Un café avec le Grand Continent

« Écrire, en gros, c’est facile » Jean-Philippe Toussaint

À Villers-Cotterêts, autour de Dante, d’un café, de quelques brioches et de John le Carré, une conversation avec l’un des derniers grands écrivains français

Entretien avec

Jean-Philippe Toussaint

Date

Musique
Alain Bashung — La nuit je mens

Avec Patrick Modiano, Michel Houellebecq, Jean Echenoz et Annie Ernaux, Jean-Philippe Toussaint est l’un des plus grands écrivains contemporains de langue française. Plusieurs scènes qu’il a imaginées et écrites sont devenues des classiques de la littérature. La robe en miel que conçoit la styliste Marie (Nue, publié en 2013 aux éditions de Minuit comme tous ses livres) et que suit un essaim d’abeilles, le cheval qui vomit dans la soute d’un avion-cargo (La Vérité sur Marie, 2009), le héros des Émotions (2020) dont le père vient de mourir et qui serre dans ses bras son ex-femme venue assister aux obsèques, retrouvant ainsi des éclats de l’intimité qu’ils eurent autrefois – ces moments suspendus constituent des réserves d’images, de beauté, et d’émotions vers lesquelles les lecteurs de Toussaint retournent souvent. L’Urgence et la patience (2012) texte qui porte non pas sur l’inspiration, à laquelle il ne croit pas, mais sur la création littéraire, son élaboration, ses rythmes et ses étapes, a fait entrer ce diptyque, « l’urgence et la patience » dans le vocabulaire de ceux qui écrivent, en amateurs ou en professionnels. Dans le nouveau roman de Toussaint, La Hantise, l’image qui reste en tête une fois le livre terminé est une scène de sexe entre le narrateur et une femme, Yolanda Paul, qui porte le bras droit en écharpe et un plâtre autour de son poignet cassé. Elle est la femme importante du roman, à la manière dont chaque opus de James Bond possède sa James Bond Girl. Lorsque le narrateur et Yolanda Paul couchent ensemble, le plâtre voltige au-dessus de la tête du narrateur : « Elle me semblait, avec ce plâtre, être plus nue que nue. Je n’avais jamais vu une femme aussi nue. C’était la fragilité même, la chair et le cristal. » 

C’est à Villers-Cotterêts que je rencontre l’écrivain. Depuis 2023, cette ville de 10 000 habitants abrite la Cité internationale de la langue française installée au sein du château de François Ier, admirablement rénové. Toussaint y est « en résidence ». Villers-Cotterêts se trouve dans l’Aisne, l’un des départements les plus touchés par l’illettrisme, dans une des régions elle-même parmi les plus touchées par ce fléau, les Hauts-de-France. 13 % de la population de l’Aisne est illettrée contre 11 % pour les Hauts-de-France et 7 % pour la France entière. Paul Rondin, le directeur de l’établissement, m’accueille et m’explique que la librairie de l’établissement public est la seule de Villers-Cotterêts, qui compte pourtant trois collèges publics et un lycée. C’est aussi la seule librairie de l’Aisne dans un rayon de 30 kilomètres. Pendant douze ans, entre 2014 et 2026, le RN a dirigé la mairie. Il a été battu aux municipales de 2026 par une maire d’une liste divers centre. Quelques jours avant mon arrivée, un samedi matin, Paul Rondin a ouvert le parc du château aux Cotteréziens. Plusieurs livres de la rentrée littéraire étaient exposés et mis en vente : « Et puis Jean-Philippe Toussaint est arrivé dans le parc et les visiteurs étaient abasourdis et enchantés. »

Il est ici pour diriger deux ateliers sur la traduction. Le premier se penche sur L’Enfer de Dante, que Toussaint avait commencé à traduire en 2012 : « J’ai cru que j’allais m’arrêter mais j’ai fini par faire un premier jet que je retravaille avec des spécialistes de Dante. L’autre atelier concerne la traduction de L’Échiquier. Le livre est déjà paru dans quatre langues, mais cinq autres traductions sont en cours. Je travaille avec les traducteurs chinois, japonais, grec, tchèque, deux-trois heures tous les matins. C’est extrêmement intéressant. » Les premiers romans de Toussaint ont été traduits en Chine et au Japon et il en a vendu plus de 100 000 exemplaires. Depuis quelques années il n’est plus traduit dans ces pays, pour des raisons qu’il ne comprend pas et qui ne lui ont pas été données. Il sera peut-être délicat de traduire La Hantise en Chine puisque le livre raconte notamment une histoire d’espionnage chinois au Parlement européen.

