En avril 2020, Michel Onfray «  et ses amis  » ont lancé la revue Front Populaire, avec la conviction «  qu’il faut plus que jamais mener le combat des idées » afin que la France retrouve sa « souveraineté ». Sous la forme d’un mook trimestriel (un format hybride entre le magazine et le livre) et sans aucune publicité, le projet a déjà attiré plus de 28 000 contributeurs, futurs abonnés et généreux donateurs qui participent à la création d’une plateforme numérique. Signe que Michel Onfray et le co-promoteur du projet, le producteur de télévision Stéphane Simon1, veulent aller vite, le premier numéro devrait sortir le 23 juin. 

Très vite, l’initiative du médiatique fondateur de l’Université populaire de Caen a attiré l’attention des grands titres de presse comme des réseaux sociaux. Que ce soit pour s’en réjouir ou pour la déplorer, la convergence de souverainistes de droite, de gauche (et d’ailleurs et de nulle part) et de personnalités revendiquant depuis longtemps leur positionnement «  anti-système  » a interpellé. Alors même que Michel Onfray revendique depuis longtemps une forme de marginalité intellectuelle et médiatique qui rend difficile l’appréhension de ses positions politiques, cette nouvelle initiative est perçue comme un nouvelle phase dans l’itinéraire d’un intellectuel médiatique qui s’est revendiqué du nietzschéisme, de l’anticapitalisme, du libertarisme proudhonien ou encore de la «  révolution pacifique inspirée des girondins2  ». À cette liste curieuse, il faudrait donc désormais ajouter le souverainisme dont il semble vouloir devenir l’un des points de ralliement en France.

Alors même que Michel Onfray revendique depuis longtemps une forme de marginalité intellectuelle et médiatique qui rend difficile l’appréhension de ses positions politiques, cette nouvelle initiative est perçue comme un nouvelle phase dans l’itinéraire d’un intellectuel médiatique qui s’est revendiqué du nietzschéisme, de l’anticapitalisme, du libertarisme proudhonien ou encore de la «  révolution pacifique inspirée des girondins  »

BAPTISTE ROGER-LACAN ET MATHIEU ROGER-LACAN

C’est du moins ce que laissent penser les textes de présentation de la jeune revue sur son site internet ainsi que la couverture du premier numéro qui circule depuis quelques semaines. On y voit une carte de l’Europe de l’Ouest fissurée comme une vitre et à la place de Bruxelles, un impact de balle. Superposé à cette image suggestive on peut lire ce texte : «  Pandémie / Oligarchie / Illettrisme / Communautarisme / Néolibéralisme / Mondialisation / Immigration / Paupérisation. Que faire ? Souverainisme !  » La liste des maux qui frapperaient la France dessine les points cardinaux d’une ligne éditoriale dans laquelle les adversaires identifiés par la gauche (le néolibéralisme, l’illettrisme, la paupérisation) et la droite (le communautarisme, l’immigration) voisinent avec des ennemis plus transversaux (la mondialisation, l’oligarchie) et la cause d’une crise globale, la pandémie. Front populaire brasse large comme le revendique Michel Onfray dans les différentes interventions médiatiques qu’il a réalisées pour présenter ce projet. C’est du reste cette élasticité idéologique qui rend difficile l’analyse de cette nouvelle initiative souverainiste et «  anti système  ». 

© Front Populaire

Une recette fréquemment employée quand on est accusé de ne pas avoir de position claire, consiste à désigner un adversaire, afin de remplacer la construction d’une pensée par le positionnement contre celle d’un autre — sans que celle-ci soit nécessairement moins floue elle-même. Bref, rien de mieux qu’un clash comme les plateaux télévisés savent aujourd’hui les produire pour jeter un pavé dans la mare et se positionner à peu de frais dans le champ intellectuel. Pourtant, dans le cas de Front populaire, l’expérience a montré que cette tâche n’allait pas de soi.

En effet, vendredi 29 mai, l’émission Face à l’info présentait un nouveau format pour sa tranche du vendredi, un débat mettant aux prises un invité médiatique à Éric Zemmour. Le chroniqueur et essayiste est le pilier de cette émission depuis son lancement sur Cnews en octobre dernier. Avec la présentatrice Christine Kelly, il est chargé d’animer cette fenêtre cruciale pour les chaînes télévisées, l’access prime time. Radical et bien rompu à l’exercice du débat télévisé, un art qu’il a parfait sur France 2 et Paris Première (sans parler de ses chroniques hebdomadaires sur RTL), Eric Zemmour garantit en effet à Cnews des buzz hebdomadaires sur presque tous les sujets. Son goût pour les sophismes historiques et sa pugnacité dans le débat lui permettent de provoquer sur le plateau comme en dehors des controverses qui agitent les réseaux sociaux — parfois pendant plusieurs jours — tout en obligeant régulièrement d’autres acteurs du champ médiatique et politique à réagir et à préciser leurs positions face à lui. 
Bref, dans le rôle du flingueur de la droite réactionnaire, Eric Zemmour est une aubaine pour la chaîne qui l’emploie. Et ce nouveau format du vendredi doit sans aucun doute marquer une nouvelle étape dans la fabrication d’un pamphlétaire télévisuel. Or, si les dirigeants de la chaîne et les producteurs de l’émission espéraient un «  clash » inaugural en opposant leur mascotte au philosophe Michel Onfray3, ils durent être déçus. Car cette première a plutôt ressemblé à une parade amoureuse, pendant laquelle on a vu Éric Zemmour adouber Michel Onfray à plusieurs reprises. Le clash attendu a viré à la rencontre du troisième type, conclue par un commentaire satisfait de la puissance invitante : «  On n’est pas adversaires du tout. » Mais, loin d’être aussi incongru que « la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie  », le ton flagorneur et complaisant de l’échange qui a eu lieu sur le plateau de Cnews n’est peut-être pas si surprenant qu’on le croit. Il révèle aussi de façon paradigmatique des complicités profondes entre des positionnements qu’on a longtemps crus inconciliables, et rebat ainsi en profondeur l’équilibre des antagonismes que le phénomène Front populaire dessine dans le champ de la pensée politique française. Partir de ce non-débat, c’est donc se donner la possibilité de saisir ce que dit Front populaire de la recomposition du champ politique français.

