Essais

J’aimerais tant demeurer dans un bel avenir

Une des grandes écrivaines allemandes de sa génération raconte comment elle a appris à aimer une Europe qui n’existe sans doute déjà plus.

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© Stephanie Kiwitt

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J’ai écrit ce texte à l’aide d’un assistant vocal. Ça veut dire que je l’ai dicté et tout ce que j’ai dit a été transformé directement en mots et en phrases posés sur le papier. Bien sûr, j’ai ensuite relu le texte. Je précise cela par souci de transparence, et le fait que je le pose ici sert sans doute – avant tout pour moi-même – à le prouver. C’est étrange, mais j’espère que l’on verra à quel point, en réalité, il me reste peu de temps dans mon quotidien pour coucher sur le papier des pensées sur l’Europe. Pour réfléchir tout court. Je suis artiste, et mes pensées sont fantaisistes, peu claires et frénétiques. Elles sautent d’une chose à l’autre, et s’attardent parfois à des choses en apparence aussi insignifiantes qu’un nuage. Voici déjà les premières frontières auxquelles je réfléchis souvent : qui a, au juste, la possibilité de penser à l’Europe ? À quel moment et de quelle manière ? Si j’étais quelqu’un qui tenait un asile pour de vieilles vaches laitières, si j’exploitais un alpage, si j’étais ministre des Finances, est-ce que je penserais autrement à l’Europe ? Est-ce que je réfléchis seulement à l’Europe ? Je ne peux mener cette réflexion que sous une forme d’imitation. Je ne peux qu’imiter, c’est-à-dire montrer avec ce texte comment l’Europe se présente à moi dans mon quotidien, dans ma vie. L’Europe telle qu’elle flotte dans ma vie, ou à l’inverse, l’Europe telle qu’elle m’enserre, telle que je dois m’imaginer moi-même, une fois échappée de son étreinte.

Quand j’étais petite, lorsqu’on me demandait ce que c’était l’Europe, je connaissais seulement l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie. La région autrichienne du Tyrol jouxte directement la localité où j’ai grandi. Il suffit de descendre à pied, dix minutes, la rue principale, en direction des premières montagnes des Alpes vers le Sud, puis de passer devant la station du téléphérique qui monte jusqu’à notre montagne à nous. Encore quelques pas, et on arrive à la frontière, qui serait aujourd’hui à peu près invisible n’était l’ancien poste de douane, devenu entre-temps un gîte que l’on peut louer. Le poste de douane ressemble un peu à une chapelle, avec son toit incurvé. Autrefois, à quelques mètres de là, se trouvait sur la route une cabine vitrée dans laquelle était assis un garde-frontière, avec une barrière rouge et blanche. 

En théorie, si l’on voulait poursuivre sa route en voiture, il fallait présenter son passeport au garde-frontière. Mais, nous, qui venions du village voisin, on nous faisait généralement signe de passer. En quelque sorte, on se connaissait. Lorsque nous passions la frontière pour entrer en Autriche, c’était uniquement pour continuer vers l’Italie, jusqu’à l’Adriatique ou sur l’île d’Elbe, où nous passions chaque année les vacances de la Pentecôte. La frontière italienne se trouvait quelque part avant le Brenner. À chaque fois, je me souviens que mon cœur bondissait au moment où nous franchissions la frontière. Là encore, on nous faisait généralement signe de passer. Nous étions des touristes, facilement reconnaissables. Nous ne fomentions aucun mauvais coup, et nous ne faisions pas de contrebande.

Au cours des quarante-cinq années qui se sont écoulées depuis mon dernier voyage en vacances avec mes parents, pas mal de choses se sont passées. Les barrières et les cabines à la frontière ont été démontées mais, depuis quelque temps, on les voit réapparaître. Peut-être pas les barrières au sens matériel du terme mais, chaque fois ou presque que je prends le train, mon passeport est contrôlé. Des policiers lourdement armés traversent la rame, et, à chaque fois, il me semble que les contrôles aux frontières sont bien plus conséquents que ceux de l’époque où je partais en Italie avec mes parents et où, presque toujours, on nous faisait signe de passer. Il semble que tout soit devenu plus dangereux. Rien n’est plus comme avant, où ça semblait n’être qu’une simple formalité (bien sûr, quand j’étais petite et qu’on passait la frontière vers l’Autriche et l’Italie, j’ignorais encore tout de la frontière qui divise de l’intérieur l’Allemagne). 

