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juin 2026

De 19:30 à 20:30

École normale supérieure

29 rue d'Ulm - 75005 Paris

Langue

Français

Doctrines

Comment résister quand l’Empire vous désigne ?

Thierry Breton
Thierry Breton
Aurore Lalucq
Aurore Lalucq
Nicolas Guillou
Nicolas Guillou

Mardi du Grand Continent à l’École normale supérieure, avec Nicolas Guillou, Thierry Breton et Aurore Lalucq, modéré par Gilles Gressani.

Bonsoir à toutes et à tous. Cette séance donnera une incarnation à l’intitulé du nouveau volume du Grand Continent, « L’ennemi qui nous désigne : apprendre à résister aux prédateurs ». 

Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale depuis 2020, est avec nous ce soir. Il a été Juge international auprès des Chambres spécialisées du Kosovo pendant quatre ans, chef de cabinet du président du Tribunal spécial pour le Liban, et magistrat de liaison auprès du département de la Justice américain, où il s’occupait de faciliter l’entraide judiciaire dans des affaires pénales et civiles. 

Son histoire a émergé dans le débat public qui a beaucoup scandalisé. Il a en effet émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, et le ministre de la Défense, Yoav Gallant. Depuis le mois d’août 2025, il est exclu des systèmes de paiement tels que Visa ou Mastercard. C’est l’une des séquences les plus choquantes des derniers mois.

Thierry Breton est également présent en tant que pénaliste ce soir. Il a été commissaire européen chargé du marché intérieur, de la politique industrielle, du tourisme, du numérique, de l’audiovisuel, de la défense et de l’espace de 2019 à 2024.

Comme le juge Gouillou, il a vécu quelque chose en décembre 2025 dont nous parlerons ce soir. 

Aurore Lalucq est la seule, ce soir, avec moi sur cette scène, qui n’est pas encore sous le coup de sanctions américaines. Eurodéputée, elle est présidente de la Commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen. Elle est très engagée en faveur de la construction d’une autonomie stratégique économique européenne, et a été l’une des figures les plus présentes pour faire émerger et politiser cette séquence scandaleuse, dans le but de lui donner une forme institutionnelle et politique. 

Nous avons invité trois personnalités très différentes pour cette séance. C’est peut-être intéressant que vous partagiez avec nous l’élément qui vous rapproche le plus. 

Monsieur le juge, pourriez-vous revenir sur votre cas ? Qu’est-ce qu’il révèle de ce paradoxe dans lequel nous nous trouvons ? « L’ennemi qui nous désigne » est une phrase que nous avons mise en exergue dans notre livre, car nous voulions souligner cette dimension. En effet, on peut être très pacifiste et vouloir cultiver son jardin, mais quand l’ennemi vous désigne, vous n’avez pas d’autre choix que d’être désigné. Pourriez-vous donc nous raconter votre histoire de désignation ?

Nicolas Guillou

Nicolas Guillou

Quand on est sanctionné par les États-Unis, contrairement à une décision de justice en France, on n’est pas notifié. On l’apprend généralement aujourd’hui par un tweet du président américain ou du secrétaire d’État. 

Selon moi, les sanctions se composent de trois éléments listés dans l’ordre exécutif pris par le président Trump contre les juges de la CPI : tout d’abord, l’interdiction de se rendre sur le territoire américain, ensuite le gel des avoirs aux États-Unis. Mais en réalité, on peut s’en passer, sauf si l’on a des relations professionnelles avec les États-Unis. Le véritable impact que j’ai découvert, c’est le troisième élément : l’interdiction pour toute personne physique ou morale américaine de fournir ou de recevoir des services. Toute personne américaine qui me fournirait des services s’expose donc à des poursuites pénales aux États-Unis. Cette interdiction s’applique aux entreprises américaines, à leurs filiales et à leurs employés. Concrètement, si un employé d’Amazon France me paye un café, il ou elle s’expose à des poursuites pénales aux États-Unis et encourt 20 ans de prison. 

En pratique, deux aspects de notre vie quotidienne sont essentiellement touchés. Le premier, qui n’est peut-être pas une surprise, concerne la vie numérique, car nous dépendons tous des outils américains. Je ne m’étais toutefois pas rendu compte à quel point tout pouvait se déconnecter en un clic. Il y a évidemment tous les abonnements payants aux services de messagerie ou autres. Sous sanctions américaines, il n’est plus possible d’effectuer des opérations sur Booking, Uber, Airbnb, etc. Toutes les applications du téléphone s’arrêtent d’un coup. L’une de mes collègues a vécu une situation marquante avec Alexa : de retour chez elle après avoir été mise sous sanction, elle a demandé à Alexa de mettre de la musique, et Alexa lui a répondu : « Poum poum » et ensuite plus rien. 

Derrière cette relation censée être extrêmement apaisée avec tous ces acteurs du numérique, dans un monde post-étatique où tout se passe bien, on se rend soudain compte que toutes ces entreprises dépendent d’une puissance étatique qui peut, du jour au lendemain, déconnecter qui elle veut. 

L’autre élément qui a eu un impact fort, et que j’avais peut-être sous-estimé auparavant, se trouve au niveau bancaire. D’abord, beaucoup de banques ont expulsé les personnes sous sanctions. Cela est arrivé à beaucoup de mes collègues, y compris en zone euro. Pour ceux qui ont gardé une banque, beaucoup d’opérations ne passent plus, car les banques ne veulent pas traiter avec des personnes sous sanctions. La conséquence la plus importante est liée au fait que nous avons tous, dans notre portefeuille, des moyens de paiement exclusivement américains. Même si l’on a des cartes co-badgées Carte Bancaire, c’est-à-dire le système de paiement français historique, les banques ne délivrent plus de cartes uniquement françaises. Elles ont donné un monopole au système américain.