L’émission qui les opposait a plutôt ressemblé à une parade amoureuse, pendant laquelle on a vu Éric Zemmour adouber Michel Onfray à plusieurs reprises. Le clash attendu a viré à la rencontre du troisième type, conclue par un commentaire satisfait de la puissance invitante : «  On n’est pas adversaires du tout. »

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Le nationalisme, le populisme et la double imposture historique

Longtemps, Éric Zemmour et Michel Onfray ont apparemment occupé des positions diamétralement opposées dans le champ médiatique. Le premier s’affirme depuis une quinzaine d’années comme le plus populaire des réactionnaires français. Dans ses chroniques, télévisées, radiophoniques ou écrites, comme dans ses livres, il martèle une vision de la France et de son histoire imprégnée par la tradition intellectuelle des anti-Lumières4. Dans l’univers d’Éric Zemmour, toutes les autorités — politiques, civiles et religieuses — méritent d’être défendues si elles ont «  fait la France » et toutes les voix qui remettent en question la linéarité du récit national sont accusées de vouloir la «  défaire  ». Ce déclin français aurait du reste déjà commencé, la périodisation zemmourienne de l’histoire de France étant strictement indexée à la grandeur ou au rabaissement de la nation.

Michel Onfray, au contraire, s’est fait d’abord connaître par une forme d’anarchisme libertaire au nom duquel il a longtemps pourfendu toutes les autorités constituées. Disciple revendiqué de Nietzsche et Proudhon, sa position s’est également traduite, dans le domaine spirituel, par des attaques répétées contre les trois religions monothéistes. Politiquement, il a toujours condamné le centralisme jacobin, se revendiquant d’une Gironde fantasmée comme la grande occasion manquée de la décentralisation. 

A priori, tout semble donc opposer l’enthousiaste admirateur de Colbert et Richelieu à l’anarchiste proudhonien. Bien plus, leurs imaginaires politiques semblent fondés sur des imaginaires historiques strictement inconciliables. Or, première surprise, Michel Onfray donne un quitus historique à Eric Zemmour. L’émission vient à peine de commencer — et Zemmour d’expliquer, au mépris de plusieurs décennies d’historiographie, que le Front populaire n’a pas réarmé la France à temps5 — que Michel Onfray rétorque : « Je souscris absolument à tout ce que vous dites historiquement. Vous êtes toujours impeccable historiquement. » Alors que le polémiste ne cesse d’attaquer les historiens universitaires, caricaturés en suppôts de «  l’idéologie mondialiste », et que son traitement déformé de l’histoire a déjà fait l’objet d’analyses détaillées, cette approbation est loin d’être anecdotique. Elle signale une convergence entre le style argumentatif des deux hommes, derrière laquelle se cache peut-être une convergence d’ordre idéologique.

Il semble que la fraternité rhétorique d’Éric Zemmour et Michel Onfray soit fondée sur un penchant commun beaucoup plus profond  : celui de la manipulation de l’histoire au nom de leurs obsessions politiques.

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À vrai dire, Michel Onfray a déjà commencé à justifier son évolution politique, en déclarant récemment : «  L’athée que je suis préfère un catholique qui défend des idées justes, le matérialiste que je suis préfère un idéaliste qui défend des idées justes, l’homme de gauche que je suis préfère un homme de droite qui défend des idées justes à un athée, un matérialiste ou un homme de gauche qui défendent des idées injustes6. » Cette opposition du juste et de l’injuste est commode. D’une part, elle permet de rejeter tous les critiques de Michel Onfray et de sa revue du côté du mensonge et de l’injustice. De l’autre, elle apporte une caution morale à la bascule politique qui le conduit à ouvrir Front Populaire à des personnalités intellectuelles ou politiques issues de traditions très éloignées de la sienne : sans assumer être pleinement d’accord avec l’ensemble de leurs prises de position, voilà de quoi expliquer les convergences opérées par sa revue. Parmi ces invités inattendus au banquet des amis de Michel Onfray, citons notamment les noms du magistrat Philippe Bilger, qui aime à se qualifier de « réactionnaire » et avait soutenu Éric Zemmour sur son blog lors de son procès pour incitation à la haine raciale en 2010  ; de Dominique Jamet, ex-vice-président de Debout la France de 2013 à 2017  ; du chroniqueur politique de la chaîne Cnews Guillaume Bigot, membre du collectif de journalistes souverainistes Les Orwelliens et récent auteur de l’article «  Le bon racisme  », où il renverse le débat sur le racisme ouvert par la mort de George Floyd aux États-Unis en affirmant que «  le décoloniaux sont des colonisés mentaux de l’Amérique7  »  ; ou encore du Chouan du XXIe siècle, Philippe de Villiers. 

Il semble pourtant que la fraternité rhétorique d’Éric Zemmour et Michel Onfray soit fondée sur un penchant commun beaucoup plus profond  : celui de la manipulation de l’histoire au nom de leurs obsessions politiques. Zemmour est un nationaliste agressif qui donne une primauté absolue à la nation française, entendue comme la rencontre d’un État séculaire, d’une culture et d’une identité nationale figées ; Onfray un populiste exaltant les vertus d’un peuple imaginaire contre la corruption morale qui le guette. Ils sont également convaincus que la nation comme le peuple sont sans cesse trahis par une partie ou l’ensemble —  selon les périodes — de leurs élites. 

Dans le cas d’Éric Zemmour, l’obsession du déclin français se traduit par un récit linéaire de l’histoire nationale, pensé en trois actes : d’abord le développement politique de cette nation qui la pousse à affirmer son identité ; puis son apogée ; et finalement, son déclin, incompréhensible si l’on ne considère pas la longue trahison des élites politiques, financières et administratives. Pourquoi cette trahison ? À cause de leur soumission — on retrouve ici un terme cher aux droites radicales — à des idées et des groupes d’intérêt qui font les affaires de l’étranger en affaiblissant la nation  : le libéralisme politique, le libéralisme économique, le projet européen ou encore le féminisme. Dans la construction de ce récit du déclin français, Éric Zemmour a un recours très sélectif à l’exemple et à la littérature historique. L’immense majorité des historiens cités dans son dernier essai historique, Destin français, ont écrit avant les années 1950. Le polémiste choisit ainsi d’ignorer délibérément cinquante années d’historiographie — et la majorité des historiens postérieurs ne sont mentionnés que pour être remis en question. Dans son esprit, tout travail historique qui questionnerait la pertinence d’un roman national organisé autour du dévoilement d’un destin français (par essence anhistorique car éternel) participe de cette trahison des élites. Dans ce cadre, l’exemple — une anecdote, un mot historique (dont Zemmour est très friand) ou une biographie — n’est jamais pensé que comme une illustration des doctrines que l’auteur a développées en amont. 

