Un café avec le Grand Continent

Pourquoi Xavier Niel ne veut pas être président ?

Il veut mettre l’IA dans les écoles, réindustrialiser la France par la tech et refuse de croire aux prophéties de la Silicon Valley. Deux heures avec le milliardaire français qui pense pouvoir changer davantage le pays sans le gouverner.

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© Corentin Fohlen pour le Grand Continent

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Todiefor, Vald et Vladimir CauchemarGAUCHE DROITE RELOADED

À l’École 42, il n’y a pas de sonnerie qui marque à chaque heure la fin ou le début d’un cours. Mais comme un étudiant lambda parmi d’autres, Xavier Niel est ponctuel. Il est même en avance. Et cette fois-ci, il n’est pas déguisé, pas de perruque, ni de bonnet, ni de pull à capuche. On a plutôt le droit à la tenue habituelle. Costume noir, chemise blanche. Le contraste opère bien avec l’ambiance de l’école : entre ceux qui jouent au ping pong d’un côté, ceux qui codent de l’autre, Niel ne passe pas inaperçu. Tous les deux mètres, on s’arrête, des étudiants veulent le saluer, lui demandent des selfies. Il se prête au jeu, non sans fierté.

De la fierté ? « Cela m’inspire plutôt le sentiment d’avoir utilisé de l’argent à quelque chose d’efficace et d’utile », nous glisse-t-il, alors qu’il découvre un peu étonné un drôle d’ascenseur qui n’arrive jamais. « Est-il toujours comme ça ? », demande-t-il devant ses équipes embarrassées, comme quelqu’un qui donne l’impression de pouvoir remplacer l’ascenseur, et tout ce qu’il veut, dans un claquement de doigts.

Lascenseur

Xavier Niel est au 96 boulevard Bessières, dans le XVIIe arrondissement, comme chez lui. Ou presque. Il découvre, ou fait semblant, certains aspects. « Et que trouve-t-on à cet étage ? » Peut-être est-il tout simplement en train de tester les gens qui y travaillent, en direct. La réponse à ses questions se trouve en réalité derrière lui dans l’ascenseur :

Au 6e étage, « Cluster Captain Marvel » ; au 4e, « Cluster Deadpool » ; au 2e, « Cluster Son Goku » et l’accès au « Café avant la fin du monde » ; au 1er, le « Cluster Simpson ». Et au – 1 ? « JCVD », « Nirvana » et « L’amphi Xavier Niel ». Rien que ça.

« Je n’ai pas fait d’études, j’ai commencé ma vie professionnelle en apprenant à coder tout seul chez moi. Le modèle d’éducation classique n’est pas le seul qui fonctionne. »

C’est son école, c’est lui qui l’a fondée, à son image. Quand on lui demande pourquoi, il répond : « La loi française ne me permet pas de disposer de tout mon argent comme je le souhaite, parce que je dois obligatoirement faire hériter mes ayants droit. D’accord, c’est le jeu. Mais elle me donne un certain nombre de libertés avec mon argent. Cet argent, j’ai envie de l’utiliser pour des causes que je connais. » Lesquelles ? « L’informatique, par exemple. Je n’ai pas fait d’études, j’ai commencé ma vie professionnelle en apprenant à coder tout seul chez moi. Le modèle d’éducation classique n’est pas le seul qui fonctionne. En tout cas, je trouve que celui qu’on a ici à 42, il fonctionne. »

Puis il repense sans doute à l’ascenseur capricieux de tout à l’heure : « Je veux faire marcher un ascenseur social qui marche très mal en France. » Alors Niel crée une école pour « des jeunes différents », dont 40 % n’ont pas le bac. « On ne regarde pas leur passé, ni leur passif. On veut juste les aider à trouver un job, à réfléchir différemment, même s’ils sont complètement en décrochage scolaire. » Concrètement, cela fonctionne ainsi : dans cette école, on l’a dit, il n’y a pas de sonnerie, mais plus étonnant, il n’y a pas non plus de professeurs. « Les étudiants apprennent entre eux », sourit Niel. Avant de poursuivre : « Vous avez appris à parler sans professeur, j’ai appris à parler sans professeur. Globalement, on peut apprendre plein de choses sans professeur, on peut apprendre d’une manière différente. On n’a pas besoin du carcan d’une éducation formelle. Elle a son importance dans un certain nombre de cas, mais d’autres jeunes ne sont pas capables de l’accepter. »

