La Russie contemporaine, fief masculin ?

Parmi toute la panoplie des sujets qui engagent une analyse des relations et des différences entre la Russie et le reste du monde – en particulier l’Europe – la question de la place accordée au genre dans la politique russe n’est pas nouvelle. Très médiatisée à l’occasion des événements liés au mouvement Femen et aux Pussy Riot (respectivement à partir de 2008 et de 2011), l’instrumentalisation politique du genre en Russie remonte à plus loin et révèle une conscience complexe de cet enjeu. Qu’il s’agisse d’une égalité homme-femme érigée comme l’un des principes fondamentaux de la révolution communiste ou, plus récemment, d’une intégration du féminin au service d’une politique nationaliste pro-nataliste, l’étude de la place et de la valeur du féminin dans la société russe contemporaine aide à saisir la façon dont sont conçues et appliquées les politiques intérieure et étrangère. Dans quelle mesure les autorités russes, par une instrumentalisation politique du genre, freinent-elles l’émancipation des femmes et discréditent-elles leurs adversaires à l’intérieur du pays comme sur la scène internationale ?

Avec ce nouvel article du pôle GEG Genre, récemment baptisé, nous souhaitons engager une recherche de fond sur les questions du genre et des féminismes appliqués à une aire géographique particulière, à son histoire sociopolitique et culturelle et aux enjeux multiscalaires qui y sont liés.


Par Diane Cosson, avec le concours de Lola Salem

Au lendemain de la révolution d’Octobre, l’un des premiers actes des Bolcheviks fut de proclamer l’égalité absolue entre hommes et femmes. L’enjeu principal était alors d’engager ces dernières à rejoindre le marché du travail, au même titre que leurs partenaires masculins, pour exploiter au mieux l’ensemble des forces productives de la population. Mais cette tactique politique ne se solda pas, malgré ce que pouvait faire miroiter le programme politique du parti communiste en 1919 [note]“The task of the Party at the present moment is mainly to carry on ideological and educational work for the purpose of finally stamping out all traces of the former inequality and prejudices, especially among the backward strata of the proletariat and the peasantry. Not satisfied with the formal equality of women, the Party strives to free women from the material burden of obsolete domestic economy, by replacing this with the house-communes, public dining-halls, central laundries, crêches, etc.”, Political program of the CPSU, 1919, https://www.marxists.org/history/ussr/government/1919/03/22.htm (dernière consultation le 27 mars 2018.[/note], par une émancipation réelle des femmes. Dans une société qui demeurait traditionnelle, et sous l’égide d’un État-Parti qui associait la femme aussi bien au rôle de mère – c’est-à-dire de reproductrice – que de productrice [note]RIVKIN-FISH, Michele, « Pronatalism, Gender Politics, and the Renewal of Family Support in Russia : Toward a Feminist Anthropology of ‘Maternity Capital’ », Slavic Review, Vol. 69, N° 3, Fall 2010, p. 701-724.[/note], la charge s’alourdit : elle ployait désormais sous la double fonction du travail et du foyer. Les droits à l’avortement et au divorce, qui leur avaient été accordés dès 1920, ne résistèrent pas longtemps à l’inquiétude des autorités soviétiques devant la chute de la natalité des années 1930 : interdit en 1936, l’avortement ne fut à nouveau autorisé qu’en 1955, alors que le divorce était, lui, rendu plus difficile [note]YVERT-JALU, Hélène, « L’histoire du divorce en Russie soviétique », Population, 36-1, 1981, p. 41-61.[/note].

Ce détour historique révèle combien les politiques touchant aux questions de genre peuvent être façonnées par des forces contraires, jusqu’à les rendre ambiguës dans leurs motivations et contradictoires dans leur application. De fait, le contexte historique, avec ses nécessités économiques et sociales, entre parfois en conflit avec les volontés politiques, individuelles ou collectives, assumées ou dissimulées, des différents acteurs en présence.

Le 23 février 1917 (du calendrier Grégorien, date correspondant au 8 mars dans notre calendrier Julien), à l’occasion de leur « Journée internationale », les femmes ouvrières et ménagères défilent paisiblement à Petrograd (Saint Pétersbourg), la capitale russe de l’époque. Elles réclament du pain et le retour de leurs maris partis au front, la paix et la République.

En gardant cela à l’esprit, penchons-nous sur l’apparente cacophonie des enjeux liés au genre qui a actuellement cours au Kremlin. Au premier abord, les discours et les mesures concrètes touchant aux droits des femmes, des minorités sexuelles, et plus généralement au modèle traditionnel de distribution des rôles entre les genres, apparaissent assez dissonants, et ce pour deux raisons. D’abord, pour les démocraties occidentales, des politiques telles que la loi contre la propagande homosexuelle à l’intention des mineurs semblent d’un autre temps, quand la construction d’une iconographie virile de Vladimir Poutine est franchement sujette à moqueries. Ensuite, certaines mesures paraissent plutôt incohérentes. Comment, en effet, concilier d’un côté la condamnation des féministes de Pussy Riot, et de l’autre le financement d’associations pour les femmes victimes de violences et le soutien indéfectible apporté aux mères ?

Pour y voir plus clair, il est tout aussi nécessaire de se départir de préjugés culturels, afin de comprendre l’opinion russe à laquelle s’adressent les autorités, que de tenter de percer à jour les intentions de ces dernières. La question est ainsi la suivante : comment la production de politiques publiques et l’orchestration de discours sur le genre s’inscrivent-elles dans le programme général du Kremlin ? C’est-à-dire, dans quelle mesure le genre est-il instrumentalisé à des fins qui non seulement le dépassent, mais qu’il sert dans le même temps à légitimer ?

Bien que le terrain de cette légitimation du régime et de son action par la rhétorique du genre ait sans doute une finalité plus large, on se concentrera sur son application aux politiques pro-natalistes du gouvernement actuel, puis à la formulation d’une nouvelle identité nationale russe.

