Les nuisances de la croissance, un inédit de Castoriadis

Peut-on accélérer le développement tout en s'attaquant aux maux de la croissance ? Dans un rapport publié par l'OCDE, attribué ici pour la première fois à Cornelius Castoriadis, le philosophe et militant socialiste pointait en 1970 les risques sociaux et environnementaux intrinsèquement liés au mythe de la croissance.

Auteur
Raffaele Alberto Ventura
Cover
© Andersen Ulf/SIPA

C’est par un acte libre d’institution philologique que nous attribuons le texte qui suit, composé d’extraits d’un rapport de l’OCDE de 1970, au philosophe et militant socialiste Cornelius Castoriadis : il en fut le coordinateur, il le revendiqua, et on y trouve plusieurs éléments cohérents avec sa pensée, quoique l’approche bureaucratique au sujet entre clairement en contradiction avec la veine anti-bureaucratique de ses écrits plus militants.

Il est raisonnable d’affirmer que Castoriadis a directement rédigé l’essentiel de l’introduction et de la conclusion, que nous présentons ici, en s’adaptant au ton et aux missions de l’organisation qui l’employait et qu’il allait quitter en cette même année 1970, après vingt ans de services. L’intérêt de cette publication est double : elle permet de reconstituer le parcours intellectuel du philosophe, en montrant les sources d’où il a puisé sa critique de la raison économique ; mais elle permet aussi de comprendre comment certaines idées (et notamment la critique des indicateurs de croissance, qui portera au développement de nouveaux indicateurs dans les décennies suivantes) ont trouvé leur chemin au sein de l’OCDE.

Le rapport a été publié en deux langues : en français sous le titre La croissance de la production 1960-1980 : Expérience, perspectives et problèmes de politique économique  ; en anglais The Growth of Output 1960-1980 : Retrospect, Prospect And Problems Of Policy. Une notice introductive signale que le rapport a été produit par le groupe de travail n. 2 du Comité de politique économique de l’OCDE, dont le but était de promouvoir la croissance économique.

Le premier chapitre offre un bilan de la croissance entre 1955 et 1968, en le comparant aux objectifs de 1961, largement dépassés. Sont analysés dans le détail la croissance de l’emploi et la croissance de la production, mais aussi les déplacements de main-d’œuvre entre secteurs, l’utilisation des capacités de production, le progrès technologique et les effets de la libéralisation des échanges commerciaux et des investissements internationaux. Le deuxième chapitre offre des prévisions pour la décennie suivante, jusqu’en 1980. Le troisième chapitre offre un bilan des politiques suivies, à la fois en termes de régulation de la demande, de stabilité des prix (notamment la gestion de l’inflation) et de développement des ressources productives (structure de la main d’oeuvre, formation et répartition du capital, politiques régionales et sectorielles, fonctionnement du marché). Le quatrième chapitre se concentre de son côté sur « les pays de l’OCDE en voie de développement » (Espagne, Grèce, Portugal et Turquie).

L’introduction situe le rapport par rapport à l’objectif commun fixé en novembre 1961, lors de la première réunion au niveau des Ministres du Conseil de l’OCDE, pour les vingt pays qui composaient alors l’Organisation, soit accroître collectivement leur produit national brut de 50 %, en volume, au cours de la décennie 1960-1970. L’objectif ayant été atteint et même dépassé, et malgré les problèmes d’inflation et de déséquilibre dans la balance des paiements, le rapport donne pour définitivement acquise la capacité de régulation du capitalisme. Cela est cohérent avec ce que Castoriadis écrit dans Socialisme ou Barbarie depuis le début des années 1960. Il s’agit donc désormais, pour le fonctionnaire de l’OCDE tout comme pour le militant révolutionnaire, d’identifier les maux qui vont avec la croissance, sujet que le rapport introduit dès sa deuxième page.