Autre chose

L’École 42 entend donc enseigner différemment « afin de fournir aux étudiants un job dans le milieu de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, des choses qui peuvent les passionner. Et de leur permettre d’avoir un job bien rémunéré, de créer une boîte, de faire ce qu’ils veulent, de prendre en main leur vie, mais de manière active. » Niel insiste sur cela, c’est selon lui la clef : « S’ils veulent s’en sortir, ils doivent se prendre en main de manière active, complètement active. Ce n’est qu’à cette condition qu’on les garde. » On en a eu l’illustration quelques minutes plus tôt, devant le fameux ascenseur, lorsqu’un étudiant lui a demandé, après un selfie, s’il pouvait avoir aussi un stage. Niel a souri et a fini par lui répondre qu’il l’aiderait si jamais il ne trouvait définitivement pas.

Pour Xavier Niel, l’idée est simple. « Si on a des gens qui connaissent la tech, on aura donc plus de boîtes et le pays va mieux se porter. » Il anticipe notre pourquoi. « Parce que si on crée des boîtes, la France va mieux se porter. » Voilà son ambition : « Avoir un impact significatif sur la société française » en participant à l’émergence d’un modèle français de création d’entreprises et d’emplois dans des secteurs technologiques. « J’ai envie d’y croire », finit-il par ajouter, comme s’il essayait de se convaincre d’abord lui-même.

« Parce que si on crée des boîtes, la France va mieux se porter. »

Niel continue de nous raconter qu’il ne voulait plus que tous ses amis qui viennent de l’étranger lui disent qu’ils voulaient voir le musée du Louvre, la Tour Eiffel ou Disneyland. « Ce n’est pas la France que j’ai envie de montrer. » Il a autre chose en tête car il ne parle pas en réalité de la même chose. Il s’agit moins de tourisme que de stratégie. « La France a besoin de montrer un angle technologique. » D’où la création notamment de Station F, pour diversifier les visites de ses amis. Mais aussi et surtout, à cause d’un constat : « Les 40 plus grosses sociétés françaises qui sont au CAC 40, ont toutes plus de 50-60 ans. On a besoin de créer des boîtes d’aujourd’hui pour créer les emplois de demain. Donc il y a 10 ans, on a créé Station F pour donner une image technologique à notre pays, pour que les jeunes aient envie de créer des boîtes et pour être capable de montrer à des étrangers que ça existe. »

Soudainement, on nous apporte deux, puis trois, puis bientôt huit Paris-Brest dans des petites assiettes autour de nous. Xavier Niel s’arrête de parler et nous déconseille d’en prendre en plaisantant. « S’ils sont là, c’est que personne ne les a mangés à midi. »

LIA à tout prix

L’optimisme de Niel est tantôt contagieux, tantôt glacial. Une chose est sûre, l’IA ne lui fait pas peur. Il nous dit qu’il adore les sujets d’éducation liés à l’intelligence artificielle. Le contre-argument qui généralement calme les ardeurs, celui du rapport des propres enfants à l’IA, avec lui ne fonctionne pas. Au contraire, il dit même fièrement : « Je m’entraîne avec mes enfants. On a fait du calcul mental hier. Je vais vous montrer comment on a fait et vous allez comprendre que c’est un monde complètement différent. »

Suit une scène incongrue. Xavier Niel, sur son canapé, sort son portable et entame un dialogue avec ChatGPT. « Salut, je veux refaire le jeu que j’ai fait ce week-end, tu sais, où tu me posais des additions de 2 chiffres en dessous de 100. » ChatGPT : « Bien sûr, on est reparti. Première addition 47 + 36. » Réponse de Niel : « Alors ça fait 83. » « Bien joué, on enchaîne. 58 + 27. » « 85 ! » « Oui, bravo c’était rapide ! 69 + 14. » Puis il met fin brusquement, comme on ne pourrait le faire qu’avec une IA : « Allez, j’en ai marre, on arrête, on rejouera un autre jour. » Il range son portable. Ses enfants ont 9 et 14 ans.