Zemmour est un nationaliste agressif qui donne une primauté absolue à la nation française, entendue comme la rencontre d’un État séculaire, d’une culture et d’une identité nationale figées ; Onfray un populiste exaltant les vertus d’un peuple imaginaire contre la corruption morale qui le guette. Ils sont également convaincus que la nation comme le peuple sont sans cesse trahis par une partie ou l’ensemble – selon les périodes – de leurs élites.

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L’histoire, qu’il raconte avec gourmandise et, il faut lui reconnaître cette honnêteté, sur laquelle il avoue jeter un regard toujours marqué par ses lectures d’enfance, n’est jamais qu’un immense répertoire d’exemples dans lequel puiser des figures qui viendront orner un discours du présent. En cela, Eric Zemmour participe complètement du présentisme contemporain, identifié par François Hartog8. Progressivement, il constitue une fiction historique qui convient à ses combats politiques actuels. Bien évidemment, Eric Zemmour n’est ni l’inventeur ni l’unique adepte de cette pratique de l’histoire9

De son côté, Michel Onfray prétend depuis longtemps qu’une partie de ses ouvrages ancre la réflexion philosophique dans l’écriture historique, ce qui passe notamment par l’exercice de la biographie. Il est aussi connu pour une imposante Contre-histoire de la philosophie, inspirée par ses cours à l’Université populaire de Caen qu’il a fondée, dans laquelle il entend remettre à l’honneur la pensée des hétérodoxes et des « laissés-pour-compte » de la philosophie, ignorés par la tradition et par les manuels scolaires, qui sont ici une métonymie d’institutions qui s’emploieraient à effacer des pans entiers de la tradition philosophique occidentale. Ce projet éditorial, commencé en 2006 et conclu en 2020, est une manière de remettre en question l’Université, perçue comme le bastion d’une pensée au service des élites. Car la grande affaire philosophico-historique de Michel Onfray, c’est le combat des élites contre le peuple, comme il le prouve en affirmant par exemple que l’objectif de Front Populaire est de faire face à un Front «  populicide  ». Comme en témoigne cette appropriation du néologisme du révolutionnaire Gracchus Babeuf pour dénoncer les massacres commis en Vendée sur ordre, selon lui, de Robespierre10, la Révolution française offre à Michel Onfray un vivier d’exemples et de trajectoires (individuelles et collectives) dans lequel le philosophe puise abondamment — et avec un mépris souverain pour les travaux des historiens qui pourraient contredire ou nuancer sa lecture manichéenne de la période révolutionnaire. 

Le populisme de Michel Onfray prend ainsi de curieux détours, comme l’avait longuement démontré l’historien Guillaume Mazeau il y a dix ans, dans une critique acérée de La religion du poignard. Éloge de Charlotte Corday, un petit ouvrage dans lequel Michel Onfray faisait de la meurtrière de Marat un modèle pour «  tous ceux qui, lassés d’une gauche de ressentiment, impuissante et rongée par les haines et les envies, demeurent fidèles à l’action, à la morale et à la vertu11  ». De la même manière qu’il déteste Robespierre, Michel Onfray hait Marat. L’un et l’autre sont l’incarnation de la trahison des élites de gauche qui assouvissent leur ressentiment — pour reprendre une terminologie nietzschéenne chère au philosophe — dans la violence révolutionnaire.

La Révolution française offre à Michel Onfray un vivier d’exemples et de trajectoires (individuelles et collectives) dans lequel le philosophe puise abondamment — et avec un mépris souverain pour les travaux des historiens qui pourraient contredire ou nuancer sa lecture manichéenne de la période révolutionnaire.

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Tout à sa démonstration, Michel Onfray se lance alors dans une grande opération de détournement historique. Lui qui revendique avoir les idées justes reprend, sans critique et, apparemment, sans aucune distance, la légende noire de Marat et la légende dorée de Corday, telles qu’elles furent fixées, de la Restauration aux années 1930, par les droites extrêmes. Et tout cela pour faire de Charlotte Corday, aristocrate conservatrice et catholique hostile à la Constitution civile du clergé, une sorte de vestale libertaire et athée… L’obsession pour la pureté virginale de son héroïne (chez qui il voit «  une espèce de grandeur héroïque, une façon d’être Romaine en plein XVIIIe siècle  »12) participe du reste d’une dichotomie obsessionnelle chez Michel Onfray entre la corruption des élites et la pureté du peuple. Dans ce livre, il va plus loin encore, puisque la pureté physique associée à la virginité — une équivalence qui ne déparerait pas dans les écrits les plus réactionnaires — répond à la pureté morale de Charlotte Corday. Au contraire, la corruption physique de Marat, à la fois purulent et assoiffé de sang, manifeste sa corruption morale, qui anticipe elle-même sur la corruption de notre propre classe dirigeante. Or, si la dénonciation de la corruption est une constante de la modernité politique13 qu’ont pu pratiquer tous les bords politiques, l’équivalence entre corruption physique et morale, elle, est une constante des discours contre-révolutionnaires les plus radicaux au XIXe siècle, allègrement reprise par les mouvements fascistes dans leur offensive contre la démocratie parlementaire et son personnel politique. Dans cet usage, la corruption est une manifestation de la décadence d’une société que les fascistes entendent régénérer14

Quoi qu’il en soit, le rapport qu’entretient Michel Onfray avec le récit historique interroge. Là où Éric Zemmour cherche partout les signes et les causes du déclin, le philosophe paraît obnubilé par les manifestations des instincts corrompus et corrupteurs des élites. Son analyse de l’invention de la psychanalyse comme le «  produit d’une culture décadente fin-de-siècle qui a proliféré comme une plante vénéneuse  » est ainsi exemplaire15

Paris 1793. Vienne 1900. Et Bruxelles 2020 ? C’est vers ce point que semblent converger le complot contre la nation sans cesse dénoncé par Éric Zemmour et front populicide brandi par Michel Onfray, au point qu’il est devenu aujourd’hui difficile de les distinguer.

