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Un observateur attentif de l’actualité politique et médiatique de l’Espagne n’aura pas manqué de remarquer la place que le passé occupe dans les débats et les médias. Et pas n’importe quel passé  : les années trente, la guerre civile de 1936-1939 et la dictature de quarante ans qui s’ensuivit sont discutées et réévaluées, sans que les consensus atteints par une bonne partie de l’historiographie sur les responsabilités du coup d’État de 1936, qui déclencha le conflit, ou sur le caractère foncièrement répressif de la dictature parviennent à s’imposer véritablement dans le débat public. Pis, la parole experte des historiennes et des historiens est mise en question régulièrement par les polémistes qui peuplent les tertulias, débats télévisuels dont raffole le public espagnol, remettant au goût du jour des récits élaborés par la dictature elle-même pour asseoir sa légitimité, en particulier à propos de la responsabilité des gouvernements de la Seconde République (1931-1939) dans le déclenchement de la guerre. Loin d’être l’objet d’une répudiation incontestable et incontestée, certaines caractéristiques du dictateur et de son régime sont récupérées, voire revendiquées par quelques forces politiques et secteurs de la société  : on entend à nouveau dire que Franco aurait apporté à l’Espagne l’ordre, la paix, la prospérité, la Sécurité sociale.

En réalité, ces arguments ont refait surface à une époque relativement récente, après des lustres de disparition de la dictature du débat public. Sa réapparition coïncide avec celle des ossements des victimes de la dictature, mis à jour lors des ouvertures de fosses communes menées par des associations mémorielles dès le début des années 2000. Si les revendications des victimes et de leurs descendants, réclamant «  vérité, justice et réparation  », ont poussé le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero à adopter une première loi mémorielle en 2007, la Loi «  de récupération de la mémoire historique  », elles ont aussi suscité une vague révisionniste qui a fini par trouver écho dans certains pans de la société. La polémique autour du passé est repartie de plus belle à l’occasion de l’exhumation du cadavre du dictateur en octobre 2019 et elle a encore monté d’un cran à l’automne 2021 lors de la discussion autour d’une nouvelle loi mémorielle proposée par l’actuel gouvernement de coalition (PSOE et Unidas Podemos), en remplacement de la loi de 2007. Le but de cette nouvelle loi serait de compléter ce que la première n’a pas réussi à accomplir  : condamner publiquement la dictature, célébrer la mémoire de ses opposants, hommes et femmes, en tant que bâtisseurs de la démocratie espagnole et  – surtout – appliquer partiellement une justice transitionnelle qui n’a jamais véritablement eu cours en Espagne, notamment en créant un Parquet spécifiquement dédié à établir la vérité des crimes franquistes, même si ceux-ci ne devraient pas être par la suite l’objet d’un traitement judiciaire. Par ailleurs, elle devrait signer la disparition de la Fondation Francisco Franco, dédiée à la mémoire du dictateur et qui conserve ses archives – y compris publiques. Ces objectifs, et de façon globale la politique mémorielle de l’actuel gouvernement, sont qualifiés de «  totalitaires  », voire de «  franquistes  », par une partie de la droite, dans un curieux retournement paradoxal et sans que la société espagnole dans sa grande majorité ne s’en émeuve1. Pourtant, le projet de loi ne s’attaque pas vraiment à ce qui a été appelé le «  modèle d’impunité espagnol  », lequel repose sur une Loi d’amnistie approuvée en 1977 qui empêche toute poursuite judiciaire pour atteintes aux droits humains commises sous la dictature  : des partis à la gauche du gouvernement, tels qu’Esquerra Republicana de Catalunya, n’ont pas manqué de le lui rappeler. Or les voix critiques de ce passé franquiste et de ce qu’il a pu produire dans la société espagnole sont de plus en plus supplantées dans le débat public par une extrême droite très offensive, qui s’est matérialisée dans l’existence du parti politique VOX  : l’Espagne ne peut plus se prémunir, comme c’était le cas avant l’apparition de cette force politique en 2014, d’être pratiquement le seul pays de l’Europe où l’extrême droite n’a qu’une existence politique résiduelle. On a expliqué cette «  exception ibérique  » en faisait allusion au fait qu’en Espagne et au Portugal, la longue expérience des dictatures d’extrême droite aurait prémuni la population contre ces idéologies. Or la naissance de VOX à partir d’une scission du Parti populaire paraît conforter une autre hypothèse  : celle qui postule que l’extrême droite espagnole s’était logée au sein du parti conservateur, fondé par ailleurs par un ex-ministre de la dictature. À partir de ces constats, et sans prétendre en donner une réponse complète ou définitive, les lignes qui suivent tentent de fournir quelques éléments de compréhension de la question suivante  : comment en est-on arrivé là, plus de quarante-cinq ans après la mort du dictateur  ?

