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Key Points
  • Dimanche dernier, la population de Rhénanie-Palatinat et de Bade-Wurtemberg était appelée aux urnes pour renouveler les parlements régionaux. Ces deux scrutins étaient les premiers d’une série de sept, qui s’achèvera avec les élections fédérales le 26 septembre.
  • Les deux ministres-présidents sortants, Malu Dreyer (SPD) et Winfried Kretschmann (Verts), sont les grands gagnants de ces scrutins. Leur grande popularité personnelle et la ligne pragmatique suivie par leurs partis régionaux respectifs leur ont permis de conserver la confiance des électeurs et de construire des alliances centrales.
  • Face à eux, les conservateurs de la CDU ont subi un important recul. Nombre de leurs électeurs se sont détournés vers le FDP, qui profite de son rôle d’opposant au niveau fédéral, vers les Électeurs libres, une petite formation conservatrice d’inspiration communale, ou se sont abstenus.
Uwe Jun est professeur de sciences politiques à l’université de Trèves (Rhénanie-Palatinat) et porte-parole du groupe de recherche sur les partis de la Société allemande de sciences politiques. En 2020, il a co-édité avec Oskar Niedermayer une monographie dédiée à l’étude des évolutions du système de partis allemand depuis 2017.

Professeur Jun, quelle impression vous laisse cette première soirée électorale de l’année ? Les résultats vous ont-ils surpris ?

Il y a eu pour moi deux surprises. La première est que le score de la CDU (EPP, conservateurs) est plus faible que prévu : je m’attendais à une baisse, mais pas de cette ampleur. La seconde est l’entrée des Électeurs libres (Freie Wähler) au parlement du Land de Rhénanie-Palatinat, qui ne s’est matérialisée que ces derniers jours.

Après l’élection du Parlement de Hambourg l’année dernière, l’AfD (ID, nationaliste) a de nouveau été considérablement affaiblie dans le Bade-Wurtemberg et en Rhénanie-Palatinat. Qu’est-ce que cela signifie pour le parti en cette « super année électorale » (Superwahljahr) qui verra se dérouler six élections régionales en plus des élections fédérales de septembre ?

En 2016, l’AfD avait connu des succès électoraux en Rhénanie-Palatinat et dans le Bade-Wurtemberg. Or aujourd’hui, les thèmes de la migration et des réfugiés qui sont au cœur de son discours ne sont plus au premier plan dans l’esprit de nombreux électeurs, alors qu’à l’époque, ces questions lui avaient permis de marquer des points auprès d’une partie de l’électorat. En outre, l’AfD a fait l’objet de gros titres peu favorables ces derniers temps, dont elle est elle-même la principale responsable. Les divisions internes sont devenues visibles, et le rôle du Flügel [courant néofasciste formé autour de Björn Höcke et officiellement dissous depuis avril 2020, n.d.l.r.] au sein du parti a suscité de nombreuses critiques.

Dans le Bade-Wurtemberg, les Verts sont les grands gagnants de cette soirée électorale. La popularité du ministre-président vert, Winfried Kretschmann, est très élevée dans son propre État. Sur quoi repose la force de son parti ?

La personnalité de Kretschmann est probablement la principale raison de ce succès. Sa popularité est très élevée, y compris chez les électeurs de la CDU. Il est vrai que les Verts ont connu de longue date des succès importants dans le Bade-Wurtemberg, où ils ont réussi à se constituer une large base au sein des municipalités et des territoires et à affirmer leur présence sur le terrain. Sous la direction de M. Kretschmann, les Verts ont réussi à susciter une grande satisfaction au sein de la population vis-à-vis de leur action gouvernementale.

Comment expliquer la disgrâce de la CDU dans son ancien fief ? On parle beaucoup de l’« affaire des masques » [dans laquelle plusieurs membres de la CDU sont accusés de s’être enrichis en facilitant l’import de masques, n.d.l.r.], pourtant, au moment où le scandale a éclaté, de nombreux citoyens avaient déjà voté par correspondance. Il doit donc y avoir d’autres facteurs derrière cette défaite.

Tout d’abord, je vois à cette défaite des raisons plus spécifiquement régionales. Dans ces deux États, la CDU a joué le rôle de challenger face à des candidats sortants très populaires, alors même que l’envie de changement était faible. Un challenger s’efforçant d’incarner l’alternance contre un titulaire très populaire, et ce en dépit d’une envie de changement inexistante, est d’entrée de jeu dans une situation délicate. De plus, le parti n’a pas vraiment été aidé par sa mauvaise dynamique au niveau fédéral.