Nous sommes sous le toit du château, au deuxième étage. Seuls les résidents ont accès à cette partie. C’est lumineux, le parquet en bois clair est neuf, tant l’ancien était abîmé ; le château tombait en ruines lorsque Emmanuel Macron a mis en œuvre sa rénovation. Les résidents dorment à l’hôtel car il n’y a pas d’appartements dans la Cité. Il y a en revanche une cuisine. Il est 15 heures, il reste dans les thermos du thé et du café et sur une assiette, des brioches. Jean-Philippe Toussaint m’en propose avant que nous nous isolions dans une pièce nue, agréable, idéale pour travailler. Il est tout en noir, en jean et en chemise ; la lumière vient de ses yeux bleus, de son teint clair, et de son crâne chauve. Il est attentif aux questions que je lui pose, souriant, et patient. Il a du temps devant lui.

Par quelle question commencer avec un écrivain qui soigne tellement les premiers et les derniers mots de ses livres ? La Hantise commence par « — Quel genre d’homme est ton père ? » À cette question simple que lui adresse lui un ami de ses parents, le narrateur dont le père vient de mourir en ajoute d’autres : « Que peut-on répondre à cela ? Comment, en quelques phrases, résumer une vie ? Comment, en quelques mots, définir la personnalité d’un homme, et qui plus est celle de son père ? » Le roman dresse le portrait de ce père de fiction, personnage nourri par la biographie du père de l’écrivain. La Clé USB (2019) et Les Émotions ont le même héros que La Hantise et se déroulent à Bruxelles, plus précisément autour du Parlement européen. On ne se promène pas dans Bruxelles, mais il est souvent fait référence à « l’avenue Molière », que je ne connais pas mais que, en raison de son nom, j’imagine large et ombragée, élégante, résidentielle, silencieuse, propice aux trafics de haute volée. Toussaint et son éditeur ont donné à la trilogie le nom de « cycle de Bruxelles ». La capitale européenne est la ville natale de Jean-Philippe Toussaint (il y est né en 1957). Avant cela il y avait eu le « cycle de Marie », une suite de quatre romans d’amour. 

« Tout dit l’amour sans le dire »

Le héros des aventures bruxelloises s’appelle Jean Detrez, nom dans lequel on peut entendre « détresse ». La mélancolie, Toussaint la fait toujours affleurer mais il la rattrape immédiatement, dans le même mouvement. Comment fait-il pour doser son ironie, pour la contenir ainsi ? À la manière de Nabokov, qu’il admire, il se tient sur une ligne de crête : « Vous avez raison, c’est une question de dosage. Il y a très longtemps, j’ai écrit un livre très grave qui s’appelle La Réticence (1991). Je n’arrêtais pas de rigoler en l’écrivant et puis j’ai enlevé tous les trucs drôles et le lecteur malheureusement n’a pas pu en profiter. J’ai ce goût de faire rire, c’est même un critère esthétique. Mais le seul livre où c’était un objectif conscient, c’est La Télévision (1997). Il faut que je cache mon jeu. Je dois surprendre le lecteur sans gêner son attention. L’autre chose à laquelle j’ai pensé en écoutant votre question, c’est qu’il faut toujours croire à ce qu’on fait. Je ne me moque jamais de ce qui est dit. » Le comique se niche aussi dans les noms propres de La Hantise. Certains font penser au monde de Tintin : « La référence à Tintin ne m’enchante pas même si l’évocation de la ligne claire est pertinente. Des noms comme John Stravropoulos, Gabin Trinh-Duc, je conçois qu’ils vous fassent songer à Tintin. Mais je crois qu’il y a quelque chose de plus grave, de plus intime et parfois aussi de plus autobiographique. Il n’y a pas de second degré chez moi, ni ce côté échenozien qui consiste à jouer sur le genre. J’admire ce que fait Jean Echenoz mais ce n’est pas ce que je cherche.

