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Vous trouverez à ce lien les autres épisodes de cette série d’été en partenariat avec la revue Le Visiteur.

Depuis longtemps lieux de conflits – guerres, racismes, haines religieuses –, les villes ont eu tendance à désamorcer ces sources de tensions par le biais du commerce et de pratiques civiques, à la différence des États nationaux qui ont traditionnellement opté pour la confrontation militaire. Ainsi, la résorption des conflits urbains a favorisé l’épanouissement de la vie citoyenne dans les villes. Aujourd’hui, ces dernières perdent progressivement cette compétence et affrontent de nouveaux types de violences tels que la guerre asymétrique ou le « nettoyage » ethnique et social. De plus, ces espaces urbains à forte densité de population, générateurs de tensions et accablés par les inégalités et l’injustice, voient naître d’autres conflits secondaires, anomiques, tels que les guerres de la drogue ou les catastrophes environnementales majeures qui menacent notre futur proche. Ces conflits d’un genre nouveau remettent en cause les compétences commerciales et civiques traditionnelles des villes qui leur ont permis de maintenir la paix et d’intégrer la diversité sociale, culturelle, religieuse et ethnique.

L’instabilité de l’ordre urbain participe d’une désarticulation plus générale des logiques organisationnelles existantes, laquelle met elle-même en danger la logique qui a associé territoire, autorité et droits dans le schéma organisationnel dominant de notre époque : l’État-nation1. Ce phénomène survient alors même que les États nationaux et les villes restent des marqueurs essentiels du paysage géopolitique et de l’organisation matérielle du territoire. Par exemple, l’ordre urbain qui a présidé à la création de la « ville ouverte »2 en Europe perdure encore, tout en devenant purement visuel et de moins en moins social.

L’instabilité de l’ordre urbain participe d’une désarticulation plus générale des logiques organisationnelles existantes, laquelle met elle-même en danger la logique qui a associé territoire, autorité et droits dans le schéma organisationnel dominant de notre époque : l’État-nation.

Saskia Sassen

Dans les pages suivantes, j’examinerai les dynamiques qui modifient l’ordre urbain traditionnel et je démontrerai que nous sommes actuellement confrontés à des défis beaucoup plus problématiques que nos différences. Pour progresser, il est nécessaire de les transcender. Là réside pour les villes l’occasion de réinventer leur vieille capacité à désamorcer les conflits et à éviter la guerre. Cependant, il ne s’agira plus de l’ordre habituel de la ville ouverte, et de la citoyenneté telle que nous l’avons connue jusqu’à maintenant, en particulier dans la tradition européenne.

© David Thomas Smith, ANTHROPOCENE

Urbanisation des enjeux de la gouvernance : la désarticulation du national

Certains enjeux relevant habituellement de la gouvernance mondiale – questions environnementales, déplacements de réfugiés de guerre, hors ou à l’intérieur des villes – deviennent particulièrement concrets et pressants dans les villes. La traduction de ces enjeux nationaux/mondiaux à l’échelle de la ville relève d’une désarticulation plus générale des schémas globaux, en particulier celui de l’État-nation et du système transnational. Cela peut expliquer en partie le fait que les villes perdent leurs vieilles capacités à transformer des conflits potentiels en pratiques civiques.

Depuis deux siècles, le fondement traditionnel de la citoyenneté dans sa conception européenne a reposé essentiellement sur ladite action civilisatrice du capitalisme bourgeois, entérinant la victoire de la démocratie libérale en tant que système politique de la bourgeoisie. Aujourd’hui, le capitalisme revêt une forme différente, à l’instar du système politique des nouvelles élites mondiales. Ces évolutions soulèvent des interrogations sur ce que pourrait être aujourd’hui le nouveau pendant de la citoyenneté. 