Nous avons actuellement l’expérience d’un quart de siècle de croissance à peu près ininterrompue, ce qui représente une vague d’expansion sans précédent dans l’histoire économique des temps modernes, tant par sa vigueur que par sa durée. C’est le signe qu’il existe dans les économies modernes des forces puissantes qui jouent en faveur de la croissance. La rapidité du progrès technique, l’élévation incessante des aspirations des consommateurs, le dynamisme des entreprises en matière d’investissement et d’innovation, le goût et l’acceptation du changement ont acquis un caractère quasi automatique, voire spontané  ; tous ces phénomènes sont des causes auto-entretenues de la croissance économique et exercent sur elle des effets qui s’amplifient mutuellement. Il n’est pas jusqu’à l’action des pouvoirs publics qui ne présente des caractéristiques analogues. L’engagement que presque tous les gouvernements ont pris d’assurer le plein emploi et le développement économique a certainement contribué à la croissance  ; mais à l’heure actuelle il n’est plus possible de considérer cet engagement comme une décision politique susceptible d’être rapportée, car on conçoit mal dans quelles circonstances il pourrait être abandonné.

Il apparaît donc que, sauf exception, le danger pour les pays industriels modernes n’est pas de connaître une croissance insuffisante. Ce qui ne signifie évidemment pas qu’il n’existe plus de problème important de politique économique. À cet égard, les années 60 ont été constamment marquées par un contraste frappant entre, d’une part, la réalisation d’un quasi plein emploi et l’élévation du niveau de vie dans presque tous les pays de l’OCDE et, d’autre part, les difficultés accrues rencontrées pour maintenir les équilibres intérieur et extérieur, le mécontentement persistant suscité par la répartition du revenu national et de ses accroissements et un sentiment nouveau de malaise provoqué par les conditions et le mode de vie. S’il est vrai que la croissance économique est à l’origine de certains de ces problèmes, il est sûr aussi que sa poursuite conditionne leur solution ou qu’elle peut tout au moins la faciliter.

L’examen du malaise des sociétés riches anticipe le débat des années 1970 sur la « crise de légitimité » des démocraties. Selon le rapport de l’OCDE les questions de politique économique ne sont pas, bien sûr, entièrement résolues : il est encore question aux États-Unis de sous-emploi des ressources et de pression excessive de la demande, en Europe et au Japon de récessions, avec pour conséquence des problèmes d’inflation (qui provoquent des « explosions de salaires » purement nominales, c’est à dire sans de véritables effets positifs pour les travailleurs) et de balance des paiements qui font fluctuer la demande mondiale. Mais le déséquilibre plus criant semble se poser sur le plan social.

Le processus de croissance s’accompagne de changements rapides et diversement prononcés dans la situation des différents secteurs de l’économie  : des régions deviennent surpeuplées, tandis que d’autres se vident, certaines qualifications professionnelles ne trouvent plus de débouchés, alors que dans d’autres spécialités règne une pénurie persistante  ; des secteurs de production en plein essor coexistent avec d’autres qui connaissent un long déclin  ; l’élévation générale des niveaux de vie laisse en arrière certains des groupes sociaux les plus vulnérables. Des changements de ce genre sont une conséquence inévitable de la croissance économique ; et à certains égards celle-ci contribue à compenser les inégalités et les souffrances dont elle est la cause, en procurant des avantages à l’ensemble de la collectivité et en ouvrant de nouvelles possibilités. Mais le processus d’ajustement est souvent très lent, et les souffrances et les tensions sociales qui en résultent sont considérables. À mesure que le degré général de prospérité s’élève, la situation des régions et des groupes sociaux que le processus de croissance laisse à la traîne ou qui pâtissent de ses effets, devient par comparaison plus intenable. La solution de ce genre de problèmes exige un effort accru de prospective et l’application de mesures à la fois plus systématiques et plus sélectives que celles qui ont été mises en œuvre jusqu’à présent dans la plupart des pays.