Cadavres encombrants et batailles mémorielles

Le 24 octobre 2019 la dépouille de Francisco Franco, qui reposait dans l’immense mausolée du Valle de los Caídos (la «  Vallée des Tombés  », le mot faisant allusion aux morts du camp franquiste pendant la guerre) est exhumée et réinhumée par la suite dans un cimetière privé lors d’une austère cérémonie. Cette exhumation, à laquelle la famille Franco – qui compte entre ses membres Louis de Bourbon, le duc d’Anjou et prétendant au trône de France, arrière-petit-fils du dictateur et du roi déchu en 1931, Alphonse XIII – s’est opposée jusqu’au dernier moment, mettait à jour de profondes fractures idéologiques qui vont au-delà de la question du cadavre du dictateur. Sa permanence dans le Valle de los Caídos, et l’existence même du monument, représentaient en quelque sorte la normalisation du passé dictatorial. Même si, très vite après la mort de Franco survenue en décembre 1975, le Valle de los Caídos était devenu un repaire de nostalgiques qui l’avaient fait tomber dans une folklorisation qui s’apparente, de fait, à une forme d’oubli, il n’en reste pas moins que Franco était le seul dictateur en Europe à reposer dans un monument de cette envergure et avec cette visibilité et à y recevoir des hommages de ses sympathisants. Sa présence massive à quelques kilomètres de Madrid, mais surtout les résistances à l’exhumation du cadavre du dictateur et à la transformation du monument en centre d’interprétation de la mémoire de la dictature, rappellent que l’Espagne, du moins une partie de sa société et de sa classe politique, n’a pas renié le passé franquiste. Le moment de l’exhumation a ainsi donné lieu à une foule d’articles de presse et d’interventions dans les médias qui rappelaient les réalisations du dictateur et de son régime  ; la décision du chef du Gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez, de ne pas accorder au dictateur les hommages dus à un ex-chef d’État lors de son exhumation ont également suscité les critiques de la droite. En écho à la façon dont l’histoire a été enseignée dans les écoles espagnoles pendant une bonne partie des années démocratiques, le franquisme reste «  le régime antérieur  », sans qualificatif, une période normalisée voire revendiquée par un secteur de la population qui y a grandi, ce qui a remis à l’ordre du jour l’expression «  franquisme sociologique  » que le sociologue J. F. Tezanos avait déjà théorisé à l’issue de la dictature2. Avec ce concept, il caractérisait un ethos de la société espagnole, fruit de la longue socialisation sous la dictature qui aurait imprégné la population des valeurs directement issus de l’idéologie national-catholique de celle-ci  : le conservadurisme, le refus du différent, le nationalisme espagnol exacerbé, le respect de l’ordre et de l’autorité, entre autres.

Sa présence massive à quelques kilomètres de Madrid, mais surtout les résistances à l’exhumation du cadavre du dictateur et à la transformation du monument en centre d’interprétation de la mémoire de la dictature, rappellent que l’Espagne, du moins une partie de sa société et de sa classe politique, n’a pas renié le passé franquiste.

