l’appelle maintenant la doctrine Donroe.
La domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question.
Pendant des décennies, d’autres administrations ont négligé, voire contribué à ces menaces croissantes pour la sécurité dans l’hémisphère occidental.

Le président américain n’a toutefois pas rassuré les pays voisins tels que la Colombie et le Guyana — qui ont placé leurs forces armées en état d’alerte maximale, en particulier dans les régions frontalières communes 3

Il n’a pas répondu aux critiques directes des pays d’Amérique latine à l’égard des actions des États-Unis ni aux — timides — préoccupations exprimées par l’Union européenne 4

Au total, l’intervention militaire de Washington le 3 janvier ne montre que peu ou pas d’intérêt pour les cadres juridiques internationaux, un engagement très modeste du Congrès et une approche impitoyable dans la poursuite des intérêts économiques américains.

Pour ces diverses raisons, les dirigeants de l’opposition vénézuélienne et la société civile en général ne devraient rien présumer en cette période de transition. 

Tout peut encore arriver — et il est clair que Trump ne s’attend aucunement à faire l’objet d’un examen minutieux de la part des contre-pouvoirs aux États-Unis.

Le monde après le 3 janvier

Au milieu d’une carte de réactions qui dessine un monde fracturé, la Chine a condamné cette opération, la qualifiant d’« action hégémonique des États-Unis [qui] viole gravement le droit international, porte atteinte à la souveraineté du Venezuela et menace la paix et la sécurité en Amérique latine et dans les Caraïbes » 5.

Les intérêts de la République populaire à Caracas sont de fait considérables.

Pékin était non seulement le principal destinataire du pétrole vénézuélien — comptant pour 80 % de la capacité d’exportation, généralement après des opérations de transbordement et de changement de marque destinées à dissimuler l’origine de ce pétrole — mais était également impliqué dans des programmes de prêts pétroliers avec Caracas 6.

La forme que prendra la période de transition mentionnée par l’administration Trump déterminera en partie le degré d’exposition de la Chine après la destitution du régime Maduro, qui était déterminé à résister à l’imposition d’un blocus américain et d’un régime de sanctions.

Voir les États-Unis se refaire une place en tant que puissance hémisphérique pourrait être à double tranchant pour Pékin — déterminé à traiter avec Taïwan et à exercer un contrôle hégémonique sur la mer de Chine méridionale.

Comme le montre l’analyse des réactions mondiales à l’opération américaine ayant conduit à l’enlèvement de Maduro, la carte du monde est en train de changer — de grands blocs hémisphériques, plus ou moins cassés, remplacent ou se superposent aux vieilles alliances.

D’ici la fin de cette année civile, nous pourrions commencer à en voir les conséquences.

Pour Trump, l’ordre des priorités est le suivant : ce qui est le plus proche de moi est plus important que ce qui est loin — il faut l’occuper et le dominer physiquement.

Klaus Dodds

2026 : l’année de la géopolitique hémisphérique 

Quiconque a suivi la situation des États-Unis en 2025 ne peut que reconnaître l’extraordinaire symétrie d’une séquence qui a commencé avec les discours du président Trump sur l’acquisition du Canada et du Groenland et qui s’est terminée par la mise à exécution des menaces répétées contre le régime Maduro au Venezuela.

Si le Canada a réussi à repousser jusque-là ces ambitions présidentielles, les récentes actions à Caracas ont été suivies de nouvelles menaces très claires contre le Danemark par Trump et son clan : l’année qui vient doit être celle de mise à exécution de leur plan pour l’annexion du Groenland — le 21 décembre dernier, Trump a ainsi nommé un envoyé spécial pour l’île.

De Cuba au Panama, les dirigeants politiques de tout l’hémisphère occidental sont désormais en état d’alerte.