Ces considérations nous rapprochent du second groupe de problèmes que l’expérience des dix dernières années a progressivement amené au premier plan des préoccupations sociales et politiques. Bien qu’ils ne soient pas de nature strictement économique, au sens traditionnel de ce terme, ces problèmes sont du domaine de l’économie politique dans son sens le plus large. En raison de la complexité du processus de croissance et de ses interactions avec la plupart des aspects de l’existence dans le monde d’aujourd’hui, il importe de plus en plus que le concept de croissance optimale soit étudié et critiqué sous l’angle du bien-être social, et que l’on examine en particulier le contenu du processus de croissance. En outre, parce que l’accroissement des richesses ouvre de plus larges possibilités de choix – et aussi parce qu’on est amené à prendre des décisions dont la portée s’étendra plus loin dans le temps – il devient de plus en plus important d’examiner ses options qui s’offrent à la société moderne.

Quand une société a un niveau de vie qui lui permet tout juste de subsister matériellement, ou quand la grande majorité de ses membres est constamment menacée de tomber dans le dénuement – comme cela était encore le cas dans les sociétés occidentales à la veille de la seconde guerre mondiale -, il ne peut guère y avoir de véritable hésitation quant aux fins de l’activité économique. Compte tenu de l’échelle des valeurs et des préférences de la collectivité en cause, l’appareil de production doit satisfaire,  avec des moyens limités et n’évoluant que lentement, un ensemble de besoins, peut-être illimités quantitativement, mais qu’il est facile de repérer et de définir et qui sont, dans la pratique, à peu près immuables. Tel n’est plus le cas dans les sociétés parvenues au stade de l’abondance et qui connaissent une évolution technique et culturelle rapide. D’abord, les besoins eux-mêmes, tels qu’ils s’expriment concrètement, sont fortement influencés, sinon déterminés, par le développement même de l’économie. La meilleure preuve en est que de nos jours les habitudes de consommation se modifient sans cesse dans les économies industrielles. Deuxièmement, à mesure que le potentiel de production augmente et que les besoins se font moins contraignants, la marge de choix s’élargit, multipliant d’autant les problèmes d’options. Or on ne peut laisser entièrement la solution de ces problèmes au fonctionnement automatique des mécanismes du marché. Pour une part croissante, en effet, les besoins ne sont plus de nature individuelle, et l’importance que présentent des biens et services comme l’éducation, la santé ou les aménagements urbains n’est pas susceptible du genre habituel d’évaluation sur un marché  ; ici l’éloignement de l’horizon temporel et l’ampleur et la complexité des questions à trancher font que l’aptitude des mécanismes du marché à fournir des solutions rationnelles risque de se trouver dépassée.

De plus, les moyens mis en œuvre subissent eux-mêmes une évolution incessante. La rapidité du développement et les changements dans la nature des techniques de production ont toutes sortes de répercussions sur la vie sociale, à la fois par leurs effets secondaires et par les conflits qui se créent entre l’efficacité de la production et le bien-être social. Les exigences auxquelles l’homme est soumis — lui, le facteur ultime et l’artisan de la production et du changement — s’accroissent et se transforment, il lui faut constamment s’adapter à l’évolution des conditions de travail et du mode de vie, sans que les conditions qui le lui permettraient soient toujours réunies.