La CDU a connu des gains de popularité très importants l’an passé. En mars 2020, alors que la pandémie de Covid-19 commençait, la CDU est montée en flèche dans les sondages. Pourquoi ? Parce qu’on lui faisait confiance pour faire face à la pandémie, mais aussi pour résoudre les problèmes qui en découlent, notamment dans le domaine économique. Des doutes s’installent désormais sur ces deux plans. En d’autres termes, l’Union CDU-CSU ne s’est pas encore montrée à la hauteur de la confiance qui lui avait accordée à la veille de la crise, et c’est ce que les électeurs lui ont signifié hier. L’affaire des masques participe de ce déficit de confiance que la CDU-CSU doit maintenant déplorer.

Winfried Kretschmann, qui a jusqu’à présent gouverné avec la CDU, pourrait-il utiliser la menace d’une coalition avec le SPD et le FDP (RE, libéraux) comme un levier pour parvenir à des compromis dans les négociations de coalition avec son ancien partenaire ? Ou bien un tel gouvernement vous semble-t-il improbable ?

Cela dépendra avant tout de décisions internes au parti. Les Verts devront se demander s’ils veulent un nouveau départ, ce qu’ils pourraient obtenir dans le cadre d’une coalition « en feu tricolore » (rouge-jaune-vert) avec le SPD et le FDP, ou s’ils veulent poursuivre une alliance gouvernementale qui a fait ses preuves. Jusqu’à présent, ils ont toujours bénéficié de cette dernière configuration. Le bénéfice que le ministre-président lui-même, mais aussi les adhérents de son parti, pourrait tirer d’une coopération accrue avec la CDU sera décisif. De même, la CDU devra se demander s’il est judicieux de prendre un nouveau départ dans l’opposition, ou si elle préfère continuer à travailler dans la majorité, comme l’a suggéré hier le président régional du parti, Thomas Strobl. Ce sont des discussions que les Verts et la CDU doivent d’abord avoir en interne, en tenant compte des différents enjeux.

Winfried Kretschmann, seul ministre-président vert de la République fédérale, adopte souvent une position différente, ou du moins un style politique différent, de la direction de son parti. Les contrastes sont parfois forts avec la base de son parti, plus à gauche. Pensez-vous qu’Annalena Baerbock et Robert Habeck [coprésidents fédéraux des Verts, n.d.l.r.] pourraient s’inspirer de ce succès électoral, ou bien le succès des Verts dans le Bade-Wurtemberg est-il simplement dû au fait que M. Kretschmann et le Bade-Wurtemberg font bon ménage ?

Cette relation particulière entre M. Kretschmann et les électeurs de l’État est certainement importante pour la formation gouvernementale. M. Kretschmann est particulièrement populaire auprès des électeurs de la CDU, et il décevrait ces électeurs s’il rejetait maintenant la CDU comme partenaire de coalition.

Mais revenons à votre question : les Verts fédéraux sont différents des Verts du Bade-Wurtemberg. Parmi les différentes sections régionales, certaines se placent traditionnellement à la gauche du parti, alors que celle du Bade-Wurtemberg est considérée comme l’une des plus conservatrices. Robert Habeck et Annalena Baerbock le savent très bien. Ils ne peuvent donc tirer que des leçons limitées du succès de Winfried Kretschmann. La leçon principale est celle-ci : le succès de Kretschmann montre une fois de plus qu’une approche plus modérée, une vision plus pragmatique de la politique sont mieux acceptées par les électeurs du centre. Baerbock et Habeck l’ont eux-mêmes expérimenté ces dernières années.

Comment interpréter le succès du FDP dans l’État ?

En Bade-Wurtemberg, les libéraux ont pu, depuis les bancs de l’opposition, critiquer très directement la politique sanitaire du gouvernement fédéral. Du reste, le parti a toujours été très fort dans le Bade-Wurtemberg, où il a souvent remporté de grands succès. Étant actuellement dans l’opposition à Stuttgart comme à Berlin, il peut attaquer à la fois la politique de l’État et la politique fédérale, y compris sur le plan sanitaire. Cela lui permet de marquer des points et d’attirer les électeurs mécontents de la CDU. En Rhénanie-Palatinat, où il siège au gouvernement, le FDP n’a pu s’appuyer que partiellement sur cette stratégie, d’autant plus qu’il y fait partie d’une coalition avec les sociaux-démocrates et les Verts qui est perçue de manière un peu plus critique par une partie de son électorat, qui lui préfèrerait une alliance avec les conservateurs.