Paris 1793. Vienne 1900. Et Bruxelles 2020 ? C’est vers ce point que semblent en effet converger le complot contre la nation sans cesse dénoncé par Éric Zemmour et le front populicide brandi par Michel Onfray, au point qu’il est devenu aujourd’hui difficile de bien distinguer l’un de l’autre.

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Deux moments du faux débat entre Zemmour et Onfray expriment bien cette recomposition politique latente, dont leur rapport identique à l’histoire est le signe manifeste. Alors que la conversation est déjà bien avancée, le polémiste interpelle le philosophe en lui disant : «  Vous êtes évidemment enraciné et c’est ce que la gauche ne vous pardonne pas. » À quoi Michel Onfray répond laconiquement «  C’est vrai  », apparemment pas dérangé par une métaphore organique qui distingue entre ceux qui appartiennent essentiellement à la communauté nationale fantasmée par Zemmour et ceux qui, déracinés — un autre mot cher aux droites radicales — la combattent ou la trahissent. Pour donner un gage supplémentaire de son «  enracinement  », au terme d’une diatribe zemmourienne sur l’importance de l’Église dans la construction nationale, Michel Onfray va jusqu’à admettre que l’on pouvait «  épargner le catholicisme  » de sa critique globale des religions monothéistes. Quinze ans après son Traité d’athéologie, qui fut son plus grand succès de librairie, il ne reste plus grand-chose de l’esprit libertaire qui l’animait alors.

Quelques minutes plus tard, alors que la rencontre touche à sa fin, Christine Kelly demande à Michel Onfray s’il serait imaginable qu’Eric Zemmour écrive dans Front Populaire. Après avoir redit à quel point il apprécie le travail de son allié du soir, le philosophe rétorque qu’il n’y voit pas d’objection et rappelle que sa revue est ouverte à tous, sinon à ceux qui avaient «  défendu Maastricht  ». Les frontières idéologiques ont bel et bien bougé. L’émission pouvait se conclure. Le double adoubement avait eu lieu. 

L’usage simplificateur et falsifié de la référence historique (en particulier s’agissant de l’histoire politique française depuis la Révolution) mise au service d’une idéologie préconçue, est donc une stratégie rhétorique partagée par Michel Onfray et Éric Zemmour. Outre le caractère infantile de ce recours naïf à l’exemplum, qui est au savoir historique ce que le sophisme est à la logique, il offre aussi à deux idéologies en apparence inconciliable un terrain de discussion, et même un lieu de convergence. Pour le dire autrement, ils parlent la même langue, ou plutôt, ils la manipule avec le même style. En effet, ces cinquante minutes de dialogue flagorneur entre Michel Onfray et Éric Zemmour offrent un exemple paradigmatique de ce qu’il conviendrait de nommer le style souverainiste. C’est ce dernier qui permet qu’entre le nationalisme réactionnaire d’Éric Zemmour et le populisme de Michel Onfray, il n’y ait pas collision mais collusion. Alliance de circonstance ou alignement prévisible, il nous reste à l’examiner.

Les cinquante minutes de dialogue flagorneur entre Michel Onfray et Éric Zemmour offrent un exemple paradigmatique de ce qu’il conviendrait de nommer le style souverainiste. C’est ce dernier qui permet qu’entre le nationalisme réactionnaire d’Éric Zemmour et le populisme de Michel Onfray, il n’y ait pas collision mais collusion.

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Aux origines du style souverainiste 

Les périodes de crise peuvent précipiter des phénomènes de recomposition idéologique, tout particulièrement aux marges du champ politique où elles ouvrent des espaces et précipitent certaines convergences. Mais c’est autant dans les discours promus que dans les manières d’opérer ces recompositions, dans leur style rhétorique et politique, que leur sens profond se fait jour. C’est donc ce point qu’il nous faut traiter en premier lieu. 

Dans les critiques adressées à Michel Onfray, et que celui-ci aime souvent anticiper en rappelant qu’il ne se soucie guère qu’on le traite de fasciste en le comparant par exemple à Jacques Doriot, il a pu être assimilé à certains des mouvements qui furent qualifiés de non-conformistes dans les années 1930. Cette analogie a pourtant de nombreuses limites. À ce jeu — toujours risqué —  de l’analogie historique, il nous a paru plus intéressant d’évoquer les singularités du boulangisme comme phénomène médiatique, rhétorique et idéologique, afin d’éclairer certains aspects du style souverainiste à la lumière du style boulangiste.

Le premier éclairage que l’épisode boulangiste peut nous donner sur le moment présent est celui de son recrutement hérétoclite, et de la diversité de son personnel militant, aggloméré autour de la figure du général Boulanger au nom d’une ligne idéologique relativement flottante, elle aussi caractérisée par un style de médiatisation propre, et dont les contours se laissent plutôt saisir a posteriori. Un agglomérat d’anciens «  Versaillais  » et d’anciens «  Communeux  », d’anciens opposants à Napoléon III et d’anciens soutiens du régime impérial, l’hétéroclisme du mouvement boulangiste est donc exemplaire d’une reconfiguration radicale des antagonismes à la faveur d’un moment de crise. 

