Auteur de nombreux ouvrages de référence sur le Moyen-Orient et l’islam, vous travaillez à actuellement à un livre qui vous conduit vers un tout autre terrain : la République tchèque. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Après avoir passé ma vie à étudier le Moyen-Orient, je me suis demandé pourquoi j’avais appris l’arabe, ce à quoi rien a priori ne me prédestinait, si ce n’est le fait que j’avais raté le concours d’entrée à l’École normale supérieure avec des notes lamentables en philosophie, histoire et français : j’avais obtenu 4 sur 20 dans chaque discipline. J’étais finalement parti cet été 1974 faire un voyage au Moyen-Orient pour découvrir les contrées figurant sur la carte de l’empire romain qui était suspendue sur les murs de la khâgne (une carte que j’ai réinstallée dans mon bureau de l’ENS, où je finis ma carrière là où j’aurais voulu la commencer, après avoir tourné tout au long de ma vie des dizaines de fois autour de cette Méditerranée en une Odyssée répétitive et toujours inachevée). À mon retour, ma vie personnelle avait un tour peu agréable : outre mon échec scolaire, ma mère était décédée dans un accident de voiture tandis que ma copine, qui n’avait pas vocation de Pénélope bien qu’elle fût d’origine grecque, lasse de mon absence m’avait quitté pour un autre. Dans cette espèce de marasme, ne sachant trop que faire, le seul endroit qui me semblait chaleureux était le Moyen-Orient où j’avais été accueilli un peu comme Ulysse chez Circé. C’est ainsi que, par curiosité au départ, j’ai commencé à suivre des cours d’arabe à Censier.

Rétrospectivement, je me suis toutefois demandé si mon apprentissage de cette langue n’était pas une forme de compensation, comme on dirait en psychanalyse, pour le fait qu’il y a une langue que je n’ai pas apprise, celle de mon père, le tchèque. Le livre auquel je travaille actuellement suit l’histoire de ma famille paternelle à partir de la naissance de mon aïeul dans un petit village sylvestre de Bohême méridionale en 1876. Mon intention n’est pas de faire à partir de cela œuvre universitaire mais d’effectuer un retour sur mon aventure propre. Cela correspond à mon prochain passage à la retraite et à mon désir d’envisager ce qui me reste à vivre, c’est-à-dire la littérature et non plus la recherche, même si je conserverai quelques activités d’enseignement.

Rétrospectivement, je me suis toutefois demandé si mon apprentissage de l’arabe n’était pas une forme de compensation, comme on dirait en psychanalyse, pour le fait qu’il y a une langue que je n’ai pas apprise, celle de mon père, le tchèque.

Gilles Kepel

Comment expliquez-vous ce désintérêt, dans votre jeunesse, pour la langue du père ?

Lui n’avait jamais pensé à me l’apprendre. Pas seulement parce que l’assimilation avait une prégnance beaucoup plus « dogmatique » à l’époque, mais parce qu’il le parlait assez mal, et ma mère azuréenne pas du tout. Il était né à Prague en janvier 1928 d’un père francophile absolu, qui était lui-même arrivé à Paris en 1908, où il fut notamment le premier traducteur d’Apollinaire en tchèque. Il y tenait pour la presse tchèque une rubrique sur Montparnasse où il vivait et fréquentait notamment Picasso et Matisse, il a aussi organisé en 1910 une exposition des peintres « indépendants » parisiens à Prague — il en reste dans la Galerie Nationale les Baigneuses de 1908 de Derain qu’il avait apportés là. Il est demeuré pendant la guerre à Paris où il a créé sous les auspices de Masaryk (futur premier président de la Tchécoslovaquie), la première revue indépendantiste en français, La nation tchèque. Il collaborait avec Ernest Denis, le grand slavisant de la Sorbonne, dont l’ancien hôtel particulier, rue Michelet, est à présent l’Institut d’études slaves. Le siège de la revue était chez mon grand-père, rue Boissonade, dans le quatorzième arrondissement, en plein cœur de Montparnasse, où j’ai grandi. Toute cette histoire, je ne la connaissais pas très bien et elle m’intéressait moyennement. Les relations avec mon père étaient compliquées par le gauchisme dont j’étais un adepte fanatique à l’adolescence. Lui-même fut dans sa jeunesse le secrétaire de la cellule communiste de Montparnasse puis après 1956 — la Hongrie et la Pologne — fit un rejet violent du communisme et passa très à droite. Pour moi, cela représentait l’horreur… à l’époque !

