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Lors des récentes élections régionales en Saxe-Anhalt, dans l’Est de l’Allemagne, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) a obtenu 43,8 % des voix, soit plus du double de son score de 2016 1. Au lendemain du scrutin, les explications avancées étaient les mêmes que d’habitude : le mécontentement face à l’immigration, la colère contre le gouvernement fédéral et l’éloignement de l’Est du pays vis-à-vis des grands partis. Toutes ces questions jouent sans doute un rôle. Mais ces griefs ne sont pas seulement partagés dans les Länder de l’Est, ils traversent l’Allemagne entière et se concentrent en particulier dans les régions qui perdent déjà des emplois industriels ou qui craignent d’être les prochaines. Que devient donc la vie démocratique lorsque les citoyens doutent de la valeur de leur travail, des lieux où ils vivent et de leur place dans l’économie nationale, ou encore, lorsqu’ils ont le sentiment que les changements se décident sans prendre en compte leurs préoccupations ?
La transition écologique en offre un exemple frappant, car elle a fait naître un nouveau clivage politique en Allemagne qui suit des lignes professionnelles 2. Dans les régions où une part importante de la population exerce des métiers dans les industries polluantes, l’AfD a en effet davantage progressé. Le même phénomène se produit à l’échelle individuelle : les travailleurs exerçant des métiers dits « bruns » sont plus enclins à soutenir l’AfD.
En poussant l’analyse, on note que ces travailleurs ne s’inquiètent pas nécessairement plus que les autres pour l’économie. Ils ont en revanche le sentiment que leur statut social a décliné. Cela a des conséquences importantes. En Allemagne comme ailleurs, les discours politiques sur le climat et l’environnement sont souvent formulés en des termes fortement moraux. Ceux qui mangent de la viande, roulent en voiture thermique ou exercent des métiers polluants, sont souvent désignés comme ceux qui détruiraient la planète. Cette rhétorique peut inciter certains à modifier leurs habitudes de consommation, mais elle peut aussi renforcer l’attrait des récits d’extrême droite, en particulier lorsque des responsables politiques ou des militants remettent en cause la valeur des métiers profondément liés à l’identité de ceux qui les exercent. Pour réussir, les politiques de transition énergétique doivent donc protéger contre les bouleversements économiques, mais aussi reconnaître la contribution des travailleurs et de leurs territoires.
Un déclin planifié
Mécaniciens de maintenance, opérateurs de machines d’usinage des métaux, outilleurs ou conducteurs d’installations chimiques… Ces métiers sont souvent dits « bruns ». Il ne s’agit pas à proprement parler des activités les plus émettrices de gaz à effet de serre. Mais ces emplois sont plus fréquents dans les secteurs où les émissions sont les plus élevées. En 2013, environ un salarié sur dix occupait un tel emploi dans le Kreis allemand moyen. Si ces emplois ne disparaîtront sans doute pas du jour au lendemain, beaucoup d’entre eux sont liés à des industries que la politique climatique vise à réduire ou à transformer. En Allemagne, ils sont aussi répandus autant dans l’Ouest industriel qu’à l’Est.
À la différence des autres chocs souvent associés à la contestation politique – telle que la concurrence chinoise ou l’automatisation –, la transition écologique est planifiée. En Allemagne, la fin du charbon est inscrite dans la loi : les centrales à charbon devront fermer au plus tard en 2038 3 et le pays, qui est le plus industrialisé d’Europe, vise la neutralité climatique en 2045 4. Les industries énergivores, comme la chimie ou la sidérurgie, devront donc transformer en profondeur leurs modes de production. Cette ambition est également accompagnée d’une dimension morale. Il est en effet habituel d’entendre, lors des manifestations pour le climat ou plus largement dans le débat public, que certaines formes de travail appartiennent au passé.