 

Un « féminisme » au service du pro-natalisme ?

 

Situation démographique de la Russie depuis 1950

La situation démographique russe est préoccupante. Caractérisée par une décroissance chronique depuis une vingtaine d’années, la population de la Fédération de Russie est passée de 148,3 millions d’habitants en 1992 à 143 millions selon les estimations pour 2018.

 

L’exceptionnelle mortalité des (hommes) Russes au regard de la moyenne des pays industrialisés – notamment causée par l’alcoolisme, la toxicomanie et le manque d’activité physique – n’est pas seule responsable de cette baisse considérable. La chute de la natalité dans les années 1990 et 2000 a été déterminante : alors qu’il naissait environ 2 millions d’enfants en Russie au début des années 1990 pour 1,5 millions de décès, l’année 2006 a vu ces chiffres s’inverser pour atteindre 1,5 millions de naissances et 2 millions de décès [note]FAVAREL-GARRIGUES, ROUSSELET, Kathy (dir.), La Russie Contemporaine, Fayard, 2010.[/note].

Ce fut au cours de cette même année, en 2006, à l’occasion de son adresse officielle à la nation du 10 mai, que Vladimir Poutine qualifia explicitement la crise démographique de problème le « plus aigu auquel [a été] confronté le pays » [note]POUTINE, Vladimir, « Allocution annuelle à l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie », 10 mai 2006, http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/23577 (dernière consultation le 8 avril 2018).[/note].

 

Il s’en est suivi l’annonce de différentes mesures destinées à abaisser le taux de mortalité (prévention de l’alcoolisme, renforcement de la sécurité routière) et à encourager une immigration « qualifiée » et respectueuse de la « culture et des traditions nationales » russes, mais surtout, le lancement de ce qu’on peut qualifier de véritable politique pro-nataliste. Cette dernière a notamment consisté en l’introduction d’un « capital maternité », une prime à la naissance du second enfant financée par le budget fédéral et indexée à l’inflation qui atteignait 453 026 roubles en 2017, soit 6 466 euros.

Prenons un moment pour analyser la justification de ce capital maternité dans le discours de Poutine :

« […] l’État a le devoir d’aider les femmes qui donnent naissance à un second enfant et se retrouvent sans emploi pendant une longue période, perdant leurs qualifications. Je crois que, malheureusement, les femmes dans cette situation se retrouvent souvent dans une position dépendante et même franchement dégradée au sein de la famille. Nous ne devrions pas nous montrer timides à discuter de ces problèmes ouvertement et nous devons le faire si nous voulons les résoudre ».

Préoccupé par la chute de la natalité dans son pays, Poutine se montre donc, dans le même temps, soucieux de l’émancipation des femmes. Mais qu’en est-il en réalité des motivations et des effets sur la conception du genre de cette politique pro-nataliste ?

En développant son concept « d’anthropologie féministe du “capital maternité” », Michele Rivkin-Fish démontre que le pouvoir étatique et la citoyenneté sont créés et transformés par les luttes sur la signification des concepts de genre et de famille. Elle souligne que ces transformations se font aussi bien par rapport à l’héritage soviétique qu’en regard des valeurs occidentales.

Le système de genre soviétique se fondait sur un contrat entre les mères et l’État, selon lequel procréation et éducation des enfants étaient permis par la provision d’importants services publics et une forte intervention (ainsi qu’un certain contrôle) étatique. Ce système minimisait le rôle des pères au sein de la famille, l’État soviétique constituant la figure paternaliste dont laquelle aussi bien les hommes que les femmes dépendaient pour leur survie [note]ASHWIN, Sarah, Gender, State and Society in Soviet and Post-Soviet Russia, London, 2000.[/note].

Quant aux sociologues occidentaux, Rivkin-Fish note qu’ils avancent le plus souvent la nécessité, pour qui souhaite augmenter le taux de natalité, de transformer la double-charge de l’emploi et du foyer à travers une distribution des responsabilités plus équitable en termes de genre [note]MCDONALD, Peter, « Gender Equity in Theories of Fertility Transition », Population and Development Review, 2000.[/note].

 

L’actuelle politique pro-nataliste russe rejette ces deux modèles. Certes, il est clair que la forme économique de l’Etat russe ne lui permet pas de financer un soutien aux mères digne de l’époque soviétique. Mais c’est surtout le rejet de la figure dominante du père dans le modèle soviétique qui est décriée, selon Rivkin-Fish. La toute-puissance de l’État soviétique a « émasculé les hommes »[note]RIVKIN-FISH, Michele, « Pronatalism, Gender Politics, and the Renewal of Family Support in Russia : Toward a Feminist Anthropology of ‘Maternity Capital’ », Slavic Review, Vol. 69, N° 3, Fall 2010, p. 720.[/note] aussi bien hors qu’au sein de la famille, et la sociologue Svetlana Aivazova d’observer que, lorsque cet État a lui-même chuté à la fin des années 1980, les femmes se sont retrouvées « abandonnées » et ont perdu foi en l’idéal de la famille nucléaire traditionnelle, jusqu’à reporter leur désir d’enfant, voire renoncer à procréer. Dès lors, la solution pour booster la natalité russe résiderait dans la réhabilitation du rôle dominant des hommes au sein de la famille [note]AIVAZOVA, Svetlana, “Sem’ia: Mozhet li ona stat’ anakhronizmom?” [Famille: peut-elle devenir anachronique ?] Ekho planely, 9 February 2007 : http://www.demoscope.ru/weekly/2007/0277/gazeta025.php (dernière consultation le 27 mars 2018).[/note], ce qui est également contraire au modèle prôné par les sociologues occidentaux. Rivkin-Fish montre combien cette idée d’une « remasculinisation » de la société russe comme nécessaire à la santé démographique du pays est partagée par une bonne part de la société russe. Elle est d’ailleurs consubstantielle à d’autres motivations que celles du seul objectif nataliste, comme nous allons le voir plus loin.