Le père décédé du héros était haut fonctionnaire à la Commission européenne. Son fort caractère et son autorité rappellent ceux du père réel décrit dans L’Échiquier. Mort en 2013, Yvon Toussaint était journaliste et dirigeait le quotidien belge Le Soir. Comment se fait-il que, alors que tout dans La Hantise indique l’amour de Jean Detrez pour son père, ce soit le mot « affection » qu’emploie le narrateur pour qualifier ce qui le relie à son père, et non le mot « amour » ?

« Bonne question, je n’ai pas une réponse. Mais vous l’avez dit : tout dit l’amour sans le dire. Il n’est peut-être pas nécessaire d’en rajouter. Et peut-être qu’à cet endroit-là, lorsque le narrateur est en présence d’un étranger, un ami de ses parents qui lui fait écouter la voix du père, « amour » ne s’y prêtait pas. Il y a une pudeur, et le terme « affection » participe de cette pudeur. Tant mieux si tout le dit sans que rien ne le formalise. À la mort de mon père, quelque chose s’est ouvert. J’ai même découvert Bruxelles. Certes, c’est ma ville, mais j’ai découvert le quartier européen, à un quart d’heure à pied de chez moi. » L’usage du mot « affection » indique aussi que l’amour filial est toujours ambigu.

Pourquoi John le Carré ?

La Hantise est en partie un polar. Jean Detrez tombe sur une clé USB, il lit son contenu et découvre que des fonctionnaires du Parlement européen ont mis en place un réseau de corruption internationale au service de la Chine. Bruxelles est remplie d’espions, Toussaint a lu que c’est la ville qui en compte le plus, avec Washington. En mars 2025, Le Soir révélait que la police avait mené des perquisitions chez des lobbyistes du groupe de télécommunications chinois Huawei pour faits de corruption, faux et usage de faux, blanchiment, organisation criminelle existant depuis 2021.

Une quinzaine de parlementaires européens étaient soupçonnés de bénéficier de cadeaux du géant des télécoms chinois : « L’affaire m’a intéressé, évidemment, mais ce n’est pas non plus totalement mon propos, je ne fais pas une enquête approfondie, je ne dénonce personne. Dans le roman tout ça fait partie d’une sorte de nuage de vraisemblance. » Son intérêt pour les romans d’espionnage est lié à son père « Il aimait énormément John le Carré. Au moment où j’allais sur le territoire de mon père, je me suis dit : “Tiens, c’est quoi ce John le Carré ?” J’en lis un et ça ne me plaît pas. Et je dis à ma mère : “Non, John le Carré, ce n’est pas mon truc.” Et puis j’en lis un deuxième, troisième, puis quatre et cinq, avec un côté bon fils. Tout ça pour dire que, d’une certaine façon, j’ai écrit des livres pour plaire à mon père. »

Son attachement à l’Europe, Toussaint en a hérité également : « Quand on est belge et de ma génération, l’idéal européen est évident et naturel. Les Belges cultivés de mon âge sont tous pro-européens, ce qui n’est pas nécessairement le cas en France, parce qu’il y a le poids de la nation. En Allemagne, il y a le Land… À moins d’être vraiment populiste ou d’extrême droite, la Belgique a tout de suite compris l’importance de l’Europe. Tous les autres ont fini par le comprendre mais ils ne le disent pas. Ils profitent des avantages de l’Europe tout en disant du mal. Je fais du père du narrateur un grand humaniste européen. Mon père était un grand humaniste européen et je suis dans cette lignée-là. Je n’ai pas l’ombre de la moindre réserve vis-à-vis de l’Europe. Même si je veux bien admettre qu’elle n’est pas parfaite – et encore – je suis quand même très fan. »

Rue Saint-Guillaume, chez Modiano

Le roman se déroule également en Asie, et à Paris. Jean Detrez espionne une personne depuis un appartement vide plongé dans la pénombre, rue Saint-Guillaume, dans le VIIe arrondissement, un décor qui rappelle les appartements haussmanniens des romans de Modiano dans lesquels une lampe, et une seule, est allumée et aperçue depuis la rue par le narrateur : « Cette référence m’enchante, j’adore et j’admire énormément Modiano. J’allais encore plus sur son territoire dans L’Échiquier : j’évoque un ami de mon adolescence, et les années 1970 ressurgissent. Là, c’est complètement De si braves garçons (Gallimard, 1982), où un garçon invente que son père est espion. Les flippers, la gare Saint-Lazare, la valise des pensionnaires : j’ai vécu ça moi aussi dans les années 70. » Jean-Philippe Toussaint relit régulièrement Modiano, comme il relit Proust : « Je le fréquente tout le temps, c’est un camarade. “Camarade” est un terme qu’employait Robbe-Grillet : mon camarade Flaubert, mon camarade machin. Ça évoque une fréquentation régulière. » Le temps de la lecture, c’est l’après-midi et le soir : « Le matin, je ne lis que moi. Je me réveille et je me relis. »