Plâtre représentant le grand-père de Gilles Kepel. ©Tous droits réservés.

Dans quelles circonstances vous êtes-vous finalement intéressé à ce passé familial ?

Il y a une dizaine d’années, mon père a été atteint de la maladie d’Alzheimer. Étant son seul enfant, j’ai passé beaucoup de temps avec lui. Il perdait la mémoire récente mais conservait une mémoire ancienne exacerbée. Il y a un moment de bascule dans cette maladie où l’on se souvient avec beaucoup de précision de ce qui s’est passé il y a un demi-siècle mais où l’on oublie ce qu’on a bu une heure plus tôt. J’ai donc appris énormément de choses de mon histoire familiale à l’occasion de ces conversations décousues. C’était également une période où j’étais de plus en plus lassé par ce qui advenait dans le monde arabe vis-à-vis duquel je cherchais à prendre un peu de distance — Daesh m’ayant condamné à mort en 2016 ; puis la mouvance islamo-gauchiste universitaire ayant pris le relais en me poursuivant en justice, me contraignant à aller jusqu’en cour d’appel… In fine, avec la soixantaine, arrivait un moment propice pour m’interroger sur mon parcours et mes choix de vie. J’ai ainsi accumulé des informations sur son enfance à Prague mais surtout à Genève où mon grand-père était devenu le responsable du bureau de presse tchécoslovaque à la Société des Nations. C’est là que mon père a grandi et c’est ce qui explique que son tchèque était assez moyen car il a été éduqué en français dans la cité de Rousseau. Il en conserva du reste par coquetterie des helvétismes : il disait « septante » et « nonante ». Ils sont ensuite retournés deux ans en Bohême, puis sont venus à Paris pendant la drôle de guerre. Mon père a été admis en sixième au lycée Montaigne en octobre 1938, trois jours après le retour de Daladier de Munich. Son professeur lui ayant demandé de préparer à la maison une proposition contenant l’adjectif « inévitable », il avait demandé conseil à mon aïeul qui lui avait suggéré : « on dit que la guerre est inévitable ». Il a levé la main très fier, a prononcé cette phrase en classe, et les autres gamins lui sont tombés dessus : « sales Tchèques, c’est à cause de vous qu’on va avoir la guerre ». Comme durant l’année qu’il venait de passer en Bohême, il avait fait du bucheronnage, il a su se défendre à la récréation qui a suivi.