Mercedes Yusta

On peut mettre en parallèle le cadavre trop visible du dictateur avec les dizaines de milliers de cadavres des victimes de la dictature qui gisent encore dans des fosses communes ou sur les bords des routes un peu partout en Espagne. Ces cadavres occultés sont devenus soudainement visibles dès le début des années 2000, où des ouvertures de fosses amplement médiatisées ont commencé à avoir lieu, jusqu’à devenir le symbole des efforts d’une partie de la société espagnole pour rétablir un récit sur le passé dictatorial qui redonne aux vaincus de la guerre et aux victimes de la dictature la place qui leur revient. Le mouvement associatif et mémoriel construit autour de ces exhumations s’est auto-qualifié de «  mouvement pour la récupération de la mémoire historique  », et ce sont les revendications de ces associations qui ont poussé le gouvernement socialiste de José Luis Rodriguez Zapatero à adopter, en 2007, celle qui serait la première loi mémorielle de la démocratie espagnole  : la «  Loi de mémoire historique  », déjà évoquée. Celle-ci prévoyait la disparition des symboles franquistes dans l’espace public, des réparations pour les victimes de la guerre civile et de la dictature ou l’illégitimité (mais pas l’annulation) des condamnations prononcées par les tribunaux franquistes pour des motifs politiques. En effet, la loi n’avait pas osé toucher au corpus juridique de la dictature, ce qui aurait pu ouvrir la porte à une annulation de toute sa jurisprudence, y compris les lois qui constituent le soubassement de l’ordre démocratique actuel. L’exhumation même de Franco, et la transformation de son mausolée en centre de mémoire, faisait également partie du programme. La loi autorisait aussi les exhumations des fosses communes, mais déléguait aux associations le soin d’y procéder. De même, aucune poursuite des auteurs d’atteintes contre les droits humains pendant la dictature n’était prévue. Le traitement des cadavres des victimes était ainsi relégué au privé et considéré comme une affaire humanitaire, anthropologique, voire archéologique, mais pas politique ou judiciaire  : ils étaient regardés comme les restes d’un passé révolu et pas comme les victimes d’un crime politique.

Malgré sa relative frilosité, la loi de 2007 a déclenché de nombreuses protestations à droite  : «  rouvrir les plaies du passé  » en fut l’accusation la plus courante, à côté de celle de vouloir imposer une mémoire officielle dans l’espace public. À gauche, les associations ne s’en sont pas satisfait non plus  : elles ont saisi le juge de l’Audience Nationale Baltasar Garzón en lui fournissant des listes de victimes, ce qui a mené celui-ci à instruire ce qui aurait dû être le premier procès au franquisme en tant que système répressif. Garzón s’était distingué dans la lutte contre l’impunité des dictatures en demandant l’extradition du dictateur chilien Augusto Pinochet en 1999, rendue possible grâce à la mobilisation du concept de «  justice universelle  ». Pour procéder à la mise en accusation du franquisme, pourtant, il avait pris la précaution de n’inclure dans l’acte d’accusation, publiée le 16 octobre 2008, que des individus «  notoirement morts  » (l’expression est de l’historien Santos Juliá)3, à commencer par Francisco Franco lui-même. Devant le recours en appel interjeté par la Fiscalía General (équivalent du Parquet) Garzón s’est désisté et a dérivé la cause, qui concernait un total de 114 266 personnes disparues, vers les tribunaux territoriaux. Cela n’a pas empêché la mise en cause du juge, accusé de prévarication par un syndicat de fonctionnaires d’extrême droite, Manos Limpias («  Mains propres  »), et sa condamnation en 2012 à l’interdiction d’exercer pendant 11 ans. Cette condamnation a entaché la réputation de l’Espagne comme référent dans la lutte contre l’impunité, obtenue à la suite de la demande d’extradition de Pinochet. Garzón avait buté sur l’une des conséquences de la façon dont avait été menée la transition démocratique en Espagne  : la Loi d’Amnistie proclamée en 1977 et toujours en vigueur aujourd’hui. Elle avait été réclamée par l’opposition antifranquiste pour libérer les prisonniers politiques des prisons franquistes. Mais, en contrepartie, elle excluait la possibilité de la mise en examen de ceux qui auraient commis des atteintes contre les droits humains pendant la dictature. La mésaventure du médiatique juge Garzón raconte l’impossibilité de mener le procès du franquisme, même 35 ans après la mort du dictateur4.

La mésaventure du médiatique juge Garzón raconte l’impossibilité de mener le procès du franquisme, même 35 ans après la mort du dictateur.

Mercedes Yusta

Paradoxalement, l’un par sa trop grande visibilité, les autres par leur invisibilisation, ces cadavres qui resurgissent dans l’espace public représentent la difficulté que rencontre la société espagnole pour construire un récit apaisé de son passé traumatique. La dépouille du dictateur comme celles de ses victimes nous parlent de ce que la transition à la démocratie n’a pas réussi à réaliser  : elle s’est ainsi construite sur la reconnaissance de la mémoire du dictateur et l’effacement de celle de ses victimes. Dès lors, il est impossible de considérer les 40 ans de dictature comme une parenthèse dans l’histoire du pays  : l’Espagne démocratique est en partie le produit de l’Espagne dictatoriale.

