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Plus de 4500 arrestations après les manifestations du 23 janvier 2021 en Russie, près de 5800 après celles du 31 janvier, et encore plus de 1400 après la condamnation d’Alexeï Navalny le 2 février, des violences à grande échelle des forces de sécurité, des cas avérés de torture, des procédures expéditives par une justice aux ordres qui vont conduire à l’enfermement d’une série de personnes et, pour beaucoup, au licenciement  : la répression du régime russe a encore monté en intensité. Les manifestants russes, pour autant, ne sont pas effrayés  : ils sont venus en nombre – on évoque plus de 100 000 manifestants – braver les menaces et déjouer toutes les tentatives de blocage des autorités du Kremlin. La jeunesse russe était au rendez-vous, mais les plus anciens aussi ont pris part aux manifestations.

La cause, soyons clairs, n’est pas seulement celle d’Alexeï Navalny qu’on veut continuer à faire taire après avoir tenté de l’assassiner. C’est celle de la liberté, du droit et de la démocratie. Les gens sont descendus dans la rue pour dénoncer l’arbitraire et la corruption du régime dont les forces de sécurité ont partie liée avec le crime organisé. Ils sont venus pour demander la fin d’un système de plus en plus absolutiste qui leur confisque autant leur pain que leur liberté. La propagande du régime, relayée par les médias audiovisuels contrôlés par le Kremlin, ne fonctionne plus. Les gens ont compris que, s’ils ne manifestaient pas en nombre, le régime d’oppression serait là pour toujours.

La propagande du régime, relayée par les médias audiovisuels contrôlés par le Kremlin, ne fonctionne plus. Les gens ont compris que, s’ils ne manifestaient pas en nombre, le régime d’oppression serait là pour toujours.

Certes, les crimes du régime étaient connus depuis longtemps  : des centaines d’opposants assassinés depuis que Poutine est au pouvoir, des assassinats organisés sur le sol européen lui-même, sans parler des crimes de guerre commis par le Kremlin en Syrie de manière massive, mais aussi en Géorgie, comme l’a statué récemment la Cour européenne des droits de l’homme, et en Ukraine. N’oublions pas non plus toutes celles et tous ceux qui, bien avant les manifestations, sont détenus dans les prisons russes ou font face à des procès iniques, notamment l’historien Iouri Dmitriev, persécuté pour avoir conduit des recherches sur les crimes du stalinisme, réhabilité par le pouvoir en place.

L’Occident a commencé – enfin  ! – à comprendre qu’on ne pouvait considérer le régime russe comme un État normal avec lequel on pouvait transiger et parler comme si c’était le partenaire classique d’une négociation. Tout recul sur l’application de la règle du droit a été un encouragement pour celui-ci à aller plus loin, et c’est lié, dans la répression en Russie et l’agression à l’extérieur. Jusqu’à présent, les sanctions, très mesurées, n’ont donné aucun résultat parce qu’elles ne visent que trop faiblement les dirigeants du régime et leurs soutiens financiers qui ont bâti leur fortune sur la corruption entretenue par le régime.

Bien sûr, l’arrêt définitif du gazoduc Nordstream 2, projet qui n’aurait jamais dû voir le jour, est une nécessité non négociable. Outre qu’il menace la sécurité énergétique de l’Union européenne et de l’Ukraine, et sa sécurité tout court, il va offrir une manne financière à Gazprom, agent du régime russe, qui lui permettra de financer de nouvelles opérations extérieures. Mais il faut aussi faire un usage immédiat du nouveau régime européen de sanctions contre les auteurs ou complices de violations graves des droits de l’homme, inspiré des lois Magnitsky, notamment en gelant leurs avoirs à l’étranger qui sont largement des biens mal acquis, et en leur interdisant l’accès sur le sol des démocraties. Vladimir Ashurkov, directeur de la Fondation Anti-Corruption créée par Navalny, a envoyé une liste, comprenant une trentaine de noms, au président Joe Biden. Mais il y a aussi tous ceux, agents des forces de sécurité ou des prisons, magistrats et parfois journalistes liés au pouvoir qui ont commis de telles violations. Il faut qu’ils sachent qu’il n’y aura pas d’impunité pour eux. Et bien sûr, il convient de refuser l’accréditation des délégués russes à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe qui font l’objet de sanctions de l’UE ou d’accusations de corruption. Cette délégation bloque, avec d’autres, toute résolution analogue à celle du Parlement européen demandant le renforcement des sanctions envers la Russie et la condamnation de la détention de Navalny et des prisonniers politiques russes.