Le choix du titre de La Hantise a obéi à une règle. Le dernier mot de La Clé USB est « émotion », et le dernier mot des Émotions est « hantise ». Jean-Philippe Toussaint avait choisi ce titre le temps d’écrire le livre en se disant que s’il trouvait mieux, il en changerait : « Tout au long de l’écriture, je me suis dit : “C’est quoi, cette hantise ? Il faudrait que je la définisse”. J’ai écrit une assez belle phrase pour la définir et à la relecture, je l’ai enlevée. Je me suis dit que c’était plus intéressant de ne rien dire et que chaque lecteur, le bon lecteur, choisisse lui-même de quelle hantise il s’agit. En fait, le titre serait presque : La Hantise suivi d’un point d’interrogation : est-elle liée à Stavropoulos ? À la duplicité de Yolanda Paul ? À la mort du père, ou à la hantise du narrateur de s’être fait voler son ordinateur “le cul nu” ? C’est plus intéressant de ne pas le dire, le manque est plus riche. » 

Les frontières de la littérature

Dans Les Émotions, il y avait davantage d’inquiétude et même d’anxiété. Jean Detrez enterrait son père et divorçait pour la seconde fois, ou pour la deuxième fois – nul n’est à l’abri d’une mauvaise rencontre et d’un troisième échec. Diane, sa seconde femme, conservait leur appartement commun et Detrez récupérait ses affaires en douce, en l’absence de Diane. Il n’était plus chez lui tout en étant encore un peu chez lui. Toussaint, sans l’expliciter, créait cette impression que nous avons tous ressentie lors d’une séparation, ou de la mort d’un parent dont on vide et rend l’appartement : « L’inquiétude dans Les Émotions est due au sentiment du fils justement d’être le fils. Il y avait quelque chose de plus psychanalytique, de plus sérieux et de plus grave que dans La Hantise, qui est plus ludique. Même s’il y a des moments où il a de quoi être légitimement inquiet, je ne l’étais pas moi-même en l’écrivant, je voyais bien que le romanesque dominait tout cela. Les Émotions est plus autobiographique. J’essayais de dire quelque chose de profond par rapport à mon père et peut-être par rapport à moi-même, à propos de cette inquiétude qui m’accompagne. La psychanalyse a bien marché ! » 

Jean-Philippe Toussaint me précise n’avoir jamais fait d’analyse. Dans L’Urgence et la patience, il utilise l’expression « sentiment océanique », que Romain Rolland avait forgée en adressant une lettre à Freud : « Ma mère était une grande lectrice de Freud. Lorsque nous étions tout petits, ma sœur et moi, elle nous expliquait tous nos actes manqués. Avant même d’avoir lu Freud, je connaissais tout ça très bien. J’ai toujours trouvé que c’était riche de se servir des grandes intuitions de Freud sans les nommer. » Le Nouveau Roman n’aimait pas la psychanalyse. Édité par Jérôme Lindon (La Salle de bain, publié en 1985, est le premier roman de Toussaint), l’auteur a respecté ce refus de la psychologie dans ses premiers livres : « Mais à partir du cycle de Marie, je ne me suis plus rien interdit. J’étais content qu’il y en ait dans les relations entre mes personnages. Les intuitions de Freud, comme celles de Proust, apportent beaucoup à la littérature. Ce sont de petites touches de subtilité dont je ne vois pas pourquoi je me priverais. » Il relit régulièrement les différents volumes de La Recherche. Récemment ce fut la dernière partie du Temps retrouvé, « la toute dernière scène, sur la création, ce qu’il y a de plus extraordinaire de la Recherche. » 

