Géopolitique de Friedrich Merz : la doctrine allemande pour la « nouvelle normalité »
Dans une semaine marquée par les sommets européens et internationaux, le chancelier allemand a tracé devant le Bundestag son programme politique et géopolitique pour la République fédérale.
Cette nouvelle Zeitenwende pourrait se résumer en une ligne : face à la « nouvelle normalité géopolitique », il faut une politique économique stratégique.
Nous traduisons et commentons ligne à ligne son discours à lire absolument pour comprendre l’Allemagne qui vient.
- Auteur
- Pierre Mennerat •
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Friedrich Merz a prononcé le 24 juin, la veille du sommet de l’OTAN de la Haye, un discours de politique générale devant le Bundestag.
Il y expose les principes de la politique étrangère de l’Allemagne de la nouvelle coalition entre la CDU/CSU et le SPD.
Le chancelier affirme notamment son soutien sans faille à Israël face à l’Iran mais critique la guerre menée par le gouvernement Netanyahou dans la bande de Gaza, annonce des investissements massifs dans la défense, exige le maintien de l’aide militaire à l’Ukraine tant que la Russie poursuit la guerre, justifie le renforcement du flanc est de l’OTAN. Le texte prend acte d’une « nouvelle normalité » géopolitique que Friedrich Merz avait déjà identifié dans son discours de janvier 2025 face à la Körber Stiftung : la persistance de conflits dangereux dans une périphérie proche de l’Union européenne qui ont des conséquences directes sur la situation de l’Allemagne.
Mais il propose aussi une réponse économique, en arguant que c’est la prospérité et la croissance qui fourniront les solutions pour faire face le mieux possible au défi posé à l’Allemagne par un monde en pleine recomposition.
Friedrich Merz conçoit en effet sa politique économique comme un élément stratégique à part entière.
Au-delà des mesures internes comme sa politique en faveur de l’investissement des entreprises, la simplification et la dérégulation, la réduction des prix de l’énergie et la remise en cause de certaines prestations sociales comme l’allocation citoyenne (Bürgergeld), il espère aussi un tournant européen, notamment en réclamant une pause normative, comme le président français avant lui.
Le discours s’inscrit donc dans le long mouvement de redéfinition de la stratégie de sécurité de Berlin ouvert par la Zeitenwende de février 2022. En plus de l’annonce du doublement des budgets alloués annuellement à la défense annoncé jusqu’à la fin de la législature actuelle en 2029, le nouveau gouvernement est désormais contraint de prendre position dans la guerre au Proche-Orient. Ces deux grands thèmes occupent la majorité de la place dans le discours géopolitique de Merz.
Contrairement à son prédécesseur Olaf Scholz, plutôt connu pour une approche prudente et parfois peu tranchée des sujets internationaux, Friedrich Merz recourt plus volontiers à des audaces rhétoriques et n’hésite pas à adopter un ton combatif, comme la semaine dernière lorsqu’il a félicité l’armée israélienne de faire le « sale boulot » (Drecksarbeit) contre le régime iranien.
La version de la Zeitenwende développée sous la coalition précédente par le SPD, un parti constamment aux prises avec son aile pro-russe qui prêche l’apaisement avec le maître du Kremlin, comportait toujours une référence à la nécessité de la paix et la condamnation de toute forme de geste qui pourrait être interprété comme une escalade.
Si le nouveau chancelier ne partage pas en apparence les craintes de son prédécesseur vis-à-vis des prétendues lignes rouges de la Russie de Poutine, la livraison de missiles de croisière Taurus se voit toujours opposer une fin de non-recevoir par le gouvernement — y compris par le ministre de la défense Boris Pistorius.
À l’inverse, Friedrich Merz incarne une Zeitenwende bien plus atlantiste.
Enfin, même si le chancelier est favorable à un pilier européen au sein de l’OTAN — comme il l’a réitéré récemment dans une tribune commune avec Emmanuel Macron pour le Financial Times — sa perception de la relation transatlantique est marquée par une certaine forme d’optimisme performatif, qui ne souhaite pas envisager l’Europe sans les États-Unis.