Nous assistons actuellement à la multiplication d’une grande variété de regroupements partiels – et souvent très spécialisés ou obscurs – de fragments de territoires, autorité et droits autrefois enracinés dans des cadres institutionnels nationaux et transnationaux. Ces regroupements transcendent les oppositions intérieur/ extérieur, le nôtre/le leur, national/mondial3. Ils sont issus de cadres institutionnels nationaux et territoriaux (et peuvent y résider), ou encore de combinaisons d’éléments nationaux et mondiaux, et traversent le globe dans des géographies largement translocales reliant de nombreux espaces subnationaux. Les villes, en particulier mondiales ou en voie de l’être, sont un exemple très complexe de ce phénomène de désarticulation et de regroupement.

Nous assistons actuellement à la multiplication d’une grande variété de regroupements partiels – et souvent très spécialisés ou obscurs – de fragments de territoires, autorité et droits autrefois enracinés dans des cadres institutionnels nationaux et transnationaux.

Saskia Sassen

La traduction de ces enjeux à l’échelle de la ville peut s’organiser selon trois axes :

1. Le réchauffement climatique, l’insécurité de l’énergie et de l’eau. Les enjeux environnementaux, parmi d’autres, vont pousser les villes en première ligne alors qu’ils seront enclins à rester moins importants pour les États-nations et l’État lui-même. Cela est dû essentiellement à la dépendance croissante, et de plus en plus directe, des populations urbaines vis-à-vis des infrastructures de masse et des services publics – logement social, hôpitaux, égouts et systèmes d’assainissement des eaux, transports publics souterrains, réseaux électriques dépendant d’un système informatisé faillible. Nous savons déjà qu’une montée du niveau des eaux provoque des inondations dans certaines des villes densément peuplées du monde. L’imminence de ces enjeux est incompatible avec la tenue de longues négociations et la multiplication de réunions internationales, qui demeurent la forme d’engagement la plus fréquente à l’échelon politique national et surtout international. Le réchauffement climatique va frapper durement les villes ; il est urgent de s’y préparer. Les nouvelles formes de crise et les violences qui en découleront se manifesteront avec plus d’acuité dans les villes. À titre d’exemple, une importante simulation réalisée par la Nasa révèle qu’en cas de panne du système informatique gérant le réseau électrique urbain, après cinq jours de dysfonctionnement, une métropole comme New York serait dans un état extrêmement critique, pratiquement ingérable avec des outils conventionnels.

Ces défis émergents se concrétiseront et nous menaceront avant même que nous ne le sachions, même si, à l’échelle nationale, ces processus pourront être plus lents. Les villes se trouvent donc en première ligne et doivent agir contre le réchauffement climatique sans attendre que leurs gouvernements signent des traités internationaux. Nombre d’entre elles ont dû apprendre à gérer seules ces problèmes, dont Tokyo ou Los Angeles qui, dans les années 1980, ont pris des mesures pour améliorer la qualité de l’air avant la signature du protocole de Kyoto ou de lois nationales contraignantes (sur les émissions de gaz à effet de serre et le rendement énergétique). Ainsi, avec ou sans ces instruments, ces villes ont dû s’attaquer de façon urgente au problème de la qualité de l’air.

2. Les guerres asymétriques. Autrefois, les grandes armées se déployaient et s’affrontaient dans les océans et de vastes champs de bataille, loin des cités. Dans les conflits militaires actuels, en cas de conflit armé déclenché par un État au nom de la sécurité nationale, ce sont les grandes villes qui risquent de se retrouver en première ligne. La défense de la sécurité nationale est aujourd’hui source d’insécurité urbaine. Tel est le cas de ladite « guerre contre le terrorisme », notamment en Irak, où le pays est devenu le théâtre d’une guerre urbaine. Les impacts de la guerre contre le terrorisme ont affecté par ricochet des villes qui n’y participent pas directement comme Madrid, Londres, Casablanca, Bali, Bombay, Lahore et beaucoup d’autres. Le paradigme sécuritaire traditionnel fondé sur la sécurité nationale devient incompatible avec cette nouvelle configuration, car ce qui peut se révéler bon pour la protection de l’appareil d’État national risque d’être particulièrement coûteux pour les grandes villes et leur population. Je reviendrai sur ce point dans la deuxième partie de cet article. 