Ainsi, le lien entre les avantages économiques et sociaux de la croissance et les coûts qu’elle entraîne, devient à la fois plus complexe et plus difficile à discerner. La croissance n’étant pas une fin en soi et ayant d’importantes répercussions dans presque tous les domaines de la vie sociale, les aspects non économiques et non quantifiables des problèmes doivent être pris en compte dans l’analyse, qui de ce fait devient moins précise. Les économistes ont toujours eu conscience de ce que le bien-être de l’homme ne se confondait pas avec la production marchande  ; mais cette considération n’avait guère qu’une portée théorique tant que la production commercialisée d’articles de première nécessité restait très insuffisante. Par contre, en l’état actuel des techniques et des niveaux de vie, on peut douter que l’accroissement de la production de biens et services susceptibles de s’échanger sur le marché, selon la définition utilisée dans les statistiques du revenu national, constitue une mesure satisfaisante de la croissance qui importe à la société. Par exemple, les avantages qu’apportent les progrès de la médecine ou l’extension de l’enseignement sont impossibles à apprécier d’après la mesure conventionnelle de la «  production  » de ces branches d’activité. Beaucoup de services fournis par l’État ne sont pas commercialisables  ; et une fois mis en place, les équipements publics sont traités comme des «  biens gratuits  », leur utilisation n’étant pas censée accroître la production. Inversement, on peut se demander si une partie de la production commercialisée doit vraiment être considérée comme de la production. Dans la valeur de cette dernière on fait entrer par exemple les frais de publicité, même s’ils ne servent en réalité qu’à préserver une certaine structure de la répartition des revenus. Les dépenses exposées pour essayer d’atténuer les nuisances et les aléas que crée le processus de croissance, sont considérées comme s’ajoutant à la production, alors qu’il serait au moins aussi défendable de les en soustraire. De plus, de nombreuses nuisances ne sont pas défalquées de la production telle qu’on la mesure traditionnellement (effets secondaires de la pollution, temps perdu dans tes encombrements, etc.). Il se peut donc que le problème des options collectives, de même que l’évaluation des coûts et des avantages des diverses évolutions possibles et le choix des objectifs à assigner à l’action des pouvoirs publics, doivent être envisagés dans un contexte plus large que celui dont rendent compte les taux de croissance mesurés selon les méthodes classiques. D’où l’intérêt accru qui s’attache depuis quelque temps aux possibilités de compléter la comptabilité nationale actuelle par d’autres moyens de mesures.

L’analyse économique ne peut donner à elle seule la solution de toutes ces questions. Cependant, des décisions à longue portée, qui contribuent à modeler l’avenir, sont quotidiennement prises, ne serait-ce que par omission  ; il importe qu’elles soient arrêtées en fonction d’une vue d’ensemble de l’évolution économique prévisible, car elles sont grosses de conséquences pour la marche de l’économie. 

La dénonciation des limites des méthodes de calcul de la comptabilité nationale reviendra plusieurs fois dans l’introduction et la conclusion du rapport, en faisant écho à un débat dont deux signes avant-coureurs, tous deux en 1968, sont le célèbre discours sur le PIB de Robert Kennedy à l’université du Kansas ainsi que la proposition de Bertrand de Jouvenel d’une « prise en compte dans la comptabilité nationale des services rendus à titre gratuit, des nuisances et des prélèvements sur la nature ». Le rapport OCDE insiste pour souligner que seule une partie des problèmes engendrés par la croissance peuvent être traités d’un point de vue économique, ce qu’il se propose de faire à partir de l’examen des enseignements des années 1960 et l’évaluation des perspectives pour les années 1970. Les éléments de déséquilibre social ne seront repris en compte que dans la conclusion du rapport, après une première partie qui résume les principales conclusions de politique économique qui paraissent se dégager de l’expérience des années 1960 et une seconde partie qui étudie les conséquences à moyen terme de la croissance, la troisième traite de l’emploi des richesses croissantes et des problèmes que pose ce choix. En effet, les conséquences de cette extraordinaire croissance ne sont pas que positives.

Il est possible de mettre en évidence quelques-uns des principaux problèmes que la poursuite d’une croissance aussi rapide risque de poser. Dans une certaine mesure, les structures de la demande actuellement constatées dans les pays ayant les niveaux de vie les plus élevés peuvent éclairer l’évolution possible de la demande dans les autres pays. Mais il y a des limites évidentes aux déductions que l’on peut tirer de comparaisons internationales. À bien des égards, la physionomie des changements dépendra moins de la croissance des revenus que de l’évolution des techniques ainsi que de celles des attitudes et des besoins individuels et sociaux. 