Madame la présidente, chers collègues, mesdames et messieurs,
On ne s’habitue jamais à l’atrocité. C’est ainsi que l’a formulé il y a quelques années la photographe de guerre française Christine Spengler. Nous pouvons, et même nous devons, considérer cette phrase comme une mission : nous ne devons jamais nous habituer aux atrocités de la guerre. Cette mission est devenue en grande partie réalité pour nous, Européens, avec la création de l’Union européenne. La guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine, l’attaque barbare du Hamas contre Israël, sans oublier le régime de terreur iranien et son programme d’armement nucléaire dirigé avant tout contre Israël, nous semblent donc d’une autre époque.
Mais ces événements sont désormais la nouvelle réalité du monde dans lequel nous vivons. Nous devons le regarder en face, nous devons apprendre de ces crimes et de ces défis, nous devons nous dresser contre eux et nous devons tirer les bonnes conclusions de cette nouvelle réalité.
Car c’est seulement ainsi que nous préserverons la paix au moins en Allemagne et en Europe.
Car, mesdames et messieurs, les déstabilisations géopolitiques de notre contemporain affectent l’Allemagne — pas seulement indirectement. Nous avons à faire avec une nouvelle réalité qui touche à notre liberté, notre sécurité et notre prospérité et les remet en question.
L’Allemagne doit faire en sorte de défendre activement et directement ses intérêts dans cette nouvelle réalité et de contribuer à façonner l’environnement géopolitique dans lequel nous vivons, dans la mesure de nos moyens.
Nous avons toutes les possibilités de le faire, parce que nous avons conclu des alliances au cours des dernières décennies et que nous les avons entretenues, parce que nous avons renforcé les formats de coopération européenne et internationale. L’Allemagne n’est pas seule, car nous faisons partie et sommes acteurs d’un réseau dense de partenariats et d’alliances.
Je parle dans ce contexte avant tout de l’Union mais aussi de l’OTAN et du G7. Le fait que nous nous réunissions dans ces trois formats en l’espace de deux semaines seulement pour des rencontres exceptionnellement importantes traduit l’immensité des défis mondiaux. Dans le même, cela montre les chances pour l’Allemagne et pour l’Europe de changer la nouvelle réalité pour le mieux, en collaboration avec nos partenaires.
À partir de ces alliances, nous pouvons contribuer à façonner l’évolution du monde dans les années à venir.
Mais il y a pour cela une double condition : nous avons besoin à la fois de force et de fiabilité à l’intérieur et à l’extérieur.
Chers collègues, la force et la fiabilité, ce sont exactement les objectifs que s’est fixé le nouveau gouvernement pendant les semaines que nous avons passées au travail.
Depuis, nous avons montré que nous sommes capables d’agir en politique intérieure. Nous avons mis en route un paquet d’investissement pour la défense et les infrastructures, nous avons en un temps record mis sur pied un programme d’urgence pour l’économie allemande, nous avons engagé le tournant migratoire. Et nous avons montré à nos partenaires qu’ils pouvaient nous faire confiance.
L’Allemagne est de retour en Europe et dans le monde.
Cette nouvelle détermination est remarquée partout et vivement saluée par nos partenaires et amis.
Mesdames et messieurs, chers collègues, le sommet du G7 a marqué la première occasion pour échanger à propos des grandes questions de l’état de l’économie mondiale, des partenariats sur les matières premières, des guerres au Proche-Orient et en Europe de l’Est, sur la migration et enfin de la résilience de nos démocraties.
La rencontre a réaffirmé que ces sept grandes nations industrielles du monde se serrent encore les coudes. Dans toutes les questions essentielles, il y a eu un consensus dans ce groupe. Le sommet du G7 était cette année sous le signe de l’escalade entre Israël et l’Iran. La position du gouvernement fédéral à ce sujet est claire : Israël a le droit de défendre son existence et la sécurité de ses citoyens. Une partie de la raison d’État du régime des Mollahs est depuis des années la destruction de l’État d’Israël. Notre raison d’État est la défense de l’existence de l’État d’Israël.
