Cité du Vatican. Dans le cadre de la crise sanitaire que traverse l’ensemble de la planète, le Pape François s’est adressé ce dimanche de Pâques aux mouvements sociaux et aux organisations de base, acteurs essentiels dans la structuration de la vie quotidienne des plus démunis dans les pays en voie de développement, et plus particulièrement en Amérique latine. Cette lettre met en évidence, au-delà de son « leadership global »1, l’excellente capacité de lecture du Pape d’un certain nombre d’enjeux sociopolitiques de la région. La revendication du travail de ces mouvements sociaux et ces organisations de base traduit, d’une certaine façon, le rôle que François considère que ceux-ci peuvent jouer dans l’après-crise, non seulement comme l’expression d’une incontournable solidarité, mais aussi comme des acteurs clés pour les mouvements socio-politiques progressistes. 

Catholicisme et secteurs populaires en Amérique latine

Le rapport de l’Église catholique aux mouvements sociaux et aux organisations de base latino-américains est un enjeu essentiel dans un contexte d’avancée massive de l’évangélisme dans la région. L’élection, fin 2018, de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil est sans doute un symptôme majeur de ce processus ; celui-ci est néanmoins en cours depuis la seconde moitié du XXème siècle, et la conception des Églises de leur rapport aux populations démunies y a joué un rôle clef. Si le christianisme de la libération avait travaillé dans les années 1960-1970 au plus près des secteurs populaires -dans les favelas au Brésil notamment, mais aussi dans les villas miseria en Argentine, à travers des communautés ecclésiales de base2-, la répression de ce courant théologique dans les années 1980, avec sa mise au ban lors de la publication de l’Instruction sur quelques aspects de la théologie de la libération en 1984, précipita un processus de désencadrement3. L’évangélisme, déjà en expansion, trouva alors un terrain fertile pour asseoir son influence auprès des plus démunis. En Amérique du Sud, cette religion « chaude » s’étendit d’abord massivement au Brésil (pays qui passa de 3 millions de pentecôtistes en 1970 à plus de 30 millions au début du XXIème siècle), or les dynamiques en marche à partir des années 1960 au Brésil sont désormais identifiables aussi en Argentine, en particulier depuis les années 1990. 

Le catholicisme, qui a depuis quelques décennies pris acte du besoin de reconquérir les masses latino-américaines (le sous-continent vaut pour environ la moitié des 1 milliard de fidèles de l’Église romaine), s’efforce donc de reprendre la main : pour ce faire, le recours aux organisations de base, médiatrices essentielles parce que actrices du terrain, devient un facteur clef. En 2008, quelques années après le début du pontificat du cardinal Ratzinger, Olivier Compagnon notait que cette « volonté de ramener au catholicisme les populations attirées par le prosélytisme pentecôtiste [apparaissait] contradictoire avec la répression de la théologie de la libération » et posait un véritable problème pour la perspective d’un aggiornamento de l’Église catholique4. L’élection, en 2013, d’un Pape latino-américain, réputé pour sa veine progressiste et marqué par une formation dans l’esprit de la théologie de la libération – le théologien argentin Juan Pablo Scannone, défenseur de l’ « option préférentielle pour les pauvres » et théoricien du courant  de la Théologie du Peuple, fut un de ses grand maîtres5 -, n’est en ce sens point anodine. La volonté du Pape François de renouer avec ces organisations ne l’est donc pas non plus. 

Repenser la place des mouvements sociaux dans le système politique argentin 

En Argentine, l’action des mouvements sociaux et des organisations de base est aujourd’hui essentielle dans le cadre de la crise sanitaire. Le gouvernement d’Alberto Fernández compte sur celle-ci pour éviter un éclatement social dans les « périphéries oubliées », qui risquerait de mettre en péril les niveaux de gouvernabilité6. Cependant, elles font l’objet de regards méfiants, ces derniers reposant très souvent sur une supposée idéologisation de leurs actions. Historiquement associés au Péronisme, notamment dans son versant plus « populiste » de gauche – en tant qu’entités intermédiaires soumises aux mécanismes traditionnels de cooptation du parti et nécessaires pour la mise en place des réseaux clientélaires -, ces mouvements sociaux et ces organisations de base ont du mal à être reconnus par nombreux acteurs politiques de l’Argentine. Ceci est particulièrement vrai parmi ceux qui se reconnaissent comme des sociaux-démocrates et des progressistes, sceptiques vis-à-vis des gouvernements se réclamant du péronisme, comme celui de Cristina Fernández de Kirchner (CFK), qu’ils identifient au « populisme » – au sens péjoratif, mais historiquement latino-américain, du terme. 

