Ankara. Le 8 juillet 2019 l’ancien ministre de l’économie Ali Babacan a quitté l’AKP. Soutien de la première heure du président Recep Tayyip Erdoğan dont il fut le chef de cabinet à la mairie d’Istanbul, le départ d’Ali Babacan révèle les tensions au sein du parti de la majorité. Ce départ, attendu depuis plusieurs mois par les observateurs, est très probablement le premier d’une liste amenée à s’allonger. Abdullah Gül, prédécesseur de Recep Tayyip Erdoğan à la présidence  (2007-2014) et cofondateur de l’AKP, pourrait le suivre et être le deuxième responsable à quitter le navire. L’ancien président et son successeur sont en froid, Abdullah Gül s’étant opposé à plusieurs décisions et prises de position de Recep Tayyip Erdoğan. Resté en retrait depuis la fin de son mandat présidentiel et ayant refusé en juin 2018 d’être le candidat d’une coalition d’opposition regroupant le CHP, le İYİP et le HDP, il pourrait soutenir la création d’un nouveau parti par Ali Babacan, voire le rejoindre. Enfin l’ancien ministre des Affaires étrangères (2009-2014), Premier ministre et président de l’AKP (2014-2016) Ahmet Davutoğlu, lui aussi en froid avec Recep Tayyıp Erdoğan depuis sa démission en juin 2016 devrait lui aussi bientôt quitter le parti de la majorité.

Ces défections apparaissent comme un désaveu de la politique menée par Recep Tayyip Erdoğan, notamment depuis la réforme constitutionnelle qu’il a faite passer par voie référendaire en avril 2017. Les relations du président avec Abdullah Gül et Ahmet Davutoğlu, déjà dégradées, n’en ont pas été spécialement affectées bien que ces derniers s’y soient publiquement opposés. Cette réforme, suivi de son application en juillet 2018 après les élections présidentielles puis de la perte des principales métropoles du pays1 puis d’Istanbul2 lors des élections municipales ont en revanche divisé le parti entre les soutiens indéfectibles au président et plusieurs députés qui pourraient se montrer intéressés par les nouveaux partis créés par Ali Babacan ou Ahmet Davutoğlu. Rappelons qu’avec 291 députés sur 600, l’AKP ne possède la majorité au sein de la TBMM (Grande Assemblée nationale de Turquie) que grâce à sa coalition avec les députés nationalistes du MHP (59 députés). Le départ de plus de cinquante députés mettrait un terme à la domination du parti et forcerait une nouvelle coalition ou des élections anticipées. 

Ces trois figures clés de la politique turque auraient essayé de se rassembler au sein d’un même parti afin de ne pas diviser leurs soutiens3. Bien qu’issus du même parti, leurs positions divergentes sur plusieurs questions de société, notamment sur la place et le rôle de l’islam en Turquie et la politique extérieure de la Turquie, auraient mis fin à la possibilité d’une alliance. Les positions d’Abdullah Gül,  qui a au cours de sa présidence contribué au recul de la laïcité en Turquie et à renforcer la place de l’islam dans la société, et d’Ahmet Davutoğlu dont la politique extérieure a éloigné la Turquie de ces partenaires traditionnels pour tenter, avec un succès mitigé, de la rapprocher des pays musulmans (sans succès en fin de compte) demeurent trop éloignées de celles d’Ali Babacan. Celui-ci s’adresse davantage aux députés de centre-droit et s’inquiète de l’image que renverrait une alliance avec les principales figures de l’islam politique.

Après l’échec du nouveau scrutin à Istanbul le 23 juin dernier, Ahmet Davutoğlu aurait néanmoins proposé à Ali Babacan de créer un nouveau parti et d’être assisté par Abdullah Gül et lui même. Bien qu’accordés sur plusieurs points cruciaux tels que la continuité institutionnelle de la Turquie préréforme et une gestion collective, opposée au présidentialisme de Recep Tayyip Erdoğan, ils n’auraient pu s’entendre à cause de leurs divergences sociales. Depuis, tous semblent se livrer à un jeu de poker menteur. Ahmet Davutoğlu a depuis déclaré qu’il ne comprend pas pourquoi Ali Babacan, Abdullah Gül et lui-même ne sont pas ensemble4 alors que certains membres de l’AKP, comme l’ancien député d’Istanbul Emin Şirin, pensent encore qu’il pourrait rester si le parti reprend un fonctionnement conforme à ses attentes5.

Cette situation est peu appréciée par Recep Tayyip Erdoğan. Désormais critiqué au sein de son parti, il doit affronter le départ d’un de ses anciens alliés et n’est plus au centre de l’agenda politique. Il aurait déclaré à Ali Babacan lors de leur dernière rencontre début juillet que celui-ci était « libre de ses mouvements mais qu’il ne pouvait en aucun cas diviser la oummah. C’est ce qu’il fait. Ça ne le mènera nul part ». À ces menaces se sont ajoutés, fin juillet, plusieurs déclarations du président qui a déclaré que « ceux qui se livrent à cette trahison paieront un lourd tribut », sans préciser la nature de ce tribut. Qu’il s’agisse d’un tribut politique, d’une menace de sanctions légales ou d’un coup de bluff, le président de la République se retrouve affaibli et risque de subir une deuxième défaite d’importance, à peine un mois après l’échec des élections à Istanbul.

Perspectives :

  • Les prochaines élections, législatives et présidentielles, auront lieu en 2023. Ce délai laisse le temps à la construction d’un nouveau parti et à la formation d’une base électorale solide.  
  • Le départ des anciens lieutenant de Recep Tayyıp Erdoğan est un coup supplémentaire porté à son autorité. Une riposte du président serait contreproductive et ferait le jeu de ses opposants.
  • Le départ de plusieurs députés qui rejoindraient le ou les nouveaux partis créés pourrait mettre fin à la majorité de la coalition AKP-MHP à l’Assemblée nationale. La faible perspective d’une alliance entre les partants et les demeurants pourrait entraîner des élections anticipées qui renouvellerait la composition de la TBMM. 
Sources
  1. BILLEAU David, JOUTEAU Adrien, Istanbul, « tout va très bien se passer » ? : analyse de l’annulation du vote, Le Grand Continent, 11 mai 2019
  2. JOUTEAU Adrien, « Qui contrôle Istanbul contrôle la Turquie », l’opposition reprend la main, Le Grand Continent, 23 juin 2019
  3. OZTURK Ece Sevim, Ahmet Davutoğlu’ndan Ali Babacan’a yeni parti teklifi, Euronews Turkey
  4. Ahmet Davutoğlu’ndan « yeni parti » açıklaması: Ali Babacan’ı aradım, Milligazete, 18 juillet 2019
  5. Eski AKP’li vekil Şirin: Ahmet Davutoğlu yeni parti kurmaktan vazgeçebilir, Cumhuriyet, 2 août 2019