En effet, le mouvement boulangiste, soutenu par les monarchistes, notamment grâce au soutien financier apporté par la duchesse d’Uzès, mais aussi par une frange du parti bonapartiste, rallie en son sein un grand nombre de figures venues des mouvances radicale et anarchiste, engagées deux décennies plus tôt dans l’épisode communard. Le cas le plus célèbre est celui d’Henri Rochefort, farouche opposant à Napoléon III et fondateur du journal La Lanterne, qu’il rédige depuis Bruxelles à la fin du Second Empire. Élu d’opposition à Paris aux élections de 1869 puis à nouveau sous la République, il lance en 1871 le journal Le Mort d’ordre qui devient un des organes de la Commune de Paris. Condamné à la déportation après la Semaine sanglante (il embarque pour Nouméa dans le même bateau que Louise Michel), il parvient à s’évader en 1874 et à lever une souscription pour financer son retour16. Rentré à Paris après l’amnistie de 1880, les positions nationalistes et anticléricales qu’il exprime dans son journal L’Intransigeant le conduisent successivement à s’engager dans le mouvement boulangiste (il est à l’origine de la tractation pour la première élection — illégale — de Boulanger aux élections partielles de la Seine en 1886), puis dans la Ligue des patriotes de Paul Déroulède, et finalement à prendre, depuis Bruxelles où il est à nouveau en exil, des positions vigoureusement anti-dreyfusardes, notamment en raison de son antisémitisme virulent17.

Ces grandes trajectoires de revirements sont aussi celles de Michel Onfray lui-même, qui lance aujourd’hui un magazine souverainiste qui accueille sans scrupule des plumes de la droite radicale nationaliste, après avoir été membre de la Ligue communiste révolutionnaire dans sa jeunesse.

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On observe une bifurcation idéologique similaire chez l’anarchiste proudhonien Pierre Denis qui, après avoir secondé Jules Vallès à la rédaction du Cri du peuple pendant la Commune et été condamné par contumace à la déportation en enceinte fortifiée, est devenu le dernier secrétaire personnel du général Boulanger à partir de 1886, avant de reprendre en 1890 le titre de presse La Voix du Peuple fondé par Proudhon en 1849 afin d’en faire un journal boulangiste, et finalement de collaborer à La Cocarde de Maurice Barrès à la fin de sa vie18. Ce virage de l’anarchisme au boulangisme est également représenté par l’avocat Georges Laguerre, qui défend un certain nombre de militants anarchistes communards, dont Louise Michel, après 1880, puis est élu député du Vaucluse et siège avec le «  groupe ouvrier  » à l’Assemblée, avant de rejoindre lui aussi le mouvement boulangiste19

Parmi les socialistes, à l’orthodoxie d’un Félix Pyat, qui a justement invoqué l’héritage de la Commune pour s’opposer avec virulence au nationalisme populiste de Boulanger, répondent parfois d’autres itinéraires, comme celui de Clovis Hugues, poète socialiste et membre de la Commune de Marseille, se sont rapprochés de la Boulange à la décennie suivante. Dans le cas de Clovis Hugues, l’ancrage régional que celui-ci a cultivé autour du Félibrige, mouvement littéraire provençal fondé par Frédéric Mistral, n’est pas sans point commun avec les postures anti-jacobines que promeuvent certains visages de Front populaire : le Marseillais Didier Raoult, qui se campe en victime d’un complot élitiste et parisien depuis que ses hypothèses concernant un traitement à l’hydroxychloroquine contre le coronavirus ont été contestées, l’écrivain Frank Lanot, enraciné dans la terre cotentinoise qu’il célèbre dans Retour à Blanchelande, Michel Onfray lui-même dans son rapport à Caen, l’ancrage occitan du journaliste et ancien agriculteur Jean-Paul Pelras, ou encore, dans un tout autre registre, la figure de Philippe de Villiers, promoteurs de l’histoire vendéenne et de l’Histoire vue par la Vendée à travers le parc d’attractions du Puy-du-Fou20. La posture anti-jacobine permet également de façon plus insidieuse de projeter une critique tous azimuts sur une entité nommée, par commodité métaphorique, «  Paris  »21

Dans la galerie de portraits que la page « Auteurs » du site de Front populaire met en avant22, on retrouve, de façon comparable à l’hétéroclisme du recrutement boulangiste, un certain nombre de personnalités que rapproche moins une communauté idéologique ou politique qu’une même évolution radicale, volontaire ou subie, d’une identité de gauche revendiquée, à des positions ouvertement nationalistes ou d’extrême-droite. C’est le cas de Djordje Kuzmanovic, fondateur du parti « République souveraine » après son exclusion du Parti de Gauche en 2016 pour ses propos prônant « l’assèchement des flux migratoires ». C’est dans cette nouvelle structure que l’a rejoint l’ancien communiste Régis de Castelnau, le « baron rouge » du Barreau de Paris dans les années 1980 et 1990, qui a tenu une chronique régulière dans Causeur de 2012 à 2017 avant de rejoindre Marianne, et a également rejoint l’initiative de Front populaire. C’est également le cas de Jean-Paul Brighelli, enseignant marseillais, militant maoïste puis socialiste devenu un soutien de Nicolas Dupont-Aignan, puis de Marine Le Pen pour qui il a annoncé voter en 2017. Dans une certaine mesure, ces grandes trajectoires de revirements sont aussi celles de Michel Onfray lui-même, qui lance aujourd’hui un magazine souverainiste qui accueille sans scrupule des plumes de la droite radicale nationaliste, après avoir été membre de la Ligue communiste révolutionnaire dans sa jeunesse, et de Jean-Pierre Chevènement, qui, tel le Phénix, accomplit une énième résurrection au sein de cette initiative qui, si elle emprunte largement à son discours sur la souveraineté républicaine, donne néanmoins une teinte nouvelle à son image.

La posture anti-jacobine permet également de façon plus insidieuse de projeter une critique tous azimuts sur une entité nommée, par commodité métaphorique, «  Paris  ».

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Voilà pour les transfuges de gauche. Et à droite  ? Là aussi Front populaire unit des personnalités issues d’horizons divers, bien qu’aucun d’entre eux ne soit issu de la droite libérale. La plus célèbre des figures de droite est sans doute Philippe de Villiers, inlassable promoteur d’un souverainisme ancré dans la tradition contre-révolutionnaire et légitimiste, pourfendeur de «  l’islamisation  » de la France et opposant de longue date à la construction européenne. Alors que son Mouvement pour la France a disparu en 2018, son assise électorale ayant été phagocytée par Debout la France et le Rassemblement national, son soutien à l’initiative de Michel Onfray est une manière pour lui de se ménager une place dans cette nouvelle initiative souverainiste. 