La formule de la sécurité d’Israël comme « raison d’État allemande » a été conçue par Angela Merkel en 2008. De cette dernière découle une proximité particulière et transpartisane, à l’exception de l’extrême gauche.
Chers collègues, voilà la différence et je continuerai à nommer cette différence telle qu’elle est. Le premier jour de la conférence, nous nous sommes mis d’accord sur une déclaration commune qui allait exactement dans ce sens. Cela a constitué un signal tout à fait encourageant de ce sommet.
Sans l’Iran, le 7 octobre 2023 n’aurait pas été possible.
Le Hamas, le Hezbollah et les rebelles Houthis sont les organisations financées et équipées par l’Iran. Le pouvoir iranien déstabilise le Proche et le Moyen-Orient depuis des décennies. L’Agence internationale de l’énergie atomique a attiré une nouvelle fois l’attention sur le danger du programme nucléaire iranien, dans son nouveau rapport publié il y a seulement quelques jours.
Pour l’Allemagne et la communauté internationale, ce point clef reste donc déterminant : l’Iran ne peut pas avoir la bombe nucléaire.
Les dirigeants iraniens ont eux-mêmes annoncé qu’ils poursuivraient l’enrichissement d’uranium au-delà de 60 %. Cette annonce, chers collègues, la fortification profonde des centrifugeuses, la limitation de l’accès des agents de l’Agence internationale de l’énergie atomique et la tromperie constante de l’opinion publique montrent à quel point Téhéran était et est toujours sérieux en ce qui concerne son programme d’armement nucléaire.
C’est pourquoi je veux répéter ici que nous espérons aujourd’hui que l’opération d’Israël et des États-Unis ces derniers jours dissuadera durablement l’Iran de s’approcher de son objectif destructeur.
Ces propos font écho à une prise de parole qui avait suivi presque immédiatement le début des attaques d’Israël sur l’Iran, dans laquelle le chancelier avait déclaré que l’État hébreu faisait « le sale boulot » pour le monde entier.
Le programme nucléaire iranien menace non seulement Israël, mais aussi l’Europe et le monde entier.
Dans le même temps, le conflit avec l’Iran ne doit pas plonger toute la région dans la guerre.
C’est pourquoi, le gouvernement fédéral déploie tous les efforts diplomatiques possibles pour éviter cela.
Et c’est pourquoi également nous saluons l’appel du président américain à un cessez-le-feu.
Si cette trêve tient après les frappes militaires décisives des États-Unis et de l’armée israélienne contre les installations nucléaires de Fordo, Natanz et Ispahan, alors elle constitue une très bonne évolution qui rendra le Moyen-Orient et le monde plus sûrs. Nous appelons à la fois l’Iran et Israël à suivre cet appel du président américain.
Nous remercions le Qatar et les autres pays de la région pour leur attitude réfléchie durant les derniers jours. Nous allons discuter en marge du sommet de l’OTAN à la Haye de la façon de stabiliser la situation avec nos partenaires américains et européens.
Au-delà de la montée en puissance du programme nucléaire iranien, nous ne perdons pas notre vue d’ensemble. Nous nous permettons de demander de manière critique l’objectif que souhaite atteindre Israël dans la bande de Gaza, et nous appelons à un traitement respectueux de leur dignité des habitants de la bande de Gaza, avant tout les femmes, les enfants et les personnes âgées.
Le temps est venu maintenant de conclure un cessez-le-feu pour Gaza.
Et permettez-moi, chers collègues, d’adresser des remerciements particulièrement chaleureux au ministre des affaires étrangères pour ses efforts diplomatiques intenses durant les derniers jours, avec les ministres des affaires étrangères de la France et du Royaume Uni. L’Europe a montré en coordination avec les États-Unis son unité et sa capacité diplomatique.
Je voudrais aussi remercier notre ministre des affaires étrangères pour son attitude claire au sujet de l’accord d’association avec Israël : le gouvernement fédéral considère qu’une suspension ou une révocation de l’accord sont hors de question.
Pour la première fois depuis les années 1960, le ministère des Affaires étrangères allemand (Auswärtiges Amt) est dirigé par un politicien du même parti politique que le chancelier, en l’occurrence Johann Wadephul, chrétien-démocrate du Schleswig-Holstein.