Quand les partis prennent position
Les griefs que ce discours nourrit trouvent désormais des expressions politiques. Longtemps, aucun parti allemand ne leur offrait de débouché : tous les grands partis soutenaient l’Energiewende, le tournant de l’Allemagne vers les énergies renouvelables. Cela a changé en 2016, lorsque l’AfD a adopté un programme qui rejetait à la fois la science du climat et la politique climatique, présentant la transition verte comme une menace pour l’industrie et l’emploi. En Saxe-Anhalt, son porte-parole pour les questions économiques l’a formulé ainsi : « Cette attaque contre l’industrie est une attaque contre les travailleurs et contre la prospérité du Land. » Il défendait alors l’extraction du lignite contre le durcissement des normes d’émission européennes.
En mesurant la part des emplois « bruns » dans les différentes régions du pays, puis en comparant l’évolution des résultats électoraux avant et après 2016 dans les zones où ces emplois sont nombreux et dans celles où ils sont rares, on obtient des résultats frappants. Avant le tournant de l’AfD, les deux groupes se ressemblaient : en 2013, le parti y obtenait environ 5 % des voix. En 2021, son score avait presque doublé dans les arrondissements comptant peu d’emplois « bruns », pour atteindre près de 13 % dans ceux qui en comptaient davantage. Mais ce clivage n’est pas propre à l’Allemagne de l’Est, bastion de l’AfD, puisqu’on l’observe aussi à l’Ouest du pays. Des réactions de rejet comparables se retrouvent ailleurs, comme aux États-Unis. Dans les bassins charbonniers américains, où les républicains ont fait campagne contre ce qu’ils appelaient la « guerre contre le charbon », par exemple. Des chercheurs ont montré que le vote républicain avait davantage progressé dans les comtés ayant perdu des emplois miniers 5.
Au-delà des écarts entre régions, une enquête de longue durée menée auprès de ménages allemands interrogés chaque année, révèle un glissement comparable à l’échelle individuelle. Les travailleurs directement employés dans des métiers dits « bruns » se sont rapprochés de l’AfD. Les habitants de ces zones se sont eux aussi majoritairement tournés vers ce parti, dans une mesure qui dépasse ce que le seul glissement des travailleurs concernés pourrait expliquer. Nous y voyons le signe que la transition est vécue comme une menace pour un lieu ou une communauté, et pas seulement pour l’emploi de chacun. Là encore, l’écart entre travailleurs et territoires plus ou moins exposés ne s’est creusé qu’après la prise de position de l’AfD contre la transition verte.
L’actualité récente de la Saxe-Anhalt montre pourquoi ce conflit n’est pas près de s’éteindre. Le site chimique de Leuna, au sud de Halle, qui emploie environ 10 000 personnes, illustre les deux faces de la transition 6. Une nouvelle bioraffinerie y a démarré sa production l’an dernier 7. La raffinerie de pétrole du site s’est engagée à acheter de l’hydrogène vert à partir de 2030 8. Mais début octobre, Leuna Polyamid, un producteur installé sur le même site, a entamé sa fermeture à la suite d’une procédure d’insolvabilité 9 ; plusieurs centaines de salariés ont reçu leur préavis de licenciement. Dow Chemical prévoit de fermer ses usines voisines à Schkopau et à Böhlen 10. « L’AfD profite de la frustration », confiait en janvier à l’hebdomadaire Der Freitag Daniel Schulz 11, qui vit à Merseburg et travaille pour une entreprise ferroviaire desservant les usines chimiques de Schkopau. Lui-même rejette le parti, mais il en comprend l’attrait : « C’est le seul parti qui parle à l’incertitude des gens. »
Le programme de l’AfD pour le scrutin de cette année proclame l’échec de la transition énergétique et réclame l’arrêt de la sortie du charbon, l’abandon de la stratégie hydrogène du Land et la suppression de la tarification du carbone. Nombre de ces revendications excèdent les compétences d’un gouvernement régional, mais le message qui les sous-tend est clair : rien n’a besoin de changer. Le parti a fortement progressé dans la région. Dans le Saalekreis, l’arrondissement qui entoure Leuna, l’AfD avait obtenu environ 4 % aux élections fédérales de 2013 ; elle a recueilli près de la moitié des voix aux élections régionales de cette année 12. Dans la commune même de Leuna, elle a obtenu la majorité 13.
