Black Wave

Le récit de la montée d’une « Black Wave » au Moyen-Orient depuis 1979, vague d’extrémisme et d’intolérance religieuse, analysée comme le fruit de la rivalité entre Arabie Saoudite et Iran et vue à travers une collection de regards, témoins des bouleversements socio-culturels de leurs pays.

Kim Ghattas, Black Wave: Saudi Arabia, Iran, and the Forty-year Rivalry That Unraveled Culture, Religion, and Collective Memory in the Middle East, New York, Henry Holt & Company, 2020, 400 pages, ISBN 978-125013120, URL https://us.macmillan.com/books/9781250131218

Kim Ghattas, journaliste à la BBC pendant vingt ans et correspondante du Département d’Etat américain, est l’auteure d’un premier ouvrage, The Secretary : a Journey with Hillary Clinton from Beirut to the Heart of American Power (2013). En 2017, elle devient attachée supérieure de recherche non-résidente au Carnegie Endowment for Peace et consacre deux ans et demi à faire des recherches et des entretiens pour préparer cet ouvrage.

L’ouvrage de Kim Ghattas est présenté comme le désir de répondre à une question intime : « Que nous est-il arrivé ? » (« what happened to us ? » introduction p.1) évoquant l’histoire personnelle de l’auteure qui affirme avoir décidé de devenir journaliste pour trouver des réponses au chaos qui l’entourait lors de sa jeunesse au Liban, alors en pleine guerre civile. Cette interrogation est immédiatement élargie au Moyen-Orient entier, marqué par les conflits, les attentats et les guerres depuis des décennies. À cette question initiale, Kim Ghattas répond en relisant l’histoire depuis 1979 au prisme de la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, pour évaluer la responsabilité de cette rivalité dans la montée du conservatisme, du sectarisme et de l’extrémisme religieux (la « black wave ») mais aussi dans l’alimentation des conflits qui ont marqué la région (Liban, Iran-Irak, Afghanistan, Syrie). Plus que les causes ou les ressorts de cette course à l’hégémonie sur le monde musulman et sur la région, l’ouvrage met en avant ses conséquences politiques et surtout sociales et culturelles, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage : « Saudi Arabia, Iran, and the forty-year rivalry that unraveled culture, religion, and collective memory in the Middle-East ».

Kim Ghattas fait alors le récit d’évènements ponctuels et de processus qu’elle met en lien avec les ambitions rivales de ces deux pays. Dans la première partie intitulée « Révolution », elle entend montrer le tournant que représente l’année 1979, à la fois pour l’Iran avec l’avènement de la République Islamique, pour l’Arabie Saoudite et pour la région en général. De la révolution iranienne, elle retient les espoirs et les illusions des opposants au Shah, qui ont cru utiliser Khomeini afin de rallier les foules et qui finalement ont été eux même utilisés par l’ayatollah et ont vu la Révolution accoucher d’un nouveau régime autoritaire. L’aveuglement est également au cœur du chapitre 3 consacré à la prise de la Mosquée de Médine : il s’agit désormais de celui des dirigeants saoudiens et des clercs avec qui ils ont fait alliance. Elle considère qu’il a donné naissance à un extrémisme religieux qui se retourne contre ceux qui l’ont nourri. L’auteure met ainsi en parallèle les conséquences sociales de la prise de la Grande Mosquée et celles de la Révolution islamique car, loin de remettre en cause le conservatisme religieux du royaume, la prise de la Grande Mosquée de la Mecque l’accentue : l’État saoudien n’entend pas laisser s’effriter la légitimité religieuse, assurée jusque-là par l’alliance avec les clercs et l’autorité sur la Mecque et Médine. Cette première partie établit donc un parallèle entre ces deux événements de 1979 qui mènent tous deux à un zèle religieux imposé aux sociétés par leurs régimes (chapitre 4 intitulé « Darkness » : restriction des libertés, perte des droits pour les femmes, interdiction des cinémas et autres symboles de la culture occidentale, etc.) – même si en réalité l’Iran avait connu une période de laïcisation sous le Shah bien plus importante que les frémissements de libéralisation en Arabie Saoudite. Enfin, le chapitre 4 souligne l’importance des « guerres saintes » pour les deux États, d’une part la guerre contre l’Irak qui permet à Khomeini de consolider son pouvoir, de l’autre le soutien de l’État saoudien aux moudjahidines afghans pour se présenter comme les « champions de l’Islam » et exporter les « milliers de Juhayman1 que leur système a créés ».