Le gouvernement panaméen a ainsi également été averti une nouvelle fois que Trump considérait le canal de Panama comme un espace « vital » pour les États-Unis. Les déclarations présidentielles sur le contrôle chinois de la gestion du canal ont été utilisées comme une arme pour insinuer que le gouvernement panaméen était indifférent ou incapable de réagir de manière appropriée à la domination hostile d’une tierce partie.

Voir les États-Unis se refaire une place en tant que puissance hémisphérique pourrait être à double tranchant pour Pékin.

Klaus Dodds

Après Caracas, il devient donc légitime de se poser la question : quelle sera la prochaine cible ?

La stratégie de sécurité nationale des États-Unis publiée en décembre 2025 indique clairement que les deux priorités de Washington sont la région indo-pacifique et l’hémisphère occidental. 

Le corollaire de Trump à la doctrine Monroe du XIXe siècle est fondé sur le rétablissement de la « prééminence américaine dans l’hémisphère occidental ».

De manière évidente, l’attention stratégique des États-Unis sera donc moins focalisée sur le maintien d’engagements à long terme dans d’autres parties du monde, y compris en Europe 7. Cette nouvelle doctrine a renforcé l’orientation claire de cette administration, qui se concentre sur l’« America First » et où les calculs purement souverains occupent une place prépondérante. 

La prise de contrôle par les États-Unis du Venezuela emporte des conséquences déjà évidentes pour 2026 : Washington se concentrera moins sur l’Ukraine et sur le Moyen-Orient — même si la menace d’une intervention en Iran se profile de manière de plus en plus nette. 

À court terme, il y a fort à parier que cela profitera respectivement à la Russie et à Israël.

Il est en outre peu probable que Trump revienne à d’autres initiatives de paix comme celle entre le Cambodge et la Thaïlande. 

Dans les trois cas de figure « hémisphériques », les dirigeants du Canada, du Groenland — et, donc, du Danemark — et du Panama ont été contraints de faire face à une attitude constante de l’administration Trump, qui combine griefs — même s’ils sont fabriqués de toutes pièces —, menaces et justification de la puissance hémisphérique des États-Unis fondée sur leurs intérêts. 

Les gouvernements canadiens et danois ont par exemple tous deux été critiqués pour ne pas avoir suffisamment dépensé en matière de défense — et Trump a accusé les deux parties d’être fortement dépendantes du parapluie de sécurité américain.

Cela alimente les expressions performatives de Trump, qui accuse les autres à la fois d’erreurs historiques — un « manque de gratitude » dans son langage — et d’insuffisances plus récentes en matière de planification de la sécurité nationale. 

Enfin, lors de sa conférence de presse du 3 janvier 2026, Trump a réaffirmé que la voie vers une domination durable des États-Unis dans l’hémisphère occidental résidait dans une sainte trinité : le commerce, le territoire et les ressources.

Le Canada, le Groenland, le canal de Panama et le Venezuela ont tous été explicitement considérés comme « précieux » pour les États-Unis en raison de leur situation géographique mais aussi de leur potentiel en ressources — qu’il s’agisse de minéraux essentiels, d’un accès stratégique ou de réserves pétrolières connues mais non exploitées.

Concrètement, dans une année 2026 qui sera sans doute encore marquée par l’affirmation de la domination américaine dans l’hémisphère occidental, les événements qui ont précédé les attaques directes contre Maduro à Caracas fournissent un scénario potentiel qui pourrait prochainement se répéter dans d’autres régions des Caraïbes — y compris à Cuba.

Le Venezuela : manuel d’intervention trumpiste

En septembre 2025, une importante force navale avait été rassemblée au nord du Venezuela.

Entre septembre et décembre 2025, les États-Unis ont mené une série d’actions visant à intimider le régime vénézuélien.

Maduro a été qualifié de narco-terroriste et jugé complice d’atteintes directes à la vie de citoyens américains.

