Buenos Aires. Dans un contexte de crise économique, héritée de l’administration Macri, le gouvernement de Alberto Fernández vient d’annoncer la mise en place d’un mécanisme de financement de la politique d’intégration sociale et urbaine des quartiers informels très intéressant : 9 % de ce qui est récupéré par l’impôt PAIS (taxation à hauteur de 30 % de l’achat des devises étrangères qui concerne aussi les achats réalisés par carte bancaire par les Argentins en voyage à l’étranger) sera destiné à financer le fonds qui alimente cette politique. Ce mécanisme s’inscrit dans la loi Solidarité Sociale et Réactivation Productive, le concept de solidarité étant mobilisé, selon l’essayiste et écrivain argentin Alejandro Katz, de façon innovante par le nouveau gouvernement, pour « justifier une politique de redistribution »1.

Pour rappel, le Congrès argentin avait adopté en octobre 2018 un projet de loi qui obligeait l’Etat à répondre à l’irrégularité juridique et à l’absence d’infrastructure et de services urbains, caractéristique de ces espaces. Cette loi a été, selon la chercheuse argentine María Cristina Cravino, le “fruit de la victoire d’une bataille socio-culturelle de longue date”2, puisqu’elle a été adoptée de façon unanime par le Congrès d’un pays où des dirigeants politiques proposent encore l’éradication de tels espaces3. Cependant, la question du financement avait été soulevée à plusieurs reprises, notamment dans un contexte caractérisé par la mise en place de politiques d’ajustement, en contrepartie des prêts accordés par le FMI. L’impôt PAIS pourrait constituer pour l’État argentin une recette de 240.000 millions de pesos argentins (3.500 millions d’euros au taux de change officiel) en 20204. Ainsi, le fonds recevrait 22 millions de pesos argentins, soit le double de ce qui lui avait était destiné la meilleure année de la période 2016-19. Et pourtant, comme signalé par Sebastián Welisiejko, ancien Secrétaire National d’Intégration Sociale et Urbaine (2015-2019), cela représente seulement 1 % du total de ce qui est nécessaire pour financer cette politique. 

Alors que l’intégration sociale et urbaine fait partie actuellement de l’agenda politique, la nécessité de renforcer son financement suppose la construction de celle-ci comme politique d’État indépendante des gouvernements5. Quelques bons signaux semblent aller en ce sens, dans le cadre de l’alternance démocratique récente. Sebastián Welisiejko  saluait en janvier la désignation de Fer Miño, représentante des mouvements sociaux, pour son poste6. Virgilio Gregorini, directeur exécutif de TECHO Argentine, acteur de la société civil essentiel dans les quartiers informels7, reconnaissait que la mise à disposition d’un fonctionnaire sortant à celui entrant était le signe de l’Argentine qui change8

Dans la ville autonome de Buenos Aires, bastion electoral de Juntos por el Cambio, la ministre de Développement Humain et Habitat, María Migliore, et le président de l’Institut du Logement, Juan Maquieyra, ont échangé avec Juan Grabois9, représentant des mouvements sociaux qui intègrent le Frente de Todos, lors d’une visite d’un projet d’intégration d’un quartier avec le maire Horacio Rodríguez Larreta. Alors que les cadres nationaux de PRO, le parti de Mauricio Macri, renforcent la logique de polarisation dans leur nouveau rôle d’opposition, les jeunes fonctionnaires revendiquent “une forme de faire la politique qui construit des ponts et ferme fissures […] depuis la diversité”10. Et si les arènes institutionnelles urbaines se constituaient comme celles à partir desquelles, pour une fois et pour toutes, se pourrait construire en Argentine une génération de représentants ouverts au dialogue et à la mise en place de consensus ?

Perspectives  :

  • Dans un contexte caractérisé par la renégociation de la dette, la nécessité de renforcer le financement de ce type de politiques publiques pourrait très vite être reléguée au second plan. 
  • La politique d’intégration sociale et urbaine des quartiers informels en Argentine est financée notamment par la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Alors que l’Agence Française de Développement (AFD) a récemment ouvert un bureau à Buenos Aires (2019), dans le cadre de la signature du premier prêt du pays avec l’organisme, et que la nouvelle Ambassadrice, Mme Scherer-Effosse, s’est rencontré avec un grand nombre de fonctionnaires du nouveau gouvernement, s’ouvre une fenêtre d’opportunité pour que la France finance une politique qui contribue non seulement à l’amélioration de la qualité de vie des secteurs populaires, mais qui pourrait aussi alimenter la construction d’outils au service de la stabilité du système politique d’un grand pays latino-américain. 
Sources
  1. BOYER Leandro, ¿Nace un nuevo relato ? “Solidaridad”, el término con el que Alberto Fernández justifica el nuevo formato de ajuste e instala una posgrieta, Clarín, 12 janvier 2020.
  2. Dans un article publíe en 2018 sur Le Grand Continent, nous analysions l’évolution des représentations associées aux quartiers informels en Amérique latine, depuis les sciences sociales jusqu’aux arènes institutionnelles supranationales et nationales.
  3. CRAVINO María Cristina, Asentamientos populares, entre la regularización y la nada, Café de las Ciudades, juillet 2018.
  4. BERCOVICH Fernando, El costado urbano de la ley de Emergencia Económica, Cenital, 23 décembre 2019
  5. CHUDNOVSKY Santiago, Esperanzas y cuentas pendientes de la integración socio-urbana de los barrios populares, Café de las Ciudades, février 2020
  6. WELISIEJKO Sebastián, Tweet du 22 janvier 2020
  7. Ils ont été notamment mandatés par l’État argentin pour la réalisation du recensement de quartiers populaires en Argentine avec Cáritas et une série d’organisations sociales ancrés dans le territoire (Corriente Clasista y Combativa, Confederación de Trabajadores de la Economía Popular, Barrios de Pie)
  8. GREGORINI Virgilio, Tweet du 23 janvier 2020.
  9. Dans une brève publiée récemment sur Le Grand Continent, nous analysions le projet de réforme agraire proposé par Juan Grabois, notamment par rapport à l’impact que celle-ci pourrait avoir sur les conditions de vie des classes de travail prolétaires qui habitent en ville.
  10. MAQUIEYRA Juan, Tweet du 10 janvier 2020 & MIGLIORE María, Tweet du 10 janvier 2020