Niel en est convaincu, il faut à tout prix intégrer l’IA dans nos systèmes scolaires. Il dit que ce sera long, mais que ce serait dommage de ne pas le faire. Sur le modèle de ce que fait Elon Musk dans le Salvador de Bukele ? Il ne cache pas que cette initiative l’intéresse. « Il faut mettre une IA avec un élève parce que l’IA va s’adapter à lui. L’IA peut lui répéter 100 fois la même chose. Vous pouvez avoir le meilleur professeur pour 10 ou 15 euros par mois. » Veut-il nous vendre quelque chose ? Nous lui faisons part de nos craintes. Face aux difficultés que rencontre un enfant, ne faut-il pas commencer par lui enlever le téléphone ? « Je ne pense pas. Comme tout outil, cela dépend de l’usage qu’on en fait. C’est comme l’interdiction des réseaux sociaux, on peut voir les réseaux sociaux comme un problème pour les enfants, je n’ai aucun doute. Mais tous les réseaux sociaux ne sont pas les mêmes et n’ont pas le même impact sur le cerveau. » Il prend comme exemple des vidéos de professeurs de mathématiques qui peuvent se trouver sur TikTok ; « N’est-ce pas le meilleur moyen pour que votre fils apprenne les maths ? Je pense que si, parce que c’est un outil qui va l’aider et qu’il va aimer et qui va utiliser. L’enfant peut utiliser l’IA juste pour régler son problème. Mais il peut aussi l’utiliser pour apprendre à régler son problème. Et ça c’est beaucoup plus intéressant. »

Niel insiste : il faut apprendre à utiliser l’IA. Mais pas qu’aux enfants. À tout le monde. « Dans le monde de l’entreprise aujourd’hui, il y a ceux qui utilisent l’IA et ceux qui ne l’utilisent pas. Ceux qui l’utilisent deviennent des hommes augmentés. C’est idiot, mais on les aide et on améliore leurs performances professionnelles. » Il est très excité par ce sujet, il est content. Nous, nous avons peur.

Se raconter une histoire

On lui demande s’il est sincère ou s’il est en train de faire le spectacle, de jouer un rôle. Ce ne serait pas la première fois. Il cesse de sourire et se redresse. 

Il se lance : « Imaginez que je suis Sam Altman ou Dario Amodei. Si je suis Sam Altman ou Dario Amodei, je suis bien obligé de vous raconter qu’à un moment, on va avoir une intelligence spontanée qui va marcher toute seule. » Pourquoi ? « Parce que sinon, je ne peux plus lever de fonds, alors qu’il faut que j’en lève beaucoup. Je dois donc vous vendre que je vais vous créer quelque chose qui va être supérieur à l’être humain, qui va être capable de créer des choses incroyables. Il faut que je vous raconte un truc énorme. » Changement de personnage. « Maintenant, imaginez que je suis Elon Musk. Si je suis Elon Musk, il faut que je vous raconte qu’on va tous aller habiter sur Mars, que je vais vous mettre des data centers dans le ciel, que les satellites vont tuer la téléphonie mobile. Il faut que je vous raconte des trucs qui ne sont physiquement pas possibles. Et c’est la même chose dans l’IA. »

« Dans le monde de l’entreprise aujourd’hui, il y a ceux qui utilisent l’IA et ceux qui ne l’utilisent pas. Ceux qui l’utilisent deviennent des hommes augmentés. C’est idiot, mais on les aide et on améliore leurs performances professionnelles. »

