Le néolibéralisme l’a refait. Les mouvements sociaux reviennent au centre de la scène politique comme cela fut le cas en Argentine à la fin des années 1990. Seulement, cette fois, c’est organisés qu’ils affrontent la crise, forts d’un parcours de 25 ans, et les bras tendus vers la politique. On n’entend plus dans la rue le célèbre « qu’ils s’en aillent tous » (que se vayan todos). Aujourd’hui, à l’heure de Macri, les mouvements sociaux se réfugient dans le péronisme et s’époumonent : « tous ensemble ».

Bien sûr, ramener la vitalité des organisations sociales au simple résultat de l’application de politiques libérales serait réduire la structure d’un sujet social et politique qui façonne la conjoncture d’une ère aux politiques appliquées par un gouvernement.

Agustín Álvarez Rey, La Nueva Columna Vertebral, Capital Intelectual, Buenos Aires, avril 2019

Du fait de la crise du système d’accumulation capitaliste, la réduction des emplois pour la main d’oeuvre qualifiée, l’irruption de nouvelles technologies dans le monde du travail et l’emballement de l’anarcho-capitalisme financier, les mouvements sociaux se révèlent comme une nécessité d’organiser ce que la société ignore. Mais, en ce moment même, cela prend en Argentine des dimensions qui tiennent à la tradition et à la politique locale.

Dans ce contexte les mouvements sociaux ont réussi à se ménager un espace dans l’agenda électoral. Il ont su, parce qu’ils étaient dans la rue dès le premier jour de Mauricio Macri à la présidence, placer le débat autour de l’Urgence Alimentaire, dans le contexte de l’accroissement de la pauvreté et de l’indigence en Argentine ces quatre dernières années, conséquences de la politique économique mise en pratique par le gouvernement de Cambiemos (« Changeons »).

« À l’heure de Macri, les mouvements sociaux se réfugient dans le péronisme et s’époumonent : tous ensemble. »


Agustín Álvarez Rey

Le Président qui arrivait en promettant un niveau de pauvreté zéro est sur le point de finir son mandat avec 40 % de la population argentine noyée dans la pauvreté. Le 10 décembre prochain, quand se conclura le mandat présidentiel, les statistiques montreront que l’administration Macri a généré 5 nouveaux millions de pauvres. 

La déchirure du tissu social, la paupérisation du salaire, une brutale dévaluation de la monnaie, des indices d’inflation qui dépassent les 5 points de pourcentage mensuels, et les fermetures massives de PME finissent aussi par dessiner un panorama dans lequel faim et pauvreté abondent.

Dans un tel contexte, le travail des mouvements sociaux devient fondamental à plus d’un sens. Les différentes organisations qui opèrent dans les quartiers les plus populaires abattent un travail titanesque pour éviter un soulèvement social. En ce sens, l’organisation politique des secteurs les plus vulnérables apparaît comme la seule forme d’endiguement, allant de paire avec les plans sociaux, pour éviter la violence dans les rues.

Les nombreux manifestants assassinés par les forces de l’ordre pendant la crise de 2001 restent une blessure ouverte dans la société. Le souvenir des rues ensanglantées, la possibilité d’aller aux urnes à court terme et la responsabilité du leadership social et syndical génèrent, avec l’allocation universelle par enfant à charge (asignación universal por hijo, AUH), un tout qui calme la violence latente dans une société chaque fois plus inégalitaire. 

La constitution d’un nouvel acteur central

Étant donné l’état des choses, le sujet politique qui, en un peu plus de vingt ans, s’est transformé en un acteur central de la politique argentine, a réussi en pleine campagne électorale à imposer son agenda et à obliger le secteur officiel à discuter de la faim en Argentine.

Les mouvements sociaux qui, il y a quelques années, se montraient en majorité partenaires du kirchnerisme et qui, au cours des quatre dernières années, ont négocié des millions de pesos au corps à corps avec le gouvernement de Mauricio Macri, continuent de faire la nouveauté dans le monde politique argentin et sont allés tâtonner dans tous les espaces politiques en vue de l’élection présidentielle de 2019.

