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Comment avez-vous découvert l’existence d’Ahmad Khan et de l’histoire de ce voyage qui le conduisit à la fin du XVIIIe siècle, du Gujarat jusqu’à Londres en passant par Paris ?

J’ai découvert Ahmad Khan par hasard, en 2015, alors que je travaillais aux Archives du Ministère des Affaires étrangères, à La Courneuve. Je feuilletais, pour un autre projet, une liasse intitulée « Mémoires et documents Asie » – une sorte de pot-pourri contenant des documents du XVIIIe siècle sur l’Asie. Je suis alors tombé par hasard sur des papiers qui faisaient référence à la présence de deux voyageurs indiens à Lyon en 1794.

J’ai été étonné par cette information dont je n’avais jamais entendu parler, et cela a donné le coup d’envoi de la recherche. Je me suis aperçu qu’il existait déjà quelques travaux sur ces individus, mais aucun ne prenait en compte l’ensemble de leur parcours. De l’Inde à Londres, puis leur retour, dans la perspective connectée que j’ai adoptée. C’est donc un bel exemple de sérendipité scientifique qui est à l’origine de mon enquête.

Vous évoquez la trace archivistique de deux voyageurs indiens, et vous nous apprenez dans votre livre qu’ils étaient en réalité quatre à avoir quitté l’Inde pour l’Europe. Mais votre ouvrage se concentre surtout sur l’un d’entre eux, Ahmad Khan. Pourquoi  ?

Rahul Markovits, L’histoire d’Ahmad Khan, PUF, 2026.

Le livre est centré sur un protagoniste principal, Ahmad Khan, car lorsqu’il arrive à Paris au printemps 1794, il raconte son histoire au Comité de Salut Public. Mais dans ce récit, il s’inclut dans un groupe plus large de voyageurs parti d’Inde quelques années auparavant.

Ce groupe est composé des fils de Mu‘azzaz Khan, le dernier nawab (gouverneur exerçant l’autorité au nom de l’empereur moghol) de Baroche, une ville portuaire du Gujarat. Ahmad Khan se présente comme l’un d’entre eux. Il raconte être parti pour Londres avec trois autres frères, dans l’intention d’y plaider leur cause auprès de la Compagnie des Indes orientales britanniques. Ils l’accusent de les avoir spoliés une vingtaine d’années auparavant en faisant la conquête de leur ville.

Quatre historiens sont particulièrement mobilisés dans votre introduction  : Carlo Ginzburg et Carlo Poni, qui rattachent votre entreprise à la microhistoire, Sanjay Subrahmanyam qui l’oriente du côté de l’histoire connectée, et Dipesh Chakrabarty qui l’inscrit dans le sillage des études postcoloniales. Comment situez-vous votre travail relativement à ces héritages historiographiques  ?

C’est en effet l’un des enjeux du livre que de croiser ces approches. Mon livre est une enquête multisituée qui relève de ce qu’on appelle aujourd’hui souvent la « microhistoire globale » – expression à laquelle je préfère celle, moins ambiguë peut-être, de « microhistoire en mouvement ». Il s’agit de suivre un petit groupe d’individus au travers de leur pérégrination grâce aux traces archivistiques qu’ils ont laissées. Par le biais de ces quelques trajectoires individuelles, j’essaie de poser des questions d’ordre plus général, de comprendre comment elles font « cas » : c’est l’héritage de la microhistoire.

L’histoire connectée a quant à elle pour ambition de suivre les acteurs et les phénomènes par-delà les frontières historiographiques. Elle cherche à rétablir des connexions artificiellement « débranchées » par les découpages en histoires nationales ou aires culturelles. À travers la trajectoire d’Ahmad Khan, il s’agit ainsi de faire dialoguer des historiographies qui trop souvent s’ignorent : l’histoire de l’Empire moghol, l’histoire de la conquête britannique en Inde, l’histoire ottomane, l’histoire des révolutions atlantiques. L’objectif est de prendre en compte la multiplicité des perspectives, en évitant le biais eurocentrique.

La référence à Dipesh Chakrabarty et à son ouvrage Provincialiser l’Europe va dans le même sens. Plus spécifiquement, elle permet de faire ressortir l’enjeu fondamental que constituent la langue et la traduction dans ce type de recherche. Contre la fausse transparence qui naît de l’oubli de la pluralité des langues, il s’agit de restituer les opérations de traduction qui confèrent au langage son caractère « translucide ». Cela permet de saisir la singularité d’une expérience formulée en d’autres langues que les langues européennes – en l’occurrence en persan.