On persiste : mais n’y a-t-il pas un risque d’autonomie de l’IA ? Il ne bouge pas non plus : « Non. À la fin, ça reste que ce que nous on a produit, qui va juste faire que la moyenne de ce que je lui ai demandé de faire. » En effet, dans un essai d’une cinquantaine de pages publié en début d’année, le PDG d’Anthropic, Dario Amodei, expliquait comment l’IA accélère déjà sa propre création, dans une boucle de rétroaction qui s’intensifie chaque mois et qui pourrait atteindre, d’ici un à deux ans, le stade où une IA sera capable de construire une IA future de manière totalement autonome, gagnant en persistance et en potentiel destructeur. Ce mercredi 9 septembre, Jacob Coxon, l’un des principaux ingénieurs d’Anthropic, a annoncé sa démission tout en déclarant que la probabilité que l’IA anéantisse l’humanité « est supérieure à 10 % ». Et nous avons aussi en tête le piratage de Hugging Face par les agents d’OpenAI.

Rien de cela ne l’émeut, et il nous renvoie à nos devoirs : « Allez sur YouTube, demandez comment marche ChatGPT et vous allez revenir en disant : c’est si idiot que ça ? » Sa démonstration tient en une arithmétique. « C’est une moyenne de données. Je vous simplifie les choses d’une manière incroyable, mais c’est ça : quand je dis un mot, j’ai 43 % de chances de dire celui-là après. Donnez-lui dix mots, il sera mauvais ; donnez-lui tous les livres de la Terre, il commencera à être bon. Mais inventer, jamais. » Suit l’exemple qu’il donne toujours : avec les courbes d’audience et tous les épisodes en mémoire, un modèle écrira peut-être le meilleur épisode de la série Dix pour cent. « Mais il n’est pas capable d’inventer Dix pour cent. » Autre test, qu’il nous propose comme un défi : « Demandez-lui de vous raconter une histoire drôle. Ça, il ne sait pas faire. Parce qu’on n’arrive pas à mesurer l’humour, on n’arrive pas à mesurer le second degré. Si un jour vous arrivez à me faire une équation mathématique sur l’humour, ça deviendra le meilleur. »

Alors la théorie de la simulation, la métaphysique geek, Philip K. Dick ? « Je ne vois rien de magique dans l’intelligence artificielle. » Il en veut jusqu’au nom, « extrêmement gênant, parce qu’il y a le mot intelligence dedans. On l’aurait appelé autrement, ce serait moins stressant ». Comment fallait-il l’appeler ? « Un ordinateur puissant, une puissance de calcul incroyable. L’intelligence, il y a un côté qui vient de Dieu, quelque chose au-dessus qui nous dépasse. Ce qui n’est pas le cas de la machine, qui est rationnelle. »

Ce qui l’inquiète est ailleurs, et il l’énonce en lecteur de Schumpeter. Il croit à la destruction créatrice ; ce qui le trouble, c’est le tempo. « Schumpeter, on a vu quelque chose qui arrivait sur 25 ans. Là, on a quelque chose de révolutionnaire sur 5 ans. » Si l’IA détruit 20 % des emplois, saurons-nous les recréer aussi vite ? « Show me the data. » Et une deuxième vague arrive derrière : « Vous allez voir que dans 2 ans, 3 ans, on aura des robots partout. » Deux révolutions coup sur coup, 40 % d’une population active, un chiffre qu’il désavoue au moment où il le prononce. « Est-ce qu’à horizon 50 ans, je suis inquiet ? Non. Mais à horizon 10, 20 ans ? J’espère que la théorie économique écrite par notre copain il y a un siècle, elle marche. »

Le monde de Niel

Il raconte l’écosystème français comme un propriétaire terrien ferait le tour de ses parcelles. Station F d’abord, où est née Hugging Face, rachetée par Nvidia : « Je ne sais pas si Hugging Face aurait existé sans Station F. On est tellement contents. » Douze milliards, est-ce que cela les vaut ? « À moins que vous pensiez que les gens de Nvidia sont des nuls, je pense qu’ils savent ce qu’ils font. » Ce qui l’intéresse tient en une phrase : « Nvidia va chercher une boîte française. Donc c’est qu’on doit avoir quelques petits talents dans le coin, ce qu’on oublie. » Nvidia, ajoute-t-il, parie sur les deux tableaux, modèles ouverts et modèles fermés, parce que « l’important pour eux, c’est de vendre leurs machines ».