Ce qui m’est arrivé signifie donc que le président américain peut, d’un trait de plume et sans notification, déconnecter n’importe quel citoyen français de tous ses moyens de paiement. 

Normalement, un juge ne s’exprime pas dans les médias. Selon moi, ce n’est pas forcément sa place et je ne parlerai jamais des affaires dont je suis saisi. Mais là, j’ai trouvé que c’était beaucoup plus grave, car ce qui m’arrivait ne visait pas uniquement la CPI. C’était quelque chose qui visait n’importe quel Français et n’importe quel Européen. Cela signifie que nous sommes tous, en fin de compte, à la merci d’une décision prise en fonction de nos idées, de nos opinions, de notre activité professionnelle, etc. 

Pour les décideurs publics, en particulier, c’est un levier de menace qui a, en tout cas potentiellement, pour effet de les empêcher de prendre des décisions par peur des sanctions. Des procureurs qui refusent de poursuivre, des avocats qui refusent de défendre, des juges qui refusent de juger, des parlementaires qui ne votent pas de lois, des ministres qui ne prennent pas de décrets : tout cela parce que les gens ont peur des sanctions.

Vous évoquez la notion de soumission psychologique. Pensez-vous que c’est fondamentalement cette forme de vassalisation qui est portée par les menaces directes et indirectes qui planent sur tout le monde ?

Nicolas Guillou

Nicolas Guillou

C’est une peur que l’on observe à la fois chez les personnes physiques et morales. J’ai également découvert que de nombreux acteurs économiques pratiquent ce qu’on appelle la surconformité (overcompliance). 

J’ai une petite anecdote comme exemple : comme je travaille dans une organisation internationale, la Cour pénale internationale, mon assurance santé n’est pas la Sécurité sociale néerlandaise, mais une entreprise d’assurance française de trois lettres dont le nom commence et se termine par un A et dont le milieu est un X. C’est incroyable, mais AXA a décidé de ne plus rembourser les personnes sous sanctions. Une entreprise française m’a donc désassurée de mon système de santé, alors qu’il n’y a aucun lien avec les États-Unis. Nous sommes donc vraiment dans une soumission économique qui va bien au-delà de l’extraterritorialité du droit.

L’un des points essentiels de cet échange est également de montrer que ce ne sont pas des individus, mais des personnes occupant des fonctions qui sont ciblées. 

Votre expérience, Thierry Breton, est certes très différente, aussi parce que votre profil est différent, mais elle présente tout de même un point commun : vous êtes également interdit de territoire, et surtout, vous êtes visé parce que vous occupiez une fonction jugée insupportable. Au fond, c’est par la régulation, par la volonté de pouvoir réguler et de rétablir une forme de symétrie, qu’on en est arrivé à Thierry Breton.

Thierry Breton

Thierry Breton

Je vous remercie de nous avoir réunis avec Nicolas Guillou, car c’est la première fois que nous nous rencontrons. Jusqu’à présent, il y a eu beaucoup de tentatives pour nous réunir, nous, les bannis d’Europe, mais je m’y étais toujours refusé, car ces événements nous touchent évidemment à titre personnel, mais ils nous dépassent également, puisqu’au fond, c’est la Cour pénale internationale qui juge à travers nous, à travers le juge Guillou, et c’est l’Europe qui jugera également, notamment des crimes de guerre, puisque c’est de cela qu’il s’agit dans le cas du juge Guillou. Dans mon cas, c’est la façon dont j’ai exercé mon mandat et mes fonctions, et donc, derrière, l’institution, les institutions européennes et l’Europe qui sont ciblées. 

Aurore Lalucq fait un travail remarquable pour rappeler aux institutions dont nous dépendons, ou dont nous dépendions, et qui ont failli, leurs obligations. 

En ce qui me concerne, je n’ai pas non plus été notifié, comme Nicolas Guillou. J’ai appris que j’étais sanctionné le 23 décembre dernier, par des méthodes assez directes, comme les réseaux sociaux. J’avais donc fait l’objet, avec quatre autres personnes, d’une décision exécutive m’interdisant de pénétrer sur le territoire américain. La raison invoquée par le département d’État, qui a pris cette décision, était la suivante : « Because he was the mastermind behind the DSA. »

Comme s’il s’agissait d’une organisation de malfaiteurs ?

Thierry Breton

Thierry Breton

En effet, nous sommes en très bonne compagnie : des oligarques, des malfaiteurs et plein d’autres criminels. 

J’ai passé beaucoup de temps aux États-Unis, je connais très bien ce pays, j’y ai passé la moitié de ma vie. J’y ai créé ma première entreprise, j’y ai dirigé de grandes entreprises, j’y ai enseigné dans des universités et j’y ai rencontré ma femme. Mais depuis le 23 décembre, je n’ai plus le droit d’y aller. 