La seconde partie intitulée « Compétition » montre les conséquences de cette rivalité dans la région à travers plusieurs phénomènes de la décennie 1980. La montée de l’extrémisme religieux en Egypte est mise en lien avec la promotion d’un Islam conservateur par l’Arabie Saoudite et illustrée d’abord par l’assassinat de Sadate (chapitre 5) puis par l’accusation d’apostasie de l’intellectuel égyptien Nasr (chapitre 11). La montée du conservatisme religieux au Pakistan (chapitres 6 et 8) est imputée aux influences rivales de l’Arabie Saoudite (soutien au président Zia, construction d’écoles, aide aux combattants en Afghanistan établis au Pakistan…) et de l’Iran (soutien aux chiites, bourses pour étudier à Qom). Leur soutien respectif selon des lignes confessionnelles sunnite-chiite est jugé responsable du sectarisme et de massacres interconfessionnels. Le chapitre 7 décrit les débuts de l’influence iranienne au Liban et l’implantation du Hezbollah dans le contexte de la guerre civile libanaise. Les chapitres 9 et 10 soulignent plusieurs évènements qui s’inscrivent dans une logique de « guerres culturelles » entre Iran et Arabie Saoudite. Le chapitre 9 décrit l’affrontement idéologique autour de la Mecque, déclenché par la remise en cause par l’Iran de la possession saoudienne de la Mecque et Médine et qui entraîne notamment la mort de 400 Iraniens à la Mecque en 1987. Dans le chapitre 10, l’auteure illustre la « guerre culturelle » que se livrent les deux Etats par l’exemple de la fatwa iranienne contre Salman Rushdie le 14 février 1989, pour blasphème dans Les versets sataniques. La République Islamique entend ainsi ne pas laisser le monopole sur l’Islam à l’Arabie Saoudite alors que les Saoudiens voient leur soutien aux moudjahidines en Afghanistan couronné de succès par le retrait soviétique. Dans le chapitre 12, consacré à la décennie 1990, l’auteure revient sur la montée des Talibans et d’Al Qaeda et leurs liens avec l’Arabie Saoudite. La seconde partie se conclut sur la détente entre l’Arabie Saoudite et l’Iran après la mort de Khomeini et l’invasion du Koweït par Saddam Hussein, devenu leur ennemi commun.

La dernière partie, « Revanche », porte sur les événements des deux dernières décennies. Le chapitre 13 montre la naissance d’un affrontement sunnite-chiite en Irak sur fond de présence américaine. L’auteure souligne l’absence de réaction de l’État saoudien face à la formation d’un mouvement sunnite sectaire mené par Zarqawi qui attire des jihadistes majoritairement saoudiens. Dans le chapitre suivant, Kim Ghattas étudie « l’iranisation » du chiisme au Liban à travers le Hezbollah et analyse la mort de Hariri comme une des causes principales de la fin de la détente entre la République Islamique et la monarchie saoudienne. Elle présente ensuite la guerre en Syrie comme une guerre par « proxy » entre Iran et Arabie Saoudite : l’affrontement entre Daesh – fruit monstrueux du soutien saoudien à une rébellion sunnite contre un État allié de l’Iran – et les Gardiens de la Révolution, qui forment des milices chiites pour soutenir Bachar el Assad. Cette partie revient également sur le conservatisme religieux au Pakistan (chapitre 15), la contre-révolution en Égypte soutenue par l’Arabie Saoudite contre le président des Frères Musulmans (chapitre 16) ainsi que les dynamiques nouvelles en Arabie Saoudite et en Iran – prise de pouvoir par MBS et signature de l’accord sur le nucléaire (chapitres 18 et 19).