Mistral, dont il est actionnaire depuis le premier tour, « des génies ». Mais que peuvent-ils face aux montants américains ? Il file une métaphore médicale : « Le médecin généraliste, c’est ChatGPT et Claude. Et ce sont de très bons généralistes. Mais quand moi je suis malade, de plus en plus je vais voir le spécialiste. » Il y a, dit-il, des milliers de niches où la donnée sera meilleure et le modèle plus pointu ; les grands modèles, eux, deviennent « des produits de commodité ». Quant aux modèles chinois, ouverts et gratuits, ils ne l’effraient pas : « J’aime bien la concurrence, je trouve ça sain. » Il préférerait des modèles ouverts européens ; faute de mieux, il observe ce qui commence, reprendre les chinois et changer les poids pour leur donner un angle européen.

Reste le talent, sa véritable obsession. La France produit les meilleurs, jure-t-il, Polytechnique, le Master MVA (Mathématiques, Vision, Apprentissage) de l’ENS Paris-Saclay : « Vous allez dans n’importe quelle grande boîte d’IA au monde, vous avez plein de Français partout. » Le problème est de les garder. D’où Kyutai, créée avec Rodolphe Saadé et Eric Schmidt, 300 millions d’euros : des salaires proches du marché américain, l’accès aux processeurs, et le droit de publier, que les chercheurs perdent chez les géants. « On va vous garder ici parce qu’on a envie de vous garder ici. »

Et puis il y a les data centers, qui reviennent comme une obsession, ce qu’il admet volontiers. Le raisonnement est presque trop simple pour être entendu : nous produisons plus d’électricité nucléaire que nous n’en consommons, nous la vendons à nos voisins, et nous n’hébergeons pas les modèles que nous utilisons tous les jours. « Aujourd’hui, quand vous utilisez Claude ou ChatGPT, vous n’êtes pas sur des data centers français. Pourtant, on a ce qu’il faut pour : nos grands-parents ont fait le boulot en nous mettant du nucléaire. Mettez-vous à la place des Allemands : ils ont démonté le leur, ce n’est pas eux qui vont faire des data centers. »

L’obstacle, insiste-t-il, ce ne sont ni les écologistes ni les maires, ce sont les normes. Il cite l’étude quatre saisons, qui consiste à attendre un an pour vérifier qu’aucun insecte rare n’a élu domicile sur le terrain : « Bien sûr qu’on va trouver un insecte. » Pour montrer que le pays sait faire autrement quand il le décide, il convoque deux souvenirs : Notre-Dame, reconstruite en dérogatoire « à une vitesse jamais vue » parce qu’on avait nommé un général et qu’on lui retirait ses obstacles un à un, et les Jeux olympiques, dont aucune règle existante ne permettait la cérémonie d’ouverture. « Sur des sujets exceptionnels, on sait le faire. » D’où sa question, peut-être la seule qu’il aurait aimé qu’on lui pose : pourquoi n’applique-t-on pas aux choses ordinaires ce qu’on sait faire dans l’exceptionnel ?

« Vous allez dans n’importe quelle grande boîte d’IA au monde, vous avez plein de Français partout. »

Derrière la plaidoirie, un mot qu’il finit par lâcher, souveraineté, et une crainte qui n’est pas celle des machines. « Continuer d’exister sur la carte du monde. Ne pas être le vassal de la Chine et des États-Unis. Sinon, on disparaît. Le tiers-monde, il s’inverse : c’est nous qui devenons le tiers-monde. » Il rappelle que les Américains ont déjà coupé l’accès à un modèle trop avancé, Mythos, et pense qu’ils vont systématiser la chose. « Toutes les petites pièces qu’on est capable de mettre en souverain, ce sont des trucs gagnés pour l’avenir. »