L’«  Âge des révolutions  » dans le sous-titre de votre ouvrage renvoie autant à une époque qu’à une géographie : celle de l’histoire atlantique. Or votre étude porte sur le monde eurasiatique…

La notion d’« âge des révolutions » est effectivement principalement mobilisée en histoire atlantique, mais mon idée était de faire un pas de côté en l’élargissant vers l’Asie. C’est en cela que je m’inspire des travaux de Christopher Bayly sur la « crise globale du XVIIIe siècle », où il connecte les révolutions atlantiques aux difficultés que rencontrent les empires safavide et moghol, à partir des années 1720.

Pour moi, il s’agit aussi d’insister sur le basculement géopolitique que constitue la conquête du Bengale par l’East India Company, à partir de 1757. C’était une des provinces les plus riches de l’Empire moghol, peuplée de plus de 20 millions d’habitants. Ce changement de souveraineté d’une région peuplée et prospère a des répercussions bien au-delà de l’Asie. L’onde de choc fut considérable. Ce voyage vers l’Europe que retrace mon ouvrage est l’une d’entre elles.

Vous avez donc découvert l’existence d’Ahmad Khan par le biais d’un document attestant de son passage par la France en 1794. Comment et pourquoi y est-il parvenu  ?

Nous pouvons retracer son itinéraire grâce au récit qu’il en a donné à son arrivée à Paris en 1794, dans cette supplique qu’il adresse au Comité de Salut Public.

Tout commence en 1772, lorsque la Compagnie des Indes orientales britanniques, via sa présidence de Bombay, s’empare du port de Baroche, dans le Gujarat. C’était un port prospère, actif notamment dans le commerce du coton. Le nawab local, Mu‘azzaz Khan, est alors destitué, et meurt peu de temps après. 

James Forbes, Baroche vue depuis la rivière Narmada, gravure, 1813. © Smithsonian Institution Libraries

Ses fils sont alors de jeunes enfants. Mais une fois arrivés à l’âge adulte, une quinzaine d’années plus tard, ils décident de se rendre à Londres pour faire valoir leurs droits auprès de la Cour des directeurs de la Compagnie des Indes orientales. Leur objectif n’était pas tant de se voir restituer le contrôle de Baroche que d’obtenir une compensation financière pour le préjudice subi.

C’était une démarche pour le moins téméraire !

Cela peut effectivement sembler audacieux voire désespéré. Pourquoi aller à Londres se plaindre auprès de ceux-là mêmes qui vous ont spolié ? Mais, rétrospectivement, ce n’était pas si insensé qu’il y paraît.

D’abord parce que dans la culture politique moghole, la possibilité de se plaindre auprès du souverain d’un préjudice que l’on estime avoir subi était très enracinée. C’était donc une réaction assez logique de la part de ces élites indiennes.

Ensuite, Ahmad Khan et ses compagnons étaient sans doute au fait qu’au sein même de la Compagnie, il y avait de forts clivages – notamment entre les agents déployés sur le terrain indien et ceux restés dans l’administration centrale en métropole. L’opportunité de l’expansionnisme faisait débat. Certains à Londres estimaient que le coût des conquêtes, aussi bien sur le plan financier que moral, était néfaste aux intérêts commerciaux britanniques.

Sans doute, Ahmad et ses compagnons étaient-ils aussi informés de l’impopularité de la Compagnie des Indes dans une partie de l’opinion publique britannique. Ils espéraient en tout cas jouer sur ces failles pour obtenir gain de cause.

Concrètement, comment font-ils pour rejoindre l’Europe depuis le Gujarat ?

La principale route pour rallier l’Europe depuis l’Inde au XVIIIe siècle est la route maritime via le Cap. C’est celle qu’empruntent les navires marchands des puissances européennes. Mais les fils de Mu‘azzaz Khan n’ont, semble-t-il, pas les moyens ou les réseaux pour pouvoir prendre place sur un navire européen.

Ils choisissent donc d’emprunter la route terrestre : partis de Bombay, ils passent par Mascate, franchissent le détroit d’Ormuz pour arriver à Bassora, porte d’entrée de l’Empire ottoman qu’ils traversent via Bagdad et Diyarbakir, avant d’atteindre Constantinople. Puis, via Salonique, deux des fils arrivent à Marseille. Un voyage de plusieurs milliers de kilomètres effectué en bateau – pour traverser l’océan Indien ou remonter le Tigre – ou bien, en caravanes. 