Avec Mathieu Bock-Côté, souverainiste et conservateur québécois, on retrouve également la jeune garde réactionnaire qui a su trouver un public plus jeune grâce notamment au Figaro Vox, les pages d’opinion et de débats du Figaro, qu’anime Alexandre Devecchio, lui aussi auteur dans Front populaire. Thibaut Isabel, directeur de la revue Krisis, est quant à lui proche des idées de la Nouvelle Droite, qui défend depuis les années 1960 un ethno-nationalisme européen néo-païen parfois assimilé au fascisme. En 2018, il publiait aux éditions Autrement, Pierre-Joseph Proudhon. L’anarchie sans le désordre (un titre qui n’est pas sans ressemblance avec le slogan d’Action française : « la monarchie, c’est l’anarchie plus un »). La préface de l’ouvrage, signée Michel Onfray et intitulée Proudhon oui, et vite… Contre le ciel des idées matérialistes, débutait par une comparaison essentialiste censée mettre en valeur la supériorité de Proudhon sur Marx, qui s’ouvrait sur cette phrase lourdement connotée : « Marx est issu d’un lignage de rabbins ashkénazes ; Proudhon, d’une lignée de laboureurs francs. » 

Comme au sein du mouvement boulangiste, la bigarrure — tant qu’elle se tient dans les bornes de l’euroscepticisme et de l’antilibéralisme — est de mise dans les pages de Front populaire. Cependant, cet écho lointain n’est pas qu’affaire de recrutement, il est aussi affaire de style. La diversité des itinéraires politiques et idéologiques des auteurs de Front populaire ne doit pas masquer un certain nombre de traits communs à leur pratique médiatique. Ici, à nouveau, l’analogie historique avec le moment boulangiste peut être féconde. En effet, devant l’hétéroclisme de ses soutiens, le général Boulanger et ses alliés préférèrent s’en tenir à une ligne idéologique volontairement floue. Plutôt que de développer un programme ou un corpus d’idées, il s’en tinrent prudemment à un slogan, « Dissolution, révision, constituante », dans lequel tous les mécontents du régime pouvaient imaginer la réforme politique qu’ils désiraient. Dans ses déclarations, Boulanger s’en tint à un amalgame de bonapartisme plébiscitaire, de nationalisme et surtout d’antiparlementarisme. Beaucoup plus que ses idées, c’est bien le style de Boulanger qui séduit. Le volontarisme du général, lorsque encore proche des républicains il a su incarner une certaine idée de la revanche contre l’Allemagne en portant un nouveau projet de loi militaire, plus universelle, ou en médiatisant l’affaire Schnaebelé (l’arrestation d’un policier français par les Allemands qui l’accusaient d’espionnage), en fait une figure identifiable alors que le personnel politique des débuts de la Troisième République souffre souvent d’un manque d’incarnation. C’est là-dessus qu’Arthur Dillon, l’un de ses proches conseillers, va capitaliser. Ayant vécu à New-York, celui-ci s’inspire de la « machine électorale démocrate » en diffusant le plus possible des images, assorties de quelques citations facilement mémorisables, du «  général Revanche  ». Jean-Yves Mollier a bien montré comment chansonniers et camelots, qu’il qualifie de «  piétaille du boulangisme  », ont été les vecteurs principaux de la diffusion du mouvement en France, notamment dans le monde rural23. À ce titre, le style boulangiste finit par contraindre les républicains eux-mêmes à mieux incarner le régime. Sadi Carnot, à peine élu, va s’approprier le voyage présidentiel pour faire vivre la République et enraciner un régime encore jeune dans les territoires où le boulangisme a trouvé un fort écho24.

Devant l’hétéroclisme de ses soutiens, le général Boulanger et ses alliés préférèrent s’en tenir à une ligne idéologique volontairement floue. Plutôt que de développer un programme ou un corpus d’idées, il s’en tinrent prudemment à un slogan, « Dissolution, révision, constituante », dans lequel tous les mécontents du régime pouvaient imaginer la réforme politique qu’ils désiraient.

BAPTISTE ROGER-LACAN ET MATHIEU ROGER-LACAN

Une partie des auteurs de Front populaire montrent une capacité similaire à faire des coups médiatiques qui les font exister autant que leurs idées. Plus de camelots aujourd’hui, mais des réseaux sociaux qui sont globalement bien maîtrisés par les auteurs de Front populaire. Sur les vingt-huit auteurs aujourd’hui recensés sur le site de la revue, douze ont plus de 15 000 abonnés sur Twitter, le réseau social le plus propice à la polémique politique, et la page de la future revue comptabilise quant à elle déjà 19 000 abonnements25. Michel Onfray bien sûr, mais aussi Didier Raoult ou Philippe de Villiers savent s’incarner médiatiquement en jouant de leurs excès verbaux et en cultivant leur image publique. À cet égard, Jacline Mouraud, dont la vidéo dénonçant l’augmentation des taxes sur le diesel, fut l’une des premières publications virales de ce qui allait devenir le mouvement des Gilets jaunes à l’automne 2019, incarne bien cette capacité à créer l’actualité en s’emparant de l’espace politique mouvant des réseaux sociaux. Au-delà (ou en deçà) de leur activité digitale, nombre des auteurs de Front populaire sont des « bons clients » pour les médias traditionnels. Souvent invités à s’exprimer, voire, pour douze d’entre eux, chroniqueurs réguliers sur des chaînes de télévision, de radio ou dans la presse écrite, ils participent — dans le cas de certains depuis longtemps — à la fabrique de l’opinion dans un secteur de plus en plus concurrentiel où la distinction se fait souvent par l’excès, rhétorique et politique.26

Enfin, que Stéphane Simon, producteur de Thierry Ardisson depuis plusieurs années avec qui il a inventé de nombreux formats et, plus récemment, d’une galaxie de Web TV payantes et volontairement provocatrices et ouvertement réactionnaires (Polony TV, REACnROLL, Goldnadel TV ou encore Komodo TV), soit l’autre promoteur de Front populaire, dit combien cette initiative politique est indissociable d’une volonté de recomposer le champ médiatique en se passant des médias traditionnels (presse et chaînes télévisées) pour aller toucher de nouveaux publics. 