Les péchés originels de l’«  Immaculée Transition  »

Dès sa constitution en mouvement mémoriel, le regard et les reproches des associations dites «  de mémoire historique  » se sont portés vers la façon dont avait eu lieu la transition démocratique en Espagne. En effet, comme l’avait déjà démontré au milieu des années 1990 la politologue Paloma Aguilar, une des pionnières de l’étude des effets de la mémoire de la guerre civile et de la dictature dans l’Espagne actuelle, la mémoire (et surtout la peur) de la guerre civile avait été brandie lors du processus politique de transition à la démocratie dans le but, entre autres, d’éviter des changements radicaux et de contenir les demandes trop osées de l’opposition antifranquiste. On a donc fait allusion à un «  pacte d’oubli  » qui aurait été scellé par les élites, de droite et de gauche  ; oubli de la guerre et de ses conséquences mais surtout oubli des victimes de la répression, voire de la répression elle-même. On a parlé également d’un échange d’«  amnistie pour amnésie  »  : le prix de l’amnistie politique des prisonniers de la dictature aurait été l’oubli volontaire des crimes de celle-ci5.

Or, tous les acteurs de la transition vers la démocratie, à droite comme, surtout, à gauche, sont unanimes  : la Transition a surtout été ce qu’elle pouvait être étant donné les circonstances, aussi bien internes qu’externes, dans lesquelles elle s’est déroulée. Comme le veut l’expression consacrée en Espagne, Franco est mort dans son lit, en laissant son héritage atado y bien atado («  attaché et bien attaché  »). Toutes les institutions franquistes étaient en place et jouissaient d’une grande stabilité, et au premier chef l’Armée, profondément fidèle au dictateur (à l’exception de quelques militaires démocrates, organisés dans une association clandestine, la UME), ainsi que les forces de l’ordre – de l’ordre franquiste, pourrait-on dire – ou le système judiciaire. Même la commission qui a été chargée de rédiger la Constitution démocratique était formée dans sa majorité par d’anciens membres des Cortes franquistes. Si, à en croire certaines analyses, une démocratisation de la société espagnole était en cours depuis les années 1960 à la faveur d’une croissance économique sans précédent, cette démocratisation concernait surtout certains pans particulièrement mobilisés de la société civile. Et si, selon les analyses sociologiques de l’époque, dans les années 1960 et 1970 la société espagnole dans son ensemble manifestait sa préférence pour un régime représentatif, elle plaçait également les valeurs d’ordre et de stabilité au-dessus de ceux de liberté et démocratie6. Quant à l’élite politique franquiste, si pour certains de ses membres (de plus en plus visibles à mesure qu’avançait la dégradation physique du dictateur) une ouverture était de mise, c’était principalement pour garantir la viabilité du système dans son ensemble. En réalité, au cours de sa longue existence le franquisme était devenu un régime dans l’acception politico-sociologique du terme  : non seulement un mode de gouvernement (en l’occurrence non démocratique), mais aussi un vaste réseau d’intérêts, notamment économiques, qui lui étaient associés et qui soutenaient le pouvoir politique tout en étant soutenus par lui. Des intérêts qui avaient des ramifications dans la société tout entière et qui irriguent ce que Tezanos appela dès 1978 le franquisme sociologique.

Tous les acteurs de la transition à la démocratie, à droite comme, surtout, à gauche, sont unanimes  : la Transition a surtout été ce qu’elle pouvait être étant donné les circonstances, aussi bien internes qu’externes, dans lesquelles elle s’est déroulée.

Mercedes Yusta

Il est par ailleurs également important de rappeler les circonstances internationales dans lesquelles a eu lieu le trépas du dictateur  : en pleine Guerre froide et après le soubresaut qu’avait suscité dans les chancelleries européennes la Révolution des œillets au Portugal, aucun gouvernement n’était prêt à soutenir une rupture radicale en Espagne, à commencer par la France. Le jeune roi Juan Carlos, désigné par Franco lui-même comme son successeur et que ses critiques – pas seulement à gauche – s’amusaient à appeler «  Juan Carlos le Bref  », a ainsi pu se prévaloir de l’appui international pour modérer (piloter est un trop grand mot) un processus de transition à la démocratie qui laisserait pratiquement intacte l’infrastructure politico-administrative en place, tout en lui redonnant une forme démocratique, et qui recyclerait une partie non négligeable du personnel politique, administratif, judiciaire et militaire franquiste. La Transition s’est ainsi déroulée «  de la loi à la loi  » selon l’expression consacrée à l’époque, la légalité franquiste ouvrant le passage à la nouvelle légalité démocratique.

