Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Prix Goncourt 2019, le roman de Jean-Paul Dubois creuse la singularité radicale et l’idiotisme de la vie imaginaire de son héros-narrateur. Un ouvrage rafraichissant de la part d'un auteur refusant de prendre le jeu littéraire trop au sérieux.

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, éditions de l’Olivier, 2019, ISBN 2823615164

Après avoir été décerné à Éric Vuillard pour un récit très historique, nourri par une enquête sur les coulisses de l’Anschluss en 1936, puis à Nicolas Mathieu pour un roman social, imprégné d’une France à laquelle la parole est rarement donnée et qui recoupait en partie celle qui s’est exprimée à travers la crise des Gilets jaunes, le Prix Goncourt a, cette année, été attribué à un roman qui n’a ni teneur historique ni prétention à capter un imaginaire social et culturel collectif. En effet, le travail principal de Jean-Paul Dubois dans Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon consiste à creuser la singularité radicale, l’idiotisme d’une vie imaginaire, celle de son héros-narrateur, Paul Hansen. 

L’écriture de Jean-Paul Dubois conjugue deux goûts. D’abord, celui de la description minutieuse de la réalité quotidienne, faite d’objets comme les moteurs d’avion, de voiture ou de moto, les installations électriques, les tondeuses à gazon, les matchs de hockey, les systèmes de chaleur et de froid d’un immeuble, les pistons d’un orgue artisanal, autant de ready made objects auxquels, comme Duchamp dans l’espace du musée, il semble donner lieu dans le texte. Cette obsession de l’objet quotidien en rencontre une autre : celle du goût pour ce qu’on pourrait nommer la semi-absurdité du réel lui-même. Dubois, en effet, est toujours à l’affût des moments-limites pendant lesquels, sans que ses acteurs en soient conscients, leur sort se décide et fige la suite de leur en destin. Pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Emmanuel Carrère, on pourrait dire que Jean-Paul Dubois traque ces moments flottants pendant lesquels, l’espace d’un instant, il envisage sur le mode virtuel les autres vies que la sienne1 qui auraient pu avoir lieu, et insiste implicitement par-là sur l’absurdité relative qui préside au sort des êtres. 

Je me souviens, tout jeune, d’avoir lu un de ses livres, intitulé Vous plaisantez, monsieur Tanner2. Le personnage-narrateur, double de Dubois, y racontait les travaux à n’en plus finir de la maison de famille dont il venait d’hériter et qu’il avait décidé de revenir habiter. Recevant par courrier le document dont la signature allait entériner le début de ces travaux monstres, le narrateur déclarait qu’il n’était pas conscient, ce jour-là, du « porte-avion d’emmerdes » qui venait de sonner à sa porte. Derrière cette formule cocasse, que je n’ai pas oubliée depuis, il me semble qu’on retrouve quelque chose qui fonde l’acuité particulière du regard de Jean-Paul Dubois sur le monde : un regard mi-souriant, mi-consciencieux, capable de chercher à retrouver et à nommer précisément le moment où une situation particulière a commencé à devenir hors de contrôle, tout en s’amusant à glisser dans cette enquête des remarques à la fois distanciés et empathiques sur la condition humaine. En d’autres termes : « Il y a une infinité de façons de gâcher sa vie. » (p. 149)

C’est cette multiplicité des enchaînements de situation, cette infinie variété dans l’articulation des hasards de la vie et des échecs qui en découlent, que le héros-narrateur Paul Hansen nous aide à explorer. Le roman repose sur deux niveaux narratifs enchevêtrés : au présent, le quotidien du pénitencier canadien dans lequel Hansen purge une peine de deux ans ; au passé, le récit de sa vie, depuis son enfance et la vie de ses parents jusqu’à la raison de son incarcération. 

Le premier nous plonge au cœur de la trivialité de l’univers carcéral. Le froid et l’humidité insoutenables de la prison, la promiscuité avec son voisin de chambre jusque dans les tâches les plus intimes – la défécation et la masturbation –, les cris et la violence des autres prisonniers, ou encore, plus simplement, l’impossibilité même de se projeter, en rentrant en soi-même, dans un ailleurs. « L’air libre, par définition, n’entre jamais ici. » (p. 68) À cet égard, le personnage fait une remarque saisissante, lorsqu’il constate que, s’il lui est possible de s’imaginer chaque soir que sa femme défunte et son chien viennent le « rejoindre » dans sa cellule, il lui est en revanche faire l’exercice inverse : « J’ai dit qu’eux pouvaient me visiter ici. Mais jamais je n’arrive à les rejoindre dehors. » (p. 41) Néanmoins, au milieu du tableau sordide de la prison, le ton du narrateur-personnage oscille toujours entre la douleur et la distance amusée. Il semble toujours capable de retourner la misère objective de sa condition en une remarque imperceptiblement souriante sur son incongruité. Cette ambiguïté fonde la richesse du personnage de celui avec qui il partage sa chambre, Patrick Horton, Hell Angel, fou de motos et de hockey sur glace. Son mélange de brutalité et d’innocence, de violence et de terreurs d’enfant – il a la phobie qu’on lui coupe les cheveux et a peur panique des rongeurs – résume la tonalité aigre-douce, à la fois douloureuse et touchante, avec laquelle ce premier niveau du récit nous introduit au second.