Que faut-il en déduire ? D’abord, l’objectif de ces sanctions est d’invisibiliser des hommes et des femmes qui exercent ou ont exercé des fonctions politiques. Il s’agit de nous faire comprendre que nous n’existons plus dans leur environnement, mais l’environnement des États-Unis est désormais un environnement élargi. Il y a évidemment le territoire américain, mais la notion de territoire aux États-Unis a une dimension extraterritoriale qui s’est amplifiée depuis le 11 septembre. Grâce à toutes ces lois d’extraterritorialité cumulatives, généralement votées de façon temporaire, mais systématiquement revotées les unes après les autres, les juridictions américaines s’octroient désormais le droit invraisemblable d’intervenir en dehors du territoire américain, sur des particuliers et des entreprises, dès lors qu’elles estiment qu’il y a matière, par exemple des suspicions de quelque nature que ce soit — l’excuse terroriste est souvent mise en avant, mais pas seulement —, et ce, sans même prévenir les personnes concernées. 

Si l’on est citoyen, ressortissant ou détenteur de la carte verte américaine, on a l’obligation de répondre à une injonction sans en référer à sa hiérarchie. 

Voilà le monde dans lequel nous vivons, contre lequel je me suis fortement battu. J’ai même mené une lutte acharnée avec mon portefeuille de commissaire assez large, et dans sa dimension numérique. Au début du mandat, on négocie sa feuille de route. Dans la feuille de route du dernier mandat de la Commission, 2019-2024, il était explicitement prévu de commencer à organiser, réguler et doter l’espace informationnel européen de règles de droit. Je rappelle que cet espace européen est 1,5 fois plus important que l’espace informationnel américain, avec 450 millions d’habitants en Europe contre 340 millions aux États-Unis. Les espaces numériques se comptent en fonction de ce qu’on appelle dans notre jargon les « eye balls » (paires d’yeux). 

Nous sommes donc le premier marché numérique le plus solvable au monde, et nous avons proposé des règles. Ces règles de droit, j’en suis effectivement à l’origine. Pourtant, la Commission européenne a pour vocation de proposer des lois aux co-législateurs, c’est-à-dire au Parlement européen et au Conseil européen. Ces derniers vont ensuite les étudier, les amender et les voter. Je le dis pour démontrer qu’au-delà de ma personne, c’est évidemment ce processus-là qui a été désigné. En tout cas, c’était une tentative de le personnaliser. 

Pour ma part, j’amplifie mes interventions médiatiques. J’essaie toujours d’être extrêmement précis pour expliquer ce que je vois et ce que je ressens, que ce soit à la télévision, à la radio ou dans les journaux. Je continue évidemment, et je ne compte pas m’affaiblir, car je défends avec force les régulations que nous avons mises en place avec ceux qui les ont votées. 

Il ne faut pas oublier que ces règles de droit ne sont pas celles de Thierry Breton, mais celles de l’Europe. Le Parlement européen a adopté ces cinq textes, dont le DMA, le DSA et le Data Act, à 90 %, tous partis confondus, ce qui est tout à fait inédit. Le Conseil européen, donc les 27 États membres les ont adoptés également.

Ces lois ont été portées, travaillées, transformées en instruments démocratiques, votées par les co-législateurs, puis confiées à la Commission pour qu’elle les exécute, comme on le ferait avec un procureur qui reçoit une injonction de faire appliquer la loi. 

Je suis donc doublement coupable : d’abord, d’avoir porté ces textes et de les avoir présentés à ceux qui les ont réellement élaborés, car nous fournissons un canevas que les législateurs modifient, puis votent ; et ensuite, d’avoir exécuté ce que ces textes demandent de faire. 

Ces textes nous demandent tout d’abord de nous assurer que tous ceux qui auront la chance de pénétrer dans notre espace informationnel pour y vendre leurs services, comme X, Meta, Facebook, Google, ou les non-Américains Alibaba et TikTok, s’y conforment. Je parle de chance, car ceux qui viennent chez nous réalisent entre 40 et 50 % de leurs bénéfices en Europe. Nous sommes donc un marché intéressant pour eux. Nous avons juste établi des règles et nous veillerons à ce qu’ils les appliquent. 

C’est donc pour avoir été à l’origine de cette initiative, et peut-être même la figure de proue, comme ils m’ont perçu, que nous avons pu ensuite commencer à mettre en place les équipes. Ce n’est pas une tâche que l’on peut accomplir seul. Nous avons recruté 170 spécialistes du numérique pour vérifier ce que les plateformes font et commencer à ouvrir des enquêtes. 

J’avais donc commis ce double crime de lèse-majesté, ce qui me vaut effectivement d’être interdit. Mais au-delà de ma personne, c’est une totale incompréhension de leur part de la façon dont l’Europe fonctionne. Ou alors, c’est évidemment désigner et affaiblir l’Europe, et en particulier cibler ceux qui seront ensuite mes successeurs, ceux qui devront exécuter. 

Par parenthèse, cela fonctionne, si j’en crois la façon dont les choses se déroulent. Le temps numérique est encore plus accéléré que le temps physique. Pourtant, le temps mis pour aboutir à ces enquêtes que j’ai initiées il y a plus de deux ans est très long. Deux ans se sont écoulés et nous n’avons pratiquement pas de résultats. Cela interpelle sur la liberté de ceux qui n’ont simplement qu’à appliquer notre droit. 

Nous ne nous laisserons ni invisibiliser ni terroriser. Nos deux cas ne sont évidemment rien par rapport à ce que nous représentons, à ce qu’on a voulu cibler. Il faut maintenant réagir.

Cette soumission psychologique, cette vassalisation, ne semble pas fonctionner dans votre cas, Aurore Lalucq. Il est donc intéressant de comprendre pourquoi. Où se situe votre résistance ? 

