Key Points
  • Actuellement, cinq pays européens ont déployé des soldats dans la Task Force Takuba, qui a été lancée en mars 2020 pour soutenir l’effort européen dans la lutte antiterroriste et opère, pleinement intégrée dans la mission française Barkhane, sous commandement français.
  • Établie en dehors du cadre institutionnel de l’Union, Takuba représente une coalitions des pays « capables et dédiés » et permet aux Européens d’échapper à la paralysie institutionnelle, tout en réagissant rapidement aux défis sécuritaires dans le voisinage européen.
  • Cette forme de coopération bénéficie à l’autonomie stratégique européenne car les Européens prennent leur destin sécuritaire en mains sans se perdre dans les débats idéologiques. 
  • Sur le long terme, des coalitions ad hoc et flexibles peuvent complémenter les efforts de l’Union dans la gestion de crises sécuritaires.

Depuis l’élection de Joe Biden en tant que Président des États-Unis en novembre, les débats autour de l’autonomie stratégique européenne ont ressuscité. Souvent lourds en arguments idéologiques, ces débats soulignent surtout les fossés profonds entre les États membres concernant leurs positions divergentes sur l’institutionnalisation de la défense européenne à long-terme. C’est ainsi que le bruit des argumentations presque théologiques superpose deux éléments décisifs pour l’avenir de la défense européenne  : d’abord, les grands États membres ont beau apparaître divisés sur la forme de la coopération de défense européenne, mais sur le fond, il n’y a guère de doutes que les Européens doivent prendre leur destin sécuritaire dans leurs mains, que ce soit par l’Union, par l’OTAN ou par d’autres formes flexibles de coopération. Deuxièmement, l’autonomie stratégique européenne a d’ores et déjà dépassé une phase purement conceptuelle, puisque le lancement de la task force Takuba, composée de forces européennes spécialisées dans la lutte antiterroriste, fait preuve d’une capacité européenne de répondre aux impératifs sécuritaires dans leur voisinage.

Attirant très peu d’attention publique et médiatique, les apports et faiblesses de cette task force européenne sont normalement seulement abordés dans les débats plus généraux sur la présence européenne au Mali et leurs contributions sécuritaires au terrain, tandis que ses implications pour les futures coopérations européennes sont négligées. Pourtant, la task force Takuba mérite plus d’attention dans la mesure où apporte des leçons importantes aux décideurs européens – et pourrait ainsi s’avérer un modèle à suivre pour la défense européenne.

Les premiers pas de Takuba au Sahel – un modèle sui generis 

À la suite du sommet de Pau en janvier 2020, auquel le Président français Emmanuel Macron avait confirmé son engagement dans le Sahel, les ministres de onze pays européens, du Mali et du Niger ont annoncé, lors d’une conférence virtuelle, le lancement de la task force Takuba. Outre la France, six pays parmi les contributeurs européens – la Belgique, le Danemark, l’Estonie, les Pays-Bas, le Portugal et la Suède – ont annoncé leur soutien militaire pour cette task force, tandis que les autres pays européens apportent du soutien politique à cet effort collaboratif. Avec un déploiement initial prévu de 50 forces spécialisées, l’objectif de cette task force consiste dans le soutien des autres missions internationales, et surtout de la mission française Barkhane, dans la lutte antiterroriste. Composée des forces spécialisées de plusieurs pays européens, la mission de la task force consiste dans le conseil, de l’assistance et de l’accompagnement des forces armées maliennes, surtout dans la région des trois frontières. Concrètement, son déploiement vise à augmenter le tempo des opérations, de permettre aux forces armées maliennes de regagner du terrain et de leur permettre, sur le médium-terme, de mener la lutte contre les groupes armés terroristes de manière autonome. Malgré les contraintes opérationnelles dues à la pandémie, les premiers soldats français et estoniens, une soixantaine de militaires, ont été déployés, comme prévu, en juillet 2020. En outre, n outre, les forces spécialisées tchèques, suédoises et italiennes participent à la mission, et l’arrivée des forces danoises est prévue pour 20221.

Attirant très peu d’attention publique et médiatique, les apports et faiblesses de cette task force européenne sont normalement seulement abordés dans les débats plus généraux sur la présence européenne au Mali et leurs contributions sécuritaires au terrain, tandis que ses implications pour les futures coopérations européennes sont négligées.

Gesine Weber

D’un point de vue institutionnel, Takuba constitue ainsi un format de coopération sui generis  : pleinement intégrée dans la mission française Barkhane, Takuba conduit les opérations militaires sous commandement français, mais est composée de soldats de cinq pays européens. Quant à la mission de formation de l’Union européenne (EUTM) ou la mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), qui sont également composées de personnel multinational, les soldats européens sont complètement intégrés dans les structures françaises au sein de la task force Takuba. Cela constitue une nouveauté importante puisque la coopération militaire européenne sur le terrain connaît désormais un double modus operandi  : soit la coopération au sein d’une mission internationale ou européenne, soit le déploiement des missions nationales avec des mandats similaires ou complémentaires, à l’instar de la Syrie. La task force Takuba représente ainsi une nouveauté dans l’univers de la coopération européenne de défense qui s’annonce prometteuse pour l’avenir de la défense européenne. L’action européenne dans le domaine de sécurité et défense étant souvent paralysée par le principe d’unanimité, les solutions adoptées dans le cadre de la politique de sécurité et défense commune (PSDC) représentent un consensus minimal et souffrent d’une certaine politisation.