Si Merz souligne la proximité de leur coopération, la presse allemande a relevé que Wadephul avait qualifié de « regrettables » les frappes américaines en Iran, là où Merz les avait saluées sans réserve.
Chers collègues, l’annexion violente de la Crimée a été la raison de l’exclusion de la Russie du G7 en 2014. Aujourd’hui encore, Poutine montre quotidiennement, par ses crimes de guerre en Ukraine, qu’il est indifférent aux règles communes et que, dans le sillage des événements au Proche et Moyen-Orient et malgré tous les efforts diplomatiques, il a encore intensifié ces derniers jours les attaques aériennes sur les villes ukrainiennes.
Il existe un consensus au sein du G7 sur le fait que cette guerre doit prendre fin le plus rapidement possible. L’Ukraine s’est déclarée prête à un cessez-le-feu immédiat, sans aucune condition préalable, et la Russie a refusé de le faire, bien que nous ayons tout tenté, avec nos partenaires internationaux, ces dernières semaines, pour amener la Russie à la table des négociations.
Permettez-moi de dire une fois de plus, à l’attention de tous ceux qui prétendent que les moyens diplomatiques ne sont pas épuisés dans cette affaire, qu’une paix véritable et durable présuppose la volonté de paix de toutes les parties.
Avec sa nouvelle vague d’attaques contre la population civile ukrainienne, la Russie a fait comprendre de manière barbare qu’elle n’a actuellement pas cette volonté de paix. Au contraire, il y a quelques jours, le président russe a encore déclaré lors d’un discours du forum économique annuel de Saint-Pétersbourg que « les Russes et les Ukrainiens » ne formaient « qu’un seul peuple » et que, littéralement, « toute l’Ukraine nous appartient ».
Friedrich Merz fait ici référence aux propos de Vladimir Poutine le 20 juin dernier lors d’une conférence de presse à Saint-Pétersbourg.
Mesdames et Messieurs, chers collègues, dans cette situation, la solution pour construire la paix n’est pas de céder à l’agression et d’abandonner son propre pays. Cela n’est pas la paix que nous voulons et ce n’est pas la paix que veulent les Ukrainiens. Un véritable travail pour la paix signifie poursuivre maintenant le travail laborieux sur les conditions d’une paix véritable.
Et c’est exactement ce que nous faisons au sein de l’Union européenne, de concert avec l’Ukraine. Poutine ne comprend que le langage de la force et c’est pourquoi travailler pour la paix signifie maintenant parler dans ce langage. C’est le signal qu’envoie le 18e paquet de sanctions contre la Russie que nous voulons mettre en place lors du prochain Conseil européen à Bruxelles. Il touchera en particulier la flotte fantôme avec laquelle Poutine finance actuellement sa machine de guerre et qui sévit de plus en plus agressivement dans la mer Baltique. Lors du sommet du G7 et de ma précédente visite à Washington, j’ai expressément plaidé pour que les États-Unis renforcent également leurs sanctions contre la Russie, ce qui favoriserait la fin des tueries qu’exige le président américain Donald Trump et à laquelle nous aspirons tous. Je reste convaincu que le gouvernement américain suit aussi ce chemin.
Mesdames et messieurs, chers collègues, garantir la paix en Europe pour les décennies et les générations à venir, voilà ce dont il sera question ce soir et demain lorsque nous nous réunirons au sommet de l’OTAN à la Haye.
Sans exagérer, on peut qualifier ce sommet d’historique. Nous allons décider d’investir nettement plus à l’avenir dans notre sécurité. Nous ne le faisons pas, comme certains l’affirment parfois, pour plaire aux États-Unis et à son président. Nous le faisons de notre propre chef, avant tout parce que la Russie menace activement et agressivement la sécurité et la liberté de l’ensemble de l’espace euro-atlantique et parce qu’il y a tout lieu de craindre que la Russie ne poursuive sa guerre au-delà de l’Ukraine. Voilà pourquoi nous le faisons.