En 2015, l’ancien ministre des Affaires étrangères tchèque, Karel Schwarzenberg, déclarait  :«  le destin de l’Europe se décidera en Ukraine  ». Oui, et cela reste vrai. Il se joue désormais aussi au Bélarus et en Russie même. L’Europe, qui se présente comme une puissance en devenir, aura-t-elle la volonté de s’en souvenir  ?

Mais il faut aller plus loin encore dans notre soutien à la société civile russe comme à celle du Bélarus  : les mots gentils ne suffisent pas. Nous devons l’aider financièrement, ainsi que les médias libres, et lui apporter de l’assistance en termes de formation. Traitons par le mépris les propos du Kremlin sur l’ingérence  : il s’agit de la cause de la liberté, la leur et, finalement, la nôtre, car un autre régime, démocratique, en Russie est la première promesse de paix.Récemment, sur le site de l’Echo de Moscou Iouri Samodourov, ancien directeur du Centre Sakharov de Moscou, écrivait que, désormais, «  Nous, les Russes, vivons sous un régime d’occupation  » – occupation par une puissance qui confisque tout à ses citoyens. En 2015, l’ancien ministre des Affaires étrangères tchèque, Karel Schwarzenberg, déclarait  : «  le destin de l’Europe se décidera en Ukraine  ». Oui, et cela reste vrai. Il se joue désormais aussi au Bélarus et en Russie même. L’Europe, qui se présente comme une puissance en devenir, aura-t-elle la volonté de s’en souvenir  ?

Signataires

  • Galia Ackerman, essayiste (France)
  • Reinhard Bütikofer, député européen (Allemagne)
  • Mireille Clapot, députée (France)
  • Daniel Cohn-Bendit, ancien député européen (Allemagne)
  • François Croquette, ancien ambassadeur pour les droits de l’homme (France)
  • Sławomir Dębski, Directeur de l’Institut polonais pour les Affaires internationales (Pologne)
  • Michel Eltchaninoff, philosophe (France)
  • Pavel Fischer, ancien ambassadeur, sénateur (République tchèque)
  • Ralf Fücks, directeur, Centre pour la Modernité libérale – Zentrum Liberale Moderne (Allemagne)
  • Geneviève Garrigos, Conseillère de Paris (20e arrondissement) (France)
  • André Gattolin, Sénateur, délégué à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (France)
  • Rebecca Harms, ancienne députée européenne (Allemagne)
  • Marcel H. Van Herpen, écrivain, think tanker (Pays-Bas)
  • Linas Linkevičius, ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères (Lituanie)
  • Edward Lucas, écrivain, journaliste, think tanker (Royaume-Uni)
  • Bernard Miyet, ancien diplomate (France)
  • Frédéric Petit, député des Français de l’étranger (Allemagne, Europe centrale, Balkans) (France)
  • Wojciech Przybylski, rédacteur en chef Visegrad Insight, président Res Publica Nowa (Pologne)
  • Jean-Maurice Ripert, Ambassadeur de France (France)
  • Jean-Luc Romero-Michel, conseiller de Paris, adjoint à la Maire de Paris en charge des droits humains (France)
  • Denis MacShane, ancien ministre des Affaires européennes (Royaume-Uni)
  • Nicolas Tenzer, président du Centre d’étude et de réflexion pour l’Action politique (CERAP), enseignant à Sciences Po (France)
  • Françoise Thom, maître de conférence honoraire en histoire contemporaine à l’Université Paris-Sorbonne (France)
  • André Vallini, ancien ministre, sénateur (France)
  • Michael Žantovský, ancien ambassadeur, directeur de la bibliothèque Václav Havel (République tchèque)
  • François Zimeray, ancien ambassadeur pour les droits de l’homme (France)
  • Emanuelis Zingeris, président de la Commission des Affaires étrangères, Parlement, délégué à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (Lituanie)