Les tendances les plus marquantes seront sans doute les suivantes  :

1) La demande de produits continuera de croître moins vite que l’offre potentielle, ce qui fait que l’on continuera à observer la formation de surplus agricoles et le déplacement de l’emploi de l’agriculture vers les autres secteurs d’activité. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, l’agriculture diminuera sans doute jusqu’à représenter moins de 5 % de la population active totale, au cours des deux prochaines décennies  ;

2) aux transferts de population venant de l’agriculture s’ajoute l’accroissement naturel de la population  ; aussi la demande de logements et d’équipements collectifs dans les villes et agglomérations exercera-t-elle une forte pression sur les terrains disponibles et les ressources utilisables pour la construction. Comme de surcroît une large part des logements existants sont de qualité insuffisante, proches quelquefois même de véritables taudis, le problème de l’expansion des villes et du renouvellement du parc de logements aura une portée considérable. Aux États-Unis par exemple, on calcule que ce sont 100 millions de personnes de plus qu’il faudra loger dans les villes d’ici à la fin du siècle  ;

3) le rythme d’accroissement futur du parc de véhicules automobiles aux États-Unis est incertain  ; mais si les pays européens les plus riches atteignent à la fin des années 80 le même nombre de véhicules par habitant que celui des États-Unis à la fin des années 60, le nombre total des véhicules automobiles en Europe s’élèvera d’environ 65 millions actuellement à environ 130 millions en 1990  ; ici encore, c’est la valeur absolue de l’accroissement, autant et plus que le rythme de celui-ci qui menace d’avoir les conséquences les plus graves  ;

4) en même temps que se poursuivra la croissance générale de l’économie, des modifications profondes se produiront dans la structure des activités et la répartition des emplois. L’emploi se développera dans les secteurs autres que l’agriculture, notamment dans les services  ; dans l’industrie, les ouvriers non qualifiés verront leur nombre décroître, mais il en sera de même pour beaucoup de professions traditionnelles, alors que le nombre de ceux qui travailleront dans les tâches d’administration, d’encadrement technique et les emplois de bureau croîtra  ; dans l’industrie comme dans les services, la diffusion rapide de l’usage des ordinateurs, l’accroissement de leur vitesse et de leur capacité de calcul, auront vraisemblablement des conséquences très importantes sur la nature des emplois exercés et sur la rapidité des changements dans ce domaine  ;

5) en même temps qu’évoluera la structure de l’emploi, il se produira une modification continue au niveau de l’éducation  ; en Amérique du Nord comme dans beaucoup d’Europe occidentale, la proportion des individus d’âge compris entre 20 et 24 ans qui continuent de recevoir un enseignement à plein temps s’est considérablement accrue dans les années 60  ; en 1965, aux États-Unis 22 % des personnes situées dans cette tranche d’âge se trouvaient dans l’enseignement supérieur, contre 7 à 8 % seulement dans certains grands pays de l’Europe occidentale  ; il est probable, dans ces conditions, que persistera longtemps une tendance vigoureuse à un accroissement de la demande d’enseignement supérieur en Europe  ; il en résultera aussi à plus long terme un bouleversement de la structure des emplois, des attitudes sociales et des institutions, car il se pourrait qu’en moins d’une génération, on en arrive, tout au moins en Amérique du Nord, à ce que près d’un tiers de la population d’âge inférieur à 45 ou 50 ans ait reçu, sous une forme ou une autre, un enseignement supérieur  ;

6) l’accroissement prévu de la productivité implique que la majorité de la population voudra et pourra jouir d’une part importante de la hausses de son niveau de vie sous la forme d’un allongement des loisirs, cela ne sera pas sans conséquences pour l’organisation des systèmes de travail, pour la demande d’équipements de loisirs et pour la structure de l’utilisation du sol ;

7) le rythme et la nature de l’évolution industrielle et technique risquent, si on ne parvient pas à les maîtriser, de provoquer une dégradation continue et de plus en plus rapide du milieu environnant.

Les références à l’environnement et aux nuisances telles que la pollution font écho au débat tout récent lancé dans les années précédentes par quelques auteurs tels que Rachel Carlson, Ezra Mishan, Kenneth Boulding et Barry Commoner, ou encore Jean Dorst en France. Mais la question centrale est de nature sociale, et rejoint le débat sur les problèmes de la société moderne qui a été lancé au sein de l’OCDE depuis quelques années. « En tenant pour acquis que les forces qui suscitent une croissance économique rapide continueront de jouer », cela pose des risques concrets qui sont traités dans la dernière partie de la conclusion. Or « la vigueur des tendances actuelles de croissance de la productivité et du progrès technique, la volonté générale de maintenir le plein emploi, rendraient sans doute très difficile à n’importe quel gouvernement un freinage du processus de croissance, même s’il le souhaitait. » La satisfaction des besoins matériels, en effet, laisse ouverte la question des besoins sociaux.