3. Les villes sont également touchées par les problèmes de gouvernance mondiale dans la mesure où elles sont le théâtre de nouvelles formes de violence résultant de ces diverses crises. Nous pouvons prévoir l’émergence de plusieurs types de violences susceptibles d’échapper aux standards (macro-level normative propositions) de la bonne gouvernance mondiale. Par exemple, les heurts entre gangs et forces de police à São Paulo et Río indiquent que ces incidents ne sont pas que de simples opérations de maintien de l’ordre, comme il est généralement suggéré. Il en va de même pour les échecs de la puissante armée américaine à Bagdad ; qualifier ce phénomène d’anarchie est impropre. Concernant les questions de gouvernance mondiale, le défi est de contraindre les cadres d’échelon supérieur (macro-level frames) à expliquer et trouver les causes des tensions engendrées par l’insécurité et la violence quotidiennes dans les espaces densément peuplés. Certaines de ces tensions peuvent alimenter des réponses militaires, et contribuer à l’escalade du conflit. 

Le réchauffement climatique va frapper durement les villes ; il est urgent de s’y préparer. Les nouvelles formes de crise et les violences qui en découleront se manifesteront avec plus d’acuité dans les villes.

Saskia Sassen

La question de l’immigration et des nouveaux réfugiés environnementaux est un exemple particulièrement édifiant des enjeux urbains nécessitant le développement de nouvelles approches citoyennes. Je reviendrai sur ce point dans la troisième partie de cet article. 

© David Thomas Smith, ANTHROPOCENE

Insécurité urbaine : quand la ville devient elle-même une technologie de guerre et de conflit

Depuis 1998, la plupart des attaques « terroristes » se sont produites dans des villes, car il s’avère plus facile d’attaquer des cibles urbaines que des avions civils ou des installations militaires. Le dernier rapport sur le terrorisme mondial publié par le Département d’État américain révèle que les attaques asymétriques se produisent principalement dans des villes, et ce déjà bien avant le 11 septembre 2001. Selon ce rapport, de 1993 à 2000, les villes ont dénombré 94 % des préjudices résultant de la totalité des attaques terroristes, et 61 % du nombre de morts. Pendant cette même période, le nombre des incidents a doublé (et fortement augmenté, surtout après 1998). En revanche, les attaques terroristes contre des avions civils ont causé plus de destructions et de victimes dans les années 1980 que dans les années 19904.

La nouvelle cartographie urbaine de la guerre s’étend bien au-delà des nations impliquées. Les attentats de Madrid, Londres, Casablanca, Bali, Bombay et d’autres villes ont chacun leur spécificité et peuvent être la conséquence de conflits locaux. Ce sont des opérations isolées perpétrées par des groupes armés locaux, agissant indépendamment les uns des autres. Néanmoins, elles participent toutes d’un nouveau type de guerre qui a lieu sur plusieurs fronts à la fois (« multi-sited war »), d’un ensemble variable et décentralisé d’opérations qui prennent davantage de sens à partir d’un conflit local de portée mondiale.

L’invasion de l’Irak est l’un des exemples les plus marquants de guerre asymétrique. Après six semaines de bombardements aériens conventionnels, les forces armées américaines ont détruit l’armée irakienne et pris le contrôle du pays. Puis la guerre asymétrique a commencé – et continue toujours – à Bagdad, Mossoul, Bassora et d’autres villes irakiennes. Le cas irakien révèle une autre facette de ce type de guerre : le conflit symétrique entre deux (ou plusieurs) forces non conventionnelles. Les faits démontrent qu’un conflit asymétrique initial tel que l’invasion américaine de l’Irak peut provoquer des conflits symétriques non conventionnels.