Stephanie Kiwitt, Fortlaufend – Colb. 11.21-2, 2021

J’ai appris récemment par un podcast que la Commission européenne adresse à l’Allemagne et à huit autres États de l’Union une recommandation visant à réduire ces contrôles aux frontières et à revenir sur leur systématicité. Car la libre circulation prévaut au sein de l’espace Schengen, et les contrôles aux frontières sont contraires au droit européen. Le podcast explique que de toute façon le système d’asile est en train de changer, et que, pour cette raison, les contrôles aux frontières vont bientôt changer de nature. 

J’ignore comment tout cela va évoluer. À l’époque, la joie que j’éprouvais était-elle trop naïve, au moment où les frontières semblaient s’écrouler de toutes parts et que quelque chose comme une utopie semblait se concrétiser ? Une utopie qui ressemblait presque aux pensées enfantines que j’avais autrefois quand je m’imaginais qu’il vaudrait mieux que les pays n’existent plus. Que la Terre entière devrait appartenir à ses habitants, et que nous nous la partagerions comme je partageais mes bonbons avec mes amis filles et garçons. 

Mais revenons à mon enfance. À cette époque, l’Autriche, ce n’était pas « l’étranger » comme l’Italie : déjà, c’était la même langue, même si elle sonnait un peu différemment. 

À contrario, l’Italie se trouvait très loin de la maison, et puis c’était une autre langue, une autre nourriture. Sur notre route, en direction de la mer, lorsque nous faisions halte à Florence, là, nous faisions vraiment l’expérience (c’est du moins ce dont j’avais l’impression) de personnes qui venaient des quatre coins du monde, qui avaient des couleurs de peau différentes et des styles vestimentaires que je n’avais jamais vus dans notre petite localité perdue dans les montagnes. Et puis, il y avait l’argent. En Autriche aussi l’argent était différent de celui qu’il y avait en Allemagne – mais nous n’y dépensions rien. Ce n’est qu’une fois arrivés en Italie que mes parents dénouaient les nombreux billets de lires tout froissés. Ça me fascinait de constater que deux boules de glace coûtaient une somme tellement élevée que, pour l’atteindre, je devais fièrement déposer sur le comptoir une liasse de billets. À chaque fois, je me disais que je devais être incroyablement riche avec tout cet argent.

La première fois que je me suis sentie véritablement européenne, c’est lorsque l’Euro a été introduit. J’ai trouvé cela génial, et pas seulement parce que cela nous évitait les fastidieux changements de monnaie et les conversions. La monnaie commune faisait naître en moi une étrange sensation de bonheur. Ou plutôt non, ce n’était pas la monnaie elle-même, mais le geste, l’acte accompli ensemble par tant de pays européens. Je trouvais cela cool, je ne sais pas comment l’exprimer autrement. Une sorte d’enthousiasme devant le progrès. Une sensation de bonheur indéfinissable, une joie tournée vers l’avenir, dans lequel nous avions soudain l’impression de nous trouver.

Bien avant cela, en 1985, je suis partie à Londres avec mon petit ami de l’époque. Nous avons passé trois semaines au camping de Crystal Palace, car tout autre hébergement était trop cher pour nous.

Stephanie Kiwitt, Fortlaufend – Irxl. 08.23, 2023

Là encore, je me souviens de la monnaie. J’aimais bien les pièces d’un livre, épaisses et lourdes. Si elles n’avaient pas été aussi lourdes, elles auraient pu passer pour ces pièces en chocolat enveloppées dans du papier d’or que l’on m’offrait toujours à Noël, quand j’étais petite, dans un filet en plastique rouge. Je me souviens encore de nos difficultés avec la monnaie, de nos calculs sans fin et, au fur et à mesure, de notre prise de conscience du coût élevé de la vie. Ainsi, durant ces trois semaines à Londres, nous nous sommes nourris de macaronis en conserve, de toasts pas grillés et mous, et d’une foultitude de confitures d’orange (une spécialité anglaise, comme j’en fis l’expérience). De confitures pleines de morceaux d’écorce d’orange, gros ou fins, ou alors sans morceaux du tout, ou encore avec de petits morceaux pleins de pépins. Pour autant, le fait de ne pas trouver ce genre de confitures en Allemagne ne m’a nécessairement permis de concevoir une ample notion de ce qu’est l’Europe. 