Une prime de 50 millions de dollars a également été offerte pour toute information permettant d’arrêter Maduro et son clan 8

Les navires soupçonnés d’être complices du trafic de drogue avaient été pris pour cible et au moins 30 d’entre eux ont été détruits — sans aucune preuve formelle de leur implication dans les opérations de trafic alléguées 9

L’espace aérien vénézuélien a été compromis par un tweet présidentiel et l’Autorité fédérale de l’aviation américaine a averti les transporteurs internationaux de l’existence d’un « espace aérien dangereux » en novembre 10.

Six compagnies aériennes internationales avaient ainsi suspendu leurs opérations à destination et en provenance de Caracas.

Des pétroliers soupçonnés de contourner les sanctions avaient été saisis — ce qui a été justifié par la nécessité plus générale d’empêcher le chaos et la violence de s’infiltrer dans l’hémisphère occidental. 

Toutes ces étapes n’ont rien du tâtonnement.

Le Venezuela sert de test pour déterminer comment les autres pays jugés indésirables par les États-Unis seront traités.

Malgré le succès de l’opération du 3 janvier, les prochaines étapes ne sont pas évidentes.

La transition promise au Venezuela sera suivie de près par les personnes directement concernées — et au-delà.

Alors que Trump a évoqué un contrôle direct des États-Unis, le changement de régime au Venezuela se heurtera au rôle de Maria Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la Paix, et de ses partisans. Ceux-ci, ainsi que d’autres, ont clairement indiqué que l’élection présidentielle de 2024 était illégitime et ne sont pas susceptibles de déplorer le départ forcé de Maduro et de son épouse. Sous le régime de Maduro, le pays a été détruit et des millions de personnes ont été contraintes de se réfugier dans des États voisins tels que la Colombie. Il est difficile de sous-estimer les dégâts causés par un régime méprisé par nombre de Vénézuéliens 11.

Agnes Denes, «  Isometric Systems in Isotropic Space  : Map Projections – The Hot Dog  » © Agnes Denes 1974

Au-dessus de toute alliance et de tout droit : la matrice stratégique du nouveau régime

Le problème, c’est que la vision de Trump pour le Venezuela ne repose pas sur une reconstruction patiente de la société civile et le renforcement des capacités démocratiques — le mot « démocratie » n’a pas été prononcé une seule fois durant son discours.

Ce qui est proposé relève plutôt du chantage : des investissements directs étrangers de l’industrie pétrolière américaine en échange d’un accès privilégié aux plus grandes réserves pétrolières prouvées au monde.

Trump et Rubio ont été explicites : tout nouveau gouvernement vénézuélien — quelle que soit sa composition — devra se montrer conciliant et comprendre que les États-Unis ne toléreront aucun retour à l’ère Chávez et à la nationalisation.

Tout cela signifie que la transition pourrait ne pas du tout être une intervention de court terme. 

En tout état de cause, l’opération américaine prouve déjà que l’administration ne cherchera à fonder son action sur aucun principe du droit international dérivé de la Charte des Nations Unies.

Les États-Unis n’avaient pas déclaré la guerre au Venezuela avant l’attaque militaire et n’ont fourni que très peu de preuves — en dehors d’accusations unilatérales — que le régime Maduro représentait un danger clair et immédiat pour la sécurité nationale américaine. 

Tout cela n’a plus d’importance aujourd’hui pour Maduro et son épouse Cilia Flores, qui font l’objet d’une mise en accusation dans le district sud de New York.

Pour les alliés — hémisphériques ou non — l’intervention unilatérale des États-Unis dans un pays tiers n’est bien sûr pas sans précédent.

L’Amérique latine a été le théâtre de 41 interventions de ce type dans le passé — de la République dominicaine au Panama

Ce qui a changé, c’est que les États-Unis se concentrent désormais davantage sur leurs propres intérêts — du moins tels que définis par l’administration actuelle — et s’intéressent beaucoup moins aux intérêts et aux souhaits collectifs de leurs alliés, Israël étant peut-être la seule exception à l’heure actuelle. 

Le Canada et les alliés européens de Washington sont donc confrontés à un dilemme difficile. 