Avec la bénédiction du Pape, leur puissance de feu dans la rue les a menés à disputer ce terrain au syndicalisme et à la politique de partis. Les mouvements sociaux s’emploient à fournir à la Confédération Générale du Travail (CGT) un afflux nouveau et à reconfigurer la colonne vertébrale du mouvement national et populaire en Argentine.

Ce qui naquit de la détresse la plus profonde, comme une tentative d’organiser le ras-le-bol, comme la réponse la plus extrême à la faim et au chômage, est aujourd’hui une construction politique qui cherche à contenir les plus vulnérables et les organiser autour de l’espoir d’un avenir meilleur.

Les petits-fils de la génération qui a vu surgir le péronisme, les droits du travail et le modèle syndical argentin ne peuvent renier leur ADN. C’est pour cela que les mouvements sociaux qui croissent le plus sont ceux qui, même sans le mentionner, possèdent une matrice péroniste, c’est-à-dire des hiérarchies, une organisation verticale et une inévitable tendance à l’entente.

« Ce qui naquit de la détresse la plus profonde, comme une tentative d’organiser le ras-le-bol, comme la réponse la plus extrême à la faim et au chômage, est aujourd’hui une construction politique qui cherche à contenir les plus vulnérables et les organiser autour de l’espoir d’un avenir meilleur. »


Agustín Álvarez Rey

Presque deux décennies après la pire crise économique que l’Argentine a pu vivre et au milieu d’un panorama désolé, les acteurs politiques dont cette société en décomposition institutionnelle a accouché font partie de la dispute pour le pouvoir en 2019. Et cela va plus loin. De la périphérie au centre, des routes éloignées aux grandes villes, les piqueteros se sont transformés, ils ont grossi, ils se sont organisés et sont entrés dans le marché du travail par la voie des coopératives et de l’économie populaire.

Eduardo Duhalde, Néstor Kirchner et Critina Fernández de Kirchner, chacun à leur tour et à leur manière, ont vu le nouveau sujet politique et ont travaillé avec lui à mesure que la société reprenait sa forme et le marché du travail sa force. Mais déjà rien ne pouvait plus être comme avant. Des plans sociaux à la montée en puissance des coopératives à travers différents organismes de gouvernement et de la législation émanant du Congrès il s’est écoulé un peu moins d’une décennie. Les nouvelles expériences des années 1980 ont fini par devenir monnaie courante à la fin des années 1990 et revêtirent la cape de la légalité récemment au cours des douze ans de kirchnerisme. En 2011, on modifia la Loi sur la faillite, on établit les coopératives comme sujets juridiques et on obligea l’Etat à les subventionner pour leur donner un « appui technique et économique » et assurer la continuité du contrat de travail même quand l’entreprise se déclare en faillite.

Toutefois, l’expérience des usines récupérées et des coopératives n’a pas permis de survivre au changement de gouvernement et de plan économique. Le manque d’approfondissement des politiques pour soutenir la structure et protéger les travailleurs est resté exposé. À la réduction du marché intérieur et à l’augmentation disproportionnée des prix des services publics, s’est ajoutée l’absence d’un réseau de financement non bancaire pour que les projets soient soutenables. Du fait des sources de financement qui semblent inépuisables et d’un soutien politique multisectoriel, les mouvements sociaux ont grandi à l’ombre des gouvernements du Frente para la Victoria (FPV, le « Front pour la victoire ») et ont acquis aujourd’hui le poids nécessaire pour faire partie, en tant que soutien indispensable, de la bataille électorale.

Dans ce cadre, le Mouvement Evita (surnom d’Eva Perón) a réussi à investir Leonardo Grosso, le référent national de l’organisation et actuel député national, comme le troisième candidat à la députation dans la province de Buenos Aires. La place que le référent d’Evita occupe dans la liste démontre l’importance de la structure qui le soutient et, en même temps, rend compte d’une reconnaissance du travail réalisé en tant qu’opposition pendant les quatre dernières années.