Ce n’est qu’à la fin de nos vacances que cette notion s’est peu à peu précisée, sous les traits d’un Américain venu des États-Unis. Un jeune homme de notre âge, Adam, qui attendait avec mon copain et moi à un arrêt de bus pour se rendre à l’aéroport de Gatwick. Nous sommes restés une bonne heure à l’arrêt sans qu’aucun bus n’arrive, puis je suis entrée dans l’un des magasins à côté pour me renseigner. Tout ce temps nous avions attendu au mauvais arrêt. Mon copain et moi nous sommes dirigés vers le bon arrêt de bus, et nous avons emmené le jeune homme avec nous. Pendant le trajet vers l’aéroport et pendant que nous attendions nos vols respectifs, nous avions fait connaissance et, avant de nous diriger vers nos portes d’embarquement, nous avons échangé nos adresses. Nous nous sommes ensuite souvent écrit – ces lettres bleu clair, au papier fin, de la poste aérienne. 

Un an plus tard, il est venu passer six mois en Allemagne pour étudier la philosophie à Marbourg. Il souhaitait débuter son séjour par un long périple à travers le pays et d’autres destinations européennes. Depuis Marbourg, il s’est d’abord rendu à Munich où j’habitais à l’époque. Nous avions prévu de passer quelques jours ensemble. Adam m’a expliqué son itinéraire : il se rendait de Munich à Hambourg, puis de là à Vienne, avant de poursuivre vers Francfort, Berlin-Ouest, Cologne, d’où il reviendrait à Munich en passant par chez moi, puis Amsterdam, Florence, la côte de la mer du Nord en Frise orientale, puis Paris avant de revenir à Marbourg.

« Quel itinéraire en dents de scie ! », lui ai-je dit, en lui conseillant de voyager d’abord vers le Sud, puis de passer par le centre pour rejoindre l’Ouest, avant de se diriger vers le Nord.

Mais Adam ne voyait absolument pas ce que je voulais dire. Pour lui, l’Europe de l’Ouest était si petite que les distances n’avaient aucune importance. Elles étaient comme nivelées, tout se trouvait à peu près à la même distance. Peu importait quelle direction on prenait, peu importait quand on y allait. Adam parcourait notre petit bout d’Europe avec la perception qu’un géant a de l’espace : un seul pas lui suffisait pour aller très loin, pour ainsi dire presque partout. J’appris qu’en Europe, selon toute vraisemblance, nous avions une perception différente de l’espace, de la distance géographique, de l’étendue. Ce qui paraît loin pour nous est proche aux yeux des habitants des autres continents.

Stephanie Kiwitt, Fortlaufend – Eisl. 5.24-1, 2024

Ces dernières années, cette sensation de ce qui est proche ou lointain a pris pour moi une dimension inquiétante. J’ai pris conscience de la proximité des frontières ukrainiennes, alors que j’avais toujours pensé que l’Ukraine se trouvait très loin. Et pourtant, non. Cette terrible guerre d’agression menée par la Russie est, en réalité, tellement proche. Les menaces aussi. Notamment celles qui pèsent sur les pays voisins – la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, l’Estonie – qui, après l’effondrement de l’Union soviétique, se sont rapprochés de nous – à un niveau complètement différent, sur le plan politique, des idées et de la culture. Des pays qui, au fil des années, m’étaient devenus de plus en plus familiers. Des pays dans lesquels mon roman a été publié, des pays dans lesquels mes poèmes ont été traduits. J’ai déjà participé à plusieurs lectures en Pologne et en Tchéquie. Pendant longtemps, cette proximité avait eu pour moi une connotation heureuse, faite de joie et de curiosité, et était remplie du sentiment d’une appartenance commune qui allait s’accroître. 

Aujourd’hui, cette proximité fait naître en moi un tout autre sentiment. Moins celui d’une menace concrète et personnelle (pas encore) que celui d’une peur diffuse. D’abord pour les Ukrainiens, puis pour les voisins géographiquement les plus proches de l’Europe de l’Est. À cela s’ajoute une autre peur que je ne peux décrire qu’en ces termes : qu’on nous prive à nouveau de cette sensation d’appartenance commune et de proximité entre voisins. Pas que des barrières reviennent, mais directement des hautes clôtures. Que l’on revienne même à une situation pire que celle des frontières de mon enfance, où l’on ne laissera plus passer personne d’un simple signe de la main. 