Plus généralement, quelle est votre vision de cette question ? Thierry Breton a évoqué la faillite des institutions. Pensez-vous que c’est ce qui s’est passé ces derniers mois, du moins à l’échelle européenne, face à ces prévarications et abus qui désignent évidemment le processus autonome de décision d’une grande démocratie ?

Aurore Lalucq

Aurore Lalucq

Ce panel est constitué de personnes qui ont été désignées parce qu’elles ont désigné. C’est aussi ce qui est intéressant : je reprends l’intitulé du nouveau volume du Grand Continent, qui indique que c’est l’ennemi qui nous désigne. Mais en réalité, quand on prend l’exemple du juge Guillou ou de Thierry Breton, ils sont attaqués parce qu’ils ont fait leur travail. Les États-Unis, du moins l’administration Trump, l’ont mal pris et se sont sentis désignés et attaqués par le fait qu’il y ait des gens indépendants et autonomes qui fassent leur travail sans réagir comme des gens inféodés. 

Il s’agit donc d’une réponse de leur part pour intimider, faire une sorte de procédure-bâillon et impressionner les gens pour les empêcher d’agir. Cela fonctionne forcément en partie, car l’administration Trump fait quand même peur. On voit que Trump est quelqu’un qui n’a pas de limites et qui aime les dépasser. Il aime irriter, provoquer, faire absolument n’importe quoi. 

Mais en politique, le rapport de force et la protection des autres font partie de notre rôle. Nous devons absorber et protéger, pour que tout le monde vive bien. Ce qui m’a choquée dans ces deux cas, c’est que des politiques ont réagi comme une administration, parfois en ne réagissant pas d’ailleurs. Ils se disaient qu’il y avait déjà les droits de douane à gérer, d’autres priorités aussi, donc le juge Guilou et Thierry Breton n’en étaient pas une. Néanmoins, c’est une réponse totalement à côté de la plaque, politiquement, car ce n’est pas une réponse politique.

Ensuite, il faut noter que Donald Trump ne s’arrête pas. On voit très bien que la situation s’est encore aggravée depuis, avec le Venezuela, l’Iran, etc. C’est là que je trouve que la réponse est en deçà de tout, car ce ne sont pas des individus comme Nicolas Guillou ou Thierry Breton qui sont attaqués, même si l’impact sur leur vie est insupportable. Cela va plus loin. En réalité, ce sont des fonctions, des valeurs et les fondamentaux de l’Union européenne qui sont attaqués. 

L’Union européenne est une puissance normative. Elle crée des normes et veille à ce qu’elles soient respectées. Notre héritage, c’est la démocratie et la primauté du droit. Nous sommes attaqués sur nos fondamentaux, et pourtant la réaction de toutes les institutions européennes et françaises que je suis allée voir pour leur parler de ce sujet n’est pas à la hauteur.

Quand vous dites que c’est une réaction d’administration et non de politique, c’est cela ?

Aurore Lalucq

Aurore Lalucq

Exactement, une réaction de politique devrait mettre les limites aux attaques des institutions européennes.

Vous parlez effectivement de soumission psychologique. Pourtant, on constate qu’il y a une demande populaire pour le contraire. En politique, il faut toujours tenir compte de la demande. Or, la demande d’aujourd’hui n’est pas la vassalisation. Or, avec les cas du juge Guillou et de Thierry Breton, on a aujourd’hui des symboles très évidents et marquants d’une vassalisation. Au-delà du fait que ce sont des personnalités marquantes, c’est leur fonction qui l’est. N’est-ce pas un contresens que d’avoir une demande politique de capacité de résistance et de ne pas y répondre, tout en ayant une élite inconséquente et des institutions incapables de faire fonctionner notre démocratie ?

Aurore Lalucq

Aurore Lalucq

Je pense que c’est effectivement un contresens historique. 

Lorsque Thierry Breton évoquait l’invisibilisation, il faisait référence au fait que les États-Unis voulaient rendre invisibles certaines personnes qui leur posaient problème, et dire aux autres : « Si vous continuez, vous finirez exactement dans cette situation. » Malheureusement, il n’y a pas que les États-Unis qui les ont invisibilisés. L’Union européenne et aussi les États membres n’ont pas répondu de manière appropriée. Par exemple, dans le cas du juge Guillou, si je ne prends pas la parole politiquement, et si d’autres députés européens ne le font pas non plus, la situation est gérée de manière invisible. On se rend compte qu’à chaque fois qu’il y a un problème, toutes les administrations en sont informées, mais le sujet est tu, car il ne nous arrange pas sur le moment. Nous essayons également de ne pas faire de vagues pour ne pas réveiller la bête de Donald Trump, qui ne peut, de toute façon, pas dormir. 

À travers ces deux cas très spécifiques, ce sont l’État de droit, la démocratie, la justice, la primauté du droit, le processus législatif et nos institutions mêmes qui sont attaqués. Le fait qu’il y ait peu de réactions concernant le juge Guillou, même s’il commence à y en avoir un peu plus, et que la Commission européenne n’ait rien dit au sujet de l’affaire Breton alors que nous avons tous été attaqués, est inadmissible et ce n’est pas du tout la vision que je me fais de la politique. 