Elon Musk

On nous avait prévenus : les grands patrons de la tech américaine, il les connaît tous. Musk ? « On ne se connaît pas bien, on s’est vus deux ou trois fois. En général, je dis un truc qui ne lui plaît pas, et je me prends une baffe en retour sur X. » Puis vient la formule, dont il annonce lui-même le prix à payer, un tweet désagréable dans la nuit : « Je vais redire ce que j’ai déjà dit : Elon Musk est à la fois le plus grand entrepreneur du monde et un connard. »

On lui demande comment il articule les deux. Il range le portrait en deux colonnes. D’un côté « des propos extrêmes », « un rapport aux autres complexe, un rapport aux immigrés complexe », un rapport aux femmes qui lui semble parfois complexe aussi, complexe voulant dire ici : « ne correspondant pas à une vision qui me paraît constructive ». De l’autre, un homme capable de diriger plusieurs entreprises à la fois et que rien n’arrête quand il a un objectif. « Si vous me demandiez de lui donner une note, je ne lui donnerais pas 20 sur 20, je ne lui donnerais pas 0 sur 20. » Et cette précision : « Je ne suis pas ‘masculiniste’ – je crois qu’on dit comme ça ? Ce n’est pas du tout mon truc. »

Bill Gates a droit à un traitement plus favorable, celui d’un homme dont le début de carrière fut « super dur, super agressif » et qui a su dépasser son propre succès. « Quand vous allez en Afrique et que vous voyez des maladies qu’il a aidé à faire disparaître, je trouve que c’est un usage de son argent plutôt intéressant. »

Maire plutôt que président

On arrive à la fin de notre entretien et on ne peut pas le cacher : on a très souvent l’impression d’entendre un candidat à la présidentielle. Mais non, assure-t-il, cela ne l’intéresse pas. Il l’avait annoncé en s’asseyant : il ne parle jamais de politique, il ne dirait que des bêtises. Deux heures plus tard, nous aurons parlé des classes moyennes, des urgences de Créteil, de Marine Le Pen et du bilan d’Emmanuel Macron.

Sa théorie de la fonction s’énonce à l’envers de l’ambition ordinaire. Maire, oui, à la rigueur : « Un métier vachement plus agréable parce que plus au contact de ses citoyens au quotidien. C’est très visible ce qu’il peut faire, c’est plus rapide, c’est moins lourd. » Président, non : pas par modestie, mais par calcul d’efficacité. Il ne quittera pas sa vie professionnelle pour un endroit où il aurait, dit-il en refusant le mot pouvoir, « potentiellement moins de capacité à délivrer des choses ». Et de citer Arnaud Montebourg, selon qui la baisse du prix du forfait mobile avait fait davantage pour le pouvoir d’achat que cinq ans de gouvernement. « De temps en temps, la société civile est capable de faire des choses. »

« Je vais redire ce que j’ai déjà dit : Elon Musk c’est à la fois le plus grand entrepreneur du monde et un connard. »

Il finit par énoncer sa théorie du pays : « On est un peuple régicide. Quand on nomme un chef, on le voit comme un roi. Deux jours après l’avoir élu, on a déjà envie de lui couper la tête. » L’hypothèse d’une victoire du Rassemblement national ? Une profession de foi un peu sèche, « je respecte le vote des Français », valable aussi, précise-t-il, pour Jean-Luc Mélenchon. Puis ce qu’il préfère, sans grandiloquence : des partis non extrêmes, pour des raisons d’image, d’investissements étrangers, de stabilité, « et probablement pour mon conformisme, parce que je suis devenu un petit-bourgeois et que quand on change trop les trucs, je ne suis pas complètement confortable ». Rien, pourtant, ne lui paraît entièrement à jeter chez personne : « Si, à une élection présidentielle, vous me donniez 10 bulletins de vote, je vais vous en signer 10, parce qu’ils ont tous un petit truc qui me branche. »

Ce qu’il retient des extrêmes, c’est le diagnostic plus que le remède : un déclassement des classes moyennes qu’il juge réel, une dépense publique dont le rendement lui paraît faible. Les impôts ne sont pas son sujet, dit-il. L’hôpital, si : « Quand je vais aux urgences à Henri-Mondor, à Créteil, j’ai le sentiment qu’il y a 20 ans, j’attendais moins et que j’avais un service de meilleure qualité. » Il défend les soignants et met en cause la superstructure. « Mon sujet, ce n’est pas de réduire la pression de l’État, c’est comment vous la rendez plus efficace. » Ce que la campagne ne fera pas : « On va vous promettre 200 euros, et vous savez très bien qu’on ne va jamais le faire. »