La peur, d’une part, d’un despote terrifiant, mais aussi au-delà de ça, la peur que représentent les forces de l’extrême droite en Allemagne et de l’AfD. La peur des partis d’extrême droite présents dans de nombreux pays de l’Union, qui veulent nous précipiter hors de cet avenir dans lequel pourtant nous nous trouvions déjà, pour nous rejeter dans une époque qui n’existe plus.

Je ne suis pas une experte en politique, et c’est pourquoi cette peur ne peut être que diffuse et indéfinie. Pourtant, elle n’est certainement pas infondée.

J’ai le sentiment qu’il y a vingt-cinq ou trente ans, nous étions sur la bonne voie. Qu’à cette époque, une idée de ce qu’est l’Europe était justement en train de s’affirmer, de devenir plus intense, plus joyeuse, que l’utopie était en train de devenir réalité. Une utopie que – à un époque où l’Allemagne, comme l’Europe, était séparée – je n’étais pas même capable d’imaginer, tant cela me semblait impossible.

Toutes les avancées dont à l’époque, sans être particulièrement engagée politiquement, je ressentais pourtant les effets chaque jour, toutes ces avancées semblent aujourd’hui se désagréger, s’effriter, et cela me remplit de tristesse. Cela me renvoie aussi à ma propre finitude et à la vanité de notre brève vie humaine.

Une fois que je ne serai plus de ce monde, que ressentiront mes filles dans cette Europe ? Comment se déplaceront-elles à l’intérieur de cet espace ? À quelles menaces seront-elles exposées ?

Stephanie Kiwitt, Fortlaufend – Lett. 9.21-2, 2021

Je consacre une part non négligeable de l’argent que j’ai gagné grâce au Prix du Livre allemand et à la vente de mon roman Salut, tu vas bien ? à financer les voyages de mes filles à travers l’Europe. Autrefois, je n’avais pas les moyens de le faire, mais maintenant, je veux qu’elles découvrent l’Europe (et aussi d’autres régions du monde), tant que cela reste possible. C’est vraiment le sentiment que j’ai : un jour, il sera très difficile de voyager. 

Pour ma part, à ce jour, je ne suis sortie d’Europe qu’une seule fois. C’était en 2015, lors d’un séjour en Israël dans le cadre d’un programme de traduction de poésie réunissant des auteurs allemands et israéliens. En Israël, j’étais évidemment moins une Européenne. En Israël, j’étais une Allemande. D’une certaine manière (qui fut douloureuse), je ne me suis jamais sentie aussi Allemande que durant ces cinq jours. Je crois que cela se passe d’explications supplémentaires. 

À part cela, mon identité allemande m’est parfaitement indifférente.

Je ne sais même pas si je me sens européenne. Plus européenne qu’Allemande en tout cas. Mais comme je vis au beau milieu de l’Europe, je suis incapable de dire à quoi ressemble cette Europe. Il me faudrait prendre du recul, avoir un regard extérieur, séjourner plusieurs fois en dehors de l’Europe. 

Revenons à mon roman Salut, tu vas bien ? 

Moi aussi, comme Junon, j’ai menti en répondant aux scammers. C’était vers 2019, il y a donc déjà pas mal de temps. Je racontais à ces scammers que j’étais une riche veuve allemande qui avait émigré à Dubaï et qui y élevait des serpents. À cette époque, la plupart d’entre eux trouvaient ma prétendue fortune tellement attrayante qu’ils voulaient absolument me croire. Dubaï, ce n’était pas l’Europe, mais moi, j’étais l’Europe. Il y avait aussi un scammer qui – chose d’ailleurs assez courante – se faisait passer pour un danseur dans une école de danse en Côte d’Ivoire. Par l’entremise de mes relations avec le monde de la danse, il tentait d’obtenir une invitation pour voyager en Europe. À l’époque, il était encore relativement facile de voir que les photos et vidéos qu’il m’envoyait étaient des deepfakes.

Ça faisait déjà un moment que je n’avais plus envie de mentir. J’ai raconté au soi-disant scammer-danseur que, si je l’invitais en tant que danseur à danser pour une production, il n’obtiendrait qu’un visa de travail de courte durée. Qu’au-delà de la durée de validité du visa, il ne pourrait rester qu’illégalement dans le pays. Évidemment, il était au courant. 