Fernando « El Chino » Navarro est un autre référent du Mouvement Evita, qui aujourd’hui démontre l’importance de la place de son organisation. Il fait partie du cercle de confiance du candidat au poste de Président del Frente de Todos, Albert Fernández, qui, sans surprises, sera celui qui s’imposera aux élections.

L’amplification des mouvements sociaux en Argentine est notoire et ne peut se dissimuler : des plans sociaux pour garantir la subsistance minimale jusqu’à la présentation d’un espace politique propre qui tente de favoriser l’unité du camp national et populaire ; de l’organisation de soupes populaires et de barrages de routes jusqu’à la discussion des politiques d’Etat et l’inclusion dans la discussion d’un plan gouvernemental ; de l’état de groupes inorganisés aux actions sporadiques jusqu’à la création d’un syndicat et la possibilité de s’asseoir avec les leaders de la CGT pour définir les actions stratégiques.

Ce chemin parcouru sert à comprendre pourquoi les mouvements sociaux sont en mesure de prendre part à la bataille électorale de 2019. Pour atteindre cet objectif ils ont même trouvé et réussi à mener à bien l’institutionnalisation que peut leur donner la CGT.

« De la périphérie au centre, des routes éloignées aux grandes villes, les piqueterosse sont transformés, ils ont grossi, ils se sont organisés et sont entrés dans le marché du travail par la voie des coopératives et de l’économie populaire. »


Agustín Álvarez Rey

Dans un contexte mondial d’insertion toujours plus grande des technologies dans le domaine du travail, le seul syndicat qui pourra grandir, selon les dirigeants syndicaux, est celui des exclus. C’est pour cela que, pour les mouvements sociaux, après vingt ans de gestation, leur parcours politique commence tout juste. De l’intérieur de ces organisations on définit ce processus comme « lent et progressif », mais depuis l’extérieur il se révèle vertigineux.

Depuis que le kirchnerisme leur a ouvert la porte de l’État en 2003 selon la logique de transversalité, et jusqu’à aujourd’hui, les mouvements sociaux ont développé des capacités insoupçonnées au début du processus. La nécessité politique d’ouvrir le jeu au delà du péronisme et la résistance au néolibéralisme régnant des années 1990 ont aidé à ouvrir la voie. Au delà de cela, pendant les douze années de gouvernement kirchnériste, ce n’est qu’un secteur des mouvements sociaux qui a assumé sa dimension pro-gouvernamentale.

Avec le changement de gouvernement et l’arrivée de Mauricio Macri a la Casa Rosada, les choses ont changé. Si les passerelles ne se sont jamais rompues pour négocier avec les représentants de l’Etat, tous les mouvements sociaux ont cette fois assumé leur rôle d’opposition.

Il est vrai que devant une administration qui est entrée en fonction avec une forte dévaluation de la monnaie qui a réduit le pouvoir d’achat des travailleurs et des bénéficiaires des plans sociaux, la représentation politique des secteurs les plus vulnérables n’avait pas beaucoup de marge pour fixer sa position. Cependant, l’intention de consolider de nouveau « l’union d’action » dans la rue a rapidement trouvé son corrélat dans la réalité. Dans ce contexte, les mouvements sociaux – surtout la Confédération des Travailleurs de l’Économie Populaire (CTEP), Barrios de Pie et le Corriente Clasista y Combativa (CCC) – essayent de nouveau de passer par le chemin de l’unité en surmontant les contradictions et en tentant de fixer un objectif commun par delà les différences. 

Dans ce cadre, l’attention spéciale que le Pape leur accorde, non seulement dans notre pays, catalyse leurs possibilités d’expansion. Les déclarations permanentes de Francisco contre l’exclusion du capitalisme et sa participation aux rencontres mondiales des mouvements sociaux sont suivies avec une attention particulière par la politique vernaculaire. Sur le plan politique, la relation du Pape avec le péronisme et le syndicalisme argentin sert de pont pour unir les différents secteurs.