Ces livres sur le père sont magnifiques ; mais sa mère, alors ? « Je vais vous répondre en vous racontant une anecdote. J’étais à Buenos Aires au mois de mai et je discutais de L’Échiquier avec un journaliste. Je lui disais qu’on m’avait beaucoup parlé de mon père quand j’ai publié ce livre, alors que je parle plus de ma mère. Il m’a répondu : « C’est comme au football, la différence entre avoir la possession de la balle et marquer un but. Votre mère avait la possession de la balle et c’est votre père qui a marqué le but. » J’ai répondu que cela ne m’étonnait pas de mon père. Il aurait été content d’entendre ça. Ça, c’est un premier élément de réponse. Bien sûr, je pense beaucoup à ma mère et à un livre sur elle, mais elle est morte en 2023, mon père en 2013, donc il avait de l’avance sur elle. Je vais consacrer du temps à ma mère. Le nouveau roman prenait l’autobiographie de haut, en disant que ce n’était pas de la littérature. Comment un écrivain qui s’intéresse avant tout à la forme peut-il céder à la tentation autobiographique ? Il faut trouver des repères conceptuels. Ce sont surtout les questions conceptuelles qui m’importent, parce qu’écrire, en gros, c’est facile. Avoir une réflexion conceptuelle sur la littérature, c’est beaucoup plus rare. Il faut qu’elle soit souple, intelligente, à peine perceptible. Ça, c’est très compliqué. Dans la plupart des livres, soit la forme est lourdingue, soit elle n’existe pas. Cette recherche conceptuelle vient quand même de la façon dont le Nouveau Roman a perçu la littérature et qui me semble la bonne façon. Il y a une réflexion sur la littérature dans chaque phrase. »

Il n’y avait aucune raison de redouter cet entretien. Je le craignais pourtant, à cause d’un passage de L’Échiquier (2023) sur une lycéenne qu’il appelle Hélène (« Le prénom a été modifié – ou pas, je ne sais plus. ») Ce passage a fait jaser. Comme d’autres lecteurs, je trouve que Toussaint manque d’indulgence envers cette jeune Hélène et que les deux pages qu’il lui consacre sont dures. La lycéenne lui avait envoyé une lettre en 2005, époque où il était, écrit-il, « chatouilleux de la gâchette, je réagissais au quart de tour. » Cette expression charmante rattrape évidemment Toussaint. Mais tout de même. Hélène avait lu Fuir, sélectionné pour le Goncourt des Lycéens, puis elle avait écrit à l’auteur. Elle n’avait pas compris le roman, selon elle, il ne racontait pas d’histoire et ne contenait pas de « message ». Toussaint, agacé, lui avait répondu « avec soin » et reproduit sa réponse dans L’Échiquier : « J’aurais pu accueillir votre lettre d’un haussement d’épaules et d’un sourire amusé. Mais je vais vous répondre, car votre lettre me paraît exemplaire d’une méconnaissance très répandue de ce qu’est la littérature. » La littérature n’a pas, écrit-il, pour vocation de raconter des histoires ni de transmettre un message. Il ajoutait : « En vérité, les sources de votre légitimité m’échappent. C’est parce que vous êtes en première « littéraire » que vous me jugez – et condamnez – avec autant d’aplomb ? C’est comme si vos camarades de première « scientifique » jugeaient des travaux de physiciens quantiques et allaient leur écrire pour se plaindre que leurs travaux sont incompréhensibles. Incompréhensibles pour qui ? » J’interroge Jean-Philippe Toussaint sur cette affaire : « On l’a trop soulevée à mon goût. Si j’avais su tout ça, peut-être aurais-je supprimé ce passage. Ce n’était pas un enjeu de mon livre. Je m’en foutais de ce truc-là, mais je l’ai mis pour racheter la littérature. J’ai fait un entretien à Bruxelles dans une librairie et celui qui m’a interrogé une demi-heure là-dessus. En Suisse, lors d’une autre rencontre, j’ai dû m’en expliquer, certains me défendaient, alors que je n’avais envie ni d’être défendu, ni d’être attaqué. Il n’y avait pas de volonté de croisade de ma part et je regrette le côté un peu militant de ce passage. Mais je reste d’accord avec moi dans ce que j’ai dit. »

Nous nous quittons vers 17 heures. Jean-Philippe Toussaint me parle des trains qui relient Paris à Clermont-Ferrand. L’un de ses amis a été coincé plusieurs heures récemment sur cette ligne. Les wagons sont vieux et le trajet est long. Le peu que l’écrivain m’en raconte ressemble à une scène de roman.