Thierry Breton

Thierry Breton

Personne ne nous a forcés d’aller à la Haie, d’être commissaire européen, de devenir députée européenne. Mais quand vous acceptez ces fonctions, qui sont des missions, vous les exercez avec tout ce que cela implique. La politique est une mission. J’ai donc écrit à la Commission en disant : « Au-delà de ma personne, ce serait bien que vous réagissiez, parce que tous mes collègues vont peut-être s’interroger si la Commission ne prend pas de mesures pour dire qu’elle les protège. » La réponse était la suivante : « Si vous voulez, prenez un avocat et on vous paiera, si ce n’est pas trop cher, vos frais d’avocat. » 

Je ne vais rien demander, pourtant, il y aura un beau jour où on nous appellera pour revenir aux États-Unis et il y aura peut-être des petits drapeaux aux fenêtres – je fais référence à Tintin en Amérique.  

Plus sérieusement, proposer de payer un avocat est complètement hors sujet.

Qu’est-ce qu’aurait pu faire la Commission ?

Thierry Breton

Thierry Breton

La Commission aurait pu déclarer, par exemple, qu’aucun membre ne se rendrait plus aux États-Unis. Le Parlement européen aurait dû déclarer de ne plus envoyer de mission aux États-Unis. Nous sommes tous bannis, en tant qu’Européens. Ce n’est pas une question de nationalité ou d’individu. C’est notre démocratie qui est bannie, car nous incarnons, là où nous sommes, une parcelle de la démocratie dont on nous a confié la réalisation. Derrière les textes de loi auxquels nous avons contribué ou les jugements qui sont rendus, c’est la démocratie qui est en mouvement, au nom du peuple européen, et c’est nous qui l’avons exercée. C’est tout cela qui est attaqué.

Il n’y a donc qu’une chose à dire : « Tant que ce n’est pas réglé, personne n’y va. Nous sommes tous des bannis. » Telle est la politique.

Pourquoi cela n’a pas été fait ?

Thierry Breton

Thierry Breton

Aujourd’hui, je pense qu’il y en a peu, à part peut-être Aurore Lalucq et quelques autres, qui partagent ce sentiment parmi les personnalités politiques.

Nicolas Guillou

Nicolas Guillou

On se demande tous pourquoi il n’y a pas de réaction institutionnelle ou pourquoi la réaction est si faible. Je pense que les institutions européennes, en particulier la Commission, souffrent du syndrome de Mélos. Dans la guerre du Péloponnèse, il y a un épisode, celui de l’île de Mélos, une île neutre. Athènes leur dit : « Vous ne pouvez pas rester neutre. Vous devez vous soumettre. Il n’y a pas de justice. Ici, c’est la loi du plus fort, donc vous devez nous suivre. »

La Commission a peur de cette situation et d’être mangée. C’est une erreur d’analyse, selon moi. Il faut faire l’inverse. Il ne faut pas avoir peur. Premièrement, il faut aller vers plus d’Europe et plus d’unité. Nous subissons tous aujourd’hui les contrecoups des forces centrifuges présentes sur les réseaux sociaux et aussi portées par la dynamique libertaire des États-Unis qui nous divisent : entre les pays, entre les classes sociales, entre les partis, etc. Face à cela, il faut produire de l’unité, ce qui n’est pas facile. 

Deuxièmement, il faut faire preuve de créativité. En Europe, nous sommes censés pouvoir le faire. Les juristes doivent faire preuve de créativité dans le contexte contemporain. Il faut par exemple imaginer aller plus loin dans le droit de la concurrence et dire que, de la même façon qu’on prohibe les monopoles privés, il faut aussi prohiber les situations de dépendance abusive vis-à-vis d’acteurs extérieurs à l’Union européenne. C’est aussi de la créativité.

Troisièmement, ce qui manque aussi, c’est sans doute un peu de courage.

Thierry Breton

Thierry Breton

Il suffit de regarder ce qui s’est passé depuis le 20 janvier, notamment avec cette guerre des droits de douane. Dès le premier jour, une véritable attaque a eu lieu. 

Tout est parti de la frange MAGA la plus radicale, incarnée par J. D. Vance. Lors de ses premiers déplacements en Europe, notamment au sommet de l’IA, il a déclaré : « Il faut démanteler toutes ces règles numériques et si vous ne les démantelez pas, on oublie l’OTAN en cas d’attaque contre vous. » On est alors entré dans une spirale d’escalade et de chantage. 

En politique, il ne faut jamais céder au chantage. Qui affaiblit affaiblira. Qui a trahi trahira. Qui se vassalise sera vassalisé. Ce sont des règles de base. Nous sommes dans une logique de rapports de force.

Il y a un point commun : l’idée d’extraterritorialité a été rendue beaucoup plus explicite et puissante par le fait que nous vivons dans un espace numérique configuré par des quasi-monopoles territoriaux. C’est très intéressant, car on avait interprété Donald Trump comme le populiste à la tête de l’insurrection populiste. Dans ce deuxième mandat, on voit jusqu’à quel point ses intérêts sont alignés sur ceux d’un empire numérique. C’est dans cette continuité entre une forme impériale géopolitique et la capacité d’exercer un contrôle sur l’espace numérique que réside la situation dans laquelle nous nous trouvons. 

Aurore Lalucq, est-ce que c’est sur ce point que peuvent reposer des éléments concrets pour retrouver une forme d’autonomie, comme des systèmes de paiement ? Ce sont toutes des idées qui méritent d’être évoquées, car ce sont de vrais leviers pour débloquer ce rapport de force.

Aurore Lalucq

Aurore Lalucq

Tout à fait. 