La déclaration devant le Bundestag était concomitante à l’annonce par le ministre des Finances Lars Klingbeil (SPD) du plan budgétaire pluriannuel qui prévoit une augmentation des dépenses de défense à hauteur de 3,5 % du PIB en 2029.
Nous le faisons avec la conviction partagée que nous devons être assez forts ensemble pour que personne n’ose nous attaquer.
C’est pourquoi nous nous trouvons dans une situation historique. Dans cette situation, l’Allemagne doit aussi prendre sa responsabilité — et nous le faisons.
Nous allons accomplir une part juste du travail au sein de l’Alliance, cela signifie que nous remplissons les objectifs capacitaires que nous déterminons avec nos partenaires de l’alliance, et c’est aussi pour cela que nous avons modifié ici même il y a quelques mois la loi fondamentale. Nous allons faire de la Bundeswehr l’armée conventionnelle la plus puissante d’Europe, ainsi que nos partenaires l’attendent à juste titre de nous, au vu de notre taille, de notre productivité et de notre position géographique.
Friedrich Merz fait ici référence à la modification de la loi fondamentale allemande adoptée in extremis par le Bundestag sortant en mars 2025 avant l’entrée en fonctions du parlement issu de l’élection du 23 février.
Elle permet d’exclure les dépenses de sécurité du calcul du « frein à l’endettement » (Schuldenbremse) au-delà d’1 % du produit intérieur brut.
Nous soutenons directement nos alliés sur le flanc est de l’OTAN.
C’est dans cet esprit que le ministre fédéral de la Défense et moi-même avons installé les premiers éléments de la brigade 45 en Lituanie début avril. Je l’ai dit lors de la cérémonie de prise d’armes à Vilnius et je le répète ici encore une fois : pendant beaucoup trop longtemps, nous avons ignoré en Allemagne les alertes de nos voisins de la Baltique sur la politique impérialiste de la Russie.
Nous avons reconnu cette erreur. Il n’y a désormais pas de retour en arrière possible sur cette prise de conscience.
Et c’est pourquoi je le répète ici encore une fois : la sécurité de la Lituanie est aussi la sécurité de l’Allemagne.
Annoncée fin juin 2023 par le ministre de la défense (SPD) Boris Pistorius, la nouvelle Brigade 45 « Lituanie » de l’armée allemande est stationnée durablement près de Vilnius, dans le cadre de la présence avancée renforcée de l’OTAN.
Lorsqu’elle atteindra sa pleine capacité opérationnelle en 2027, la brigade comptera environ 5 000 soldats, une quarantaine de chars Léopard II et autant de véhicules de combat blindés.
C’est seulement la deuxième fois qu’une unité de la Bundeswehr est stationnée durablement à l’étranger en temps de paix, après le bataillon de chasseurs intégré à la brigade franco-allemande d’Illkirch-Graffenstaden.
Mercredi, je quitterai le sommet de l’OTAN pour me rendre au Conseil européen de Bruxelles.
Nous y discuterons, d’une part, avec nos partenaires européens de la manière d’utiliser ensemble les nouveaux financements pour notre défense le plus rapidement possible et de la manière la plus efficace.
Mais la force et la puissance de l’Europe dépendent aussi de notre puissance économique.
Et c’est là une véritable bonne nouvelle pour nous, car nous disposons, avec le marché intérieur européen, d’un marché de croissance au potentiel encore plus grand.
Ce marché intérieur européen est notre assurance globale contre les chocs et l’insécurité extérieure — c’est une mission centrale pour nous en Europe.
Dans les années à venir, il s’agira de continuer à approfondir ce marché intérieur tout en faisant progresser une politique commerciale européenne commune ambitieuse. Et ce sera, avec l’objectif commun d’un tournant migratoire européen, le troisième thème central dont nous discuterons au Conseil européen.
Le nouveau gouvernement a initié, avec son ministre de l’Intérieur Alexander Dobrindt (CSU), une politique de refoulement des migrants et demandeurs d’asile aux frontières de l’Allemagne.