« Le pouvoir étatique et la citoyenneté sont créés et transformés par les luttes sur la signification des concepts de genre et de famille. »

Pour l’heure, la question demeure de savoir comment se positionne le gouvernement par rapport à cette redéfinition du genre et de la famille. La figure du père est tout à fait absente du discours entourant les nouvelles politiques pro-natalistes [note]LEYKIN, Inna, “ ‘Population prescriptions’: Pronatalism and the fear of underpopulation in post-soviet Russia”, http://somatosphere.net/2011/12/population-prescriptions-pronatalism-and-the-fear-of-underpopulation-in-post-soviet-russia.html (dernière consultation le 28 mars 2018).[/note], ce qui pourrait dénoter un retour au modèle soviétique avec un dialogue opéré uniquement entre l’État et les mères. C’est en s’intéressant aux effets, davantage qu’aux apparentes motivations de ces politiques, que l’on comprend que cela n’est pas de facto le cas.

« Le pays a besoin de votre performance. Chaque minute, trois personnes naissent en Russie. »

Certes, ces mesures politiques, en faisant des femmes les uniques récipiendaires de l’assistance publique, perpétuent le modèle soviétique de citoyenneté genrée que constitue la « femme-mère » [note]GAPOVA, Elena, “Vi rojaytié, vi rojaytié, vam zatchtetsia” [Enfantez, enfantez, vous serez récompensées], graniru.org, https://graniru.org/Society/m.106127.html (dernière consultation le 15 avril 2018).[/note]. Cependant, il existe une différence majeure avec ce modèle : le système économique a changé, et les lois du marché ont remplacé la régulation étatique. Si les femmes soviétiques devaient assumer les tâches domestiques, elles étaient traitées au travail presque à égalité avec les hommes. Leur salaire moyen à la fin de la perestroïka était ainsi évalué à 70% de leurs collègues masculins [note]YVERT-JALU, Hélène, interviewée par DEMIDOFF, Maureen, « Vingt ans après l’URSS, ‘En Russie, la politique reste un fief masculin’ », Aujourd’hui la Russie, 2011, https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20111116.RUE5724/vingt-ans-apres-l-urss-en-russie-la-politique-reste-un-fief-masculin.html (dernière consultation le 6 avril 2018).[/note].

Selon des estimations de 2011, il n’en représenterait plus que 40%, alors même que les femmes sont plus nombreuses à suivre des études supérieures. De fait, les employeurs, selon des modes de pensées patriarcaux qui diffèrent aussi bien des conceptions soviétiques que du progressisme d’un féminisme à l’occidentale, considèrent les salaires des femmes comme un complément dans le budget familial. En temps de crise, les femmes sont d’ailleurs les premières à être licenciées.

Dans cette perspective, le « capital maternité » renforce jusque dans son nom l’idée de femmes chargées seules de s’occuper des enfants, ce qui freine considérablement leur émancipation dans le contexte d’une économie de marché qui n’associe plus à une telle tâche, en argent, la même valeur qu’au temps des Soviets.

 

À travers ces mesures, Vladimir Poutine cherche-t-il activement à cantonner les femmes au foyer ? La réponse est incertaine, mais on peut en tout cas observer que ses déclarations, d’apparence progressiste, servent surtout à légitimer des mesures dont l’objectif est bien moins d’agir sur le genre que de raviver coûte que coûte une démographie moribonde.

 

Contradictions du système de défense des femmes en Russie : des organisations non gouvernementales au service du régime

Un constat similaire peut-être fait si l’on se penche sur un autre type d’intervention étatique que représente l’appui politique et financier apporté aux associations et ONG dont l’activité touche aux questions liées au genre.

Étudiant la prise en charge des violences faites aux femmes en Russie, Françoise Daucé et Amandine Regamey notent que l’ère Poutine a vu une recomposition institutionnelle et légale du paysage des organisations de soutien aux femmes victimes de violences. Les années 1990 avaient été marquées par la floraison de nombreuses organisations féminines russes, souvent insérées dans les réseaux internationaux, et l’augmentation des moyens concrets de soutien aux victimes, notamment à travers l’ouverture de centres d’accueil pour femmes appelés « centres de crise ». Ces progrès avaient été largement soutenus par les financements étrangers tels que ceux d’USAID et des fondations Ford ou encore McArthur. Une telle influence internationale avait permis l’importation en Russie d’une approche légaliste basée sur la défense des droits des femmes, dans une perspective égalitariste. Bien que les actions de lobbying auprès du gouvernement se soient soldées par des échecs au long de cette période – à l’image du rejet par la Douma, en 1994, d’une proposition de loi sur les violences domestiques – les deux autrices observent que la situation actuelle est en quelques sorte inversée : c’est aujourd’hui l’État russe qui influence le travail des associations et des ONG de défense des femmes.

Ce regain d’influence de l’État russe a été favorisé par le déclin du soutien international aux ONG locales, les donateurs étrangers délaissant la Russie après le 11 septembre 2001 pour se replier sur d’autres régions du monde vues comme prioritaires. Les financements du gouvernement russe, et donc sa capacité à soumettre les ONG à son bon vouloir, sont alors venus combler une partie du vide créé par le retrait international. Ce grand remplacement vers des organisations pro-Kremlin s’est encore accéléré en 2006, avec le vote d’une loi renforçant le contrôle du ministère de la Justice sur les ONG perçues comme hostiles au gouvernement. Les conditions d’inscription dans les registres officiels se sont faites plus exigeantes, et il est désormais requis de communiquer tout financement étranger. Enfin, en 2008, un décret présidentiel a retiré à 90% des organisations étrangères opérant en Russie le statut qui les exemptait de taxes [note]JOHNSON, Janet Elise; SAARINEN, Aino, « Assessing civil society in Putin’s Russia : The plight of women’s crisis centers », Communist and Post-Communist Studies, 2011.[/note]. De fait, nombre d’entre elles ont disparu, faute de financement international ou de capacité à remplir les conditions posées par la législation nouvelle.