J’ai porté plainte contre Elon Musk grâce à la législation européenne, car j’estimais qu’il trafiquait les algorithmes. Je me rends chaque année à Washington en tant que présidente de commission pour observer l’évolution de la situation. Les Américains sont obsédés par la législation numérique européenne. Il n’y a pas une seule réunion où ils n’en parlent pas. Les stablecoins, les droits de douane et la législation numérique européenne sont les trois sujets qui les préoccupent. 

Ils s’y intéressent aussi, car les entreprises numériques sont des entreprises qui ne sont pas très productives en réalité. Pour continuer à fonctionner et à générer du cash, elles doivent s’étendre géographiquement. C’est aussi ce qui les énerve et c’est pour cette raison qu’ils veulent tuer notre législation. C’est aussi pour cette raison qu’il faut être clair en disant : « Vous aimez ou vous n’aimez pas cette législation, mais on n’y touche pas. » C’est le premier rapport de force à établir. Leurs motivations sont purement pécuniaires. Pourtant, ils doivent accepter nos règles. 

Le deuxième point, c’est qu’il faut trouver rapidement notre autonomie dans le domaine des systèmes de paiement. Dans le domaine du numérique, notamment dans celui des systèmes de paiement, je fais partie de ceux qui estiment que de nombreux dossiers, qui semblent être des sujets de geeks technophiles, sont en réalité éminemment politiques. Notre dépendance vis-à-vis des États-Unis en ce qui concerne les systèmes de paiement est suicidaire, et je ne me rendais pas compte de l’ampleur de cette dépendance avant de connaître l’histoire du juge Guillou. 

Il faut toutefois reconnaître que l’Union européenne a un coup d’avance sur ce point, puisqu’elle avait identifié le problème dès 2023. C’est pour cette raison qu’elle a décidé de créer ses propres rails de paiement, que personne ne pourra vendre. Auparavant, nous avions en effet tout vendu aux Américains. Nous aurons donc nos propres rails de paiement publics, appelés « euro numérique », qui seront votés le 23 juin, après des années de combat. Nous avons prévu une disposition à l’intérieur pour que les personnes injustement sanctionnées puissent payer en monnaie numérique européenne, en euro digital. Cette première étape, prévue pour 2027, sera mise en œuvre dès que le vote sera mis en place. 

Ensuite, pour le paiement en espèces, cela prendra plus de temps, car il a fallu lutter contre les lobbys bancaires français notamment. Ils sont globalement payés par Visa et Mastercard. Pourtant, même les commerçants les plus puissants, qui ont les moyens de se défendre, me disent qu’ils se sentent extorqués par Visa et Mastercard. Ils sont tous allés à Bercy, à la Commission, etc., pour expliquer leur problème, mais, encore une fois, il n’y a pas de portage politique derrière. 

Ensuite, dans le domaine du numérique, la France et l’Europe regorgent de talents exceptionnels. Néanmoins, chaque année, dans le public seulement, nous donnons 1,5 % du PIB européen aux géants du numérique au lieu d’acheter européen. Les administrations publiques devraient donc déjà passer commande aux acteurs européens. C’est ce qui leur permettrait de se développer. Il faudra ensuite opérer une transition, un peu comme on l’a fait avec le gaz russe et également fixer des seuils aux acteurs privés pour qu’ils achètent européen. 

Il ne s’agit pas d’être protectionniste, mais il faut absolument que nous atteignions ce degré d’autonomie. Sinon, on met en péril notre démocratie, notre libre arbitre, notre capacité à choisir nous-mêmes.

Thierry Breton

Thierry Breton

L’architecture des lois que nous avons mises en place est censée évoluer. Nous avons donc bâti une architecture, un cadre, avec les cinq piliers que j’évoquais tout à l’heure. L’activité humaine est très imaginative. Maintenant, il faut être en permanence à l’écoute des dérives potentielles en fonction de l’évolution. Nous avons donc prévu de pouvoir plugger, comme on dit dans notre jargon, des évolutions successives en fonction de la situation. 

Nous sommes extrêmement importantes pour toutes ces entreprises américaines. À Washington, le regard est tourné vers la Bourse. C’est la raison pour laquelle les sanctions prévues sont pécuniaires. Nous ne voulons pas les appliquer, bien entendu, mais elles sont là pour nous assurer que les entreprises qui viennent sur le marché numérique appliquent nos lois. C’est très bien qu’elles offrent leurs services. Nous sommes en libre concurrence et si cela répond à un besoin, tant mieux. Toutefois, si elles ne respectent pas nos lois, nous pouvons leur infliger une amende équivalente à 6 % de leur chiffre d’affaires. Si cela continue, nous pouvons saisir un juge et lui demander d’interdire à la plateforme d’exercer ses activités jusqu’à ce que l’erreur soit corrigée. 

Ces entreprises, comme Visa, Mastercard, X ou Meta, ont la chance de pouvoir vendre leurs services en Europe. Pour qu’elles respectent nos règles, j’ai donc une proposition à faire : un amendement qui leur interdise de suivre d’autres directives ou législations que les directives européennes lorsqu’elles proposent des services en Europe.

Entre parenthèses, Visa avait à l’origine un stock très important de banques françaises et européennes qui ont décidé de vendre.