Comme Gérard Noiriel l’a longuement précisé dans Le Venin dans la plume, l’analogie entre les années 1880 et notre époque présente de nombreuses limites. Il n’en reste pas moins que le boulangisme, comme expérience sociale, politique et médiatique de la crise, résonne avec le style souverainiste que Front populaire semble vouloir imposer. Une dernière question demeure : le boulangisme, lui, n’a pas duré. Doit-on voir dans le phénomène Front populaire la même collusion anachronique d’intérêts divergents que dans le moment boulangiste, ou plutôt la convergence prémonitoire de discours et d’idées auparavant inconciliables ?

Doit-on voir dans le phénomène Front populaire la même collusion anachronique d’intérêts divergents que dans le moment boulangiste, ou plutôt la convergence prémonitoire de discours et d’idées auparavant inconciliables ?

BAPTISTE ROGER-LACAN ET MATHIEU ROGER-LACAN

Alliance de circonstance ou recomposition idéologique ?

Dans son analyse du boulangisme, l’historien Philippe Levillain a pu parler du général comme du «  fossoyeur de la monarchie27  ». La plasticité idéologique du mouvement autant que son innovation formelle ont effet contribué à enterrer définitivement l’espoir d’une Restauration. Mais le boulangisme est aussi un moment fondateur pour les droites antirépublicaines en France. L’expérience politique du boulangisme, les nouvelles alliances et les mots d’ordre qui émergent pendant cette période d’agitation ont ensuite contribué à irriguer la droite nationaliste tout au long de la Troisième République : l’antidreyfusisme comme les ligues des années 1930 sont incompréhensibles si l’on ne prend pas en compte cette première incarnation d’une droite révolutionnaire28. De la même manière, on est en droit de se demander si le phénomène Front Populaire ne va pas pas accélérer la disparition de certaines oppositions dépassées, tout en constituant le signal faible d’une évolution profonde, et donc les effets seront sans doute durables. 

Plus qu’une alliance de circonstance au nom d’ambitions d’ores et déjà anachroniques, qu’un bal des ringards ou qu’un parti des Malcontents, le phénomène Front populaire est sans doute le signal de la fin d’un moment politique et idéologique dans l’univers de la pensée anti-libérale et souverainiste. En effet, l’hétéroclisme du mouvement tel que nous l’avons analysé et les convergences idéologiques inédites qu’il permet par l’intermédiaire d’un style spécifique semblent démonétiser ou désémantiser certaines oppositions structurantes des trois ou quatre dernières décennies. Voire des deux derniers siècles, puisque l’opposition entre Jacobins et Girondins, dont nous avons souligné toutes les déformations qu’elle subissait dans leurs bouches, a montré sa facticité rhétorique et sa relative péremption au regard de l’entente qui scelle désormais le modus cogitandi d’Éric Zemmour et de Michel Onfray lors de leur discussion télévisée. De même, la rencontre entre le jacobin Chevènement et le Vendéen Philippe de Villiers témoigne de l’effacement relatif d’antagonismes mémoriels et politiques longtemps structurants. Face à l’Europe et à la mondialisation, il semblerait que les héritiers de Robespierre et ceux de Charette soient prêts à s’unir pour défendre l’objet commun de leurs luttes, la nation fantasmée comme l’expression la plus parfaite de l’identité immuable de la France. En conséquence, l’opposition entre souverainistes de gauche et souverainistes de droite est désactivée par la convergence opérée par l’aréopage des auteurs de Front populaire. De façon plus large, même l’opposition entre gauche et droite, martelée par les positions respectives de différents auteurs de la revue, semble sinon dépassée, du moins inopérante, vidée de sens au regard de leur communion dans un même  complexe rhétorico-idéologique.

La dilution radicale des frontières de l’intouchable politique et de l’idéologiquement inconciliable qu’opère le lancement de Front populaire est peut-être le signe de l’édification à venir d’une colonne vertébrale rhétorico-idéologique pour le mouvement néonationaliste en France.

Baptiste Roger-Lacan et Mathieu Roger-Lacan

Tout en faisant péricliter de nombreux points de repère d’un champ politique et idéologique que la majorité des auteurs de Front populaire ont participé à structurer (leur moyenne d’âge est d’environ 61 ans), l’initiative de la revue et les convergences qu’elle donne à voir pourrait également être interprétée comme la prémisse d’une consolidation du socle idéologique, théorique et discursif du mouvement néonationaliste en France. Le Rassemblement national, qui domine le champ politique de l’anti-libéralisme et du populisme depuis vingt ans, peine pourtant à construire un socle d’idées, de références et de pensée qui le démarque des fondements idéologiques (eux-mêmes hétéroclites) qui ont vu naître le parti en 1972 et ont duré sous l’ère Jean-Marie Le Pen. En héritant du parti, Marine Le Pen a voulu élargir sa base, au-delà des «  nationaux  » historiques, mais, elle n’a toujours pas trouvé l’assise idéologique qui lui permettrait de concilier la clientèle traditionnelle du parti avec les nouveaux électorats qu’elle a gagnés dans les années 2010. 

En rappelant à Éric Zemmour que tout le monde peut rejoindre Front populaire sinon «  les gens qui ont défendu Maastricht  », Michel Onfray ne fait pas que jouer une nouvelle fois sur la corde eurosceptique qu’il partage avec son interlocuteur. Il participe bel et bien à la structuration d’un champ et à la délimitation d’une nouvelle ligne de front. La dilution radicale des frontières de l’intouchable politique et de l’idéologiquement inconciliable qu’opère le lancement de Front populaire est peut-être le signe de l’édification à venir d’une colonne vertébrale rhétorico-idéologique pour le mouvement néonationaliste en France. La référence à Maastricht est loin d’être anodine. En 1992 comme en 2005, les oppositions transpartisanes que les deux référendums européens avaient suscitées n’avaient pas abouti à une vraie recomposition du champ politique français. Malgré l’apparition de mouvements souverainistes minoritaires à gauche et à droite, les référentiels symboliques et imaginaires avaient tout aussi peu varié que les lignes de front de la vie politique française. Deux crises économiques et une crise sanitaire plus tard, le style souverainiste promu par l’opération médiatique de Michel Onfray parviendrait-il à opérer cette reconfiguration ?