Il était au courant qu’on ne le laisserait pas travailler, qu’il lui faudrait peut-être dealer de la drogue, qu’il n’aurait pas trop le choix. Qu’il lui faudrait sans doute vivre à dix dans un deux-pièces. Qu’il n’aurait pas accès aux soins médicaux ni aux aides de l’État. Mais cela ne semblait pas le déranger. Ou il ne me croyait pas, ou, à ses yeux, tout ceci valait mieux que sa vie en Côte d’Ivoire. 

Il est important de préciser que ce « monde du scam » a changé depuis lors. Les escroqueries en ligne sont de moins en moins le fait d’individus isolés, comme ceux auxquels j’avais affaire à l’époque, avant la pandémie de Covid-19, et qui, d’après les statistiques, venaient souvent de pays d’Afrique de l’Ouest. Depuis, les innombrables formes d’escroqueries en ligne se sont délocalisées principalement vers l’Asie du Sud-Est – notamment au Laos – où elles sont pratiquées à l’échelle industrielle par des réseaux organisés, grâce au travail forcé et aux enlèvements. Ainsi, on attire des personnes issues de pays africains avec des offres d’emploi dans la restauration, on leur paie leurs billets d’avion, puis elles doivent commencer par rembourser cette avance en travaillant dans les usines à scam. Cela fait déjà un moment qu’il ne s’agit plus seulement d’escroquer l’Europe mais le monde entier. De la même manière, ces individus ne cherchent plus à rejoindre l’Europe ; ils vivent très bien de leurs activités en Asie du Sud-Est.

Stephanie Kiwitt, Fortlaufend – Dome. 9.21, 2021

Y a-t-il eu d’autres moments où je me suis vraiment sentie européenne ? Encore une fois, sans doute en face de mon ami américain de l’époque, Adam, pour qui l’Europe était tellement minuscule qu’on ne pouvait éprouver la distance. Mais il ne s’était pas rendu ici pour éprouver la petitesse de l’Europe ni parce que les distances y étaient réduites, mais bien pour étudier la philosophie, l’immense champ de la philosophie européenne, de Platon à Hegel, Descartes, Heidegger et Foucault. 

Nous n’en parlions pas très souvent. Pourtant, j’avais le sentiment qu’Adam portait en lui une forme de mélancolie. Que cette pensée vieille de plusieurs siècles lui donnait un aperçu de dimensions qu’il ne connaissait pas. Si l’Europe n’avait pour lui aucune existence spatiale, elle était pourtant dotée d’une dimension temporelle qui pouvait facilement éveiller une sorte de frisson pathétique d’éternité.

Ailleurs, l’histoire intellectuelle est tout aussi ancienne, complexe, et elle mène tout autant aux questions où l’on se trouve confronté à l’éternité.

J’ai justement sur mon bureau un volume consacré à la philosophie en Afrique, et je sais au moins que, sur le continent africain, il existait et il existe des concepts complexes de l’oralité, alors qu’il y en a moins pour la culture de l’écrit. Les pensées y ont tout autant traversé les siècles, simplement moins souvent sous la forme de phrases écrites ou imprimées, mais plus sous la forme des pensées que les êtres humains ont, sous la forme de paroles qu’on prononce et qu’on se raconte. À un moment donné, elles n’ont plus pu être formulées que dans le cadre des contraintes de la domination coloniale européenne. Il m’arrive parfois de me demander si notre vénérable histoire de la pensée européenne n’est pas seulement un concept destiné à préserver notre pouvoir, un désir, pour nous autres Européens, d’avoir de l’importance. Et, partant, si elle n’est pas une forme d’auto-illusion, un mensonge que nous nous disons. 

La localité des Alpes bavaroises où j’ai grandi se trouve dans les environs d’un château très célèbre, le château de Neuschwanstein. Je suis allée à l’école tout près, dans une petite ville d’où partaient les autocars de touristes. Tous les jours, je voyais des touristes affluer dans la ville où ils faisaient halte pour la nuit. Ils venaient (et viennent encore) majoritairement du Japon et de Corée mais aussi des États-Unis. Pour ces touristes, le château de Neuschwanstein reste toujours l’un des symboles par excellence de l’Europe. Comme le château de Heidelberg. Comme Rothenburg sur la Tauber. Comme le Semperoper et les rives de l’Elbe à Dresde. Comme la tour Eiffel. Comme la tour de Pise. Comme la cathédrale Saint-Étienne de Vienne, et bien d’autres encore. 