Dans cette lettre, le Pape François ne s’adresse pas seulement à tous ceux qui défendent l’économisme ultra-libéral, mais avertit aussi tous ceux qui voient dans le renforcement de l’État la seule voie possible à emprunter pour l’après-crise. Si le Pape François affirme avoir beaucoup appris de l’action des mouvements sociaux et des organisations de base, c’est parce que lui aussi a très souvent été persuadé d’une certaine manipulation des exclus. C’est finalement grâce aux coopératives de ces mouvements et de ces organisations, qui défendent le concept d’« économie populaire », que les plus démunis accèdent à un emploi et à un revenu, au delà des aides au caractère assistancialiste octroyées par l’État qui contribuent à renforcer, dans l’imaginaire collectif des classes moyennes argentines, la représentation des secteurs populaires comme des « fainéants ». 

Cet avertissement doit sans doute être compris dans le cadre de la désaffiliation7 de nombreux individus comme conséquence de la restructuration néolibérale du processus d’accumulation capitaliste. Alors que les milieux sociaux-démocrates et progressistes ont tendance à considérer la multiplication d’acteurs de la société civile comme l’expression de la faillite de l’État dans son rôle de garant de l’exercice des droits, le rôle essentiel des mouvements sociaux et des organisations de base pendant la crise ouvre une fenêtre d’opportunité pour que leur intégration, comme partenaires, en gardant leur profil revendicatif, dans l’élaboration et l’implémentation de politique publiques soit, au moins, réfléchie par des secteurs politiques historiquement réticents à l’intermédiation de l’action sociale de l’État. En Argentine, leur profil politique est de plus en plus évident8

L’importance de la revendication de l’action de ces mouvements et ces organisations par le Pape François ne doit pas être sous-estimée. Elle a eu un impact considérable lors du gouvernement très souvent qualifié d’anti-populaire de Mauricio Macri (2015-2019). Plusieurs référents des secteurs populaires signalent que l’introduction de la question de l’intégration sociale et urbaine des quartiers populaires dans l’agenda politique n’aurait jamais eu lieu si le Pape n’avait pas revendiqué les trois T (terre, travail, toît) qu’ils défendent : c’est finalement l’aile conservatrice catholique du Macrismo qui les a soutenus pour qu’une loi fédérale -la première de son genre en Amérique latine- soit sanctionnée de façon unanime par le Congrès9.

Nous vous proposons en exclusivité la traduction de cette lettre :

Aux frères et sœurs des mouvements et organisations populaires,

Chers amis,

Je me souviens régulièrement de nos rencontres : deux au Vatican et une à Santa Cruz de la Sierra et j’avoue que ce « souvenir » me fait du bien, il me rapproche de vous, il me fait repenser à de nombreux dialogues durant ces rencontres et à de nombreux rêves qui y sont nés et ont grandi, et dont beaucoup sont devenus réalité. Maintenant, au milieu de cette pandémie, je me souviens de vous d’une manière particulière et je veux être proche de vous.

En ces jours d’angoisse et de difficultés, beaucoup ont évoqué la pandémie que nous subissons avec des métaphores guerrières. Si la lutte contre le COVID est une guerre, vous êtes une armée vraiment invisible qui se bat dans les tranchées les plus dangereuses. Une armée qui n’a d’autres armes que la solidarité, l’espoir et un sens de la communauté qui grandit en ces temps où personne n’est sauvé seul. Vous êtes pour moi, comme je vous l’ai dit lors de nos rencontres, de véritables poètes sociaux, qui, depuis les périphéries oubliées, apportent des solutions dignes aux problèmes les plus urgents des exclus.

Je sais que bien souvent, vous n’êtes pas reconnus à votre juste valeur car pour ce système, vous êtes vraiment invisibles. Les solutions de marché n’atteignent pas les périphéries et la présence protectrice de l’État est rare. Vous n’avez pas non plus les ressources nécessaires pour exercer votre fonction. On vous considère avec méfiance pour avoir surmonté la simple philanthropie par le biais d’une organisation communautaire ou pour avoir revendiqué vos droits au lieu de rester résignés en attendant de voir si des miettes tombent de ceux qui détiennent le pouvoir économique. Vous avalez souvent votre colère et votre impuissance lorsque vous constatez les inégalités qui persistent même lorsqu’il n’y a plus aucune excuse pour le maintien des privilèges. Cependant, vous ne vous laissez pas enfermer dans la plainte : vous retroussez vos manches et continuez à travailler pour vos familles, pour vos quartiers, pour le bien commun. Votre attitude m’aide, m’interroge et m’apprend beaucoup.

Je pense aux personnes, surtout aux femmes, qui multiplient leur pain dans les cuisines communautaires en préparant un délicieux ragoût pour des centaines d’enfants avec deux oignons et un paquet de riz, je pense aux malades, je pense aux personnes âgées. Ils n’apparaissent jamais dans les médias grand public. Les paysans et les agriculteurs familiaux qui continuent à produire des aliments sains sans détruire la nature, sans l’accaparer ni spéculer sur les besoins de la population ne font pas la une non plus. Je veux qu’ils sachent que notre Père Céleste les regarde, les estime, les reconnaît et les renforce dans leur choix.