Sources
  1. Un article du Monde fait le point sur l’itinéraire du producteur : Stéphanie Marteau, «  De Michel Onfray aux webtélés néocons, Stéphane Simon est sur tous les fronts », M le mag, 14 juin 2020. https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2020/06/14/de-michel-onfray-aux-webteles-neocons-stephane-simon-est-sur-tous-les-fronts_6042775_4500055.html
  2. Michel Onfray, Décoloniser les provinces  : Contribution à toutes les présidentielles, Paris, J’ai Lu, 2018.
  3. https://www.cnews.fr/emission/2020-05-29/eric-zemmour-face-michel-onfray-962423
  4. Guillaume Lancereau, Baptiste Roger-Lacan, Jan Synowiecki, « Zemmour et les anti-Lumières », Echos des Lumières. Disponible ici : https://www.nonfiction.fr/article-10019-echos-des-lumieres-zemmour-et-les-anti-lumieres.htm
  5. Philippe Garaud a très précisément fait le point sur la légende tenace de l’irénisme coupable du Front populaire et sur la réalité des décisions du Front populaire dès la fin de l’été 1936 en matière de réarmement dans « La politique française de réarmement de 1936 à 1940 : priorités et contraintes », Guerres mondiales et conflits contemporains, 2005/3 (n° 219), p. 87-102.
  6. Entretien avec Michel Onfray publié dans L’Express, 12 juin 2020. https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/michel-onfray-mon-peche-mortel-etre-reste-aux-cotes-du-peuple_2128100.html
  7. https://www.atlantico.fr/decryptage/3590261/le-bon-racisme-adama-traore-george-floyd-violences-policieres-societe-france-etats-unis-adama-traore-george-floyd-camelia-jordana-omar-sy-guillaume-bigot-
  8. François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Le Seuil, 2002.
  9. Dans Le Venin dans la plume (Paris, La Découverte, 2019), Gérard Noiriel s’était risqué à l’exercice difficile de l’analogie historique en mettant en regard les trajectoires d’Édouard Drumont et d’Éric Zemmour. Tout en  distinguant finement les contextes, politiques, économiques ou sociaux, il montre les similarités qui existent entre leurs rhétoriques historiques.
  10. Gracchus Babeuf, Du système de dépopulation ou La vie et les crimes de Carrier, 1794.
  11. Guillaume Mazeau, « Michel Onfray, La religion du poignard. Éloge de Charlotte Corday », Annales historiques de la Révolution française, 360 | 2010, 252-254.
  12. https://www.lepoint.fr/culture/onfray-qui-est-charlotte-corday-la-tueuse-de-marat-23-07-2015-1950915_3.php
  13. Frédéric Monier, « La corruption, fille de la modernité politique ? », Revue internationale et stratégique, 2016/1 (N° 101), p. 65-73.
  14. Zeev Sternhell, « Le nationalisme conservateur », dans Zeev Sternhell (dir.) Maurice Barrès et le nationalisme français, Paris, Presses de Sciences Po, « Académique », 1972, p. 282-336. Juliette Rennes, « L’argument de la décadence dans les pamphlets d’extrême droite des années 1930. » Mots, n°58, mars 1999. Argumentations d’extrême-droite, sous la direction de Simone Bonnafous et Pierre Fiala. pp. 152-164.
  15. L’historienne de la psychanalyse Élisabeth Roudinesco est revenue à plusieurs reprises sur les erreurs et les contre-vérités de l’ouvrage que Michel Onfray a consacré à Freud (Le Crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne, Paris, Grasset, 2010). « Onfray et le fantasme antifraudien », Le Monde, 15 avril 2010. Disponible ici : https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/04/15/onfray-et-le-fantasme-antifreudien-par-elisabeth-roudinesco_1333898_3260.html. Dans un autre texte rappelant tout le caractère problématique du rapport à l’histoire de Michel Onfray, Guillaume Mazeau l’avait soutenue : «  Halte aux impostures de l’Histoire », Le Monde, 21 avril 2010. Disponible ici : https://www.lemonde.fr/livres/article/2010/04/15/onfray-et-le-fantasme-antifreudien-par-elisabeth-roudinesco_1333898_3260.html
  16. Joël Dauphiné, Henri Rochefort : déportation et évasion d’un polémiste, Paris, L’Harmattan, 2004.
  17. Michel Winock, « Rochefort : la Commune contre Dreyfus », Mil neuf cent : Revue d’histoire intellectuelle, no11 « Comment sont-ils devenus dreyfusards ou anti-dreyfusards ? »,‎ 1993, p. 82-86.
  18. Bernard Noël, Dictionnaire de la Commune, Paris, Flammarion, 1978.
  19. Entrée «  Georges Laguerre  », Dictionnaire des parlementaires français d’Adolphe Robert et Gaston Cougny, Edgar Bourloton, 1889-1891.
  20. Chloé Leprince, « Le Puy du Fou, ses bénévoles, son « génocide » : comment se fabrique une contre-histoire », France culture. Disponible ici : https://www.franceculture.fr/histoire/le-puy-du-fou-ses-benevoles-son-genocide-comment-se-fabrique-une-contre-histoire.
  21. Un tweet de la page de Front populaire, @FrontPopOff du 18 juin 2020 déclare par exemple : «  INFO | Jean-Pierre #Pernaut officiellement personnalité TV préférée des Français. La revanche des territoires sur #Paris ?  »
  22. https://frontpopulaire.fr/p/auteurs (page consultée le 17 juin 2020)
  23. Jean-Yves Mollier, Le Camelot et la Rue. Politique et démocratie au tournant des XIXe et XXe siècles, Paris, Fayard, 2004.
  24. Nicolas Mariot, Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1888-2002, Paris, Belin, 2006.
  25. https://twitter.com/FrontPopOff
  26. Pour approfondir, les auteurs de cet article ont réalisé une prosopographie des contributeurs de Front Populaire.
  27. Philippe Levillain, Boulanger : fossoyeur de la monarchie, Paris, Flammarion, 1982.
  28. Zeev Sternhell, La droite révolutionnaire, 1885-1914 : les origines françaises du fascisme. Nouv. éd. augm. d’un essai inédit, Paris, Fayard, 2000. Goodliffe, Gabriel, The Resurgence of the Radical Right in France :  From Boulangisme to the Front National, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 2011.