Le cadre purement intergouvernemental d’une coalition des pays capables et dédiés permet aux formats comme la task force Takuba d’échapper au risque de paralysie et de léthargie institutionnelle. Une telle coalition ad hoc permet ainsi non seulement de réagir de manière plus flexible aux défis sécuritaires, mais aussi d’inclure les pays non-membres de l’Union européenne. Ceux-ci peuvent ainsi concerter l’action européenne sans tomber victimes de fossés politiques au sein des institutions existantes, tout en réagissant aux exigences sécuritaires pour les Européens d’une manière plus technique que politique. En d’autres termes  : les Européens prennent leur destin sécuritaire en mains en privilégiant du pragmatisme aux débats conceptionnels. 

Un défi sécuritaire persistant et un engagement confirmé

Même si les renseignements apportés par la task force Takuba ont pu contribuer à la neutralisation de plusieurs chefs djihadistes et aux succès dans la lutte antiterroriste dont la mission Barkhane a pu se féliciter récemment, il est important de rappeler qu’on ne devrait pas juger le succès de cette force de coopération européenne par la situation au Mali. Avec une situation toujours instable au Mali due à la menace terroriste des groupes affiliés à Al-Qaida et de Daesh, il est évident qu’une seule task force d’une ampleur toujours limitée ne peut pas constituer le tournant de la stratégie européenne au Sahel. En général, les experts soulignent que celle-ci nécessite une approche englobant à la fois d’éléments militaires et civils, y compris les discussions avec les leaders djihadistes. Néanmoins, notamment les experts de sécurité et défense insistent également sur la pertinence d’une approche militaire pour ne pas négliger le volet militaire dans une approche globale. C’est ainsi qu’Emmanuel Macron a annoncé, mi-février, augmenter le nombre des soldats déployées dans la task force successivement à 2000 soldats, dont 500 militaires français. Malgré les discussions d’un éventuel retrait des troupes françaises du Mali en France, qui devra également faire le sujet des débats pendant la campagne électorale française, ce qui signifie que la France restera impliquée dans la stabilisation du Mali et du Sahel.

Le cadre purement intergouvernemental d’une coalition des pays capables et dédiés permet aux formats comme la task force Takuba d’échapper au risque de paralysie et de léthargie institutionnelle.

Gesine Weber

Vers une Europe de la défense «  flexilatérale  » 

Malgré toute confirmation de l’engagement français au Sahel pour l’instant, c’est notamment l’annonce d’un renforcement ambitieux de la task force Takuba qui devrait susciter l’intérêt des partenaires européens.

Depuis 2013, l’acteur principal international impliqué dans la lutte antiterroriste au Mali avec un mandat robuste et extensif est la France. Même si des acteurs européens ne laissent pas de souligner la contribution importante de la France aux intérêts sécuritaires au Sahel, le coût financier et humain – ce dernier ayant, en janvier, dépassé le seuil de 50 soldats français morts au Mali depuis le début de l’engagement français en 2013 – est actuellement porté par la France. Avec son engagement pour le lancement de la task force Takuba et son renforcement, la France esquisse la perspective pour l’engagement européen sur le moyen – et long terme au Sahel. La mission de formation de l’Union européenne (EUTM), dont l’objectif consiste surtout dans le conseil et la formation des forces armées maliennes, sera ainsi de plus en plus complémentée par un mandat robuste des pays membres de l’Union et non-membres qui disposent des capacités nécessaires pour y contribuer. Un renforcement de cette task force implique ainsi un soulagement de la France et une européanisation des capacités dans la lutte anti-terroriste.  

Qu’il s’agisse de la lutte antiterroriste comme au Sahel ou d’autres tâches nécessitant un engagement militaire robuste, les formes de coopération comparables à la task force Takuba peuvent constituer une feuille de route pour la coopération de défense européenne dans d’autres contextes sécuritaires dans le voisinage de l’Europe. Grâce à l’absence d’un cadre institutionnel, elles permettent de promouvoir la coopération militaire entre États qui disposent de la capacité et de la volonté politique de s’engager sur le terrain sans que la coopération entre eux soit contraint par d’éventuels vétos ou des procédures de prise de décision compliquées. Cela bénéficie directement à la capacité des Européens de réagir rapidement aux défis sécuritaires dans son voisinage, ce qui pourrait ensuite être complémenté par d’autres missions ou actions mises en place dans le cadre institutionnel de l’Union ou de l’OTAN, ainsi que par d’autres mécanismes de coopération comme les Battle Groups (qui ont, jusqu’aujourd’hui, jamais été déployés). En outre, les formes de coopération flexibles et ad hoc sont d’autant plus intéressantes pour la défense européenne qu’elles constituent un moyen pour promouvoir l’émergence d’une culture stratégique européenne au-delà de l’Union et sans la participation des États-Unis par l’OTAN. Dans le contexte post-Brexit de l’Europe et étant donné la préférence américaine pour un renforcement de l’engagement sécuritaire européen dans le voisinage, cela s’avère ainsi comme un chemin prometteur vers l’autonomie stratégique. Pour reprendre l’idée de la fameuse déclaration Schuman de 1950, les coopérations flexibles de défense ont le potentiel de créer une solidarité de fait en matière de sécurité et de défense entre Européens – et avec le lancement de la task force Takuba, les Européens ont d’ores et déjà montré leur volonté d’achever celle-ci.