Plus qu’une affaire d’argent
L’anxiété économique offre une explication évidente à ce type de réaction politique, face à un changement économique planifié par l’État. Nous l’avons analysée, mais n’avons trouvé que de faibles éléments qui iraient dans ce sens. Après le tournant de l’AfD, les personnes exerçant des métiers « bruns » et celles vivant dans des arrondissements où ces emplois sont nombreux, n’ont pas une inquiétude plus élevée vis-à-vis de leur emploi ou de leurs finances personnelles. Les statistiques officielles vont dans le même sens : le chômage et les revenus des ménages n’ont pas évolué de manière nette dans ces arrondissements, même si la production économique par habitant a quelque peu reculé. Cela suggère que les effets économiques de la transition verte sont peut-être moins importants que prévu – ou qu’ils ne se sont pas encore matérialisés.
Ce que nous avons constaté, en revanche, c’est que les travailleurs et les habitants de ces territoires se situaient plus bas sur l’échelle sociale que les autres Allemands – qu’il s’agisse de la société allemande dans son ensemble ou de leur entourage. Ces résultats rejoignent des travaux plus larges. Les recherches du politologue Thomas Kurer sur l’Allemagne, la Suisse et la Grande-Bretagne montrent que les travailleurs des métiers en déclin se tournent vers la droite populiste par crainte de perdre leur rang 14. Dans le bassin charbonnier du Kentucky, la sociologue Arlie Hochschild a vu la fierté du travail céder la place à la honte 15. Les économistes eux aussi ont établi de longue date que la perte d’un emploi coûte bien plus en bien-être qu’en revenu 16. Le travail apporte aussi de la reconnaissance et une place dans une communauté dotée d’une histoire commune. Des politiques nationales qui visent à faire disparaître les industries liées à cette histoire, peuvent conduire les travailleurs à se demander non seulement s’ils continueront à gagner leur vie, mais aussi si leur travail inspire encore le respect ou s’ils contribuent encore à la société.
Lorsque le sociologue Klaus Dörre et ses collègues ont interrogé des mineurs de charbon en Lusace 17, dans l’Est de l’Allemagne, l’un d’eux leur a confié : « Du temps [de la RDA], nous étions les héros de la nation… Et maintenant, nous sommes les imbéciles ou les malfaiteurs de la nation… Et ça fait mal. » L’AfD instrumentalise ce sentiment, même si ses propres déclarations portent surtout sur l’emploi et les prix de l’énergie. « Tant que l’énergie est artificiellement renchérie et que la production est politiquement diabolisée », toute aide n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, avertissait en décembre dernier le porte-parole économique du parti, en Saxe-Anhalt 18.
Ces sentiments peuvent avoir des conséquences politiques durables. Dans l’Est de l’Allemagne, les bouleversements économiques à venir pourraient raviver le souvenir des années qui ont immédiatement suivi la réunification. L’économiste Kim Leonie Kellermann montre que les Allemands de l’Est qui ont perdu leur emploi lors de la privatisation ou de la fermeture des entreprises d’État dans les années 1990 affichaient, jusqu’à trente ans plus tard, une confiance moindre envers autrui, un intérêt plus faible pour la politique et des liens plus ténus avec les partis traditionnels 19.
Un décalage
Comment les partis traditionnels ont-ils cherché à rallier les électeurs à la transition ? Notre analyse de leurs communiqués de presse montre que, contrairement à l’AfD, ils abordent la transition verte principalement sous l’angle de la protection du climat et de l’urgence à agir. En Saxe-Anhalt, ils mettent aussi en avant les nouvelles industries comme l’hydrogène. En revanche, la reconnaissance explicite du travail existant y est rare, ce qui en résulte un net décalage. En effet, si les habitants des régions concernées citent le marché du travail, l’économie ou le coût de la vie parmi leurs principales préoccupations, beaucoup ne considèrent pas le changement climatique comme un enjeu pressant. En 2021, trois électeurs sur quatre en Saxe-Anhalt estimaient qu’il existait des problèmes bien plus importants que le changement climatique 20.