Or il est légitime de se demander quelles réminiscences légales et institutionnelles a charrié ce passage sans véritable rupture, et c’est d’ailleurs l’un des reproches qui est fait au processus dans son ensemble par ses critiques. L’une de ces réminiscences est la Loi d’amnistie de 1977 citée plus haut, une loi préconstitutionnelle (la Constitution démocratique ayant été approuvée en 1978) qui répondait, comme cela a déjà été dit, à une forte demande politique et sociale des forces antifranquistes et d’une partie de la société. Or, la nature inégale du rapport de forces établi pendant la transition démocratique se manifeste dans le prix que la démocratie eut à payer pour cette amnistie  : en effet, pas besoin d’évoquer un quelconque «  pacte de silence  » ou d’«  amnistie pour amnésie  ». Au moment de la Transition on a beaucoup parlé de la répression et des victimes ; il y a eu des publications, des articles de presse, des films  ; il y a eu même quelques exhumations de fosses communes, bien qu’elles se soient déroulées dans une ambiance plutôt hostile et avec une médiatisation minimale. Mais le fait est qu’aucun responsable des exactions commises pendant la dictature n’a été officiellement poursuivi. Par ailleurs, tout le processus de construction de la démocratie s’est déroulé sur un fond de bruit de sabres. L’ombre portée par l’Armée a été constante et la menace du coup d’État permanente, jusqu’à sa concrétisation avec le coup d’État du 23 février 1981, où des forces de l’Armée et de la garde civile ont occupé le Congrès des députés, provoquant la panique des militants de gauche  : de nombreuses archives personnelles sont parties en fumée ou par les toilettes ce soir-là. L’intervention du Roi – dont le rôle dans le déroulement des événements suscite encore quelques interrogations, en particulier son degré de connaissance de la conspiration militaire – pour arrêter le coup assit définitivement, et pour longtemps, sa légitimité auprès de la population espagnole  : le Roi devint définitivement le garant de la démocratie, le «  pilote du changement  »7. Le processus de modernisation économique et sociale entamé par le Parti socialiste, arrivé au pouvoir en 1982, et son pari pour une modernité qui faisait table rase du passé, fit le reste  : pour le président socialiste Felipe González, s’exprimant lors du 50e anniversaire du début de la guerre civile en 1986, une guerre civile n’était pas un événement commémorable8.

Le succès de la Transition s’est ainsi bâti sur la non-condamnation du régime franquiste, ce qui impliquait l’impunité des crimes commis en son nom, et sur la relégation de ses victimes au second plan du récit de l’avènement triomphant de la démocratie, présenté comme le résultat du consensus et de l’ouverture des élites – notamment franquistes. Ainsi, pendant longtemps la société espagnole a vécu bercée par le récit d’une «  Immaculée Transition  », un passage indolore et pacifique de la dictature à la démocratie où la légalité franquiste elle-même avait accouché de la démocratie. La Transition espagnole a pu, ainsi, être présentée comme un modèle et exportée à l’international comme exemple de transition démocratique pacifique et réussie, même si des études récentes ont montré que ce récit occultait la violence, aussi bien symbolique que réelle, qui avait eu lieu pendant le processus de passage à la démocratie, ainsi que les pans de population qui avaient été laissés pour compte dans la construction de la nouvelle citoyenneté espagnole9.

Le succès de la Transition s’est ainsi bâti sur la non-condamnation du régime franquiste, ce qui comportait l’impunité des crimes commis en son nom, et sur la relégation de ses victimes au second plan du récit de l’avènement triomphant de la démocratie.

Mercedes Yusta

Retour aux années 30 ?