Ensuite, ils ont vécu le Blitz en Angleterre où ils avaient été évacués avec le personnel de la Légation tchèque que les nazis voulaient récupérer. Il a poursuivi sa scolarité au lycée français, délocalisé dans le district des lacs. Après la guerre, ils sont revenus en France. Mon père a été naturalisé en 1954 et pour éviter qu’il n’eût à partir combattre en Algérie, j’ai été fabriqué en hâte, il devenait ainsi soutien de famille. Ma mère était âgée de 21 ans, ils n’avaient pas de quoi élever leur marmot, et j’ai été envoyé passer toute ma petite enfance à Nice, chez ma grand-mère directrice d’école — une initiation charnelle autant qu’instructrice à l’univers méditerranéen. C’est peut-être aussi le mélange de tout cela qui a décidé de ma vocation arabisante : ma venue au monde l’an 1955, que la facétie du fatum a fait coïncider avec le 30 juin (anniversaire de la naissance de la Tchécoslovaquie à Darney, dans les Vosges, où Poincaré remet l’an 1918 son drapeau au régiment de chasseurs tchécoslovaques qui prendra Prague aux Austro-Hongrois), a permis à mon père d’éviter de se faire tuer par des Arabes ou d’en tuer. C’est en France que mon grand-père est décédé en 1958 et que mon père a résidé jusqu’à sa mort en mars 2019. Je n’ai pas vraiment connu mon aïeul paternel qui m’a vu naître mais dont je ne conserve pas de souvenirs conscients. Je me suis donc intéressé à cette histoire familiale sur le tard. Je l’ai fait avec les instruments cognitifs dont je disposais par ma profession et avec un gros handicap : je ne connais pas la langue tchèque. J’ai commencé à lire ce qui était disponible en français, notamment les brillants travaux de Stéphane Reznikow sur la francophilie tchèque. J’ai également fait la connaissance d’Antoine Marès, le « pape » des études slaves en France et qui avait d’ailleurs rencontré autrefois mon père pour l’interviewer. Ma tante (la sœur de mon père) est entre temps décédée en Écosse où je me suis rendu. J’ai alors trouvé chez elle des boîtes pleines de correspondance familiale en tchèque et un peu en français. Cela représentait pour moi comme un « manuscrit de la mer Morte » que je ne pouvais pas déchiffrer. Et puis j’ai été guidé par mon collègue et ami Jacques Rupnik, le meilleur connaisseur de la République Tchèque actuelle, dont un destin propice avait fait mon voisin de bureau quand j’étais chercheur au CERI (Centre de Recherches Internationales de Sciences Po) dans les dernières décennies du siècle passé.

Je n’ai pas vraiment connu mon aïeul paternel qui m’a vu naître mais dont je ne conserve pas de souvenirs conscients. Je me suis donc intéressé à cette histoire familiale sur le tard. Je l’ai fait avec les instruments cognitifs dont je disposais par ma profession et avec un gros handicap : je ne connais pas la langue tchèque.

Gilles Kepel

Vous avez fréquenté tôt la République tchèque ?

J’y suis allé dès l’enfance, mais de manière infréquente, car c’était toute une affaire de traverser le rideau de fer. Mon père avait traduit un certain nombre de pièces de théâtre tchèques en français, dont celles de Vaclav Havel. Mon grand-père traduisait du français vers le tchèque, son fils du tchèque vers le français. Or, Havel lui avait donné les droits exclusifs de ses pièces en français afin d’éviter que l’agence communiste Dilia ne récupère ses droits pour les lui reverser en couronnes tchèques, la monnaie de singe du socialisme réel. Ce dernier lui apportait donc ses droits d’auteurs en devises quand il allait en Tchécoslovaquie, ce qui permettait à Havel de s’approvisionner dans les magasins pour étrangers où on trouvait du bon saucisson et des chaussures solides. J’accompagnais mon père dans certains de ces voyages avec pour mission de dissimuler les francs suisses, belges, ou français dans mes sous-vêtements car on ne fouillait pas les enfants à la douane. J’y suis ensuite retourné seul à l’adolescence. Je garde un souvenir extraordinaire de la Prague communiste : c’était une cité totalement vide de visiteurs étrangers dont les monuments extraordinaires semblaient flotter dans l’espace et le temps. Auparavant la ville avait été transformée en une sorte de conservatoire par les nazis qui avaient exterminé les juifs et détruit les synagogues partout, mais avaient maintenu intact le quartier juif (Josefov) — celui du Golem — pour en faire une sorte de musée d’une civilisation anéanti. J’ai des souvenirs d’adolescence troublants avec une jeune fille sur laquelle j’avais rimaillé dans le cimetière juif de Prague déserté, qui contraste beaucoup avec le Luna Park Loubavitch qu’il est devenu. Mais je n’y allais pas très souvent et ne me sentais guère proche de la famille tchèque de cousins qui me restait. D’autant qu’étant toujours gauchiste dans la décennie 1970, ils me regardaient — eux qui vivaient au quotidien la monstruosité communiste — comme un cinglé.

Quelques uns des livres traduit par Milan Kepel. ©Tous droits réservés.