« Plutôt que de concevoir leur activité comme une lutte pour la reconnaissance des droits des femmes, associations et services sociaux sont encouragés à traiter les femmes d’abord comme des mères […] Ces organismes ne s’attaquent pas aux problèmes spécifiques aux femmes : sexisme, stéréotypes sexuels, etc. »

Bien sûr, les organisations de défense des femmes ne furent pas épargnées. Dans le but de dresser un état des lieux de la société civile russe, Janet Elise Johnson et Aino Saarinen s’intéressent au cas particulier des centres de crises, structures destinées à l’accueil des femmes victimes de violence. Elles montrent que l’important réseau de centres de crise qui s’était développé dans les années 1990, en grande partie sur des dons étrangers, est aujourd’hui en plein délabrement. Les centres demeurés indépendants de l’appui étatique ferment les uns après les autres, tandis que les centres créés ou soutenus par les autorités voient leur budget augmenter et se disent confiants pour leurs activités futures.

Quelles sont les conséquences de cette mainmise nouvelle de l’État sur les ONG de soutien aux femmes ? Si le Kremlin choisit de les financer plutôt que de les interdire ou de laisser dépérir faute de moyens c’est que, loin de représenter une menace pour le gouvernement Poutine, elles peuvent désormais soutenir logistiquement ce dernier dans la mise en place de ses politiques publiques, suivant des conceptions bien différentes de celles des anciennes ONG.

Daucé et Regamey soulignent que l’approche légaliste qui prévalait dans les années 90 cède aujourd’hui le terrain à une approche familialiste dictée, là encore, par les impératifs démographiques du Kremlin. Plutôt que de concevoir leur activité comme une lutte pour la reconnaissance des droits des femmes, les associations comme les services sociaux sont de plus en encouragés à traiter les femmes d’abord comme des mères et à répondre aux violences qui leurs sont faites par la prophylaxie sociale et la promotion des valeurs familiales.

Ramzan Kadyrov, président de la République de Tchétchénie, est « l’allié musulman » de Poutine. Excellent communicant, il fait quotidiennement usage d’Instagram pour diffuser les principes conservateurs notamment liés à l’image de la famille et à la sexualité hétéro-normée, défendues par Poutine.

L’étendue de l’influence du Kremlin sur ces associations et organisations est évidemment difficile à évaluer : la promotion de la figure de la mère et des valeurs de la famille reflète aussi une large part de l’opinion russe, et les membres des ONG pourraient aussi bien défendre ces valeurs par pure conviction personnelle, sans y être directement incités par le gouvernement. Néanmoins, les autrices soulignent que les associations soutenues par l’État ne se contentent pas de reproduire des modèles culturels majoritairement partagés par la population russe. En réalité, elles « mettent en œuvre la politique familialiste de l’administration » aussi bien, d’une certaine façon, que le feraient les propres organes de l’État. De fait, dans un pays où la prise en charge des problèmes sociaux par l’État a été réduite au minimum pendant près de deux décennies, les organisations tendent à jouer le rôle d’auxiliaires des autorités [note]SALMENNIEMI, Suvi, Democracy and Gender in Contemporary Russia, Routledge, London, 2008.[/note]. Le lien entre État et associations est parfois rendu plus étroit encore par les connexions qui existent entre les membres de ces dernières et les autorités. Aussi, Lisa McIntosh Sundstrom souligne que les organisations féministes les plus à même de mener des actions concrètes sont « dirigées par des femmes […] fermement ancrées dans la nomenklatura, et qui demeurent principalement respectueuses des désirs du gouvernement actuel ». Prompt à assister les familles pauvres ou les mères d’enfants handicapés, elles ne s’attaquent en revanche pas aux problèmes rencontrés par les femmes en tant que telles : discriminations, stéréotypes sexuels, etc. [note]MCINTOSH SUNDSTROM, Lisa, « Women’s NGOs in Russia : Struggling from the Margins », Demokratizatsiya, 2002.[/note]

 

        Le soutien de l’État aux ONG de défense des femmes, qui s’inscrit parfaitement dans le programme pro-nataliste du Kremlin, correspond également au rapprochement de l’administration Poutine avec l’Église orthodoxeC’est sans doute autant sous la pression de cette dernière que par souci de relancer la natalité russe que, dès 2006, le gouvernement a éliminé nombre de critères permettant l’accès à l’avortement. Les autorités ne peuvent en effet pas ignorer que de telles restrictions pourraient provoquer une recrudescence du nombre d’avortements illégaux, avec tous les effets pervers que cela peut avoir sur la démographie (une mortalité accrue des mères et un taux de natalité à peine modifié).

Plus récemment, l’église orthodoxe a constitué un fervent soutien d’une loi de février 2017, décriminalisant certaines formes de violences domestiques [note]WALKER, Shaun, “ Putin approves legal change that decrminalises some domestic violence”, The Guardian, 7 February 2017, https://www.theguardian.com/world/2017/feb/07/putin-approves-change-to-law-decriminalising-domestic-violence (dernière consultation le 20 mars 2018).[/note]. Les statistiques avancées par l’opposition, selon lesquelles une femme russe mourrait toute les quarante minutes sous les coups de son mari, n’ont pas été entendues. Désormais, les violences qui résultent « uniquement » en contusions et saignements, et non en fractures des os, ne seront plus punissables que de quinze jours de prison ou une amende, au lieu de la peine maximale de deux ans de prison qui avait auparavant cours. Fait notable, le projet a surtout été plébiscité par une députée, Yelena Mizulina, connue également pour s’être fait le chantre de la législation contre la “propagande homosexuelle » de 2013. Ekaterina Sokiriranskaia remarque que ces « femmes de fer » personnifiant une forme de misogynie internalisée sont légion dans les plus hautes sphères de l’État russe, et que Poutine peut compter sur ces figures « conservatrices, pro-religion, anti-féministes » pour tenir les rennes de la propagande et initier des lois décisives [note]SOKIRIRANSKAIA, Ekaterina, “Vladimir Putin has one reliable set of allies: Russia’s iron ladies”, The Guardian, 22 March 2017, https://www.theguardian.com/commentisfree/2017/mar/22/vladimir-allies-russias-iron-ladies-useful-anti-feminists, (dernière consultation le 25 mars 2018).[/note].