Lors du scrutin de cette année, près de neuf sympathisants de l’AfD sur 10 en Saxe-Anhalt craignaient que la hausse des prix ne les empêche de payer leurs factures 21 ; tandis qu’un tiers seulement redoutait que le changement climatique ne détruise leurs moyens de subsistance – la proportion la plus faible parmi les sympathisants de tous les partis. Chez ceux des Verts, le tableau était inverse : le changement climatique venait en premier, les préoccupations matérielles ensuite.
À l’échelle nationale, la plupart des Allemands jugent la transition énergétique coûteuse et déconnectée des gens ordinaires 22, et seul un tiers environ estime que les préoccupations des gens comme eux sont correctement représentées. En 2024, 69 % des Allemands affirmaient que le pays devait changer pour protéger le climat, mais 73 % estimaient que les mesures proposées portaient surtout sur ce à quoi chacun devrait renoncer 23. Les sociologues Steffen Mau, Thomas Lux et Linus Westheuser constatent que trois Allemands sur quatre se disent très inquiets du changement climatique 24. Mais s’inquiéter du changement climatique ne signifie pas le tenir pour le problème le plus urgent – surtout face à l’avenir de sa commune ou de son lieu de travail.
On connaît le slogan de 2018 des Gilets jaunes : « fin du monde, fin du mois ». Dans les groupes de discussion menés en Allemagne par Mau et ses collègues, des travailleurs disaient presque la même chose : la fin du mois est plus proche que la fin du monde. Quelques semaines après les premières manifestations des Gilets jaunes, le gouvernement français renonçait à la hausse de la taxe sur les carburants qu’il avait défendue au nom du climat.
Mau et ses collègues montrent aussi que le conflit s’embrase lorsque les gens ont le sentiment qu’on leur dicte leur façon de vivre, ou que d’autres sont mieux traités qu’eux. Ceux qui disposent de moins de ressources déclarent plus souvent avoir du mal à suivre le changement social – une forme de lassitude face au changement 25. Les personnes qui ont peu de prise sur leur vie professionnelle, soutient Mau, refusent qu’on leur fasse la leçon sur leur vie privée. Il ne s’agit pas pour autant d’un rejet de tout changement. Dans le bassin lignitifère d’Allemagne centrale incluant Leuna, une majorité d’habitants estiment que la région a besoin d’une profonde transformation structurelle 26 ; mais celle-ci concerne surtout leurs propres préoccupations comme l’emploi. Et en réalité, une majorité rejette une sortie du charbon avant 2038. La transition verte réunit donc deux choses que beaucoup n’aiment guère dans ces régions : qu’on leur dise comment changer, et pour des raisons qui leur importent peu.
Les messages que portent les partis traditionnels, comme les Verts ou les chrétiens-démocrates, sont sans doute façonnés par leur propre électorat. Les électeurs écologistes, par exemple, ne sont pas concentrés dans les régions industrielles. Le parti obtient depuis longtemps de meilleurs résultats dans les arrondissements comptant peu d’emplois « bruns » que dans ceux qui en comptent beaucoup. Cela laisse un espace électoral à un parti qui adopterait un discours plus favorable aux travailleurs, celui d’une transition accompagnée, centré sur le statut social et les moyens de subsistance des travailleurs et des régions concernés, plutôt que sur les objectifs futurs des industries vertes et de la lutte contre le changement climatique.
Les partis traditionnels ne sont pas condamnés à perdre ces électeurs : si les Verts, les chrétiens-démocrates et Die Linke, ont reculé, les sociaux-démocrates (SPD) n’ont fait que légèrement mieux dans les zones riches en emplois « bruns ». Cela peut notamment s’expliquer par leur longue alliance historique avec les ouvriers de l’industrie. Le SPD est sans doute le mieux placé pour porter un tel discours : ses communiqués évoquent plus souvent l’emploi et la reconnaissance du travail, que les autres partis. Reste à savoir s’il ira plus loin.