Cette route était aussi utilisée par les Compagnies européennes car elle pouvait être plus rapide que la route maritime à certains moments de l’année. Mais c’était surtout la route des réseaux musulmans – c’est en grande partie grâce à l’aide des réseaux soufis que les fils de Mu‘azzaz Khan ont pu traverser l’Empire ottoman.

Et finalement, sur la route de l’Angleterre, Ahmad Khan fait un passage beaucoup plus long que prévu par la France…

Les voyageurs débarquent à Marseille au printemps 1793, ils décident ensuite de remonter la vallée du Rhône vers Paris. Le choix de couper par la France plutôt que de la contourner s’explique facilement : c’était la route la plus rapide et la plus directe en temps normal. Mais ce qui devait accélérer le voyage va au contraire l’enliser, car ils arrivent sans le savoir en pleine Révolution et en plein éclatement de la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.

Ce qui les arrête, toutefois, c’est d’abord la mort de l’un d’entre eux, près d’un an après être tombé malade à Lyon. Pour ainsi dire, Ahmad Khan tombe dès lors dans une « faille spatio-temporelle ». Alors qu’il pensait avoir fait le plus dur de son itinéraire pour rallier la Grande-Bretagne, il va rester coincé en France près de deux ans – d’abord à Lyon, puis à Versailles.

Mais l’objectif d’Ahmad Khan ne varie pas : il veut continuer sa route et, pour cela, doit obtenir le soutien des autorités qu’il sollicite. À la différence des migrants actuels, c’est un visiteur de passage qui ne cherche pas à s’installer mais à rallier Londres, puis à rentrer chez lui après avoir, espère-t-il, obtenu gain de cause.

Mais lorsqu’il finit par arriver à Paris au printemps 1794 et qu’il demande au Comité de Salut Public de lui fournir les moyens de continuer son voyage, il se voit offrir l’« hospitalité », ce qui interrompt son voyage. Il se trouve ainsi contraint de s’installer de longs mois à Versailles.

Les traces archivistiques laissées par Ahmad Khan prennent principalement la forme de suppliques adressées aux autorités françaises et ottomanes. Ce sont des sources riches, mais problématiques. Car le requérant a tout intérêt à dire, ce qu’il pense que les autorités ont envie d’entendre, plutôt que la vérité.

En effet, mon travail s’appuie principalement sur deux suppliques. Celle adressée par Ahmad Khan au Comité de Salut public en avril 1794. Et une deuxième qu’il adresse à la chancellerie ottomane au printemps 1796, alors qu’il est sur la route du retour en Inde.

Ces suppliques se ressemblent, car, à chaque fois, c’est la même histoire qui y est racontée. Mais on repère de subtiles variations entre elles, en fonction des lieux, des interlocuteurs et de la langue dans laquelle elles sont écrites. Il m’a donc fallu mener un travail de type philologique pour comprendre ce que ces subtiles variations impliquent dans la position des suppliants. L’un des enjeux du livre a été de mesurer ce que l’on peut tirer d’un tel travail aussi fin sur les textes, en termes d’histoire sociale.

Ce travail est compliqué, car ces suppliques ne sont pas adressées directement par Ahmad Khan aux autorités qu’il sollicite. Elles passent par le biais d’un intermédiaire – le plus souvent, Pierre-Marie Ruffin. C’est lui qui traduit en français, depuis le persan (langue administrative de l’Empire moghol, mais aussi langue de communication dans toute l’Eurasie), la supplique d’Ahmad Khan au Comité de Salut Public ; tandis qu’il prend sur lui de rédiger directement en persan, la supplique aux autorités ottomanes.

Pierre-Marie Ruffin est l’autre héros de votre livre. Pouvez-vous nous en dire plus sur son parcours ?

Ruffin est ce qu’on appelle un drogman – un mot dérivé du turc tercüman, lui-même dérivé de l’araméen via l’arabe. Ce terme a aussi donné le mot « truchement » en français. Et il servait à désigner les interprètes au Levant. 