Cet ouvrage offre une perspective originale sur l’histoire du Moyen-Orient de ces quarante dernières années, avec comme fil rouge la rivalité entre les deux États et leur responsabilité dans la montée de l’intolérance et de l’extrémisme. Cependant, l’ouvrage n’entre pas dans les détails des moyens et mécanismes que chacun emploie pour étendre son influence : les financements saoudiens vers le Pakistan ou l’Afghanistan ne sont pas analysés en détail, pas plus que l’ampleur de l’influence iranienne dans le monde chiite. En réalité, l’objectif de cet ouvrage ne semble pas être de prouver cette thèse mais d’écrire une histoire du Moyen-Orient qui réponde à cette question, « what happened to us ? », en mettant l’accent sur les bouleversements socio-culturels et leur origine.

Accessible et captivant, Black Wave se lit comme un roman et séduit surtout par l’originalité de sa construction et de sa perspective. Chaque chapitre est ainsi centré sur un évènement ou un processus particulier, la plupart du temps vu à travers le regard de personnages qui livrent une vision « intérieure » des évènements. Le récit devient alors un roman où l’on suit l’évolution du Pakistan à travers le regard d’une journaliste qui refuse de se voiler, celle de l’Arabie Saoudite à travers le témoignage d’un architecte qui associe les destructions de patrimoine par l’Arabie Saoudite à la montée de l’obscurantisme, celle de l’Egypte par les yeux de la femme de cet intellectuel déclaré apostat et divorcé de force, etc. L’intérêt de l’ouvrage réside dans cette collection de regards intérieurs sur les évènements et sur l’évolution des pays ainsi que les détails et anecdotes qu’ils fournissent.

L’évolution historique est donc sans cesse rapportée à des destins individuels, dont le plus tragique, celui de Jamal Khashoggi, vient conclure l’ouvrage (chapitre 19 intitulé « meurtre sur le Bosphore »). L’objectif de l’auteure semble donc être d’associer Histoire et histoires, trajectoires des États et destins individuels, tout en distinguant constamment les États et les populations. L’auteure et les personnes qu’elle a interviewées rappellent avec nostalgie une richesse culturelle menacée par l’uniformisation imposée par l’Arabie Saoudite : les vêtements colorés au Pakistan, les monuments datant du Prophète en Arabie Saoudite, les actrices égyptiennes du temps de la gloire du cinéma égyptien, les mouvements féministes en Egypte, etc. Mais à travers cet ouvrage, Kim Ghattas tente aussi de célébrer ceux qui se sont opposés et continuent de s’opposer à l’uniformisation culturelle, au sectarisme, au conservatisme religieux ou encore à l’autoritarisme : le journaliste Jamal Khashoggi et la présentatrice de télévision pakistanaise Mehtab Channa Rashdi, les figures d’intellectuels tels que Nasr Abu Zeid ou Farag Foda, les Saoudiennes qui ont signé une pétition en septembre 2016 pour exiger la fin du système de tutelle masculine…

Cet ouvrage est donc résolument engagé, l’auteure accusant les États iranien et saoudien d’être responsables de la « Black wave » qui depuis 40 ans cherche à effacer les couleurs du Moyen-Orient, à supprimer son histoire et sa diversité culturelle. En donnant à lire une histoire du Moyen-Orient qui célèbre la résistance à ce phénomène, elle semble également vouloir s’opposer à une représentation médiatique qui souligne les événements les plus noirs. 

Sources
  1. Professeur d’arabe et d’études islamiques à l’université du Caire, pour avoir proposé une interprétation du Coran prenant en compte son contexte historique et linguistique et donc considérant que le Coran est créé.