La nouvelle cartographie urbaine de la guerre s’étend bien au-delà des nations impliquées. Les attentats de Madrid, Londres, Casablanca, Bali, Bombay et d’autres villes ont chacun leur spécificité et peuvent être la conséquence de conflits locaux. Ce sont des opérations isolées perpétrées par des groupes armés locaux, agissant indépendamment les uns des autres.

Saskia Sassen

Les guerres asymétriques sont partielles, intermittentes et s’achèvent toujours dans le flou ; aucun armistice ne marque leur fin. Elles indiquent que le pouvoir central périclite, et ce, quelle que soit sa nature – pouvoir impérial ou État national – y compris dans des pays puissants.

Les guerres contemporaines sont caractérisées par un second ensemble de particularités, flagrantes dans les régions les moins développées : dans la plupart des cas, elles engendrent une urbanisation forcée et provoquent des déplacements importants de populations vers et hors des villes. En Afrique ou au Kosovo, par exemple, les populations déplacées viennent gonfler celles des villes. Parallèlement, les belligérants évitent la confrontation militaire directe, ainsi que l’explique Mary Kaldor dans son ouvrage sur les nouvelles guerres5. Leur principale stratégie consiste à éliminer les populations d’ethnies ou de religion différentes et les opposants politiques en recourant à la terreur, à des massacres qui font fuir ces populations. Ces types de déplacements forcés – dont ce qu’on appelle le nettoyage ethnique et religieux est la forme la plus virulente – ont un impact profond sur le caractère cosmopolite des villes. 

Les villes ont longtemps réussi à fédérer des populations de classes, d’ethnies et de religions différentes par le biais d’activités commerciales, politiques et civi- ques. Les conflits contemporains déstabilisent et affaiblissent cette diversité culturelle lorsqu’ils conduisent à une urbanisation forcée ou à des déplacements internes6. Que ce soit à Belfast, Bagdad ou Mostar, le risque est de voir la ville se transformer en un assemblage de ghettos urbains, dont les répercussions seraient colos- sales sur les infrastructures et l’économie locale. 

Le long processus de « nettoyage » subi par Bagdad est sans doute un facteur majeur de la paix relative qui y règne depuis deux ans.

Les cosmopolitismes urbains traditionnels risquent par conséquent d’être supplantés par des comportements défensifs étriqués dans un monde où règnent une insécurité économique croissante et une impuissance politique.

Saskia Sassen

Dans les métropoles situées hors des espaces de guerre, l’analogue systémique de ces « nettoyages » pourrait être la ghettoïsation croissante des populations riches et pauvres – même si ces ghettos sont de natures très diverses. Les cosmopolitismes urbains traditionnels risquent par conséquent d’être supplantés par des comportements défensifs étriqués dans un monde où règnent une insécurité économique croissante et une impuissance politique. Dans ces conditions, les déplacements des campagnes vers des villes de taille moyenne ou grande deviennent eux aussi source d’insécurité plutôt que de diversité. 

© David Thomas Smith, ANTHROPOCENE

Bâtir la ville ouverte : une tâche ardue 

La traduction des principaux problèmes de gouvernance mondiale à l’échelle de la ville – dans le contexte d’une dynamique de dislocation du national – indique que les villes deviennent aussi des lieux où de nouvelles normes sont fabriquées. Elles ont joué ce rôle à maintes époques, dans différents lieux et des circonstances très variées. Néanmoins, dans certaines situations, cette fonction de la ville peut devenir stratégique, comme c’est le cas aujourd’hui. 

Pour illustrer mon propos, je prendrai l’exemple des migrations intra-européennes. Il est nécessaire de souligner ici les difficultés inhérentes à la construction de la ville ouverte. Le cas particulier de l’intégration des immigrés à l’intérieur du continent européen à travers les siècles n’est qu’un aperçu de la question complexe – et qui a évolué au cours du temps – de la construction de la ville ouverte européenne. À mon sens, les difficultés d’intégration de « l’étranger » sont devenues des outils de développement de la citoyenneté, dans le meilleur sens du terme. Dans de précédents ouvrages, j’ai développé l’idée que les revendications des exclus font progresser le droit civique ; cette dynamique essentielle est trop souvent négligée dans les manuels d’histoire traditionnels. Ainsi, l’intégration des exclus entraîne un élargissement du droit, qui profite à la société tout entière.