Invoquer le droit international et appeler à la « retenue » n’a aucun effet sur l’administration Trump. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la première déclaration de l’Union, faite par Kaja Kallas, faisait référence à la sécurité de ses propres citoyens au Venezuela comme étant la priorité absolue plutôt qu’aux règles et normes juridiques internationales. 

Au niveau national, du moins pour l’instant, il y a très peu de signes que les contre-pouvoirs à Washington D.C. pourraient avoir une quelconque efficacité. 

Il est difficile d’imaginer une condamnation de la part des alliés de l’OTAN.

L’efficacité a triomphé de la légitimité comme critère de jugement dans les affaires du monde.

Klaus Dodds

Le Congrès de Mar-a-Lago des Nations sphériques

Trump a-t-il donc désormais totalement les mains libres ?

Imaginons.

Fort de son succès à Caracas, le président américain pourrait profiter de l’année 2026 pour lancer un appel en faveur d’un nouveau congrès des grands et des puissances régionales.

Son lieu de prédilection serait bien sûr Mar-a-Lago.

La Chine, l’Inde et la Russie seraient les invités d’honneur. 

D’autres pays pourraient également être là — notamment des alliés proches tels qu’Israël et l’Arabie saoudite mais aussi la Turquie, même le Brésil. 

Les discussions porteraient sur les sphères d’influence — ou carrément les sphères de tutelle — sur un nouvel ordre impérial qui mettrait fin à l’ordre établi après 1945.

Les forces motrices promues dans le langage officiel du congrès seraient un sentiment commun d’amélioration de soi, un désir mutuel d’avantage concurrentiel et la garantie d’une consolidation territoriale et des ressources.

En bref, une communauté de l’accélération par de grands États souverains.

En fin de compte, annoncerait Trump, l’efficacité aurait finalement triomphé de la légitimité comme critère de jugement dans les affaires du monde.

Au-delà de l’hémisphère occidental, à quoi pourrait ressembler les deals de ce nouveau partage du monde ?

Le partage de l’Ukraine

Le premier serait que Trump et Poutine concluent un accord sur l’Ukraine qui donne au dirigeant russe le contrôle effectif de l’est du pays et que le reste se trouve sous la tutelle financière et politique des États-Unis.

À l’issue d’un tel accord, le président Zelensky ne serait plus en fonction et le nouveau dirigeant politique ukrainien serait une figure que Moscou pourrait tolérer — ou contrôler directement. 

L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN serait définitivement écartée.

L’Union se retrouverait, comme toujours dans une situation de blocage, incapable de tenir sa promesse d’adhésion dans ce contexte — d’autant que d’autres pays candidats, principalement au sud-est du continent, ne manqueraient pas de protester si l’Ukraine était privilégiée. 

La Russie de Poutine aurait tout le temps de préparer, en Moldavie, la prochaine étape de son expansion territoriale 12.

Taïwan ou la donation de Trump

Le deuxième sera la réaction de Pékin après les critiques initiales des actions américaines au Venezuela en janvier 2026. 

L’engagement de la Chine en Amérique latine va bien au-delà du simple achat de pétrole vénézuélien, puisqu’il comprend une série d’accords dans les domaines des infrastructures et de l’énergie au nord et au sud du canal de Panama 13

Depuis la publication de la Stratégie de sécurité nationale américaine, plusieurs observateurs chinois ont spéculé sur ce que l’accent mis par les États-Unis sur la domination de l’hémisphère occidental pourrait signifier pour d’autres parties du monde.

La stratégie indique en effet clairement qu’au-delà de l’hémisphère occidental, la région indo-pacifique reste une zone de préoccupation majeure pour les États-Unis. 

À Pékin, certains commentateurs ont ainsi fait valoir que le corollaire Trump à la doctrine Monroe serait en fait un repli stratégique temporaire destiné à aider à résoudre les crises financières qui touchent les États-Unis et à éviter que le coût de l’hégémonie ne se retourne contre Washington dans une forme d’imperial overstretch 14.