J’y suis retourné de manière un peu plus intéressante en 1989 — je m’étais enfin affranchi de ces inepties de jeunesse — quand j’ai préparé mon livre La revanche de Dieu et un film pour la télévision qui l’accompagnait. Le régime communiste venait de tomber et c’est à cette occasion que j’ai fait connaissance d’un certain nombre de gens, notamment Michel Fleischmann — le fils du meilleur ami de mon père qui dirigeait alors la radio Europe 2 créée par Lagardère dans les pays de l’Est — aujourd’hui l’ambassadeur tchèque à Paris. J’ai également noué des relations dans les milieux catholiques, notamment avec Monseigneur Duka, un dominicain francophone emprisonné avec Havel et aujourd’hui archevêque de Prague. Ensuite, je me suis replongé dans le monde arabe et j’ai donc un peu perdu le contact avec la République tchèque où je n’ai recommencé à me rendre régulièrement que depuis la mort de mon père. Je me fais accompagner d’amis bilingues qui me servent aimablement d’interprètes et je m’installe dans un appartement de location dans le quartier Art Déco de Smihov, au bord du fleuve. J’ai maintenant tout un réseau à Prague. J’ai notamment rencontré grâce à Laurence Campa, formidable biographe d’Apollinaire, l’une de ses étudiantes, Sophie Ireland, qui a écrit une thèse sur le surréalisme tchèque et ses liens avec la France. Avec le fils de Stéphane Reznikow, qui est professeur d’histoire au Lycée français de Prague, ils m’ont traduit une large partie de cette correspondance familiale qui m’était inaccessible — ma découverte du Graal en quelque sorte. Ils sont également allés fouiller dans les archives où ils ont retrouvé de nombreuses lettres de mon grand-père qui correspondait avec le président Masaryk, avec son successeur Edouard Beneš, avec Victor Dyk (un écrivain et poète conservateur qui était le parrain de mon père et le confident de mon aïeul ), ainsi que ses articles de journaliste rédigés depuis le Paris de la Belle Époque. Ils ont également traduit la correspondance torrentueuse entre mon grand-père et sa future très jeune femme. Celui-ci, quinquagénaire quand mon père est né, lui avait envoyé depuis sa petite enfance des cartes postales de partout où il voyageait, pour l’éduquer, comme une sorte d’encyclopédie par livraisons, d’Étretat aux cathédrales gothiques. Sur ces cartes, mon grand-père explique à son fils tout juste âgé de trois ans et qui ne peut donc ni les lire ni même les comprendre, ce que sont les vraies valeurs, culminant dans l’exaltation de la France comme beauté et institutrice du monde. J’ai même retrouvé au lycée de Tabor les bulletins scolaires de mon grand-père lorsqu’il passait sa maturitas — son bachot — la Kakania était une double-monarchie scrupuleusement organisée ! J’ai par ailleurs découvert qu’il était fasciné par l’Afrique du Nord où il a accompli un voyage spirituel, en Algérie et en Tunisie, en 1924, antidote aux excès des années folles auxquels il participait à corps perdu à Montparnasse. Il a rapporté d’Algérie des vases kabyles qui ont ensuite été chez mon père et qui demeurent aujourd’hui chez moi. Ce sont désormais des monuments familiaux, nos dieux lares. Il était très lié avec un peintre orientaliste aujourd’hui tombé dans l’oubli, Lucien Mainssieux, son témoin de mariage en 1927 et dont j’ai acquis quelques toiles.

Sur ces cartes, mon grand-père explique à son fils tout juste âgé de trois ans et qui ne peut donc ni les lire ni même les comprendre, ce que sont les vraies valeurs, culminant dans l’exaltation de la France comme beauté et institutrice du monde.

Gilles Kepel
Une œuvre de Lucien Mainssieux. ©Tous droits réservés.

Quels étaient les rapports de votre père avec le grand écrivain tchèque parisien Milan Kundera ?