Les immigrés ont subi des attaques et des humiliations pendant toutes les grandes phases de l’histoire de l’immigration et dans tous les grands États européens. Aucune terre d’accueil n’y a échappé : ni la Suisse, malgré sa longue tradition de neutralité, ni la France, pourtant très ouverte aux immigrés, aux réfugiés et aux exilés. Rappelons qu’au XIXe siècle, des travailleurs français assassinèrent des ouvriers italiens, qu’ils accusaient d’être de mauvais catholiques.

Autre point essentiel : dans nos sociétés, des individus, des organisations et des représentants politiques prônent depuis très longtemps une plus grande intégration des immigrés. L’histoire suggère que les défenseurs de l’intégration ont réussi à atteindre leur objectif sur le long terme, même si ce n’est que partiellement. Pour rappeler un passé relativement récent, un quart des Français ont un ascendant de troisième génération né à l’étranger. La transformation en pratiques civiques des haines urbaines envers les étrangers a été une tâche ardue. Par exemple, aucun système de santé ou de transports public digne de ce nom ne peut se permettre de classer des populations en « bons » ou « mauvais » usagers. Il suffit d’observer une règle fondamentale : pour monter à bord, chacun doit payer son ticket. En d’autres termes, il faut faire de la citoyenneté une contrainte matérielle. 

Le cas particulier de l’intégration des immigrés à l’intérieur du continent européen à travers les siècles n’est qu’un aperçu de la question complexe – et qui a évolué au cours du temps – de la construction de la ville ouverte européenne.

Saskia Sassen

Dissimulée dans l’ombre de son histoire officielle, marquée par l’image d’un continent d’émigration, et en aucun cas d’immigration, l’Europe possède une histoire longue et peu reconnue de migrations internes. 

Pourtant, au xviiie siècle, pour construire ses polders et assécher ses marécages, Amsterdam fit venir des ouvriers d’Allemagne du Nord. Les Français eurent recours à des ouvriers espagnols pour cultiver leurs vignes ; l’Italie alla chercher des travailleurs dans les Alpes pour bâtir Turin et Milan, et Londres des Irlandais pour construire ses égouts et son réseau de distribution d’eau. Au xixe siècle, Paris fut reconstruit par des ouvriers allemands et belges, et les Suédois recrutèrent des tailleurs de pierre italiens pour construire leurs palais. Des travailleurs italiens creusèrent le tunnel du Saint-Gothard en Suisse, et des Italiens et des Polonais émigrèrent en Allemagne pour bâtir les usines sidérurgiques et les chemins de fer allemands.

Le continent européen a toujours connu d’importants flux migratoires internes. Bien qu’Européens, tous ces travailleurs immigrés étaient considérés dans leur pays d’accueil comme des étrangers, des indésirables dont les différences paraissaient flagrantes et insurmontables. Stigmatisés pour leur odeur, leurs coutumes ou leur apparence extérieure alors que leur phénotype avait des éléments communs, et qu’ils avaient une même religion et une même culture, ils étaient perçus comme une menace pour la communauté, dont ils étaient exclus. Beaucoup d’entre eux finirent cependant par s’intégrer, ne fût-ce qu’après deux ou trois générations. Ils devenaient ainsi des membres à part entière de la communauté, tout en préservant leurs différences culturelles et participant de cet ordre social complexe et hautement hétérogène propre à tout pays développé. Dans un autre texte, j’ai décrit les actes de violence et les haines subis par ceux que nous considérons dorénavant comme les nôtres7. La stigmatisation de l’étranger, de l’Autre, est une constante de l’histoire. Les arguments invoqués aujourd’hui pour rejeter l’autre rappellent ceux que l’on avançait au xixe siècle, époque à laquelle les immigrés appartenaient pour la plupart à une même religion, un même groupe ethnique et une même culture. Migrer est un déplacement entre deux mondes, fussent-ils au sein d’une même région ou d’un même pays. Les Allemands de l’Est qui se sont installés à l’Ouest après la chute du mur de Berlin furent considérés par leurs homologues de l’Ouest comme un groupe ethnique différent, possédant des particularités indésirables.