La sénatrice Yelena Mizulina est perçue comme un « rôle-modèle féminin ». Elle est notamment connue pour avoir affirme qu’« un homme qui bat sa femme n’est jamais aussi douloureux que l’humiliation qui peut le frapper à lui. » Elle est co-autrice de la loi de dépénalisation des violences domestiques.

Mizulina et d’autres membres actifs de la Douma réfutent par leurs actions l’idée communément admise selon laquelle de la féminisation des organes législatifs découlerait une politique plus soucieuse de répondre aux problèmes des femmes. Au contraire, en Russie, cette élite féminine d’extraction sociale diverse et de bords politiques variés sert à attirer le soutien populaire autour de mesures conservatrices qui finissent par être vues comme véritablement les leurs, c’est-à-dire « voulues par des femmes ». Très finement, le gouvernement peut ensuite se permettre de modérer de telles initiatives pour signaler que « sans Poutine, l’obscurantisme règnerait en maître ».

 

Les indices de l’instrumentalisation du genre par le Kremlin ne manquent donc pas. Recouvrant d’un voile prétendument progressiste des mesures pro-natalistes, il se montre réactionnaire dès que nécessaire. Il en résulte un ensemble de pratiques et de décisions politiques qui peuvent sembler incohérentes, mais qui procèdent d’une négociation continuelle entre volonté de mettre en œuvre certaines mesures et nécessité de les légitimer aux yeux de l’opinion. Une opinion dont il faut souligner combien l’avis sur les questions de genre peut différer de celui qui prévaut dans les démocraties occidentales.

En effet, c’est sur une conception bien particulière de l’identité de genre et des relations genrées que s’appuient aujourd’hui les autorités russes, aussi bien pour promouvoir une nouvelle identité nationale que pour légitimer leur propre pouvoir.

 

Le discours sur le genre, arme rhétorique au service des intérêts nationalistes du régime russe

Oleg Riabov et Tatiana Riabova étudient la façon dont les autorités russes utilisent ce qu’ils qualifient de « discours genré du nationalisme ». Tous deux démontrent que l’une des causes de la popularité de Vladimir Poutine est sa capacité à « re-masculiniser la Russie » après une ère soviétique qui reposait sur un système législatif prônant une égalité entre les genres aujourd’hui considérée comme anormale. En effet, Katherine Verdery note que les tenants de la réforme des années 1980 et 1990 dans les pays socialistes ont souvent présenté le changement comme un retour à « l’ordre naturel des choses, dans lequel l’essentialisme des genres […] tient un rôle crucial » [note]VERDERY, Katherine, “From parent states to family patriarchs: Gender and Nation in Contemporary Eastern Europe”, East European Politics and Societies, Volume 8, N° 2, Spring 1994, p. 253.[/note].

Vladimir Poutine et Cyrille, le 4 novembre 2014 à Moscou. Le Patriarche de Moscou, chef de l’Eglise orthodoxe de Russie, est l’allié numéro un de Vladimir Poutine tant vis-à-vis de sa politique anti-occidentale que de sa défense des valeurs traditionnelles.
REUTERS/Mikhail Metzel/Ria Novosti/Kremlin

On l’a vu, des sociologues tels que Svetlana Aivazova soulignent la responsabilité de l’État soviétique dans ce qui est explicitement nommé comme une « émasculation » des hommes, ces derniers étant prétendument réduits à une fonction d’exécutants, aussi bien dans leur travail qu’au sein d’une famille sur laquelle ils n’auraient plus eu d’autorité. De même, la philosophe Tatiana Goricheva qualifiait négativement l’Homo soviéticus d’« asexué » et associait la féminisation de ses contemporains mâles à leur incapacité à être « indépendants et responsables de leurs propres actions » [note]GORICHEVA, Tatiana, “Raduisia, slez evinych izbavlenie” (Rejoice, Re- demption of eve’s Tears), in Zhenshchina i Rossiia (Frankfurt am Main, 1980), p. 30.[/note]. Riabov et Riabova notent que la perestroïka a été marquée par une tentative de réhabilitation du statut des hommes, notamment à travers une incitation au retrait des femmes de l’emploi pour les cantonner au foyer. Pourtant, cette tentative s’est soldée par un échec, les difficultés économiques des années 1990 rendant nombre d’hommes incapables d’assumer le rôle d’unique pourvoyeur de leur famille. Les études menées par Sarah Ashwin révèlent également les déceptions et les frustrations engendrées par un tel échec, y compris auprès des femmes russes, qui seraient en écrasante majorité convaincues qu’il revient à leurs partenaires masculins d’assurer les revenus du foyer [note]ASHWIN, Sarah, « ‘A woman is everything’ : The reproduction of Soviet ideals of womanhood in post-communist Russia » in A. Smith, A. Rainnie, A. Swain, (eds.), Work, Employment and Transition: Restructuring Livelihoods in Post-Communist Eastern Europe, London: Routledge, 2002, pp. 117-133.[/note] [note]72% des femmes, et 79% des hommes interrogés dans le cadre de cette étude ont déclaré que les hommes devaient être les principaux pourvoyeurs du foyer.[/note].