Avec la normalisation démocratique qui suivit le coup d’État avorté de 1981 et l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste en 1982, l’Espagne semblait laisser derrière elle le souvenir de son passé dictatorial. En 1996, le leader conservateur José Maria Aznar, arrivait à la tête du gouvernement en évoquant une «  seconde transition  »10 : son parti, le Parti Populaire, était une évolution d’Alianza Popular, parti fondé en 1976 par l’ancien ministre franquiste de l’Information et du Tourisme Manuel Fraga. Lors de ses années de gouvernement, de 1996 à 2004, allait s’accomplir le «  second miracle économique espagnol  », après celui des années 60 réalisé sous la dictature  : or, la crise économique de 2008, qui frappa brutalement l’Espagne, mit à découvert à quel point ce miracle était basé sur une bulle à la fois immobilière et financière, qui, en éclatant, provoqua une crise non seulement économique et sociale, mais aussi politique et représentative. Le mouvement qui peupla les places espagnoles au printemps 2011 aux cris de «  Démocratie réelle maintenant  » et de «  Ils ne nous représentent pas  », et qui allait vite être connu sous le nom de «  Les indignés  » ou de «  Mouvement 15M  », dénonçait un régime, un système politique au service des élites qui ne représenterait pas les intérêts de la population. La jonction allait vite être faite entre ce mouvement et le «  mouvement pour la mémoire historique  » qui dénonçait depuis le début des années 2000 l’oubli de la répression franquiste et de ses victimes  : la fermeture d’un système dont le bipartisme était clairement favorisé par les lois électorales, les inégalités de la société espagnole qui avaient plongé une partie de celle-ci dans les affres de la crise, seraient le produit de la façon dont s’était construit le système politique et social post-franquiste, que des membres du mouvement commencèrent à appeler le «  régime du 78  » pour mieux signaler son caractère organique et totalisant, tout en insinuant ses prolongements avec le «  régime antérieur  ». L’oubli du franquisme et de son potentiel héritage apparaissant comme la condition nécessaire pour ce prolongement du système11.

Or, le séisme politique qui surgit de la crise de 2008, et qui allait conduire à l’apparition d’une nouvelle force politique à la gauche du PSOE, la formation Podemos («  Nous pouvons  »), n’eut pas que des effets à gauche. En 2014, l’année de la fondation de Podemos, naissait le parti d’extrême-droite VOX à partir d’une scission du Parti Populaire. VOX représentait la visibilisation d’une aile droite du PP qui ne se satisfaisait pas du virage centriste pris par celui-ci lors des gouvernements de Mariano Rajoy, qui avait succédé au bien plus radical José Maria Aznar à la tête du parti et avait remporté les élections générales de 2011 sous fond de crise et de mouvement des «  indignés  ». Avec un discours et un programme qui puisent à la fois dans la revendication décomplexée de l’héritage franquiste, dans la stratégie économique ultralibérale néocon et dans les rhétoriques xénophobes et populistes communes aux extrêmes droites américaines et européennes, VOX est une formation relativement hétérogène qui représente à la fois un aggiornamento du national-catholicisme franquiste et son hybridation avec les formes modernes prises par les mobilisations des extrêmes-droites populistes. Avec sa défense fermée de la famille traditionnelle, son refus de toute position féministe jusqu’à tomber dans des positions masculinistes (il s’attaque au droit à l’avortement et a le projet de déroger la Loi contre la violence de genre car elle ferait des hommes des coupables désignés), son refus haineux des migrants, le programme de VOX est ultraconservateur dans ses aspects sociaux, voire moraux, tout en cachant en son sein un programme économique ultralibéral axé sur la baisse des impôts et l’assouplissement du code du travail. En ce sens, comme le dit Miguel Urban, Santiago Abascal, le leader de VOX, est plus proche de Bolsonaro que de Le Pen ou Salvini. En même temps son insistance sur les grandeurs passées de l’histoire de l’Espagne, en particulier dans son versant impérial, sur la fierté d’être espagnol et sur les réalisations de la dictature de Franco l’approchent d’un Zemmour à l’espagnole. En surfant sur la vague de la crise avec un discours très fortement xénophobe et anti-minorités (les féministes et les collectifs LGBTI+ sont notamment dans sa ligne de mire), en maniant de façon très habile les réseaux sociaux, VOX a réussi en quelques années, notamment à partir de sa percée électorale en 2019, à imposer ses sujets et surtout son style dans le débat public et à rendre audibles des propos qui ne l’étaient pas il y a peu. Ainsi, pour certains observateurs, avec son discours directement issu de la rhétorique franquiste – comme le slogan de la «  reconquête de l’Espagne  » face à une «  invasion des barbares  », les proclamations autour de l’unité de l’Espagne, attisées par la tentative séparatiste en Catalogne en 2017, ou les clins d’œil aux secteurs les plus réactionnaires de l’Église catholique – VOX serait l’incarnation de ce «  franquisme sociologique  » qui demeure dans la société espagnole malgré la transformation démocratique12.

Le programme de VOX est ultraconservateur dans ses aspects sociaux, voire moraux, tout en cachant en son sein un programme économique ultralibéral axé sur la baisse des impôts et l’assouplissement du code du travail.