Cela étant, il pourrait être envisageable que les États-Unis et la Chine trouvent une forme d’accord stratégique global qui maintienne l’ambiguïté stratégique dans le cas de Taïwan tout en reconnaissant implicitement la sphère d’influence chinoise en Asie de l’Est et du Sud.

Pékin pourrait simplement exiger des États-Unis que, s’ils veulent garantir que l’hémisphère occidental reste « exempt d’incursions étrangères hostiles ou de propriété d’actifs clés », cela s’applique également à la sphère d’influence correspondante de la Chine. 

En pratique, cela équivaudrait à ce que Trump donne son blanc-seing à Xi pour une annexion de Taïwan.

Le problème iranien

Le troisième facteur pourrait être la chute du régime iranien dans la séquence des manifestations publiques motivées par des difficultés économiques persistantes et croissantes — notamment une inflation galopante et des pénuries d’eau en Iran qui aggravent encore la précarité 15

Trump a déjà averti Téhéran que les États-Unis interviendraient si le régime s’en prenait aux manifestants dans le pays.

Si l’armée américaine poursuit ce qu’Israël a commencé en 2025 en décapitant le régime des ayatollahs, la mise en place d’un gouvernement de transition à Téhéran aurait un impact sur toute la région — l’Iran n’étant plus en mesure de soutenir des groupes armés au Liban, au Yémen et en Syrie.

Cela renforcerait inévitablement Israël et d’autres puissances régionales clefs telles que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et la Turquie.

Il faut prendre la mesure de ce qu’un tel changement de régime pourrait signifier y compris jusqu’en Afrique : le Soudan subit par exemple de plein fouet l’intervention de tiers du Moyen-Orient 16.

Le nouvel ordre mondial est désormais hémisphérique.

Klaus Dodds

Les prétendants du nouvel ordre

Tous les pays — des plus grands comme la Chine et la Russie aux plus petites puissances régionales comme Israël — comprennent bien le concept géopolitique de sphère d’influence.

Poutine veut l’Ukraine, Xi veut Taïwan et d’autres veulent étendre leur influence sur des territoires tiers dans le cadre de projets « plus vastes » visant à consolider leur emprise sur les ressources et les territoires — comme Israël et la Turquie par exemple.

Trump, quant à lui, veut le Groenland — et aimerait bien, aussi, le Canada. 

Dans ce grand contexte, d’autres petits États comme le Guyana négocient ces dynamiques de pouvoir asymétriques — tout en veillant à ce que les compagnies pétrolières américaines présentes sur place restent informées des plans de sécurité nationale. 

Certains de ces dirigeants avides d’influence considèrent les territoires qu’ils désirent annexer comme faisant partie intégrante de leur territoire national, tandis que d’autres convoitent les terres et les mers voisines en fonction de leur évaluation de la sécurité à long terme. 

L’attaque de Trump contre le Venezuela ouvre la porte à davantage de calculs de ce type.

Les petites puissances régionales en ont également fait preuve — à l’image d’Israël — pour poursuivre leurs objectifs de sécurité nationale dans leur voisinage immédiat et au-delà. 

Pourtant, les petits États — du moins en termes de taille économique et de puissance militaire — ne devraient pas supposer que leurs proches alliés respecteront leurs intérêts, et encore moins leurs souhaits.

À l’avenir, il est probable que des pays comme le Danemark seront confrontés à des demandes exorbitantes pour obtenir des « garanties » de la part des puissances hémisphériques.

Imaginons toujours le scénario du Congrès de Mar-a-Lago.

Trump pourrait ouvrir son discours en énonçant un principe simple : l’ancien ordre est révolu.

La garantie des frontières, y compris pour les petits pays, héritée de l’ordre post-1945, était un faux concept.

Désormais, l’intégrité territoriale est réservée à ceux qui en ont les moyens.