On ne peut pas non plus minimiser la relation du Pape avec Juan Grabois, secrétaire de formation du CTEP et figure toute nouvelle du kirchnérisme. Le syndicat issu du Mouvement des travailleurs exclus (MTE) est l’instrument par lequel, également avec l’aide de Francisco, les mouvements sociaux occuperont une place au sein de la CGT, donnant un tour de page définitif à la trajectoire des mouvements sociaux en Argentine.

Genèse des mouvements sociaux en Argentine

L’histoire de ces organisations ne commence pas dans les années 1990, elle est plus riche et couvre les décennies précédentes. Cependant, elle n’avait jamais atteint le protagonisme qu’elle avait obtenu depuis 2001 sur la scène politique. La crise de la représentation, le changement de modèle de production et la modification du système d’accumulation capitaliste ont contribué à ce que le sous-sol de la patrie modifie sa matrice et avance à nouveau vers la consolidation d’un sujet politique et social déterminant.

Ce que Hannah Arendt, John Locke et Robert Castel, chacun à leur époque, ont soulevé sur les modifications de la société et le rôle du travail, a été vécu avec intensité en Argentine pendant les vingt dernières années. Il est temps, une fois de plus, que les exclus, ceux qui ont perdu leurs droits, les retrouvent. En outre, le travail formel de faible qualification diminue en même temps que les progrès technologiques se développent. Dans ce cadre, le défi pour les mouvements sociaux, au-delà de leur rôle d’articulateurs entre l’État et les couches les plus vulnérables de la société, est de consolider un profil politique.

Le défi, bien sûr, n’est pas simple. Le péronisme, sur le point d’arriver à nouveau au pouvoir, apparaît, avec les drapeaux de la justice sociale et de la conquête des droits, comme un aspirateur de la base qui soutient ces organisations. Les dirigeants s’accordent à dire que l’impossibilité historique d’avoir pu construire un parti ouvrier en Argentine est liée à l’empreinte du mouvement créé par Juan Domingo Perón.

« Les dirigeants s’accordent à dire que l’impossibilité historique d’avoir pu construire un parti ouvrier en Argentine est liée à l’empreinte du mouvement créé par Juan Domingo Perón. »


Agustín Álvarez Rey

En Argentine, le parti des travailleurs, depuis 1945, est le Péronisme. Cependant, face à la crise de la représentation des partis traditionnels, en 2001, les dirigeants des travailleurs confrontés au néolibéralisme ont eu leur chance. Mais Néstor Kirchner et le péronisme sont apparus avec leurs drapeaux traditionnels pour reprendre le pouvoir. Quelque chose qui pourrait se reproduire le 10 décembre avec l’arrivée d’Alberto Fernandez à la Casa Rosada. En 2003, ce qui a permis de bloquer la possibilité de la croissance d’un parti ouvrier était la transversalité. Certains dirigeants s’accordent à dire que « Nestor était un raccourci » qui les a amenés à mettre de côté le chemin ardu de la construction d’une alternative électorale qui deviendrait éventuellement compétitive. Au cours des quatre dernières années où le péronisme n’a pas régné, la nécessité pour la construction sociale de faire le saut vers la construction politique a refait surface. Dans ce contexte, les mouvements sociaux, du moins les plus représentatifs, ont fini par faire partie du Front qui dirige le péronisme et qui est en voie de gagner les élections.

Le philosophe Ernesto Laclau explique dans son livre La razón populista que « la formation d’une multitude exige l’exaltation et l’intensification des émotions ». Ainsi, il se tourne vers le psychologue social britannique William McDougall pour mettre en garde contre le fait que « la panique que vit un groupe d’individus face à un danger imminent est typique d’eux (la foule) » et aussi dans la bouche de McDougall, précise que « la propagation rapide de la même émotion dans une multitude par ce qu’il appelle le principe de l’induction directe de l’émotion », qui n’est autre que « la réponse primitive de solidarité » et, dans un tel cas, ce qui « nous permet de comprendre que le fait qu’une réunion de personnes (ou animaux) puisse rapidement devenir une multitude en panique »1.