« Le constat d’une « dé-masculinisation » qui caractériserait la Russie sur l’échiquier politique mondial après la Guerre Froide se solde chez Poutine par l’envie de conférer à son pays « souveraineté et force ». »

A cet échec individuel s’ajoute selon Riabov et Riabova une humiliation nationale : la « dé-masculinisation » de la Russie qui caractérise la position du pays sur l’échiquier politique mondial dans les années 1990. Sortie vaincue de la guerre froide, défaite durant la première guerre de Tchétchénie, la Russie est alors surtout financièrement dépendante de l’aide internationale et son déficit de souveraineté est interprété comme un défaut de virilité. Les sondages menés par Riabova sur la population russe montrent en effet que des traits de caractère tels que l’indépendance et le sens des responsabilités, qui vont de pair avec le concept de souveraineté, sont encore largement considérés comme intrinsèquement masculins [note]RIABOV, Tatiana, Pol Vlasti: Gendernié stéréotipi v’sovréménoy rossiskoy politiké [Le domaine du pouvoir: stéréotypes de genre en politique russe moderne], Maison d’édition de l’Université d’Ivanovo, 2008,  http://cens.ivanovo.ac.ru/publications/riabova_tb_pol_vlasti.pdf (dernière consultation le 28 mars 2018), p. 47.[/note].

Ainsi s’expliquent, pour les auteurs, les caractéristiques que Poutine entend prioritairement conférer à son pays : souveraineté et force.

La souveraineté s’entend comme l’opportunité pour la Russie de décider de son propre destin, de se rendre moins dépendante des organisations financières internationales, de se faire sujet plutôt qu’objet de la politique mondiale et de prétendre à une certaine autosuffisance. Chacun de ces objectifs a été assidûment poursuivi par l’administration Poutine.

La mise en scène de Poutine comme référentiel de masculinité est constante : à cheval, pêchant ou encore trouvant par « pure Providence » des vestiges historiques dans les fonds marins.

Pour ce qui est de la force, il est difficile d’ignorer le culte qui est aujourd’hui voué à Poutine en Russie, qu’il s’agisse de démonstrations militaires, d’exploits sportifs ou encore du soin apporté par les leaders politiques à leur forme physique. Les déclarations de Poutine sur le « devoir » de la Russie à se « montrer forte » sont nombreuses. Riabov et Riabova rappellent en particulier les mots du Président commentant l’attaque terroriste de Beslan en septembre 2004 : « Nous avons fait preuve de faiblesse, et les faibles sont toujours vaincus ». Il s’agit alors pour la Russie de reprendre son destin en main pour faire l’Histoire ; une Histoire dont la norme est le masculin.

Il ne surprend dès lors guère que la nouvelle identité d’une Russie « re-masculinisée » s’incarne aujourd’hui dans l’image présidentielle même. Nombre de sociologues notent combien, dès le départ, la légitimité de Vladimir Poutine s’est édifiée sur une iconographie virile, commençant par sa promesse de protéger le pays contre les terroristes tchétchènes, et régulièrement alimentée dans la presse par des témoignages de ses exploits sportifs [note]JOHNSON, Janet Elise, « The Gender of Institutionalized Corruption in Russia », Delivery at the Annual Meeting of the American Political Science, 2013.[/note] [note]SPERLING, Valerie, Sex, Politics, and Putin: Political Legitimacy in Russia, Oxford University Press, 2014.[/note].

 

Riabov et Riabova montrent qu’au delà de cette virilisation simpliste, qui correspond aux stéréotypes communs à nombre de cultures contemporaines, la propagande entourant Poutine s’attache à faire de lui un parfait moujik, c’est-à-dire un « homme véritable ». Or, il est important selon eux de bien distinguer ce que cette figure du moujik a de spécifique à la Russie actuelle, afin de saisir sa portée en termes de construction d’une nouvelle identité nationale. Le moujik se distingue en effet aussi bien de l’homme soviétique que de l’homme occidental. Contrairement au premier, le moujik doit faire montre de qualités telles que l’indépendance économique pour s’adapter au monde capitaliste. Et contrairement à ce qu’il est supposé du second, il tient de ses racines une robustesse particulière, parle peu, préférant agir, et ne se plie pas au diktat libéral d’un politiquement correct qui bannirait sexisme et homophobie [note]RIABOV, Oleg, RIABOVA, Tatiana, « The Real Man of Politics in Russia (On Gender Discourse As a Resource for the Authority) », Social Sciences, 2011.[/note].

 

Combattre l’ennemi efféminé, à l’intérieur comme à l’extérieur

Enfin, les deux auteurs observent que la « re-masculinisation » de la Russie (Soi) s’accompagne d’une « dé-masculinisation » de l’étranger (Autre), qu’il se situe à l’intérieur ou à l’extérieur des frontières du pays. L’importance de cette distinction entre le Soi et l’Autre dans la production du discours nationaliste, ainsi que l’efficacité des images de la femme et de l’homme comme garde-frontières symboliques dans les pays d’Europe de l’Est, ont notamment été mises en lumière par Katherine Verdery [note]TOLZ, Vera, BOOTH, Stephenie, Nation and Gender in Contemporary Europe, Manchester University Press, 2005.[/note].

« La fiction politique de la binarité du genre appuie la distinction avec l’Autre, fondement du nationalisme, tout en définissant également l’ennemi intérieur : l’opposant politique. »

Dans le cas russe, l’étranger extérieur est par exemple constitué des anciens pays frères d’Europe de l’Est, dont l’hostilité à la Russie est vue comme le produit de l’influence américaine. Ainsi, lors du conflit sur l’approvisionnement en gaz de 2006, l’Ukraine est dépeinte à la télévision russe comme une « maîtresse volage » [note]TVTS-Postskriptum, 26 mars 2006.[/note]. En 2009, c’est Poutine lui-même qui décrit les pays par lesquels transitent le gaz russe comme des filles trop pointilleuses : « ils ne devraient pas se faire d’illusions ; les filles ne devraient pas se faire d’illusions : le prétendant à d’autres choix ; elles doivent comprendre. » [note]Vesti, 12 janvier 2009, https://www.vesti.ru/doc.html?id=241133&cid=6[/note]