Combien il est difficile de rester à la maison pour ceux qui vivent dans un petit logement précaire ou qui sont directement sans toit. Combien il est difficile pour les migrants, pour les personnes privées de liberté ou pour ceux qui traversent un processus de guérison de leurs addictions. Vous êtes là, à mettre votre corps à leurs côtés, pour rendre les choses moins difficiles, moins douloureuses. Je vous félicite et vous remercie de tout cœur. J’espère que les gouvernements comprennent que les paradigmes technocratiques (qu’ils soient centrés sur l’État ou sur le marché) ne suffisent pas pour résoudre cette crise ou les autres grands problèmes de l’humanité. Aujourd’hui plus que jamais, ce sont les personnes, les communautés, les peuples qui doivent être au centre, unis pour guérir, pour prendre soin, pour partager.

Je sais que vous avez été exclus des avantages de la mondialisation. Vous n’appréciez pas ces plaisirs superficiels qui anesthésient tant de consciences. Cependant, vous devez toujours en subir les inconvénients. Les maux qui vous affligent tous vous frappent deux fois. Beaucoup d’entre vous vivent au jour le jour sans aucune garantie juridique pour vous protéger. Les vendeurs de rue, les recycleurs, les forains, les petits fermiers, les constructeurs, les égouts, ceux qui effectuent diverses tâches de soins. Vous, travailleurs de l’économie informelle, indépendante ou populaire, n’avez pas de salaire stable pour résister à ce moment … et les quarantaines deviennent insupportables pour vous. Il est peut-être temps de penser à un salaire universel qui reconnaisse et rende digne les tâches nobles et irremplaçables que vous accomplissez ; un salaire capable de garantir et de concrétiser ce slogan si humain et si chrétien : pas de travailleur sans droits.

Je voudrais également vous inviter à penser à « l’après » car cette tempête va se terminer et ses graves conséquences se font déjà sentir. Vous n’êtes pas des improvisateurs, vous avez la culture, la méthodologie mais surtout la sagesse que l’on pétrit comme le levain de sentir la douleur de l’autre comme la vôtre. Je veux que nous réfléchissions au projet de développement humain intégral auquel nous aspirons, centré sur le protagonisme des Peuples dans toute leur diversité et sur l’accès universel à ces trois T que vous défendez : la terre, le toit et le travail. J’espère que ce moment de danger nous fera sortir du pilote automatique, secouera nos consciences endormies et permettra une conversion humaniste et écologique qui mettra fin à l’idolâtrie de l’argent et placera la dignité et la vie au centre. Notre civilisation, si compétitive et individualiste, avec ses rythmes frénétiques de production et de consommation, ses luxes excessifs et ses profits démesurés pour quelques-uns, a besoin de ralentir un changement, de repenser, de se régénérer. Vous êtes les bâtisseurs indispensables de ce changement qui ne peut être remis à plus tard ; en effet, vous avez une voix autorisée pour témoigner que cela est possible. Vous connaissez les crises et les privations… qu’avec modestie, dignité, engagement, effort et solidarité, vous parvenez à transformer en promesse de vie pour vos familles et vos communautés.

Continuez votre lutte et prenez soin de vous comme des frères. Je prie pour vous, je prie avec vous et je veux demander à notre Dieu Père de vous bénir, de vous remplir de son amour et de vous défendre en chemin en vous donnant cette force qui nous tient debout et ne nous déçoit pas : l’espoir. S’il vous plaît, priez pour moi, j’en ai besoin aussi.

Fraternellement, Cité du Vatican, 12 avril 2020, dimanche de Pâques

Sources
  1. GIRAUD Gaël, dans COLONNA CESARI Constance, Pâques 2020 : avec le coronavirus, le pape François ressuscité !, Marianne, 13 avril 2020.
  2. LÖWY, Michael, “Religion, Politique et violence : Le cas de la Théologie de la Libération”, Lignes, 25-2, 1995
  3. COMPAGNON, Olivier, « Le catholicisme en Amérique latine : chronique d’une mort annoncée ?  » Encyclopaedia Universalis (Paris), 2008 (1ère édition dans la nouvelle version papier, 2008 ; édition électronique à partir du DVD13, 2009).
  4. COMPAGNON, Olivier, « Le catholicisme en Amérique latine : chronique d’une mort annoncée ?  » Encyclopaedia Universalis (Paris), 2008 (1ère édition dans la nouvelle version papier, 2008 ; édition électronique à partir du DVD13, 2009).
  5. Fallece con 88 años, el padre Juan Carlos Scannone, profesor del Papa, Vatican News, 28 novembre 2019.
  6. BOSCH Felipe,  Covid-19 et quartiers populaires : défis et opportunités en Amérique latine, Le Grand Continent, 1 avril 2020.
  7. CASTEL Robert, La metamorfosis de la cuestión social. Una crónica del salariado, Paidós Estado y Sociedad, 1997.
  8. ALVAREZ REY Agustín, Les mouvements sociaux, nouvelle colonne vertébrale de l’Argentine, Le Grand Continent, 27 octobre 2019.
  9. BOSCH Felipe, Le consensus (im)possible en Argentine depuis l’urbain ?, Le Grand Continent, 5 mars 2020.