Selon Ernesto Laclau, « un objectif commun ne suffit pas pour construire une identité collective », c’est pourquoi « l’identification à une image émotionnellement chargée de l’identité du groupe en tant que tel »2 est nécessaire pour compléter la consolidation de cette identité.

Dans ce contexte, la mémoire historique du peuple a servi de fondement à la composition particulière des mouvements sociaux en Argentine. L’organisation populaire des luttes collectives a son ADN, et bien qu’elle soit adaptée à chaque circonstance historique, la matrice ne varie pas. Docteur en sciences politiques et spécialiste des mouvements sociaux, Salvador Martí Puig réfléchit sur les « actions collectives » et explique que « chaque groupe a sa propre histoire (et mémoire) d’action collective (Charles Tilly, 1978), puisque les gens ne peuvent pas utiliser des routines d’action collective qu’ils ne connaissent pas, car en arrière-plan, ce sont des produits culturels qui – bien qu’ils évoluent – sont difficiles à transformer »3. Dans ce cas, comme dans presque tous les autres, confondre mémoire historique et processus anachroniques est une erreur. C’est pourquoi Martí Puig précise que « malgré cela, l’un des atouts les plus importants des mouvements de résistance émergents a été leur créativité continue pour générer de nouvelles formes d’action collective avec lesquelles communiquer et transmettre les revendications, générer solidarité et identité entre leurs membres et, surtout, interpeller leurs adversaires »4. Dans le cas de l’Argentine, les mobilisations et les actions syndicales traditionnelles des travailleurs ont été transformées en piquets de grève.

Le processus en Argentine n’est pas étranger au monde : ce qui est particulier est la réponse, et aussi l’ampleur de la crise de 2001, ainsi que la réponse à la crise de 2019. Face aux mutations que connaît la société au niveau mondial, le sociologue français Robert Castel, dans différents textes élaborés entre 1997 et 2013, met en garde contre le fait que la flexibilisation et la précarité éloignent de plus en plus l’intégration de la zone de vulnérabilité. C’est pourquoi, face à la mutation du marché du travail, qui se traduit par une plus grande inégalité, les exclus, dans ce cas précis d’organisation naissante, deviennent plus visibles.

D’une certaine manière, Castel propose d’imposer le paradigme de la flexibilisation étendue, qui se traduit, au mieux et lorsque la crise ne s’aggrave pas, par une rotation des emplois de mauvaise qualité qui expose les travailleurs à un manque de certitude et de formation qui les expose à une survie quotidienne. Il n’y a pas de travail. Il n’y a pas de carrière à l’usine. Le long terme, pour les travailleurs, a cessé d’exister. Le diagnostic de Robert Castel a été synthétisé avec force par le Premier ministre de l’Éducation du gouvernement de Mauricio Macri, Esteban Bullrich, qui a souligné peu de temps après sa prise de fonctions qu’une partie de sa tâche était « de créer des Argentins capables de vivre dans l’incertitude et d’en profiter ».

Dans ce cadre, le travail en tant qu’organisateur social disparaît ; et dans cette logique, les plus touchés, comme toujours, sont les plus fragiles. Les jeunes, les immigrants, les femmes et ceux qui viennent des quartiers pauvres sont relégués sur le marché du travail. Ils sont poussés dans la vulnérabilité et la pauvreté, augmentant ce que Karl Marx appelait « l’armée de réserve », qui en théorie est toujours disponible face aux fluctuations de la demande imposée par le marché et qui n’a accès qu’à des emplois de mauvaise qualité.

Cependant, le treillis des mouvements sociaux et leur croissance ont remis en question cette idée, ce qui a également été abordé par Castel. La construction collective de sorties productives avec, dans la plupart des cas, la protection de l’Etat par des lois ou autres mécanismes, réduit la conformation de cette armée pour rendre compte d’un nouvel acteur social. Pour Castel, la précarité du travail devient précarité sociale dans le contexte d’une société de plus en plus fragmentée. La mort du modèle de production fordiste, avec tout ce que cela implique, est un coup dur non seulement pour la société et pour les travailleurs, mais aussi pour la politique, qui doit générer de nouvelles réponses aux problèmes habituels.