Charles-François-Gabriel Le Vachez, Vue de l’intérieur du nouveau cirque du Palais-Royal et des ambassadeurs du Nabab-Tipou, gravure, 1788. © Gallica

Né en 1742 à Salonique où son père exerçait lui-même la fonction de drogman, Ruffin a été formé à l’École des jeunes de langues de Paris, dans l’actuel Lycée Louis-le-Grand, mais aussi sur le terrain à Constantinople. En 1774, il est rappelé en France pour exercer la charge de secrétaire interprète du roi dans les langues orientales. À partir de cette position, il cumule les fonctions. Rattaché à la bibliothèque royale, il est aussi le « Monsieur Levant » du ministère de la Marine, en charge de la correspondance avec Constantinople et l’Afrique du Nord. En 1784 enfin, il est nommé professeur de langues turque et persane au Collège royal.

Lorsque Ahmad Khan arrive à Paris en 1794, Ruffin était donc tout désigné pour lui servir d’intermédiaire et d’interprète. Mais il fait plus que cela : il héberge Ahmad Khan chez lui, à son domicile personnel, à Versailles. Il lui donne aussi des leçons de français – on conserve d’ailleurs une grande partie du matériel pédagogique élaboré par Ruffin à destination d’Ahmad Khan. La relation entre Ahmad Khan et Ruffin est au cœur de l’ouvrage. Elle est particulièrement riche, puisque la médiation strictement linguistique se double d’une relation d’hospitalité – d’accueillant à hôte –, et d’une relation pédagogique – de maître à élève.

Ahmad Khan parvient finalement à atteindre Londres en 1795. Qu’obtient-il, une fois là-bas ?

Quand Ahmad Khan arrive à Londres en janvier 1795, il s’aperçoit qu’un autre de ses frères, Ahid ud-din, perdu de vue à Constantinople, est arrivé avant lui. Il est passé par une autre route qui s’est avérée plus rapide. Via Smyrne, Livourne et Toulon – au moment où ce port était occupé par la flotte britannique.

À Londres, il met la pression sur la Cour des directeurs de la Compagnie des Indes orientales et obtient d’elle un dédommagement pécuniaire.

Cette décision semble surtout résulter de la volonté de se débarrasser de ces requérants indiens susceptibles de provoquer de l’agitation et des polémiques. Par leur pouvoir de nuisance, ils parviennent donc à obtenir quelque chose : une petite pension d’environ 200 roupies par mois pour chacun des quatre frères.

Cette histoire est intéressante, car elle montre une capacité d’action insoupçonnée de la part d’individus qui, bien qu’issus des élites indiennes, peuvent aussi être considérés comme des subalternes, du fait de la situation coloniale dans laquelle ils évoluent.

Les protagonistes de mon enquête sont les fils d’un nawab, donc ils sont issus de l’élite indienne. Notamment, le fait qu’ils maîtrisent la culture écrite en témoigne. Mais ce sont aussi et surtout des protagonistes qui ont été dépossédés de leur capacité d’action par la conquête britannique. Ils en sont réduits à quémander protection et réparations. C’est donc malgré une histoire « par le bas » que j’ai voulu écrire.

Pour l’élite colonisée, accéder au centre décisionnaire s’avère crucial. Dans la culture politique moghole, c’était un aspect important : l’élite dialoguait en permanence avec le pouvoir central. Or ce lien de communication politique entre élites et pouvoir central est rompu avec la prise de pouvoir de la Compagnie des Indes orientales. Donc, c’est sans doute ce qui explique ce projet – se rendre à Londres pour faire valoir ses droits et continuer en quelque sorte cette tradition de dialogue avec le pouvoir central.

La Compagnie des Indes orientales se présentait volontiers comme la continuatrice de l’Empire moghol, mais Londres est à des milliers de kilomètres de l’Inde. Dans son livre L’Empire de la supervision, Gildas Salmon a bien analysé les enjeux de cette gouvernance à distance. Gouverner à distance, pour la Compagnie des Indes orientales, consiste ainsi à tenir à distance : elle ne veut pas l’arrivée des élites indiennes en Grande-Bretagne et fait en sorte de les décourager d’entreprendre un tel voyage. Par là, on voit que la colonisation passe aussi par un contrôle des mobilités.

Le fait qu’Ahmad Khan et ses frères aient obtenu le versement de réparations est surprenant à plusieurs titres. D’abord parce que le rapport de forces leur était a priori défavorable. Ensuite parce qu’il fait commencer le débat sur les réparations du colonialisme, non pas avec la décolonisation, mais au moment même de la conquête coloniale.

