Madrid. En juillet dernier, nous soutenions que le système politique espagnol s’acheminait directement vers une dynamique d’ingouvernabilité1. Il était en effet devenu évident que le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez (PSOE) était incapable de parvenir à un accord pour une coalition stable avec Pablo Iglesias, dirigeant du parti de gauche Unidas Podemos. Au cours des deux derniers mois, pléthore de négociations ont eu lieu, à un rythme hebdomadaire, mais rien qui ne puisse constituer une nouvelle majorité pour la gouvernance n’en est sorti. Cela n’a pas empêché, au début de cette semaine, certains des observateurs les plus importants d’espérer, et de se bercer d’illusions, sur un revirement de dernière minute (dans la “minute 93 des heures supplémentaires”, référence à un message envoyé par le conseiller politique de Sanchez, Iván Redondo), qui aurait pu permettre au gouvernement d’éviter l’échéance de nouvelles nouvelles élections nationales. 

Lorsque Pedro Sanchez a annoncé ce mardi, depuis le Palais de la Moncloa, que les dernières négociations avec les hauts responsables de gauche et de droite avaient échoué (Albert Rivera, de Ciudadanos, dont l’opposition féroce a marqué le mois dernier, a pourtant essayé de dialoguer jusque dans les derniers jours)2, il est apparu qu’une nouvelle phase politique s’ouvrait. Une nouvelle phase en contraste frappant après ce qui, en avril, avait déjà bouleversé la donne : une classe politique polarisée entre partis anti-establishment et le relâchement du régime bipartisan qui dominait le pays depuis le tournant démocratique de 1978.  Cette nouvelle phase qui s’ouvre, sera sans doute définie par une méfiance populaire générale à l’égard des élites politiques, qui ont abdiqué dans leur mission de répondre non seulement aux besoins de la société, mais plus fondamentalement au contrat social démocratique fondé sur le dialogue, le compromis et la réforme. Ces dernières années, beaucoup d’analyses voyaient en Espagne une sorte d’ »exception politique » dans la zone euro3, en partie à cause de la présence insignifiante du populisme d’extrême droite dans le spectre politique. Mais ce que cette nation partage avec l’horizon général de notre époque, est un penchant clair vers un moment de désengagement politique, non plus exprimée dans les rues ou dans les revendications populaires, mais plutôt comme une attitude omniprésente dans les élites politiques elles-mêmes. 

Il ne fait aucun doute que l’une des caractéristiques de la crise politique espagnole, et du “déficit démocratique” de la classe politique, incapable de se réformer politiquement, vient d’une classe politique stagnante, qui a hérité de la vision catholique de l’immobilisme fondée sur le concept théologique et politique du katéchon, qui cherche à retenir le mouvement du temps historique. L’échec dans la stabilité des gouvernements, signifie cette fois-ci, c’est que ce “déficit démocratique” est aussi latent chez les nouveaux dirigeants politiques, bien qu’ils aient commencé leur carrière avec l’intention de transformer les institutions défectueuses. D’une certaine manière, c’est ce que Pedro Sanchez et Pablo Iglesias ont en commun : le premier est la figure de la résilience du PSOE depuis 2016, le second est un nouveau venu dans le système politique, dont la devise populiste était précisément « nous sommes venus ici pour changer la vie des gens ». Ce qui semble épuisé dans ce dernier cycle politique espagnol, est précisément l’illusion que deux nouveaux visages de l’élite peuvent  être capables de transformer les habitudes et la culture politique qui ont dominent la logique des partis et la technicité de l’appareil d’Etat. En d’autres termes, la déconnexion entre la logistique de l’État et les exigences du peuple – ou, en termes théoriques plus abstraits, les relations entre le pouvoir constitué et le pouvoir constituant – est maintenant marqué par un fossé grandissant qui favorise l’immobilisme du gouvernement et qui l’empêche de gérer, d’administrer et de diriger le court et le long terme de l’avenir du pays. 

Mais ainsi, quelles raisons ont contribué à l’affaiblissement des élites politiques de gauche en Espagne ? On peut répondre à cette question à la fois en élargissant la portée de notre analyse, mais aussi en tenant compte de la spécificité du cas espagnol. Premièrement, la thèse généraliste est une thèse du philosophe politique Carlo Galli, qui affirme dans un essai récent4 que la ruine du leadership politique est une conséquence directe de l’administration technique croissante, et d’un nouveau sens du « leadership ». Au fur et à mesure que la politique devient une question d’orientation technique (nombre de sondages, analyse statistique, archives, résultats prévisibles et calculables), la force du charisme s’érode, rendant ainsi impossible pour le politicien de faire face à des risques de second ordre qui pourraient l’exposer à une situation imprévisible, et pour laquelle il n’a aucun plan prédéfini. Cette dimension technique du personnalisme politique contribue profondément à l’abdication des élites devant la complexité de la chose. 