Le changement du modèle de production et d’accumulation capitaliste génère de nouveaux cadres au sein de la société. La flexibilisation, l’absence de défense juridique, l’avancée du système financier et la présence de plus en plus puissante de la technologie sur le marché du travail ne produisent que des personnes exclues. Face à cette situation, la contribution de Castel, aujourd’hui reprise par une grande partie de la direction politique et des mouvements sociaux, soutient qu’au-delà de la lutte pour tenter de réintégrer ceux qui ont été exclus du système, l’objectif doit être la transformation et la consolidation des nouvelles conditions de travail.

Ponctuellement, Castel souligne : « Les « exclus » sont le plus souvent des vulnérables qui étaient « sur le fil » et qui ont basculé. Mais il existe aussi une circulation entre cette zone de vulnérabilité et celle de l’intégration, une déstabilisation des stables, des travailleurs qualifiés qui deviennent précaires, des cadres bien considérés qui peuvent se retrouver chômeurs. C’est du centre que part l’onde de choc qui traverse la structure sociale. Les « exclus » ne sont pour rien dans le choix d’une politique de flexibilité des entreprises, par exemple – sauf que leur situation en est concrètement la conséquence. Ils se retrouvent désaffiliés, et cette qualification leur convient mieux que celle d’exclus : ils ont été dé-liés, mais restent sous la dépendance du centre, qui n’a peut-être jamais été aussi omniprésent pour l’ensemble de la société. C’est pourquoi dire que la question posée par l’invalidation de certains individus et de certains groupes concerne tout le monde n’est pas seulement faire appel à une vague solidarité morale, mais constater l’interdépendance des positions travaillées par une même dynamique, celle de l’ébranlement de la société salariale »5.

Urgence alimentaire et perspectives dans un éventuel gouvernement d’Alberto Fernández

Mais l’Argentine aujourd’hui va au-delà des théories de l’emploi, de l’exclusion et des nouvelles technologies. Dans le pays de La Pampa Húmeda, les droits les plus élémentaires sont à nouveau en discussion. Dans le grenier du monde, le débat politique porte sur la manière de lutter contre la faim. C’est pourquoi 2019 est à nouveau le temps des mouvements sociaux. La théorie s’abandonne à la réalité d’un pays où les politiques néolibérales et leurs conséquences sociales ont reconduit la discussion au plus élémentaire.

Pour cette raison, après les élections primaires ouvertes simultanées et obligatoires (PASO)6, étape précédant les élections générales, les mouvements sociaux ont placé le débat sur l’urgence alimentaire en tête de l’agenda national et pendant 15 jours ont été le centre du débat politique en Argentine.

Le nouveau sujet politique et social du système politique argentin a montré à nouveau son potentiel au milieu de la campagne électorale et a réussi à rendre visibles les conséquences de la politique économique que le gouvernement de Mauricio Macri mène depuis quatre ans.

Le débat sur l’urgence alimentaire a servi, entre autres, à mettre un visage sur les chiffres ; à donner un visage et un contexte aux 5 millions de nouveaux pauvres que l’Argentine de Macri a fait naître ; à voir, multipliée à l’infini par les écrans de télévision, la réalité des cantines débordées ; à enregistrer la malnutrition qui afflige les enfants des quartiers.

Bien sûr, derrière cela ou avec cela comme toile de fond, il y a un différend politique sur le sens de la faim. La protestation des mouvements sociaux a une fois de plus été transformée en un projet de loi qui a finalement été approuvé par le Congrès national. Cependant, les mouvements sociaux ont reproché à Macri ce retard. Ils soutiennent que des semaines précieuses ont été perdues pour nourrir la population.

Au cours des quatre dernières années, les mouvements sociaux sont devenus le centre de l’opposition. Représentants des secteurs les plus touchés par les politiques d’austérité du gouvernement, ils sont dans la rue depuis 2016, lorsque le syndicalisme était encore timide et que l’opposition au Congrès était incapable d’articuler une majorité ou de canaliser les premières nattes d’un modèle qui montrait déjà son esprit.