Quand Ahid ud-din arrive à Londres, il demande une réparation pour le tort qu’il a subi et produit pour cela un plaidoyer particulièrement argumenté. Dans ce texte, sans doute rédigé avec l’aide d’un avocat londonien, il décrit de manière très imagée et frappante la spoliation dont sa famille a été victime. Selon lui, une « énorme dette née de l’avarice, poursuivie par la rapine et maintenue par la cruauté, la violence et l’injustice » était due à sa famille. C’est un document assez remarquable, qui résonne avec toute une production pamphlétaire hostile à l’expansion de la Compagnie publiée dans les années 1770 et 1780.

Thomas Malton le Jeune, East India House, aquarelle sur contour gravé, 1799. © collection Paul Mellon, Yale Center for British Art, Université de Yale, New Haven, Connecticut.

C’est effectivement un cas très intéressant d’un colonisé qui soulève, dès le XVIIIe siècle, la question très actuelle des réparations. Ahid ud-din demande d’être indemnisé pour les dommages que lui et les siens ont subi du fait de la spoliation coloniale. Et de la même manière, tout au long du XIXe siècle, malgré l’hostilité de la Compagnie, des membres de l’élite moghole se rendent à Londres pour plaider leur cause.

Après le passage à Londres, vient le temps du retour en Inde. C’est par là que vous choisissez de commencer votre ouvrage en décrivant la rencontre d’Ahmad Khan avec le sultan ottoman Selim III. Pourquoi ce choix contraire à la chronologie ?

Il m’a semblé que Constantinople était un peu le point de bascule de cette histoire car les voyageurs y passent à l’aller puis au retour. Mais aussi, parce que cela permet de décentrer le regard et de montrer que l’Empire ottoman était alors dans la continuité du monde de cette élite indienne. Ce n’est que par la suite, en arrivant à Marseille, qu’ils basculent dans un monde différent.

Sur le plan narratif, cela donne à l’ouvrage la forme d’une « composition en anneau », pour reprendre le terme de Daniel Mendelsohn : un procédé qui s’appuie sur le flashback pour densifier la narration. On fait passer une deuxième fois le lecteur là où il avait commencé, mais enrichi de tout le savoir glané au fil de sa lecture.

Ce passage à Constantinople est aussi un moment où des soupçons apparaissent quant au statut et au récit d’Ahmad Khan ?

Lorsque Ahmad Khan repasse par Constantinople au retour, il est accueilli à l’ambassade de France, grâce encore une fois à Ruffin qui y avait été nommé entre-temps premier secrétaire. Il a donc la bonne fortune de le retrouver. 

L’envoyé français à la Porte l’exhibe au cœur du cortège qui l’emmène à son entrevue avec le sultan Sélim III au palais de Topkapi en avril 1796. Or cela éveille les soupçons du chargé d’affaires britannique à Constantinople, John Spencer Smith. Pour lui, cet Indien qui voyage sous la protection des Français est éminemment suspect.

Un autre récit se met alors en place qui fait d’Ahmad Khan un espion à solde des Français chargé de faire parvenir des documents à Tipu Sultan, le sultan de Mysore, grand ennemi des Britanniques en Inde.

De fait, comme je le révèle dans mon livre, Ahmad Kahn cache quelque chose, mais ce n’est pas ce que les Anglais pensent.

Ahmad Khan est finalement arrêté et emprisonné par les Britanniques à son arrivée à Bombay en 1796. Il doit se soumettre à plusieurs interrogatoires. À la suite de quoi, on perd sa trace ?

On a conservé le verbatim des interrogatoires, qui permettent d’envisager selon une perspective différente son récit. Cette fois, il n’en est plus tout à fait maître, comme dans les suppliques soumises au fil du parcours : il doit tenter de se défaire des soupçons qui pèsent sur lui.

Par la suite, Ahmad Khan disparaît plus ou moins. On pourrait soutenir qu’il n’existe comme acteur historique que lorsqu’il entre dans des réseaux de circulation. Lorsqu’il en sort, il disparaît des radars historiographiques. Mais on ne perd pas totalement sa trace en vérité, comme je l’ai pourtant longtemps cru : il reste dans l’orbite de la Compagnie, et donc de ses archives.

L’histoire, d’ailleurs, se prolonge jusqu’à l’époque contemporaine, car les descendants des nawabs de Baroche ont longtemps touché une pension – conséquence indirecte du périple d’Ahmad Khan, de la part du Raj britannique.