Migrer est un déplacement entre deux mondes, fussent-ils au sein d’une même région ou d’un même pays. Les Allemands de l’Est qui se sont installés à l’Ouest après la chute du mur de Berlin furent considérés par leurs homologues de l’Ouest comme un groupe ethnique différent, possédant des particularités indésirables.

Saskia Sassen

Dans de telles conditions, quel peut être le défi d’aujourd’hui, celui qui pourrait nous forcer à dépasser nos différences et jouerait le même rôle fédérateur que la tradition citoyenne européenne ? 

© David Thomas Smith, ANTHROPOCENE

Un défi plus problématique que nos différences ?

Le paysage urbain mondial qui émerge aujourd’hui est radicalement différent de celui qui a engendré la tradition civique européenne. Cette différence persiste, quoique l’Europe, dans ses ambitions impériales, ait su brasser des traditions et des cultures urbaines appartenant à des histoires et des géographies différentes. Mais ce paysage urbain émergent possède un point commun avec la vieille tradition : les défis y sont plus problématiques que nos différences. Là réside la possibilité de réinventer la capacité des villes à désamorcer le conflit (tout du moins relativement) et à le transformer en ouverture et non en guerre, comme c’est le cas pour les gouvernements nationaux. Je pense que les problèmes essentiels de la ville (et de la société en général) contribuent de plus en plus fortement à la dislocation du vieil ordre civique urbain. Comme nous l’avons vu précédemment, la guerre asymétrique – tout comme le réchauffement climatique – est l’une des manifestations les plus flagrantes de cette dynamique. Mais chacun de ces défis peut contribuer à la fabrication de nouveaux dispositifs pour l’action urbaine. La propagation de la guerre asymétrique et les effets du réchauffement climatique affecteront aussi bien les riches que les pauvres, et tous devront agir de concert pour les combattre. Par ailleurs, les inégalités économiques, les racismes et l’intolérance religieuse deviennent aujourd’hui des mobilisateurs politiques dans un contexte où le pouvoir central s’affaiblit – qu’il s’agisse d’un pouvoir impérial, de l’État national ou de la bourgeoisie citadine.

Dans ce contexte de dislocation partielle d’empires et d’États-nations, la ville s’impose comme un lieu stratégique pour la fabrication d’éléments d’ordres nouveaux, et probablement encore plus partiels. Certains aspects doivent être plus amplement analysés afin d’évaluer l’importance de la ville en tant que regroupement – une concentration des plus complexes et dont les capacités pourraient se révéler historiques (initier des bouleversements, les rendre visibles). La prolifération de regroupements partiels réorganise des parcelles de territoires, autorité et droits, autrefois enracinés dans des cadres institutionnels nationaux8. Ceux-ci continuent à exister principalement dans l’État-nation, non sans une « dénationalisation » partielle de ce qui relevait autrefois du national9. Ces regroupements sont polyvalents au sens normatif. Par exemple, je pense que les règles et pratiques de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de la Cour pénale internationale (CPI) sont deux vecteurs parmi les centaines qui alimentent la formation de nouveaux regroupements similaires. Leurs assises normatives sont clairement différentes. Dans la mesure où ces nouveaux regroupements sont partiels et souvent très spécialisés, ils ont tendance à être recentrés sur des infrastructures et des objectifs précis, souvent d’une portée extrêmement limitée. Mais la ville est un espace potentiellement apte à réunir de multiples services et à engendrer un ordre normatif plus large et plus global : cela fait des villes une ressource normative stratégique dans un monde où les normes deviennent des logiques de services.