Il y a quelque chose qui a fondamentalement changé dans notre manière d’envisager notre relation avec les États-Unis. Si l’on considère cette histoire terrible et choquante qui vous est tombée dessus de manière plutôt optimiste, on peut se dire qu’au fond, il n’est plus possible d’être naïf comme avant. Nous devons donc effectivement remettre en cause des pratiques qui étaient dépolitisées, qui allaient de soi et qu’il était étrange de poser en des termes politiques. Nous ne pouvons plus avoir cette réaction administrative, car nous avons désormais des cas très évidents. Le juge Nicolas Guillou et le commissaire Thierry Breton sont là pour en témoigner.

Quelles idées pensez-vous pouvoir installer dans le débat public pour justement apporter cette politisation, cette prise de conscience, et permettre de construire un récit d’autonomie ? C’est cela, en dernière instance, qui nous est demandé. Il s’agit de montrer comment nous pouvons non seulement résister, mais aussi le faire parce que nous en avons la capacité.

Nicolas Guillou

Nicolas Guillou

La première riposte commence avec les personnes ciblées et désignées : il faut tenir bon. Être là, comme l’a dit Thierry Breton. Cela signifie ne pas accepter d’être invisibilisé, mais aussi continuer à faire son travail. Pour ma part, cela signifie continuer à juger, à faire mon travail de juge, sans devenir un justicier ni abandonner mon travail. C’est ce que les Britanniques ont appelé « Keep calm and carry on » en 1940, au moment du Blitz.

Ensuite, il faut bricoler. Le bricolage, c’est ce que je fais au quotidien depuis que j’ai été sanctionné. J’essaie de trouver des entreprises qui ne sont pas américaines. Parfois, cela fonctionne, parfois non. 

Il faut aussi inventer et comprendre que si l’Europe veut avoir une voix au XXIe siècle et que ses valeurs existent, elle a besoin de souveraineté : souveraineté économique, numérique et bancaire. 

Ce qui m’est arrivé connecte deux choses. D’un côté, il y a les valeurs sur lesquelles l’Europe a été créée après la Seconde Guerre mondiale, à savoir le « plus jamais ça » face aux crimes de guerre, aux crimes contre l’humanité et aux génocides. De l’autre côté, si nous, Européens d’aujourd’hui, n’avons pas la capacité d’assurer notre propre autonomie, nous ne sommes pas sûrs que cette promesse fondatrice de l’Union européenne puisse être tenue. Il faut donc que nous nous mettions tous autour de la table, les juristes, les spécialistes du numérique, les journalistes et les personnalités politiques.

En vous écoutant, j’ai identifié une chose qui me semble d’une urgence démocratique majeure : vous vivez comme une personne autonome dans le numérique. Il faut que vous nous expliquiez comment faire. Il faudrait que nous apprenions tous à être le juge Guillou.

Nicolas Guillou

Nicolas Guillou

Ce que j’ai dit lors de mes échanges, tant à Paris qu’à Bruxelles, c’est que je suis le cobaye de la perte de souveraineté européenne.

Oui, mais du coup aussi le cobaye de la possibilité de la récupérer.

Nicolas Guillou

Nicolas Guillou

Bien sûr ! Tout ce qui ne fonctionne plus dans ma vie quotidienne, c’est ce qu’on n’a plus en Europe. Je peux donc vous dire de A à Z ce qui ne fonctionne plus. Il suffit de me suivre pendant 24 heures pour trouver la solution.

Thierry Breton

Thierry Breton

Bien sûr, nous devons être autonomes. Mais l’autonomie ne signifie pas protectionnisme ni isolationnisme. Il faut simplement comprendre qu’un événement s’est produit le 20 janvier 2025 : la confiance, qui nous a permis de reconstruire notre projet européen, nos démocraties et un ordre international, a disparu. La pierre angulaire, c’était la confiance. Cette confiance a été fracassée et ne pourra plus jamais être retrouvée. Il nous a fallu 70 ans pour la bâtir, ainsi que l’arche à l’abri de laquelle nous avons précisément construit notre État de droit, les règles internationales qui en découlent, les relations entre les entreprises, entre les individus et entre les États, en particulier européens. Tout cela s’est effondré. 

Première conclusion : nous, Européens, devons être les garants de cette confiance. Parce que la confiance et l’État de droit sont notre ciment. Nous devons donc être les derniers sur la planète à continuer d’appeler au respect de l’État de droit et des règles du droit international. Il faut clamer haut et fort le respect de ces règles, que l’on met à bas aujourd’hui. Lorsque la confiance s’effondre, elle est remplacée par les rapports de force et la brutalité. Notre projet repose évidemment sur le respect, la confiance et le respect des règles de l’État de droit. 

Le deuxième élément concerne la vie politique. Dans les moments où la confiance fait défaut, il faut du leadership politique et nous entrons dans l’ère du leadership. Or, depuis le début de nos discussions ce soir, nous constatons un manque de leadership. 

Dans les moments historiques que nous vivons, marqués par une transformation radicale de l’État de droit international, fondé sur la confiance, et dans lequel les rapports de force priment désormais, nous devons exercer ces rapports de force et faire en sorte que notre projet, qui est toujours un projet de paix, ait également les attributs de la puissance. Non pas pour être hégémonique, mais pour pouvoir poser nos limites lors de nos discussions. C’est ce que les Canadiens ont fait lorsqu’on leur a dit qu’ils allaient devenir le 51e État des États-Unis, et que le Premier ministre canadien a été admirable. Comme l’ont fait les Mexicains quand la présidente mexicaine a été très ferme face aux menaces américaines ; elle a été admirable. Et comme le font, moins admirablement, mais avec efficacité, les Chinois.