C’était le programme défendu lors de la session houleuse au Bundestag fin janvier 2025, qui avait vu l’AfD et la CDU voter ensemble un projet de loi migratoire. Avec le soutien notamment du ministre français de l’intérieur Bruno Retailleau (LR), Friedrich Merz souhaite élargir certains aspects de ce programme au niveau européen.
Comment assurer la compétitivité de l’économie européenne ? Permettez-moi de dire tout de suite, de manière très fondamentale, qu’avec ce gouvernement fédéral, l’Allemagne incarne à Bruxelles une voix forte pour une économie compétitive et tournée vers l’avenir.
Pour nous, il est clair que l’Europe doit progresser vers ce que l’on appelle aujourd’hui l’Union de l’épargne et de l’investissement.
Nous avons besoin d’une infrastructure énergétique plus intégrée, mais nous avons aussi besoin d’une réduction globale de la lourdeur bureaucratique afin de libérer l’économie et l’innovation des entraves étatiques. Je veux le dire encore plus clairement : nous avons besoin de beaucoup moins de réglementation en Europe.
En présentant ses « paquets omnibus », la Commission européenne a fait un pas en direction de la simplification et de l’accélération des réglementations et procédures existantes. C’est un premier pas qui doit être suivi de beaucoup d’autres. Je m’y emploierai auprès du Conseil européen, mais j’insisterai surtout pour que la législation de demain soit déjà placée sous le signe de ce changement de mentalité. Nous avons besoin d’une nouvelle culture de la retenue en matière de réglementation européenne.
Le chancelier se joint ici au tournant réaliste sur les normes environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) incarné notamment en Europe par Emmanuel Macron, qui avait réclamé en mai 2023 une « pause réglementaire » à la Commission. Cela s’inscrit dans un programme libéral de débureaucratisation que Friedrich Merz cultive de longue date. En 2004, il avait déjà lancé comme slogan de campagne l’idée qu’une déclaration d’impôt devait pouvoir tenir sur un dessous de verre (Bierdeckel).
C’est d’ailleurs, chers collègues, une condition préalable à la réussite de notre politique commerciale commune — car nous ne pouvons pas attendre du monde entier qu’il s’aligne sur nos normes et règles complexes et européennes. C’est une question de compétitivité afin d’élargir encore notre champ d’action dans le cadre de nos partenariats commerciaux. Mais c’est aussi une question clef de résilience stratégique. Il sera décisif pour l’avenir que nous y répondions bien et rapidement, ce qui signifie en clair de conclure le plus grand nombre possible de nouveaux accords de libre-échange, si possible sous la forme d’accords purement commerciaux qui ne nécessitent que l’approbation des institutions européennes, et non plus dans le cadre de processus épuisants, qui durent des années, comme c’est malheureusement toujours le cas en Allemagne, au sein des parlements nationaux. Dans ce contexte, chers collègues, vous savez que la Commission européenne négocie actuellement avec le gouvernement américain une solution au conflit sur les droits de douane — le gouvernement fédéral est en parfait accord avec tous les partenaires européens sur ce point : les droits de douane ne profitent à personne et nuisent à tout le monde.
Friedrich Merz se place dans la continuité de ses prédécesseurs : l’un des leitmotiv des discours de politique européenne de l’Allemagne est la volonté de voir l’Europe multiplier les accords commerciaux avec ses partenaires. Cependant Merz appelle ici également implicitement à la fin de l’usage de ces traités de libre échange pour le normative power de l’Union — « nous ne pouvons pas attendre du monde entier qu’il s’aligne sur nos normes et règles complexes et européennes » — en se distinguant d’Olaf Scholz mais aussi en s’alignant avec une inflexion de la Commission sur ce sujet.
Il est donc dans notre intérêt à tous que le conflit commercial avec les États-Unis ne s’envenime pas davantage.
Je sais que la Commission européenne négocie dans ce sens avec beaucoup de prudence : elle a tout notre soutien. J’espère personnellement que nous parviendrons à une solution avec les États-Unis d’ici le début du mois de juillet, mais si cela n’est pas possible, nous y sommes également préparés avec une série d’options.