Dans tous les pays existent des besoins sociaux pressants qu’il est, à court terme, impossible de satisfaire. L’opinion prévaut généralement que, dans le long terme, le processus de croissance économique fournira les moyens de satisfaire ces besoins. Aussi les gouvernements conservent-ils de fortes raisons de veiller à ce que les taux de croissance restent élevés. Mais il est évident que si le maintien d’un rythme de croissance économique rapide fournira, au moins en partie, les ressources nécessaires pour satisfaire ces besoins, il se peut très bien que cela ne suffise pas en soi à apporter une réponse satisfaisante, si le processus de croissance n’est pas convenablement orienté. C’est ainsi que  :

1) les fruits de la croissance sont inégalement répartis : certaines activités, certaines régions sont en régression  ; certains groupes sociaux souffrent d’une pauvreté et de handicaps persistants ou grandissants  ;

2) le processus de croissance suscite, par lui-même, des effets secondaires qui peuvent être indésirables, ou même nuisibles, sur le plan social : l’encombrement des agglomérations, le dépérissement du centre des villes, la pollution de l’environnement en sont les exemples les plus frappants  ;

3) la satisfaction de la plupart des besoins sociaux les plus urgents (l’amélioration des villes, de meilleures possibilités d’éducation, ou la prévention de la pollution, par exemple) dépendra, en tout ou en partie, de dépenses publiques, ou d’une législation nouvelle, ou encore autres interventions gouvernementales, y compris le cas échéant, l’adoption de mesures visant à permettre au mécanisme des prix de jouer son rôle de répartition. Le degré de satisfaction des différents besoins les priorités qui seront établies entre eux, exigeront donc à l’origine des décisions gouvernementales  ;

4) l’aptitude du processus de croissance économique à satisfaire les besoins et les aspirations de la société dans son ensemble ne dépendra pas uniquement du rythme auquel les capacités de production pourront être accrues  ; il faudra aussi tenir compte de ce que les aspirations en matière de développement économique et social s’accroissent en même temps que croît la prospérité  ; il en résulte que les problèmes posés par les choix sociaux risquent de devenir de plus en plus complexes à mesure que le niveau des revenus s’élève.

Si l’on veut que les ressources soient mises aussi efficacement que possible au service des fins choisies, il faudra que les décisions à cet effet soient prises en temps utile. Le résultat final visé servira à décider de ce qui doit être produit et, par suite, du contenu même du processus de croissance.  Pour garder par la suite le maximum de souplesse, et pouvoir utiliser les informations nouvelles à mesure qu’elles deviennent disponibles, il est évident que les décisions ne devraient devenir définitives que lorsque la nécessité l’impose. Mais les dispositions utiles pour rassembler et exploiter l’information utile pour la prise de décisions à long terme doivent être prises à l’avance. De surcroît, vient un moment où il n’est plus possible de différer les décisions, et certaines des décisions peuvent avoir des conséquences importantes dans le long terme. En fait, certaines même des options qui commandent l’évolution des trente prochaines années sont d’ores et déjà fermées par des décisions prises actuellement. 

Si les decisions de politique économique sont normalement prises à l’horizon de cinq ans, le rapport souligne la nécessité de se donner un horizon temporel plus large — on voit bien, entre les lignes, que cet horizon n’est plus économique mais culturel et social, pas directement mesurable ou planifiable dans le détail, mais pourtant capable par ailleurs de donner une destination générale socialement acceptable. C’est cela que Castoriadis va appeler dans ses œuvres canoniques un « imaginaire ».