En effet, à partir de ce cadre principal, Paul Hansen revient sans cesse à sa vie antérieure. Il raconte la rencontre entre son père, un pasteur danois venu de Skagen, petite ville perdue au bout de la péninsule continentale du Danemark et dont l’église du xve siècle a été enfouie par le sable, et sa mère, une toulousaine ravissante qui tient le cinéma d’arts et d’essais Le Spargo au milieu de l’effervescence libertaire de la fin des années 1960. Leur divorce intervient à la suite de la projection dans ce même cinéma du film pornographique de Gérard Damiano, Gorge profonde. Son père part alors pour une paroisse luthérienne perdue dans l’État de Québec, à Thedford Mines, douce bourgade remplie de gisements d’amiante, dans lesquels le pasteur Hansen prêche sans grande conviction la bonne parole à des paroissiens anglais qui se sentent assiégés par les hordes de catholiques qui peuple le Québec. Hansen fils, venu rejoindre son père, raconte ensuite la lente déchéance de son père, gagné par la passion du jeu, qui ruine progressivement les économies de sa paroisse et les siennes propres en misant sur les courses de chevaux, puis directement au casino de Montréal, avant de mourir frappé d’une sorte d’apoplexie en plein sermon d’adieu. Le héros, qui perd également sa mère restée en France peu après, devient alors le superintendant de L’Excelsior, un vaste complexe résidentiel dans la banlieue de Montréal. 

Chargé de résoudre les milliers de petits problèmes que l’immeuble et sa piscine lui posent chaque jour, il devient également l’homme de confiance de la plupart des retraités de l’immeuble, et l’ami de certains. L’un d’entre eux, Kieran Read, est chargé par les compagnies d’assurances d’évaluer le prix exact que l’assureur devra livrer à la famille d’un défunt, à partir de l’étude de détails concernant sa vie personnelle, ses antécédents, les circonstances qui pourraient justifier une moindre rétribution, etc. Là encore, le sordide côtoie l’humour, dans un mélange très subtil où Dubois excelle. À cette drôle de vie de Canadien parfait menée par un Franco-Danois élevé à Toulouse s’ajoutent deux présences protectrices : celle de la femme de sa vie, Winona, pilote d’un petit monomoteur et issue d’une famille amérindienne Algonquin ; et celle de leur chienne, Nouk, abandonnée et recueillie par Winona lors d’une excursion. Enfin, ce monde idéal formé par son amour pour Winona et sa complicité avec Nouk vole en éclat à la mort de la première, et lorsque le nouveau président des copropriétaires de l’immeuble, à force de tyranniser Paul en l’obligeant à rogner les moindres coûts et en multipliant les restrictions qui le concerne, le pousse à commettre l’irréparable : Hansen le roue de coups, lui arrache une partie de l’épaule à pleines dents et tente de le noyer dans la piscine de L’Excelsior.

Le roman se clôt, lorsque, le récit encadré (la vie de Paul Hansen avant la prison) ayant rejoint le récit-cadre (sa vie en prison), il est finalement remis en liberté, et s’offre, cette fois en tant qu’invité de son ami Kieran Read, le courtier en morts, un dernier bain dans la piscine de L’Excelsior sous les yeux médusés des copropriétaires et de son ancien persécuteur, avant de partir rejoindre le Danemark. 

Tout au long de ce drôle d’itinéraire, le lecteur est ballotté entre des éléments familiers et des situations-limites, entre des banalités et des trouvailles brillantes, entre une trame sordide et un fond charmant. Ce roman qui, dès la sentence qu’il choisit pour titre, s’annonce comme une ode à la relativité des points de vue figés sur la vie et sur la rigidité de nos destins, remplit parfaitement son contrat. Sorte de chronique d’une vie minuscule menée à la fois avec tendresse et ironie par un écrivain qui se dérobe aux exercices médiatiques traditionnels et refuse de prendre le jeu littéraire trop au sérieux, ce Goncourt surprise confirme de manière rafraîchissante, au milieu d’une rentrée littéraire saturée de récits nombrilistes et sentencieux, que tous les hommes n’écrivent pas le monde de la même façon.

Sources
  1. Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, Paris, P.O.L., 2009.
  2. Jean-Paul Dubois, Vous plaisantez, monsieur Tanner, Paris, éditions de l’Olivier, 2006.
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