La nouvelle colonne vertébrale, le sous-sol de la patrie qui crie famine, sera aussi un axe central de ce qui vient en Argentine. Dans ce scénario, les mouvements sociaux les plus enclins au dialogue ont déjà établi des liens avec l’équipe du candidat à la présidence du Front de Todos, Alberto Fernández, et espère que ces liens se transformeront en politiques actives pour le secteur qu’ils représentent.

D’autre part, les mouvements sociaux les plus durs, dont l’espace le plus visible est le Polo Obrero, le bras social du Partido Obrero, profitent de la situation pour camper dans l’Avenue 9 de julio. Il ne s’agit pas tant d’obtenir des solutions immédiates que d’envoyer un signal au prochain gouvernement. 

Le député national Daniel Arroyo, l’un des noms qui courent pour occuper le ministère du Développement social lors d’un mandat hypothétique d’Alberto Fernandez a déjà fait face à une situation similaire quand, en 2003, le ministère du Développement social a débarqué avec Alicia Kirchner, sœur de l’ancien président Nestor Kirchner, comme sous-ministre.

Avec près de 40% des Argentins vivant dans la pauvreté, des soutiens du Frente de Todos précisent que le ministère du Développement social sera d’une importance vitale pour mettre en œuvre un plan qui « mette de l’argent dans la poche des plus nécessiteux et qui commence à générer du travail. »

La situation peut être comparée à ce qu’a connu l’Argentine dans les premières années de ce siècle. En 2001, le chômage s’élevait à 28% et 60% de l’économie se situait dans le secteur informel. Si bien ces chiffres ne sont pas comparables à la réalité que nous vivons aujourd’hui, il est également vrai que la nourriture était accessible, contrairement à ce qui se passe actuellement.

« Dans le projet proposé par Fernández, qui préconise la réalisation d’un accord économique et social, les représentants de la nouvelle colonne vertébrale du camp national et populaire auront une voix et un vote.  »


Agustín Álvarez Rey

Dans ce scénario, les mouvements sociaux joueront un rôle clé dans l’articulation de politiques relatives à cette question. Comme en 2003, l’idée principale est d’ouvrir les portes du ministère à tous les espaces, au-delà de leur appartenance politique.

C’est pourquoi, au fur et à mesure que la campagne progresse, la table sur laquelle repose le projet politique d’Alberto Fernandez se renforce. Avec les hommes d’affaires, la CGT, les gouverneurs et le péronisme, les mouvements sociaux ont déjà leur place à cette table. Ainsi, dans le projet proposé par Fernández, qui préconise la réalisation d’un accord économique et social, les représentants de la nouvelle colonne vertébrale du camp national et populaire auront une voix et un vote.  C’est peut-être de cette manière que l’Argentine pourra peut-être retourner vers le futur.

Sources
  1. LACLAU Ernesto, La razón populista, Fondo de Cultura Económica, 2005, p 69.
  2. LACLAU Ernesto, La razón populista, Fondo de Cultura Económica, 2005, p.73.
  3. MARTÍ I PUIG Salvador, Los movimientos sociales en el mundo globalizado: ¿Alguna novedad?, América Latina hoy, Nº 36, 2004. pp. 79-100.
  4. MARTÍ I PUIG Salvador, Los movimientos sociales en el mundo globalizado: ¿Alguna novedad?, América Latina hoy, Nº 36, 2004. pp 79-100.
  5. CASTEL Robert, La metamorfosis de la cuestión social. Una crónica del salariado, Paidós Estado y Sociedad, 1997.
  6. BOSCH Felipe et DE ÍPOLA Julia, 10 points sur les primaires en Argentine, Le Grand continent, 12 août 2019.
Crédits
Le texte contient des extraits du livre publié par l'auteur en avril 2019 "La Nueva Columna Vertebral”, Capital Intelectual, Buenos Aires.