Mercedes Yusta

À vrai dire, la formation politique elle-même revendique sans ciller l’héritage franquiste et abhorre les lois de mémoire qui tentent de gommer la mémoire franquiste de l’espace public. En septembre 2019, le parti présenta une proposition de loi pour abroger la Loi de mémoire historique de 2007 et un de ses députés déclara explicitement que la Constitution espagnole de 1978 ne découlait pas de la Constitution républicaine de 1931, mais du franquisme  : «  condamner le franquisme n’a pas de sens puisque nous en sommes des héritiers et l’histoire est ce qu’elle est  »13. Cette revendication explicite s’accompagne d’une condamnation des agissements de la gauche pendant la période de la Seconde République, laquelle prend racine dans un courant révisionniste contemporain au «  mouvement pour la récupération de la mémoire historique  »  : celui-ci, porté principalement par des publicistes et historiens périphériques à l’Université, fut soutenu par le gouvernement Aznar au début des années 2000 et se donna pour but de remettre à jour les justifications que la dictature elle-même s’était donnée pour légitimer le coup d’État de 1936, en particulier la violence politique qui eut lieu pendant les années républicaines.

En réalité, l’utilisation politique de l’histoire de la guerre civile et du franquisme faite par VOX s’encadre dans un contexte plus large, à la fois historiographique, politique et mémoriel. Ce qui est relativement nouveau, notamment depuis 2019 et l’exhumation controversée du dictateur, est l’exacerbation de ces arguments, et surtout son utilisation au présent. Parfois, cela peut prendre la forme d’une métaphore politique, comme ce fut le cas en juin 2020 lors du débat parlementaire autour du pardon octroyé par le gouvernement aux condamnés catalans de la tentative indépendantiste  : à cette occasion Pablo Casado, l’actuel leader du PP, livra sa particulière vision du coup d’État de 1936 et de la guerre civile en qualifiant les deux camps de «  ceux qui voulaient une démocratie sans loi  » face à «  ceux qui voulaient une loi sans démocratie  » et en assimilant les premiers aux politiciens catalans incarcérés14. Cette interprétation pour le moins controversée de l’histoire (et de l’épisode catalan) fut suivie par des déclarations d’un ancien ministre du PP qui nia le caractère de coup d’État du putsch franquiste, sans être repris par le leader du parti15. Mais le plus souvent ces joutes rhétoriques se jouent au présent, ce qui produit chez l’auditeur l’impression d’une plongée dans les années trente. Ainsi, le gouvernement de coalition PSOE – Unidas Podemos établi en janvier 2020 devient une réédition du Front populaire de 1936 – présenté par la droite comme l’antichambre de la guerre civile –, le gouvernement de Pedro Sanchez est qualifié de «  totalitaire  » – notamment dès qu’il s’agit de toucher au passé franquiste –, et plus généralement les forces de gauche se situeraient dans le prolongement de ce qu’elles ont été dans les années 30 – ou plutôt, de ce que le récit de la droite prétend qu’elles eussent été.

L’utilisation politique de l’histoire de la guerre civile et du franquisme faite par VOX s’encadre dans un contexte plus large, à la fois historiographique, politique et mémoriel.