Chacun de ces défis peut contribuer à la fabrication de nouveaux dispositifs pour l’action urbaine. La propagation de la guerre asymétrique et les effets du réchauffement climatique affecteront aussi bien les riches que les pauvres, et tous devront agir de concert pour les combattre.

Saskia Sassen

Les conséquences de l’émergence et de la prolifération de ces nouveaux regroupements sont loin d’être négligeables, bien qu’il s’agisse d’un phénomène partiel et non global. Je vois dans cette prolifération de regroupements partiels une tendance vers une réorganisation, sujette à controverse et dans certains cas globale, de règles constitutives autrefois solidement enracinées dans le projet de l’État-nation, caractérisé par de fortes tendances unitaires.

Ces évolutions indiquent l’émergence de nouveaux types de structures sociopolitiques aptes à coexister avec les anciennes, comme l’État-nation, le système transnational et la ville en tant qu’élément d’une hiérarchie dominée par l’État national. Parmi ces nouveaux types de structure, on trouve des villes complexes qui se sont partiellement détachées de cette hiérarchie et ont rejoint des réseaux multiscalaires, régionaux et mondiaux. Durant ces deux dernières décennies, nous avons assisté à une restructuration de plus en plus urbaine de l’espace mondial et à une utilisation croissante de l’espace urbain, tant par les citoyens nationaux que les par étrangers, au service de revendications politiques. 

© David Thomas Smith, ANTHROPOCENE

Conclusion

La ville est un regroupement extrêmement significatif en raison de sa complexité et de sa diversité croissantes et de ses énormes conflits et rivalités internes. Elle incite à l’élaboration de logiques de services multiples et conflictuelles. Mais pour survivre – et ne pas devenir un simple terrain urbanisé ou une jungle de béton –, elle devra trouver un moyen de désamorcer ces conflits, ne serait-ce que partiellement. C’est ainsi que la pertinence et l’acuité des défis précédemment évoqués peuvent engendrer les conditions dans lesquelles ces défis seront plus problématiques et plus graves que les conflits et les haines internes. Et nous forcer, par conséquent, à trouver des réponses communes.

Celles-ci seront efficaces à condition qu’elles résultent d’un processus collectif. Nous sommes tous impliqués dans ce processus et nous ne pourrons trouver une solution qu’ensemble. Ces réponses peuvent devenir une nouvelle plateforme pour la construction de villes ouvertes ou du moins dotées, selon un mode analogue, de l’esprit civique traditionnel, du cosmopolitisme et de l’urbain. Toutes ces caractéristiques revêtiront probablement des formes et des contenus différents de ceux de la version iconique européenne. Je pense que les formes et les contenus de cette nouvelle option seront si différents des expériences traditionnelles de l’esprit civique et du cosmopolitisme que nous devrons trouver un autre langage pour les décrire. Cependant, ils permettront peut-être de créer les villes ouvertes de demain. À l’heure où la ville ouverte est attaquée de toutes parts, il faut se demander si nous sommes confrontés à des défis plus problématiques que les haines, racismes et inégalités qui nous assaillent. Oui, l’urbanisation de la guerre et les menaces directes liées au changement climatique nous poussent fortement à changer. La désarticulation de la sécurité nationale et de la sécurité humaine devient de plus en plus visible. Les menaces directes liées au réchauffement climatique nous affecteront tous, sans distinction de religion, de classe sociale ou de groupe ethnique, que nous soyons des nationaux ou des immigrés. Les villes font face à des défis effectivement plus problématiques que nos différences. Si nous voulons lutter contre ces menaces, nous devrons le faire ensemble et réunir nos efforts. Cela pourrait-il être le fondement d’un nouveau type de ville ouverte, reposant moins sur la citoyenneté que sur une menace nouvelle et commune ?