Tous les autres sont soumis à un nouveau type de souveraineté — une souveraineté contingente. 

Le nouvel ordre mondial est désormais hémisphérique. C’est un ordre où les grandes puissances et les puissances régionales peuvent définir leurs sphères d’influence, les dominer et exploiter librement les ressources et les territoires qui s’y trouvent.

À l’issue du Congrès, chaque partie s’engagerait à respecter ces divisions régionales ou sphériques — et cette nouvelle élite pourrait alors concentrer son attention collective sur le développement d’accords commerciaux et stratégiques mutuellement avantageux. 

En d’autres termes, un concert des grands où l’équilibre des pouvoirs pourrait à nouveau être assuré sur la base de règles et de rituels de pouvoir convenus.

Chaque année, les parties se réuniraient en « congrès des nations sphériques ».

Le premier serait accueilli en Floride puis la présidence tournerait au fil du temps. 

Dans son allocution d’ouverture, Donald Trump rappellerait probablement à son public trié sur le volet de « conserver sa souveraineté », au sens où il l’entend 17.

Vers la fin de son véritable discours à Mar-a-Lago, le 3 janvier 2026, il a laissé échapper une petite phrase que peu ont relevée : « hier soir, j’ai assisté à l’une des attaques les plus précises contre la souveraineté. »

Les choses pourraient difficilement être plus claires.

En 2026, Trump a une priorité : devenir le premier président de l’hémisphère occidental.

Sources
  1. Dan Mangan, « U.S. indictment against Venezuela President Maduro, wife is unsealed », CNBC, 3 janvier 2026.
  2. « Panama invasion : The US operation that ousted Noriega », BBC News, 20 décembre 2019.
  3. Clint Chan Tack, « Guyana on alert after US attack on Venezuela », Trinidad and Tobago Newsday, 3 janvier 2026.
  4. Ali Bianco et Eric Bazail-Eimil, « World leaders largely express concern, some praise, about US capture of Maduro », Politico, 3 janvier 2026.
  5. Simone McCarthy, « China has condemned Trump’s Venezuela blockade. But it may also see some upsides to a new era of gunboat diplomacy », CNN, 24 décembre 2025.
  6. Alex Croft, « How Venezuela sends oil around the world despite sanctions — and why Trump wants to put a stop to it », The Independent, 17 décembre 2025.
  7. « 2025 National Security Strategy », Maison-Blanche, décembre 2025.
  8. Marco Rubio, « Reward Offer Increase of Up to $50 Million for Information Leading to Arrest and/or Conviction of Nicolás Maduro », U.S. Department of State, 7 août 2025.
  9. Natasha Bertrand, Zachary Cohen et Jim Sciutto, « CIA carried out drone strike on port facility on Venezuelan coast », CNN, 29 décembre 2025.
  10. Federal Aviation Administration, « KICZ A0012/25 NOTAM … SECURITY … United States of America Advisory for Potentially Hazardous Situation in the Maiquetia Flight Information Region (SVZM) », Federal Aviation Administration, 21 novembre 2025.
  11. Michael Albertus, « What Democracy in Venezuela Would Require », The Atlantic, 12 novembre 2025.
  12. James Pettit, « Moldova—Putin’s Next Target ? », The Foreign Service Journal, juin 2022.
  13. Tom Harper, « Why China is watching Trump’s Venezuela campaign closely », The Conversation, 5 décembre 2025.
  14. 梅阳, « 从公司战略读懂〈美国国家安全战略〉的背面 », 前海国际事务研究院, 8 décembre 2025.
  15. Fred Pearce, « After Ruining a Treasured Water Resource, Iran Is Drying Up », Yale Environment 360, 18 décembre 2025.
  16. Emadeddin Badi, « Sudan is caught in a web of external interference. So why is an international response still lacking ? », Atlantic Council, 17 décembre 2024.
  17. Alexis Papazoglou, « Trump Has a Peculiar Definition of Sovereignty », The Atlantic, 28 septembre 2019.