Il faut maintenant avoir la capacité d’exercer des rapports de force. Bien sûr, nous devons continuer à gagner en autonomie, mais je tiens à réitérer que notre puissance réside également dans notre capacité à affirmer que notre marché intérieur doit également rentrer dans la balance. Nous disposons d’instruments, y compris de coercition, qui nous permettent de bloquer nos partenaires s’ils outrepassent leurs droits ou mènent des actions politiques qui nous nuisent. Nous pouvons les bloquer là où cela leur fait mal, c’est-à-dire en leur interdisant toute pénétration économique. Cette approche porte immédiatement ses fruits. La Bourse est là pour le rappeler. 

Il faut également augmenter nos capacités en IA, stocker nos propres données et faire en sorte qu’elles restent sur le territoire européen, en particulier les données de santé, les données industrielles, les données de mobilité et les données personnelles. 

Mais derrière tout cela, il faut excercer les rapports de force. Nous sommes entrés dans un monde de rapports de force dans lequel il faut faire preuve de leadership. Entre parenthèses, une échéance politique approche, il faudra donc choisir ceux qui l’incarneront.

Aurore Lalucq, vous avez récemment publié un livre dans lequel vous partez d’un diagnostic et d’un constat qui nous rassemblent ce soir : l’Europe est plus forte qu’elle ne le pense. Comment faire pour qu’elle en prenne conscience ? Comment sortir de cet état de vassalisation malheureuse dans lequel nous nous trouvons ?

Aurore Lalucq

Aurore Lalucq

Il faut déjà cesser de se laisser impressionner bêtement. Tous les textes émis par les leaders du mouvement MAGA, les penseurs, etc., hypnotisent forcément dans un premier temps et intriguent. Mais tout cela fait partie de la propagande. En réalité, nous sommes en pleine guerre hybride, une guerre parfois tout court, une guerre commerciale, et dans toutes les guerres, il y a de la propagande. Cette propagande est faite pour nous empêcher de commencer à nous battre, ce qui m’amène au deuxième point. 

Nous avons oublié qu’il fallait parfois se battre, et nous devons réapprendre cela. Nous nous sommes un peu reposés sur nos lauriers. Or, la liberté est un combat permanent. Une phrase de Romain Gary est tout à fait juste lorsqu’il explique pourquoi les élites françaises ont été un peu plus collaboratrices que les autres. Étaient-elles plus antisémites ? Etaient-ils plus ceci, plus cela ? Et il répond par cette phrase terrible : « Non, c’est juste qu’ils préféraient le confort de leurs meubles. » Ne nous laissons donc pas endormir par le confort de nos meubles, car tôt ou tard, ils disparaissent. Le confort n’existe pas. Il faut donc se dire que si l’on veut gagner, il faut faire quelque chose qui n’est pas agréable : se battre, exercer un rapport de force. 

Je l’ai vu au Parlement européen où j’ai parfois sorti des gens de l’administration américaine de mon bureau, et j’ai vu la réaction de l’administration derrière : à la fois terrifiée et impressionnée. Parce qu’en réalité, ils ne sont pas habitués à cela. Mais quand les États-Unis me demandent ce que je veux faire passer comme législation,  je ne comprends même pas comment ils osent me poser cette question. Je leur réponds : « La porte est là-bas, et on se reparlera quand vous aurez quelque chose à me dire sur votre pays. Je ne suis pas à votre service. » Je suis confrontée à ce genre de situations depuis le début de mon mandat, et on n’y était plus habitués. 

En ce qui concerne le leadership, c’est précisément ce qui nous fait défaut. L’image d’Ursula von der Leyen avec le pouce levé restera gravée dans les mémoires, car elle a oublié quelque chose d’essentiel en politique : on n’est pas soi-même, on représente les autres, on est une fonction. Et quand elle est humiliée, dans le Golfe par exemple, ce n’est pas elle qui est humiliée, mais les Européens. C’est cela qui est insupportable. Il faut toutefois noter qu’elle est envoyée au front, mais que les États membres ne voulaient pas non plus de droits de douane. Elle est donc en première ligne, mais elle a aussi un logiciel très peu enclin à tenir tête aux États-Unis.  

Ensuite, le meilleur moyen de résister, c’est de rappeler que nous sommes beaucoup plus forts qu’on ne le pense. Si nous n’étions pas forts, nous ne serions pas attaqués, car il n’y aurait pas lieu de l’être, et nous serions déjà vassalisés. Malgré le fait que l’Union européenne soit mal organisée, que nous avons été attaqués par la Russie, que nous sommes en guerre hybride sur notre territoire menée par plusieurs grandes puissances, et malgré la guerre au Moyen-Orient, qui va provoquer un nouveau choc économique, nous tenons bon. 

Mais maintenant, il va falloir agir. Non seulement nous ne sommes plus sous l’aile protectrice de l’Oncle Sam, mais nous devons également devenir les leaders du monde libre. Selon moi, il s’agit d’un saut politique et psychologique que nous devons faire, car en réalité, nous sommes quasiment les seuls à défendre ce pour quoi Thierry Breton et Nicolas Guillou sont attaqués : le droit, la démocratie, la justice et l’État de droit. Aujourd’hui, nous devons devenir beaucoup plus offensifs sur ce point.

Prochains événements

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Paris · Mardi du Grand Continent

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Comment éviter une nouvelle crise financière ? 

De 19:00 à 20:00
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25 septembre

Paris · Conférence

La Nuit de l’École normale supérieure 

De 17:00 à 23:00
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