 

Autre étranger extérieur, l’Europe se voit quant à elle surnommée « Gayropa ». C’est peut-être le meilleur exemple à la fois de l’entreprise nationaliste de « dé-masculinisation » de l’Autre et du mépris, voire de la peur sincère, qu’inspire ce qui est perçu comme une désagrégation de l’ordre traditionnel des genres : triomphe de l’homosexualité et du féminisme, légalisation du mariage gay, destruction de la famille nucléaire traditionnelle… Riabov et Riabova soulignent l’importance pour la propagande russe de lier ce bouleversement de l’ordre des genres au développement de la civilisation occidentale fondée sur les valeurs de tolérance, de sécularisme et de démocratie. Le danger de toute évolution vers un système politique « à l’occidentale » est rappelé à l’occasion des révolutions de couleurs en Europe de l’Est. Poutine commenta ainsi la révolution des Roses qui mena à la destitution du président géorgien Chevardnadze en 2003 : « D’abord, ils [les Géorgiens] font une révolution rose ; la prochaine fois, ils en feront une bleue claire » [note]RIABOV, Oleg; RIABOVA, Tatiana, « The Remasculinization of Russia ? Gender, Nationalism, and the Legitimation of Power Under Vladimir Putin », Problems of Post-Communism, vol. 61, N°2, March-April 2014, p. 23-35.[/note] [note]Dans la culture populaire russe, le bleu clair est fréquemment associé aux homosexuels, et le rose aux lesbiennes.[/note]. La Russie, qui apparaît par contraste comme un bastion de la moralité, doit mécaniquement s’écarter de telles valeurs occidentales…  

La rhétorique d’une binarité affirmée du genre a donc ici la double fonction d’appuyer la distinction avec l’Autre, base du nationalisme, et de légitimer les valeurs et jusqu’à la forme politique actuelle du régime russe.

       

Ce lien entre genre, nationalisme et légitimation du pouvoir en place est aussi visible dans la définition de l’étranger intérieur, c’est à dire de l’opposant politique. En effet, ce dernier devient tout à la fois traître à la nation et menace à l’ordre traditionnel des genres.

Groupe féministe activiste les Pussy Riot

À cet égard, le cas des Pussy Riot est révélateur. Les féministes de ce groupe punk ont à plusieurs reprises manifesté leur opposition à l’ordre traditionnel des genres favorisé par le régime, déclarant par exemple que Poutine représentait pour elles un « symbole des mœurs patriarcales et de la bigoterie sexiste qui empoisonnent » la société russe. La contre-attaque du régime a alors consisté en une combinaison de deux méthodes de délégitimation du groupe d’opposantes au regard de la population russe.

La première fut de souligner leur déviance par rapport à la norme des genres dominante, et donc leur supposée dangerosité pour la santé morale du pays. Deux des trois activistes du groupe jugées à la suite de la prière punk de l’église du Christ-Sauveur (2012), Tolokonnikova et Alekhina, furent dépeintes dans la presse pro-Poutine comme de mauvaises mères, peu soucieuses d’être séparées de leurs enfants. Quant à la troisième, Sammutsevitch, elle fut critiquée pour ne pas en avoir. À l’issue du procès, et approuvant la sentence, Poutine lui-même insista une nouvelle fois sur le fait qu’«il ne [fallait] pas ébranler les fondations morales du pays » [note]ELDER, Miriam, « Putin says Pussy Riot ‘Got what they asked for’ », The Guardian, October 5, 2012.[/note].

La seconde méthode de délégitimation du mouvement des Pussy Riot consista à les décrire comme avides de célébrité et de soutien financier occidental. Cette stratégie permît aux autorités de renforcer dans l’opinion russe l’idée selon laquelle entreprise de bouleversement des normes du genre, opposition au régime et trahison nationale étaient intimement liés. La vague de soutien international aux activistes punk a ainsi pu être interprétée comme une preuve de l’existence d’un complot étranger destiné à saper la Russie [note]RUTLAND, Peter, « The Pussy Riot affair : gender and national identity in Putin’s Russia », Nationalities Papers, 2014.[/note]. Ce complotisme sert ensuite commodément l’intensification de la répression des associations bénéficiant de financements étrangers [note]JOHNSON, Janet Elise, « Pussy Riot as a feminist project : Russia’s gendered informal politics », Nationalities Papers, 2014.[/note].

 

Le mouvement Femen ou le sacre de l’ambiguïté dans l’instrumentalisation du genre

Le mouvement Femen, né en Ukraine en 2008, a également fait du genre un outil contestataire. Les militantes aux seins nus, souvent russophones, ont mené de nombreuses actions en Russie aussi bien que dans leur pays d’origine, où elle dénonçait d’abord le tourisme sexuel et les restrictions d’accès à l’avortement. A Moscou, elles avaient notamment manifesté devant la Cathédrale du Christ Sauveur à la suite des élections parlementaires de décembre 2011, précédent de deux mois l’action que devaient y mener les Pussy Riot, dont elles se solidariseront volontiers à l’annonce de leur arrestation. Mais plus encore que les activistes punks, les Femen ont vu leur mode d’action mis en doute par des observateurs russes pourtant enclins à soutenir la cause féministe. Pour certains, faire de la nudité le principal véhicule de la contestation ne ferait que renforcer l’idée que leurs corps seraient la seule chose que les femmes auraient à offrir dans l’espace politique. Le fait qu’il s’agisse généralement de jeunes femmes répondant parfaitement aux critères de beauté dominants était également pointé du doigt. Enfin, des éléments de discours jugés homophobes, dans la désignation du gouvernement ukrainien comme un « cabinet homosexuel », et le soin apporté par nombre de Femens à la mise en exergue de leur hétérosexualité, furent également condamnés par la communauté internationale [note]SPERLING, Valerie, Sex, Politics, and Putin: Political Legitimacy in Russia, Oxford University Press, 2014.[/note].