En Rhénanie-Palatinat, le SPD a défendu avec succès son statut de grand parti, alors que les Verts restent à un niveau relativement bas. Comment expliquer cette tendance ? Est-elle uniquement due à la popularité de Malu Dreyer, l’actuelle ministre-présidente sociale-démocrate ?

Dans une large mesure, oui. La personnalité, la popularité de Malu Dreyer en tant que ministre-président a joué un rôle majeur. En outre, le SPD en Rhénanie-Palatinat a toujours cultivé un style de gouvernement plutôt pragmatique et a donc pu générer un niveau de satisfaction relativement élevé vis-à-vis du gouvernement. Grâce à cette approche pragmatique, le SPD a toujours constitué un choix acceptable pour une partie des électeurs du centre-droit, ce qui est encore le cas aujourd’hui. Cette attitude a également conduit à ce que le FDP, en tant que partenaire de coalition, se révèle être un atout pour le SPD de Rhénanie-Palatinat.

L’entrée des Électeurs libres au Parlement du Land, que nous avons déjà évoquée, est-elle également pertinente pour la politique fédérale, ou s’agit-il d’une dynamique uniquement locale ? Comment expliquer la dynamique particulière du parti dans l’arrondissement de Bitburg-Prüm, dans l’Eifel, où les Électeurs libres font concurrence aux deux grands partis ?

Les attaches locales de la tête de liste Joachim Streit ont en effet permis au parti de remporter un grand succès dans cet arrondissement [Joachim Streit a été maire de Bitburg pendant douze ans et y occupe le poste de Landrat depuis 2009, n.d.l.r.]. Les Électeurs libres sont issus du niveau politique local, où ils sont très actifs, notamment dans l’Eifel où ils connaissent un succès de longue date. Ils savent capitaliser sur cet ancrage politique et mettent les questions politiques locales au premier plan. Sur le fond, les Électeurs libres sont proches de la CDU. Toutefois, voter pour les Électeurs libres permettait aux électeurs conservateurs d’exprimer leur mécontentement à l’égard de la politique sanitaire du gouvernement fédéral. Les Électeurs libres ont mené leur campagne électorale dans différentes municipalités en mettant chaque fois l’accent sur les sujets les plus pertinents localement, un pari gagnant notamment dans les zones rurales. Mais ce succès reste d’une importance très faible pour la politique fédérale. Il témoigne toutefois que, dans l’ensemble, les grands partis sont en difficulté, ce qui permet à une formation comme les Électeurs libres, proche idéologiquement de la CDU, de s’imposer dans certaines régions.

Comment expliquer historiquement et culturellement le fort contraste politico-géographique entre le Palatinat, fief du SPD, et la Rhénanie, dominée par la CDU ?

Nous avons avec le Palatinat une région dominée par l’Église protestante, dans laquelle le SPD a toujours été fort et a pu maintenir sa position dominante jusqu’à ce jour. Dans les régions catholiques de Rhénanie, en revanche, la CDU a toujours été plus puissante. À quelques exceptions près – parmi lesquelles les grandes villes universitaires – cette ligne de division coïncide donc avec les limites confessionnelles dans la région. Les continuités historiques sont toujours visibles.

Quel impact ces élections régionales auront-elles sur la position d’Armin Laschet et sur le choix du prochain candidat de l’Union CDU-CSU à la chancellerie ?

La soirée n’était guère réjouissante pour Armin Laschet, qui ne tire bien entendu aucun avantage de ces défaites électorales. Il devra d’abord tâcher d’en faire le bilan. L’enjeu principal, pour son parti, consistera à trouver les moyens de contrer la perte de confiance dont il fait l’objet. Il peut essayer de le faire soit par la politique, soit par le recours à une personnalité charismatique. C’est ce que l’on observe dans ces deux États : Kretschmann et Dreyer ont pu obtenir des scores très élevés précisément grâce à la grande confiance qu’ils inspiraient à leurs électeurs à titre personnel. En revanche, s’il y a bien une chose qui ne crée pas la confiance, c’est certainement l’incertitude. Il pourrait donc être dans l’intérêt de la CDU d’avancer la date de désignation de son prochain candidat à la chancellerie.