Kundera et mon père, tous deux prénommés Milan, avaient aussi en commun un patronyme commençant par la lettre K et étaient à l’identique des Tchèques agissant dans le Paris littéraire. Il y en a bien sûr un qui a éclipsé l’autre, et ce dernier en était passablement jaloux… J’ai cherché à rencontrer Kundera dont l’œuvre m’intéresse beaucoup, d’abord sans doute pour l’étrange miroir qu’elle me tend, mais il est aujourd’hui âgé. J’ai bon espoir toutefois d’y parvenir. Un peu comme mon grand-père, il a projeté son identité littéraire dans la langue française (chez mon grand-père, c’est resté davantage velléitaire…) et la version originale de ses livres, a-t-il décidé, c’est l’édition de la Bibliothèque de la Pléiade. Comme mon ancêtre également, il a eu des relations complexes avec la patrie tchèque qu’il a quittée et dont il estime qu’elle ne l’a pas reconnu comme il aurait dû l’être.

Vous vous êtes vous-mêmes intéressé à la littérature tchèque ?

J’aime beaucoup Bohumil Hrabal, notamment Trains étroitement surveillés et Moi qui ai servi le roi d’Angleterre. Il y a un humour tchèque qui est extrêmement puissant dont j’ai découvert que j’étais l’héritier inconscient. Je ne parle pas le tchèque mais je me suis aperçu qu’il y a beaucoup de la Bohême qui s’est infiltré en moi — par atavisme ? Mon ascendance est faite de chasseurs de sangliers. Maurice Genevoix, après l’horreur de la guerre de 1914, s’est installé dans le Loiret — où mon père a acquis en 1968 une longère qui lui rappelait sa maison d’enfance en Bohême — pour se consacrer à la littérature animalière. Genevoix a écrit un très beau roman intitulé La forêt perdue, dans lequel le cerf est la déité suprême des forêts. Pour nous en Bohême, c’est le sanglier. Il se trouve que ma mère, mentonnaise, était aussi issue d’un petit village de l’arrière-pays où la chasse au suidé sauvage est l’arcature de l’identité. D’une certaine manière, je suis le rejeton de deux lignées rurales de chasseurs de sangliers, nous avons dû nous en imprégner depuis des siècles d’ingestion de leur chair, et ça m’a probablement structuré. Ce n’était pas inutile pour survivre dans la sauvagerie des universitaires spécialistes du Moyen-Orient… Du reste, le mot « sanglier » (comme l’italien cinghiale) est une corruption du latin singularis puisque le verrat, quand il est âgé, devient solitaire et ne rejoint la harde que pour la saillie. En espagnol, on l’appelle jabali, qui vient de l’arabe jebel, la montagne, puisque c’est là qu’il s’est réfugié après l’invasion de la péninsule ibérique par les musulmans qui exterminaient ces cétartiodactyles apparentés au hallouf, et donc anathématisés comme haram. Je retrouve finalement même dans la culture du sanglier, qui est celle de ma nation tchèque imaginaire, des échos de mon parcours d’arabisant.

Il y a un humour tchèque qui est extrêmement puissant dont j’ai découvert que j’étais l’héritier inconscient. Je ne parle pas le tchèque mais je me suis aperçu qu’il y a beaucoup de la Bohême qui s’est infiltré en moi — par atavisme ? Mon ascendance est faite de chasseurs de sangliers.

Gilles Kepel

Vous avez évoqué l’amitié entre votre aïeul et le peintre Lucien Mainssieux. Vous-même vous-êtes vous intéressé aux Beaux-Arts tchèques ?