Autrefois, par un bizarre jeu de miroirs, je me suis rendu compte que, parfois, un étrange sentiment d’importance naissait en moi. J’habitais précisément à un endroit de l’Europe qui avait une grande importance aux yeux des visiteurs venus d’Asie et d’Amérique. Et pourtant, le château de Neuschwanstein faisait partie de mon quotidien. Je passais devant sans même jeter un coup d’œil. Alors que ces gens avaient fait tout ce chemin jusqu’en Europe, entre autres, pour voir ce château où avait vécu un roi qui souffrait d’une grave maladie psychique et qui, d’un point de vue historique, n’avait pas une grande importance pour l’Europe. 

Dernièrement, je me suis rendue deux fois à Paris à peu de temps d’intervalle. C’était la toute première fois que je venais en France. Jusqu’alors, Paris avait été pour moi un lieu étrangement flou. Sans doute parce qu’on lit et entend tant de choses sur Paris, parce que Paris apparaît dans tant de romans et de films, parce que tant de personnes importantes y ont vécu et travaillé, ou y vivent et y travaillent encore. Paris disparaît derrière tous ces attributs, derrière toutes ces images et tous ces fantasmes.

Stephanie Kiwitt, Fortlaufend, Grie. 9.21-1, 2021

La première fois, j’ai logé avec ma fille cadette qui m’accompagnait, parce qu’elle non plus n’était encore jamais venue à Paris ni en France, dans un hôtel du 13e arrondissement. Nous aimions surtout nous balader dans ce quartier que nous trouvions presque plus intéressant que les hauts lieux touristiques. Le 13e arrondissement ou, du moins ce que nous en avons vu, est à un mélange entre ce que l’on pourrait sans doute appeler un quartier populaire et un quartier à l’apparence cossue. Et enfin, un mélange avec les nouveaux immeubles élégants en verre, aux alentours de la Bibliothèque nationale François-Mitterrand, avec leurs restaurants et leurs magnifiques bâtiments entourés d’arbres et de pelouses. Il y a aussi cet immense Chinatown, que nous n’avons traversé qu’une seule fois. Je sais bien que ce n’est qu’un bref aperçu, rien de valable. Je sais que nous n’avons pas eu un véritable accès à la vie des gens. Ceci dit, j’ai gardé l’impression que cet endroit était effectivement européen, au sens où nous nous représentons l’Europe, au sens de l’idée de l’Europe. 

En tout cas, j’ai eu l’impression qu’il était plus européen que notre petite ville de Leipzig, vide en comparaison.

Que cet endroit était plus européen que l’Allemagne de l’Est, vide et peu peuplée. De temps en temps, je me fais la réflexion que c’est l’une des régions les plus homogènes d’Europe. Alors je me demande pourquoi, précisément ici, les gens sont tellement opposés à une Europe de la diversité et pourquoi ils veulent une Europe ennuyeuse, une Europe blanche.

Je dois sans doute confesser qu’autrefois, j’étais cette Européenne de l’Ouest. Aujourd’hui, je ne sais plus ce que je suis. De fait, j’habite à Leipzig, une ville qui autrefois, appartenait plus à l’Europe de l’Est, ce qui aujourd’hui semble bizarre. Pourtant, partout, cette réalité a laissé des traces. 

Cette petite partie de l’Europe, si jeune, a elle aussi produit ses propres névroses. Même si, désormais, toute l’Allemagne vote pour l’AfD, c’est bien dans le centre de l’Allemagne que tout cela est apparu. Et que tout cela est bien plus présent et dangereux que dans le reste de l’Allemagne.

En Saxe-Anhalt, dans le Land qui nous jouxte, il pourrait bientôt y avoir un gouvernement d’extrême droite qui rejette toute idée d’une Europe commune.

J’aimerais que cela n’arrive pas.

Je tiens absolument à préserver cette Europe vaste et ouverte. Je ne le pense pas au nom d’une forme de fierté nationale qui prendrait une forme plus élargie, mais simplement pour la joie que procure l’idée d’une communauté dans laquelle, nous tous qui vivons ici, nous retrouvons réunis, comme jetés en pagaille. Avec, sans aucun doute, tous les problèmes que cela implique – mais, pour reprendre les mots d’Angela Merkel, « Nous y arriverons ».