La réaction du gouvernement russe aux manifestations des Femens est aussi plus délicate à décrypter que celle à laquelle ont fait face les Pussy Riot. Les médias ukrainiens et russes ont une nouvelle fois accusé ces militantes d’être des agents étrangers financés par l’Occident. Mais depuis le début de l’agitation séparatiste et de l’intervention russe en Ukraine, le mouvement s’est teinté de revendications nationalistes, plaçant les activistes au cœur des tumultueuses considérations géopolitiques entre les deux pays, et non plus uniquement dans un schéma qui les rejetterait simplement vers un Ouest conceptuel dont elles partageraient les idées sur le genre. Alors que la frontière se faisait plus tangible, elles sont devenues tour à tour ennemies de l’intérieur et de l’extérieur, mais ennemies toujours, parce que porteuses de revendications qui, quoi qu’on puisse parfois hésiter à les dire féministes, demeurent en décalage avec les valeurs identitaires prônées par les autorités russes.

Des activistes du groupe ukrainien Femen, caractérisé par ses protestations seins nus, lors de mouvements d’opposition au gouvernement devant la Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou le 9 décembre 2011 © DENIS SINYAKOV, REUTERS

 

Poutine IV, bastion d’une morale conservatrice

L’élection présidentielle de 2018, qui a vu la large et prévisible victoire de Poutine, a aussi démontré toute la complexité de l’intervention du genre dans la rhétorique du Kremlin comme de l’opposition russe.

Si on a pu remarquer la présence d’une femme, Ksenia Sobtchak, parmi les sept concurrents de Poutine, son étiquette de starlette de télé-réalité et de fille d’un mentor politique du président a eu tôt fait de l’enfermer dans un rôle d’opposante fantoche, sinon de symbole d’une jeunesse dorée abhorrée par l’opinion. Certes, Sobtchak pouvait représenter la frange la plus farouche de l’opposition durant la campagne officielle, notamment dans des discours fustigeant l’annexion de la Crimée, l’intervention en Syrie, la corruption généralisée, mais aussi dans sa prise de défense pour les droits des femmes et des homosexuels.

Ksenia Sobtchak, fleuron de la jeunesse dorée
© AFP

Pourtant, auprès de ceux-là même qu’elle entendait représenter, Sobtchak n’est pas toujours parvenue à dépasser les soupçons qui pesaient sur elle de n’être qu’une caution « progressiste » pour l’ensemble de la campagne. Outre son passé de vedette superficielle, des militants tels que l’activiste féministe et LGBT Bella Rapoport ont ainsi pu lui reprocher d’avoir pris, en 2017, la défense d’Aeroflot, compagnie aérienne dénoncée pour ses pratiques discriminatoires envers les hôtesses de l’air. Pour certains, l’attitude de la candidate dans cette affaire confirmait bien qu’elle ne représentait que les élites et ne défendrait pas les intérêts de ceux dont elle s’érigeait en avocate [note]DOMENECH, Alexandra, “Ksenia Sobtchak, la candidate qui secoue, un peu, la présidentielle russe”, TV5 Monde, 14 mars 2018, https://information.tv5monde.com/terriennes/ksenia-sobtchak-la-candidate-qui-secoue-un-peu-la-presidentielle-russe-225447 (dernière consultation le 16 mars 2018).[/note].

En dehors de la campagne officielle, ce sont les discours des soutiens du gouvernement Poutine qui ont marqué par un usage du genre conforme aux clichés traditionnels, voire leur teneur franchement homophobe. Nombre de publicités électorales ont employé une imagerie sexiste, mettant en scène des jeunes femmes peu vêtues et assimilant majorités politique et sexuelle pour encourager la population à aller voter, l’abstention étant la seule concurrente que Poutine ait pu un tant soit peu craindre. Une vidéo totalisant plusieurs millions de vues appelait aussi les électeurs à se rendre dans les bureaux de vote sous peine de devoir affronter un « cauchemar » : l’obligation d’héberger un homosexuel, filmé en train de manger une banane dans une pose suggestive.

S’il est évident que Poutine ne doit pas son dernier triomphe à cette sorte de marketing politique, la consolidation d’un tel vocabulaire et d’une telle iconographie du genre dans l’espace public russe en dit long sur succès d’une entreprise bien plus large de légitimation du gouvernement en place.

       

De nos observations, on peut tirer la conclusion que cette légitimation est en réalité triple. Elle est, tout à la fois, celle des politiques publiques destinées à maintenir le système traditionnel des genres, celle du discours nationaliste de rejet de l’Occident et de préservation des spécificités russes et, enfin, celle du régime lui-même, dont les opposants intérieurs et extérieurs sont ainsi décrédibilisés.

Cette triple légitimation fonctionne de concert, et de façon cohérente, dès lors que l’on comprend combien la société russe se montre en majorité réceptive à une vision conservatrice du genre prônée par l’administration Poutine. Cela explique pourquoi les frontières des conceptions du genre peuvent se brouiller entre les autorités et une opposition peu désireuse de s’aliéner de trop larges pans de l’opinion en remettant en cause les modèles traditionnels. Quant à la politique pro-nataliste du régime, elle s’accompagne d’un discours qui peut apparaître « féministe » (dans le sens où il prétend s’occuper du bien-être des femmes), mais qui dissimule en fait une confusion entre émancipation des femmes et assistance aux mères. Cette confusion est d’autant plus néfaste qu’elle s’accompagne d’une distinction, cette fois bien claire, entre les rôles masculins et féminins au sein de la famille. L’idée d’une Russie comme bastion de la moralité du genre est centrale dans la construction d’une nouvelle identité nationale. Et l’adhésion de l’opinion russe à une telle idée ne peut se comprendre sans en étudier les causes historiques (notamment le passé soviétique) et culturelles (en particulier religieuses)

 

 

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