Passionnément. D’autant plus que, privé de la connaissance de la langue et n’ayant accès à la littérature que par les traductions, j’ai eu en revanche à la peinture et la sculpture un lien direct — et de plus dès la seconde moitié du XIXème siècle, les artistes tchèques sont en dialogue privilégié avec Paris, voire et plus précisément avec Montparnasse… ce dont mon aïeul a tissé sa vie. Comme je suis relativement familier avec le terme français de ce dialogue, j’ai pu ainsi vibrer en syntonie avec des artistes qui vont, pour le dire vite, du symbolisme au surréalisme par leur mode d’expression, mais qui bâtissaient leur expérience sur le vécu de la Bohême… en miroir de la Bohème. Mon grand-père était très lié à Kupka — une amitié forgée durant la Première Guerre mondiale en France, où tous deux œuvraient de conserve pour l’indépendance — l’un comme l’autre sont du reste demeurés ensuite à Paris car ils étaient déçus par la « petitesse » de la nation qu’ils avaient contribué à accoucher… Nous possédions de ses toiles — mais mon père, lorsqu’il a commencé à perdre ses facultés, a été marabouté par une créature qui lui a fait tout vendre à la sauvette et à vil prix avant que je ne m’en rende compte. Otakar Kubin — qui a francisé son nom en Coubine — était aussi un familier, et le modèle de son plus grand tableau à la Galerie Nationale de Prague n’est autre que ma future grand-mère — peinte selon toute vraisemblance à Simiane, dans les Basses-Alpes, au printemps 1927… Frantisek Simon, Hugo Boettinger, Vera Jisinska, et tant d’autres qui peuplent la correspondance de mon aïeul, dont les noms sont inconnus en France alors que Paris et la Bretagne étaient leurs Mecque et Médine, sont véritablement à redécouvrir.

Ce mois de juillet 2021, on vient de restaurer au cimetière parisien de Thiais la tombe de Joseph Sima, très bon peintre surréaliste tchèque de Paris (décédé en juillet 1971), puis l’un des membres du « Grand Jeu » avec René Daumal et Roger Vailland au début des années 1930. Le tombeau est l’œuvre de Vladimir Skoda, un sculpteur puissant né à Prague en 1942, dont la Tchécoslovaquie communiste avait fait un tourneur-fraiseur et qui émigre en France en 1968, suit les cours de César, puis construit une œuvre extraordinaire autour de billes d’acier notamment. J’ai été bouleversé par la beauté de la sépulture, une sphère dont une gousse est enlevée et posée à terre, à la fois la vie qui s’est détachée et aussi un thème que l’on trouve en écho dans l’œuvre peinte de Sima.

Vladimir Skoda en 2011, photographiée par Marie-Lan Nguyen. ©Marie-Lan Nguyen

Le développement récent d’un capitalisme tchèque dynamique a conduit certains mécènes à constituer des collections, à l’instar de Daniel Kretinsky, un homme infiniment cultivé doublé d’un parfait francophone : les mécanismes du marché de l’art sont en train de faire monter les cotes et devraient permettre de réintroduire dans le circuit mondial une peinture que je trouve pour ma part remarquable… même si je suis peut-être subjectivement sous influence ! J’ai tenté en vain d’intéresser les musées français à une rétrospective picturale tchèque pour 2022 : le 30 juin en effet — jour anniversaire de la remise du drapeau au régiment de chasseurs tchécoslovaques par Raymond Poincaré à Darney en 1918 — ce sera aussi la passation de la présidence de l’Union européenne de la France à la République Tchèque, et l’occasion de redécouvrir les liens intimes, profonds, entre les deux peuples jusqu’à l’oblitération communiste, suivie d’un tropisme envahissant pour la fast-food culture américaine qui a plongé ces relations dans l’oubli. Mais je n’ai trouvé qu’indifférence ou mépris chez nos énarques omniscients … et incultes. 

Pour terminer, pouvez-vous nous évoquer un lieu tchèque qui vous est particulièrement cher ?

Ce serait bien sûr le village natal de mon aïeul, Nadejkov, près de Tabor. J’y ai visité la maison forestière où son géniteur était l’intendant des chasses de la comtesse Kokorova, l’aristocrate locale. Il vendait d’ailleurs les terres au fur et à mesure pour satisfaire les pulsions de la comtesse qui passait sa vie dans les villes d’eau.

La maison familiale de Nadejkov. ©Tous droits réservés.

La demeure familiale était un peu tombée en ruine mais les voisins l’ont rachetée … qui vont en faire un Airbnb dont je serai l’un des premiers clients… pour revivre les sensations primales et ancestrales à l’endroit où mon grand-père a été conçu, aux abords d’une forêt pleine de sangliers et de champignons qui était la grande passion de son fils, mycologue dilettante.