À l’heure actuelle, la concomitance d’une croissance ininterrompue de la production, d’aspirations et de besoins sociaux pressants, et de l’impossibilité de trouver les ressources nécessaires pour satisfaire tous les besoins et aspirations du moment, est une source importante d’incertitude et de mécontentement social. L’insuffisance des projections à cinq ans, pour servir de guide à une politique à long terme, et la certitude pratiquement acquis de la poursuite d’une croissance économique rapide au cours des prochaines décennies montrent que les choix importants devraient être éclairés et effectués dans la perspective d’un horizon temporel nettement plus éloigné que celui utilisé dans la plupart des projections habituelles. Les politiques économiques ne devraient pas être formulées uniquement en termes de taux de croissance de la production, car ces taux n’ont pas de signification en eux-mêmes et n’ont d’autres intérêts que de permettre d’atteindre des buts collectifs. Les politiques économiques devraient être formulées en fonction d’objectifs spécifiques  : le recul de la pauvreté, l’obtention d’une qualité suffisante de l’habitat, l’élimination des gros risques de maladie, des possibilités d’éducation plus étendues et de meilleure qualité, l’aide aux pays pauvres. Le volume des ressources disponibles étant limité, il faudra opérer un choix entre les divers objectifs sociaux. Ces objectifs devront donc se traduire par des programmes compatibles avec la croissance des ressources productives escomptée sur un certain nombre d’années.

Il y aurait plusieurs avantages importants à essayer de formuler explicitement la politique économique en termes d’objectifs sociaux (des logements en nombre suffisant, de meilleures possibilités d’enseignement, un niveau de vie minimum pour les défavorisés, etc.). D’abord, cela devrait aider à susciter une discussion publique des objectifs sociaux. La nature même des débats qui se trouveraient ainsi stimulés devrait de son côté favoriser la manifestation d’un sens social plus accusé et, par suite, éliminer certaines des causes actuelles de mécontentement qui résultent du caractère arbitraire du processus de croissance contemporain. Cela devrait aussi contribuer à susciter un meilleur sens des priorités sociales et permettre à chacun de mieux comprendre qu’il n’est jamais possible de tout faire en même temps. À plus longue échéance, une telle tentative pourrait aussi aider à définir des priorités pour la recherche et le développement, ainsi que pour la mise au point de nouveaux produits et de nouvelles techniques.

Certains thèmes castoriadisiens liés à l’imaginaire émergent clairement. Le rapport souligne que la plupart des objectifs sociaux ne peuvent être facilement présentés de façon quantifiable mais appartiennent à une dimension qui échappe aux outils économiques. De plus, il est question, par effet du progrès de l’éducation, d’une évolution de l’opinion à l’égard des finalités de la croissance et de la conception du niveau de vie minimum acceptable. Enfin, le rapport signale le malaise que produit la séparation entre dirigeants et dirigés.

L’élévation des niveaux d’éducation, l’accroissement de la richesse et le souci grandissant d’influer sur la marche de l’évolution sociale, suscitent des exigences croissantes de participation à la prise des décisions dans le domaine social comme dans celui de l’industrie  ; cela posera sans doute des problèmes considérables de mise au point de procédures adaptées, aussi bien pour l’analyse des problèmes que pour les prises de décisions ultérieures.

Le rapport se conclut en insistant sur la priorité de traiter les nuisances créées par la croissance (notamment celles environnementales) et donc le besoin de développer d’autres instruments de mesure que le PIB, mais aussi, entre les lignes, d’étendre le domaine de gestion étatique de ces nuisances — ce qui apparaît peu cohérent avec les idées anti-bureaucratiques prêchées par l’auteur dans Socialisme ou Barbarie.

Les problèmes qui se posent sont, à bien des égards, différents selon les pays. Mais il est un problème général, qui est d’affecter les fruits de la croissance à la satisfaction des besoins sociaux et de savoir comment remédier aux coûts et aux nuisances créés par la croissance.

Crédits
Ce texte est paru en italien dans l'anthologie de textes de Castoriadis préparée par l'auteur de l'introduction et du commentaire Contre l'economia, Luiss University Press, 2022.
Le Grand Continent logo