On lui a reproché cet été une amitié avec Sarah Knafo, rencontrée il y a cinq ou six ans à la sortie de Sciences Po, dans ce rituel qui consiste à recevoir des jeunes gens dont on lui a dit du bien. Il l’avait prise pour une jeune femme de gauche, avant de découvrir dans un article qu’elle travaillait avec Éric Zemmour. « C’est la vie. » Ce qu’il défend, c’est moins la personne que la possibilité : « Si je vais parler avec Marine Le Pen, on dira que je soutiens Marine Le Pen. Si je vais parler avec Jean-Luc Mélenchon, on dira que je soutiens Jean-Luc Mélenchon. On est dans un monde dans lequel le simple fait de dialoguer est devenu inacceptable. Pourtant j’ai envie d’échanger avec les deux, ça m’intéresse. » Rien ne le réjouit davantage que ces journées où les réseaux le classent à l’extrême droite le matin et à l’extrême gauche l’après-midi : « On ne sait plus où je suis. Vous savez quoi ? Moi non plus ! »

La même liberté explique, selon lui, l’algarade de son audition devant la commission d’enquête parlementaire. Il jure n’y avoir défendu aucun intérêt, puisqu’il n’en avait aucun, et n’avoir vu qu’un homme martyrisant en mentant ceux qu’il auditionnait. « Il joue à un jeu, on jouait au même jeu. Il joue un rôle, je jouais un rôle aussi. Il a voulu un cirque, on a fait un cirque ensemble. » Était-il réellement en colère ? Il sourit. Quant à l’hypothèse que ces gens-là arrivent au pouvoir et s’en prennent à lui, elle le laisse d’un calme désarmant. « Qu’est-ce qu’ils vont me faire ? Un contrôle fiscal, un de plus ? J’en ai tout le temps. Ils vont m’emprisonner ? J’ai déjà été en prison, ça ne va pas trop me changer. » Et les patrons américains, si prévenants avec Donald Trump ? « Peut-être qu’ils sont trop jeunes, ils n’ont pas le même niveau de liberté parce qu’ils ont peur de tout perdre. »

« Il joue à un jeu, on jouait au même jeu. Il joue un rôle, je jouais un rôle aussi. Il a voulu un cirque, on a fait un cirque ensemble. »

Reste Macron. Il commence par une plaisanterie sur les crises, une par quinquennat, Sarkozy 2008, Hollande les attentats, « et Macron, lui, c’est un génie : en 10 ans, il s’en tape quatre », les Gilets jaunes, le Covid, l’Ukraine, et la dissolution qu’il s’est offerte tout seul. Puis il refuse de conclure, non par prudence mais par théorie. Il avait dit une fois du bien du président sur Europe 1, pendant les Gilets jaunes : 300 menaces de mort. « On n’a plus le droit de dire des trucs objectifs. » Il concède la France remise au milieu de la carte internationale, les investisseurs étrangers revenus, le chômage en baisse, et refuse l’expression start-up nation, « critiquable et critiquée légitimement ». Le reste attendra, parce que nous sommes ce que nous sommes : « Je vous prends le pari que dans deux ans, les gens vous diront : quand même, il nous manque, on l’aimait bien, il n’était pas si mal que ça. »

Il est temps de partir. Avant de se lever, il glisse ce qui ressemble, chez le plus international des patrons français, à une déclaration : « J’entends plein de gens qui me disent : si c’est Le Pen ou Mélenchon, on s’en va. Moi, je ne veux pas partir, j’ai envie de rester dans ce pays, j’y suis né, je suis né dans une banlieue populaire parisienne, dans une famille moyenne. La France m’a donné une chance incroyable. » Sur la table, les Paris-Brest n’ont toujours pas été touchés.