Une meilleure offre
Que faire alors, si la transition demeure l’objectif ? Les gouvernements doivent offrir conjointement deux choses : une protection jugée crédible et une reconnaissance de la contribution des travailleurs. Il existe des exemples de transitions conduites avec, à la fois un soutien matériel et du respect. Lorsque l’Allemagne a décidé en 2007 de cesser de subventionner l’extraction souterraine de la houille dans l’Ouest 27, le gouvernement fédéral, les Länder miniers, l’entreprise minière, ainsi que le syndicat des mineurs, ont négocié une date de fin fixe – soit 2018. Ils se sont aussi accordés sur une sortie censée être socialement acceptable, les mineurs les plus âgés continuant d’être payés jusqu’à leur départ à la retraite. Lorsqu’en 2018, la dernière mine a fermé à Bottrop, dans l’Ouest, un mineur a remis le dernier morceau de charbon au président fédéral Frank-Walter Steinmeier, qui a remercié les mineurs par leur salut traditionnel : « Glückauf und danke, Kumpel » – ce qu’on pourrait traduire par « Bonne chance et merci, les gars de la mine » 28.
L’Espagne a procédé de façon similaire. Avant des élections législatives, le gouvernement dirigé par les socialistes a négocié avec les syndicats et les entreprises charbonnières un accord prévoyant des préretraites, des reconversions et des fonds pour les villes minières. Les politistes Diane Bolet, Fergus Green et Mikel González-Eguino ont montré que le parti au pouvoir avait gagné environ deux points de plus dans les communes minières que dans des communes comparables 29. Parmi les raisons qu’ils identifient, figure le soutien des syndicats à l’accord. Lorsque le Canada a planifié sa sortie du charbon pour la production d’électricité, un groupe de travail gouvernemental a fait du respect des travailleurs et de leurs communautés son premier principe 30. Il a recommandé des mesures de soutien que de futurs gouvernements auraient du mal à remettre en cause.
La première condition est une protection jugée crédible. Comme le soutiennent les politistes Alexander Gazmararian et Dustin Tingley 31, les habitants des régions fossiles doutent souvent que les gouvernements tiennent leurs promesses durant toute la transition – c’est-à-dire, pendant plusieurs décennies. Les garanties devraient donc idéalement prendre la forme de droits inscrits dans la loi – négociés et administrés avec les syndicats et versés selon un calendrier fixe.
En 2012, François Hollande avait promis aux sidérurgistes de Florange une loi obligeant les entreprises à chercher un repreneur avant de fermer un site. Les hauts fourneaux avaient été arrêtés l’année suivante. Ce n’est que plus tard que la loi a été adoptée, et sous une forme affaiblie.
Dans le bassin charbonnier des Appalaches, le politiste Gazmararian constate qu’environ deux tiers des habitants soutiendraient une politique climatique, si elle s’accompagnait d’aides aux travailleurs (retraites, couverture santé, soutien au revenu) 32. L’Allemagne verse déjà des indemnités de transition jusqu’à la retraite, aux travailleurs âgés du charbon qui perdent leur emploi 33. Mais la transition verte pourrait toucher une part bien plus large de travailleurs.
Si l’on regarde maintenant les nouveaux emplois et les investissements, on observe que ceux-ci aident moins qu’on pourrait l’espérer. En étudiant plusieurs dizaines de grands projets d’investissement annoncés en Saxe-Anhalt entre 2021 et les récentes élections régionales, on constate que l’AfD progressait d’environ deux points de moins dans les communes qui en bénéficiaient. Les investissements ont donc fait une différence, mais modeste au regard de la progression de 23 points de l’AfD à l’échelle du Land.
La seconde condition est la reconnaissance de la contribution des travailleurs. Sortir d’une industrie ne doit pas sonner comme un verdict sur ceux qui y travaillent aujourd’hui. Cela suppose, par exemple, de renoncer au vocabulaire moralisateur des emplois « sales » ou des industries « dinosaures ».
Reconnaître, c’est aussi considérer les travailleurs comme partie prenante de ce qui vient. Si les nouveaux emplois exigent des compétences proches des anciennes, les nouvelles bioraffineries ou usines d’hydrogène pourraient être exploitées par des habitants de la région qui travaillaient auparavant comme opérateurs ou machinistes dans les anciennes usines chimiques.