Mesdames et Messieurs, il en va de même au niveau national : c’est notre puissance économique qui nous donne la force d’agir et de négocier, c’est elle qui nous fournit les moyens dont nous avons besoin pour financer la sécurité, notamment la sécurité sociale, qui nous permet de vivre en liberté. Pour ce gouvernement fédéral, la garantie de la compétitivité de l’économie allemande doit être une priorité.
C’est pourquoi ce gouvernement souhaite que l’Allemagne reste un pays industriel moderne dans lequel chacun, quelle que soit sa génération, prenne plaisir à travailler.
Nous allons donc mettre rapidement en œuvre le programme d’urgence pour les investissements que nous avons adopté au sein du cabinet. Nous allons améliorer le cadre pour les investissements privés et publics, afin notamment que les entreprises investissent à nouveau davantage en Allemagne. Parallèlement, nous allons écarter le plus rapidement possible et de manière ambitieuse les freins structurels à la croissance qui entravent notre pays, à savoir les prix trop élevés de l’énergie et le poids de la bureaucratie. Surtout, notre politique énergétique œuvrera pour une énergie abordable, sûre et ouverte à la technologie. Et nous introduisons un changement fondamental de mentalité en matière de réglementation, également au niveau national.
Le « programme d’urgence » (Sofortprogramm) a été présenté par le gouvernement le 4 juin dernier.
Il prévoit une baisse de l’impôt sur les sociétés, une prise en compte fiscale de l’amortissement accélérée et l’élargissement de certaines subventions pour la recherche et le développement. Par ailleurs, le programme énergétique de la coalition repose notamment sur la mise en chantier de nouvelles centrales à gaz et d’une baisse de certaines taxes sur la consommation électrique.
Dans ce contexte, Mesdames et Messieurs, le fait que les prévisions conjoncturelles pour l’économie allemande aient été récemment revues nettement à la hausse est un très bon signe. La prochaine grande priorité du gouvernement fédéral sera de veiller à ce que les Allemands puissent à nouveau constater que leurs efforts sont récompensés, que le principe de l’équité des prestations est à nouveau valable. C’est dans ce sens que nous prévoyons des allègements pour les travailleurs, et que le ministère fédéral du Travail travaille au sein du gouvernement au remplacement, par exemple, du revenu de citoyenneté par une nouvelle assurance de base.
Cette réforme est un des points majeurs dans le programme de la coalition négocié en avril par la CDU/CSU et le SPD. Il prévoit le retour sur une mesure phare de la législature précédente à savoir l’intégration de différentes prestations dans un « revenu citoyen » (Bürgergeld) que la CDU dénonce comme une trappe à inactivité.
Mesdames et Messieurs, permettez-moi de conclure en disant que les semaines passées ont été dans de nombreuses parties du monde des semaines de crise, de rupture et aussi de violence, en Ukraine, en Iran, en Israël, à Gaza.
Les dernières semaines ont montré une fois de plus que nous ne pouvions pas compter sur le fait que le monde qui nous entoure retrouve bientôt des temps plus calmes.
Mais nous pouvons influencer la façon dont cette nouvelle normalité modifie notre quotidien.
Nous pouvons nous assurer qu’elle s’accompagne — au moins pour nous — de la liberté, de la prospérité et de la paix. Le gouvernement tout entier s’y consacre de toutes ses forces et les dernières semaines m’ont donné au moins un peu de confiance, car elles ont montré que nous sommes, en tant que pays, à la hauteur de cette tâche et que nous pouvons surmonter ces problèmes par nos propres forces.
La condition préalable à tout cela, et je veux le souligner en conclusion, est que nous soyons forts à l’intérieur comme à l’extérieur, que notre société soit solidaire, sache ce qui est en jeu, que notre base économique permette les investissements et crée de de l’innovation, de la croissance et de la valeur ajoutée. Au nom du gouvernement fédéral, je peux promettre que nous continuerons à travailler très dur au cours des prochaines semaines, des prochains mois et des prochaines années pour que l’Allemagne retrouve sa force, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, et c’est précisément avec ce leitmotiv que je représenterai l’Allemagne au prochain sommet de l’OTAN à La Haye et au Conseil européen de Bruxelles.
Je vous remercie de votre attention.