Sources
  1. Le paysage émergent dont il est question ici favorise une multiplication de divers cadres spatio-temporels et minisystèmes normatifs là où la logique dominante tendait autrefois à produire de grands cadres unitaires nationaux, spatio-temporels et normatifs (voir Saskia Sassen, Territory, Authority, Rights : From Medieval to Global Assemblages, Princeton, Princeton University Press, 2008 a, chap. 8 et 9). Cette prolifération de systèmes spécialisés s’étend même à l’intérieur de l’appareil d’État. Je démontre qu’il n’est plus possible de parler de « l’État », et de « l’État national » opposé à « l’ordre mondial ». Il existe un nouveau type de segmentation au sein de l’appareil d’État, avec un organe gouvernemental de plus en plus fort et privatisé aligné sur des acteurs mondiaux précis, et une vacuité de la législation dont l’efficacité risque de se confiner à des affaires principalement intérieures, et de moins en moins nombreuses (soir Sassen, ibid., chap. 4).
  2. On entend par là une ville où les espaces créés pour la représentation bourgeoise servent également à la formation du sens civique de tous (NDLR).
  3.  Pour comprendre ces dynamiques, nous pouvons employer l’image synthétique du mouvement d’une articulation centripète de l’État-nation à une multiplication centrifuge de regroupements spécialisés.
  4.  Il existe aujourd’hui une littérature abondante sur les villes et le terrorisme. Parmi les ouvrages les plus connus, celui de Stephen Graham (éd.), Cities, War and Terrorism, Maiden, Ma, Blackwell Publishing, 2004. Sur la ville et la guerre, lire également le texte d’Eyal Weizman, Hollow Land : Israel’s Architecture of Occupation, Londres, Verso, 2007, et le texte présenté à la conférence « Cities and the New Wars », New York, Columbia University, 25-26 septembre 2009, sur http://www.columbia.edu/~sjs2/.
  5. Mary Kaldor, New and Old Wars. Organized Violence in a Global Era, 2e édition, Stanford, Stanford University Press, 2007.
  6. Lire le texte de Karen Jacobsen, « Internal Displacements to Urban Areas : The Tufts-IDMC Profiling Study », Genève, Tufts University en collaboration avec the Internal Displacement Monitoring Center, 2008.
  7. Saskia Sassen, Guests and Aliens : Europe’s Immigrants, Refugees and Colonists, New York, New Press, 1999.
  8. Saskia Sassen, « Neither Global Nor National : Novel Assemblages of Territory, Authority and Rights », Ethics and Global Politics 1 (nos 1 et 2), 2008 b, p. 1-19.
  9. L’accent mis sur cette multiplication de regroupements partiels va à l’encontre d’une grande partie de la littérature concernant la mondialisation, qui a eu tendance à accepter l’opposition mondial-national. Dans ces ouvrages, le national est perçu comme une unité. Je souligne les processus de désarticulation du national et, d’autre part, je soutiens que le mondial peut aussi être fondé au sein du national, dont la cité mondiale est un exemple. Par ailleurs, une grande partie de la littérature consacrée à la mondialisation se concentre sur les puissantes institutions mondiales qui ont joué un rôle majeur dans la mise en place de l’économie d’entreprise mondiale et affaibli le pouvoir de « l’État ». Contrairement à cela, je mets aussi l’accent sur le fait que des organes particuliers de l’État (ministères des Finances, banques centrales) se sont en fait renforcés parce qu’ils doivent se charger de mettre en place les mesures qui s’imposent dans une économie d’entreprise mondiale. Voilà une autre raison d’apprécier le système normatif plus large qu’une ville peut parfois engendrer.
Crédits
Publication originale : « Ville ouverte : au-delà des guerres asymétriques et de la violence environnementale », Le Visiteur n°26, Paris, Société française des architectes et Infolio, 2011.