Reconnaître enfin, c’est donner aux travailleurs voix au chapitre. Comme le dit Daniel Schulz, le cheminot de Merseburg : « La transformation ne doit pas se faire contre les gens ; elle doit se faire avec eux. » On pourrait ainsi laisser les travailleurs décider de l’usage d’une partie de l’argent public destiné aux régions qui sortent du charbon, à savoir, les fonds de transition.
Les dispositifs existants donnent quelques pistes. Les syndicats et les comités d’entreprise des sites chimiques – les Betriebsräte, des instances élues qui représentent les salariés au sein des entreprises allemandes – pourraient siéger dans une commission. Celle-ci serait chargée de décider quels projets des zones concernées bénéficieraient des fonds de transition. Une part fixe des fonds de l’arrondissement pourrait alimenter des fonds locaux dont les projets seraient choisis par des habitants tirés au sort, aux côtés des conseils municipaux et des comités d’entreprise. Les usines bénéficiant des fonds de transition pourraient être tenues de s’engager sur la reconversion des salariés et sur des garanties d’emploi. Associer les travailleurs à ces processus pourrait aussi conduire à une répartition plus égalitaire du fardeau de la transition.
Aussi, si les citoyens ont le sentiment que ceux qui décident d’un changement nécessaire en supportent aussi le coût, ce dernier peut être plus facile à accepter. On le voit par exemple en France, à travers une étude menée entre autres par le politiste Théodore Tallent 34. Celle-ci mettait en évidence que la mesure d’abaissement de la vitesse maximale sur autoroute était davantage soutenue, lorsque les personnes interrogées apprenaient que les ministres limiteraient eux aussi leurs propres déplacements.
Une tâche difficile
La reconnaissance sans garantie risque d’être perçue comme une promesse creuse, voire comme de la condescendance. À l’inverse, des garanties sans reconnaissance risquent de laisser aux gens le sentiment d’avoir été passés par pertes et profits. Les partis au pouvoir doivent donc convaincre les travailleurs que la transition les protège, à la fois économiquement et dans leur statut social. Ils doivent aussi les convaincre qu’elle se fait avec eux, et non contre eux. La tâche est d’autant plus ardue qu’un parti comme l’AfD promet tout simplement que rien n’a besoin de changer. Si les partis traditionnels ne proposent pas d’alternative crédible, l’AfD restera, selon les mots de Daniel Schulz, « le seul parti qui parle à l’incertitude des gens ».
Sources
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- Article 2 de la loi sur l’abandon de la production d’électricité à partir du charbon (KVBG), ministère de la Justice et de la Justice et de la Protection des consommateurs.
- Article 3 de la loi KVBG, ministère de la Justice et de la Justice et de la Protection des consommateurs.
- Florian Egli et all, « Backlash to fossil fuel phase-outs : the case of coal mining in US presidential elections », Environmental Research Letters, Vol 17, n° 9, IOPscience, 17 août 2022.
- InfraLeuna GmbH, CHEManager International.
- « UPM unlocks new bio-based markets as Leuna biorefinery produces its first commercial product », UPM, 19 décembre 2025.
- Stephanie Schunck, « RWE und TotalEnergies vereinbaren wegweisenden Langzeit-Abnahmevertrag für grünen Wasserstoff », RWE, 12 mars 2025.
- « Leuna Polyamid : Insolvenzverfahren eröffnet – Insolvenzmasse reicht nicht für Stilllegung und Rückbau », chemie.de, 02 octobre 2026.
- « Dow will shut down three upstream European assets in response to structural challenges in the region », Dow, 7 juillet 2025.
- Sebastian Bähr, « Wenn die Chemie geht, wird es kalt : Ostdeutschlands Industrie vor dem Kipppunkt » der Freitag, 14 janvier 2026.
- Résultat des élections de 2026 dans l’arrondissement du Saalekreis, Portail de l’État de Saxe-Anhalt.
- Comparaisons des votes entre les municipalités pour l’élection de 2026 , Portail de l’État de Saxe-Anhalt.
- Thomas Kurer, « The Declining Middle : Occupational Change, Social Status, and the Populist Right », Comparative Political Studies, Vol 53, n°10-11, p.1798 – 1835, 8 avril 2020.
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