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Key Points
  • La bataille des moyens sera décisive entre les deux camps.
  • Les positions sur le front n’ont pas beaucoup évolué.
  • Une victoire totale des Russes semble improbable.

La bataille des moyens

Les forces russes continuent de mener des attaques limitées à Marioupol et au Nord du Donbass, tout en se préparant à pousser plus activement leurs positions à partir d’Yzium en direction de l’Ouest du bastion Sloviansk-Kramatorsk.

L’objectif russe semble être de s’emparer complètement du Donbass avant le 9 mai. Que cet objectif soit atteint – ce qui semble peu probable – ou non, on devrait assister au franchissement d’un palier dans les opérations militaires à cette date, les deux adversaires manquant de capacités offensives pour modifier significativement la ligne de front. Ce palier peut prendre la forme d’un cessez-le-feu, suivi de négociations sans doute stériles, ou celle d’une guerre larvée. On assisterait ensuite à une nouvelle phase offensive, une fois qu’un des camps disposera de suffisamment de moyens pour la tenter.

Les opérations organiques, ou de moyens, l’emportent déjà sur les opérations de conquête, violentes et territorialement limitées – un kilomètre par jour au mieux. Le premier enjeu est d’augmenter plus vite que l’autre le niveau de gamme tactique des groupements et des brigades/régiments au contact. Le second est de multiplier les points de contact avec un niveau de gamme supérieur à l’autre de façon à accumuler des petites victoires qui permettront de faire émerger des succès opérationnels – une percée, un front qui recule significativement, un effondrement – et à terme d’atteindre des objectifs stratégiques : conquête du Donbass et conservation du Sud du pays dans l’immédiat pour les Russes ; résister à cette offensive et peut-être reconquérir du terrain dans le Sud pour les Ukrainiens.

La majorité des groupements des deux camps ont actuellement baissé de niveau, à cause des importantes pertes humaines et matérielles subies et de la fatigue provoquée par l’intensité des combats.

À court terme, la meilleure manière de leur faire retrouver au moins leur niveau antérieur est de les retirer de la zone des combats, de les mettre au repos et de les recompléter en hommes et en équipements. Il faut alors un temps de reconstitution proportionnel aux pertes. Une unité qui a perdu 30 % de pertes mettra trois fois plus de temps à se reconstituer qu’une unité qui en a subi 10 %. Pour un bataillon/groupement, il faut compter au minimum une semaine pour chaque tranche de 10 %. Notons qu’à l’issue de ce délai, le niveau tactique sera supérieur à celui du début de la guerre, par le simple effet d’expérience.

Pour amener des bataillons au repos, il faut qu’il y ait la possibilité d’une relève en première ligne. Si ce n’est pas le cas, il faut recompléter les unités directement sur la ligne de front. C’est moins efficace, mais l’urgence fait loi. Le recomplètement matériel est ce qui pose le moins de problèmes, à condition bien sûr d’avoir ce matériel et la logistique qui va avec. Il sera nécessaire d’avoir une petite base en arrière de la première ligne, hors des feux ennemis si possible, agir plutôt de nuit, dispersé, etc., mais c’est surtout un problème d’organisation. L’apport d’équipements nouveaux posera un peu plus de problèmes puisqu’il faut apprendre à s’en servir sans bénéficier de beaucoup de temps et de terrains de manœuvre/champs de tir.

Le renforcement humain est plus délicat. Amener des renforts individuels directement pour compléter des sections en première ligne sans aucun lien social est généralement une catastrophe. L’apport global est nul, voire négatif. Il vaut mieux conserver une unité en sous-effectif, mais cohérente que de la compléter sous le feu avec des novices. Au bilan, quitte à renforcer une brigade sur le front il vaut mieux lui envoyer un bataillon complet venu de l’arrière. Et pour renforcer un bataillon, il vaut mieux lui envoyer une compagnie complète ou à la limite des sections, mais toujours composée d’unités cohérentes.

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Situation des opérations

Dans l’état actuel, des choses, on constate que les Russes récupèrent un peu partout sur le front Est les groupements tactiques interarmes qui ont le moins souffert pour les déployer entre Kharkiv et Yzium tandis qu’ils recomplètent le plus rapidement possible avec des volontaires et des équipements de dépôts autant de groupements abîmés dans le Nord et l’Est, pour les engager sans doute également dans le Donbass dans les semaines qui viennent.

Tous sont sous le commandement de l’état-major de la 1ère Armée blindée de la garde, transférée depuis la région de Soumy, et celui, interarmées, du général Dvornikov commandant du district Sud. Les formations d’artillerie ayant moins souffert que les unités de mêlée, les Russes récupèrent également des unités d’artillerie, y compris dans les groupements tactiques usés pour former des brigades de feux en profondeur, tandis que l’aviation joue à plein dans le Donbass son rôle traditionnel russe d’artillerie volante.

On voit donc se dessiner une forme de combat à base de feux en profondeur massifs suivis d’attaques concentrées de divisions ad hoc, qui se révèlent au fur et à mesure de leur usure. Si le Donbass avait été le front principal du début de la guerre et non Kiev, il aurait possible de monter une manœuvre ambitieuse d’enveloppement Nord-Sud de Kharkiv à Dnipro, mais ce n’était pas le cas puisque c’était le Donbass et non Kiev qui servait initialement à fixer les forces ukrainiennes. Avec les forces restantes, il n’est guère d’autre possibilité que de tenter une jonction Yzium-Donetsk ou Yzium-Zaporajjia.

En face, ce sont toujours les mêmes dix brigades ukrainiennes régulières qui tiennent le front du Donbass depuis le début, dont cinq face au Nord. Ce sont, notamment au nord, sans doute les meilleures unités de combat de cette guerre. Elles ont cependant beaucoup souffert et il paraît difficile de les relever complètement dans l’action. Il est cependant possible pour les forces ukrainiennes de réaliser une manœuvre de renforcement sous «  interdiction  » (c’est-à-dire malgré la campagne de frappes sur le réseau routier/VF et éventuellement les convois repérés) de nuit, par petites unités et convois logistiques, etc. jusqu’aux brigades de première ligne.

Ces dix brigades sont également aidées par autant d’unités de territoriaux et de volontaires pour faire de chaque localité un bastion. Une force arrière de harcèlement-renseignement dans la zone occupée Nord organisée par les Forces spéciales serait également très précieuse. Peut-être existe-t-elle déjà.

L’aide occidentale est évidemment essentielle qu’il s’agisse du renseignement, des équipements légers modernes comme les SATCP Starstreak – déjà en œuvre puisqu’un hélicoptère Mi-28 a été abattu avec le 1er avril – et les 1 000 drones-rodeurs Switchblade, ou les équipements plus lourds qui arrivent désormais et dont les plus importants sont sans doute les missiles AA S 300 et les obusiers automoteurs, également slovaques.

Au bout du compte, on ne voit pas comment les groupements tactiques russes, même bénéficiant de la supériorité des feux d’appui, pourraient dépasser en gamme tactique sur les points de contact, les bataillons ukrainiens dans le Donbass, certes usés, mais en posture défensive solide, avec sans aucun doute un meilleur moral. Et même si les Russes parviennent à être supérieurs, on ne voit pas comment ils pourraient créer suffisamment de points de contact victorieux pour l’emporter dans cette offensive du printemps.

Si cela est le cas, il y aura sans doute une revanche lors d’une offensive d’été et à ce moment précis, les armées seront différentes.