Mercedes Yusta

Conclusion … provisoire

Cette façon de rejouer les conflits des années 30 au présent et de revendiquer et «  blanchir  » l’héritage franquiste de la part de l’extrême droite, qui a fini par traîner une droite plus conventionnelle dans son giron, ne peut avoir qu’un objectif  : agiter la peur d’un conflit civil, que le conflit autour du séparatisme catalan fait miroiter depuis 2017, et en même temps normaliser son agenda politique, à la fois ultraconservateur et néoliberal. Cette normalisation se sert d’un discours qui puise directement dans une rhétorique franquiste qui, malgré tout, reste familière à une partie non négligeable de la population qui a grandi sous la dictature et a été socialisée dans ce discours-là. N’oublions pas le vieillissement de la population espagnole et la plus que probable transmission de certains discours et habitus de pensée dans le giron familial  : c’est surtout cela que j’appellerais «  franquisme sociologique  ». Cette familiarité reste rassurante en temps de crise et d’incertitude et cela peut expliquer en partie, mais pas complètement, le succès rencontré par VOX. Une autre partie de ce succès, notamment auprès d’une partie de la jeunesse, étant dû à la gestion du conflit catalan et à la crise des partis traditionnels. Par ailleurs, rejouer ce passé, notamment dans l’enceinte du Parlement, peut être aussi une réaction aux changements profonds expérimentés par le personnel politique depuis le cycle ouvert par le 15M et le mouvement des Indignés. Une anecdote, en apparence banale, peut illustrer ce propos. En janvier 2016 les nouvelles Cortes issues des élections générales accueillaient 71 députés de la coalition Unidas Podemos  : très jeunes pour la plupart, ils entraient dans l’hémicycle pour la première fois et avaient tenu à faire remarquer cette nouveauté par un style vestimentaire décontracté et des attitudes juvéniles et peu conventionnelles – la députée Carolina Bescansa y avait même amené son bébé. Le député Alberto Rodriguez, en particulier, avait été remarqué par ses dreadlocks, à propos desquels la députée populaire Celia Villalobos s’exclama  : «  il peut porter des dreadlocks, tant qu’ils sont propres et qu’il ne me refile pas des poux »16. Quand je finis d’écrire ces lignes, Alberto Rodriguez vient d’être déchu de son mandat de député suite à une sentence controversée du Tribunal Suprême car il aurait frappé un policier lors d’une manifestation en janvier 201417. Selon la presse de gauche, certaines forces politiques n’auraient toujours pas avalé la présence et l’activité parlementaire de celui qu’ils avaient fini par appeler, de façon péjorative, «  el Rastas  » («  le Dreadlocks  ») et qui était devenu un symbole de la «  nouvelle politique  ». Cette réaction de la droite la plus conservatrice à l’entrée des «  gueux  » – autrement dit, des masses, du peuple – en politique rappelle bel et bien, dans une version édulcorée, celle des années trente  ; l’héritage du régime franquiste, qui fit de la politique un pré carré des élites, n’y est probablement pas pour rien.

Sources
  1. Pedro Corral, «  ¿ Memoria democrática o totalitaria ?  », ABC, 18 juillet 2020 ; Cayetana Alvarez de Toledo, «  Franco, Franco, Franco  », El Mundo, 21 septembre 2020.
  2. J. F. Tezanos, «  Notas para una interpretación sociológica del franquismo  », Sistema, nº 23 (1978), pp. 47-99.
  3. Santos Juliá, «  Pedestal para el juez  », El País, 28 février 2010.
  4. Sophie Baby, «  ¿Latinoamérica  : un desvío necesario  ? Baltasar Garzón, de Pinochet a Franco  », Amnis [Online], 2 | 2011. URL : http://journals.openedition.org/amnis/1485
  5. Paloma Aguilar, Memoria y olvido de la guerra civil española, Madrid, Alianza Editorial, 1996.
  6. Santos Juliá, «  Orígenes sociales de la democracia en España  », Ayer, Nº 15 (1994) : La transición a la democracia en España, pp. 165-188.
  7. Charles T. Powell, El piloto del cambio. El rey, la monarquía y la transición a la democracia, Barcelona, Planeta, 1991
  8. « Declaración del Gobierno con motivo del 50 aniversario de la guerra civil », El País, 18 de julio de 1986.
  9. Sophie Baby, Le mythe de la transition pacifique, Madrid, Casa de Velázquez, 2012 ; Pau Casanellas, El Franquismo ante la práctica armada (1968-1977), Madrid, Los libros de la Catarata, 2013.
  10. José María Aznar, España, la segunda transición, Madrid, Espasa-Calpe, 1995.
  11. François Godicheau, Democracia inocua. Lo que el postfranquismo ha hecho de nosotros, Madrid, Postmetrópolis, 2015.
  12. Miguel Urbán, «  La emergencia de Vox  », Viento Sur, n° 166, octubre 2019, pp. 84-94.
  13. «  Vox se niega a condenar el franquismo : “Somos herederos y la historia es la que es”  », Elplural.com, 16 septembre 2019, https://www.elplural.com/politica/espana/vox-franquismo-condena-memoria-historica-guerra-civil-espinosa-monteros_224017102.
  14. Lucia Tolosa, « Pablo Casado : “La Guerra Civil fue un enfrentamiento entre quienes querían la democracia sin ley y quienes querían la ley sin democracia” », El Pais, 30 juin 2021.
  15. Elisa Tasca et Elsa Garcia de Blas, «  Críticas al PP por el acto que organizó en el que un exministro negó que Franco diese un golpe de Estado  », El Pais, 20 juillet 2021.
  16. «  Celia Villalobos : “No me importan las rastas, pero limpias y sin piojos”  », El Pais, 18 janvier 2016.
  17. Reyes Rincon et Xosé Hermida, «  La condena al diputado Alberto Rodríguez deriva en un conflicto entre el Supremo y el Congreso  », El Pais, 20 octobre 2021.