Deuxièmement, et de façon plus spécifique, dans le cas de l’Espagne, les conseillers politiques et les « doreurs d’image politiques » (political spin doctors) ont exercé une très forte influence, de l’intérieur, sur les dirigeants politiques. Pour le “doreur d’image politique”, la politique, au sens grec du terme, est une condition secondaire de la politique. En effet, pour le conseiller technique, le but est de recréer et d’influencer profondément la façon dont la réalité est comprise. Pour le doreur d’image technique, ce qui devient central, c’est la façon dont le jeu politique est conçu, à la manière “Game of Thrones” qui, selon l’analyste politique Carlos Cue5, est le cadre mental partagé à la fois par Ivan Redondo et Pablo Iglesias. Comme nous le savons, Iglesias est même allé jusqu’à écrire une sorte d’Art de la négociation (écrit par Donald Trump en 1987), intitulé Ganar o Morir (Gagner ou mourir), dans lequel il explique son processus décisionnel à travers une série TV.6

L’abdication du charisme politique est propulsée par cet avatar de médiatisation de la prise de décision par rapport à la réalité et aux autres acteurs politiques, où la lutte pour obtenir un rôle hégémonique devient l’objectif suprême et central. Compte tenu de la fragmentation croissante de l’éventail politique en Espagne, nous devons supposer que le format du “jeu de trônes” pour une représentation hégémonique absolue conduira toujours à une impasse et à une désapprobation croissante de la société envers les élites politiques. La culture de la « paralysie exaspérante »7 est également rendue possible par un blocage institutionnel en termes de réforme constitutionnelle, de loyautés territoriales et étatiques fédérales, ou par une absence totale de culture de rassemblement par rapport aux autres réalités politiques en Europe (le scénario italien de ces dernières semaines donne une image contrastée du blocage espagnol, comme Carlo de Nuzzo l’a montré sur ces colonnes)8.

En ce sens, il n’y a aucune raison de croire que les nouvelles élections de novembre changeront beaucoup l’état de paralysie actuelle qui traverse les principaux acteurs de l’establishment politique. Pour certains à gauche, le changement ne sera possible que si une nouvelle formation politique émerge. En particulier, on pense au Más Madrid d’Íñigo Errejón, mais à l’heure actuelle, l’ancien leader du Podemos ne semble pas intéressé par un saut dans un environnement électoral hautement toxique. Cependant, il est vrai que le « facteur Errejón »9, qui inclut également dans la formule la populaire ancienne mairesse Manuela Carmena, pourrait tout à fait briser l’impasse en dynamisant le centre, qui reste très animé. L’entrée d’Íñigo Errejón dans le scénario national, plus important encore, marginaliserait immédiatement les récits concurrents en cours d’élaboration, chargés de trouver les coupables et de désigner les acteurs irresponsables de la politique espagnole pour nuire à leur image. Qu’Errejonismo se sente ou non à l’aise pour s’attaquer à la politique nationale, le fait est que sa présence génère de nouvelles aspirations, qui semblaient auparavant s’estomper devant les débats du Congrès. Désormais, l’Espagne devra entamer une phase de réforme qui devra commencer par une transformation radicale de la mentalité de toute sa classe politique.

Perspectives :

  • 10 novembre : date prévue pour les nouvelles élections législatives, les quatrièmes dans 4 ans
Sources
  1. MUNOZ Gerardo, La ingobernabilidad española y la política experiencial, El Desconcierto, 19 juillet 2019
  2. MARTINEZ Guillem, La cuadratura de lo Redondo, Contexto, 10 septembre 2019
  3. ENCARNACION Omar G., The Spanish Exception, Foreign Affairs, 20 juillet 2017
  4. GALLI Carlo, Dalla leadership al leaderismo, Il Corriere della Sera, 7 juillet 2019
  5. CUÉ Carlos E., Momento cumbre de los estrategas, El Pais, 28 juillet 2019
  6. IGLESIAS Pablo, Ganar o morir, ed. Akal, 2019
  7. Tiempo perdido, El Pais, 19 septembre 2019
  8. DE NUZZO Carlo, La démission du président du Conseil italien Giuseppe Conte, de courts délais pour sortir de la crise, Le Grand Continent, 21 aout 2019
  9. ESCUDIER Juan Carlos, El factor Errejón, Publico, 19 septembre 2019