La Charge, d’André Devambez, est un tableau présenté au Salon de la Société des artistes français en 1902. La première chose que l’on remarque, c’est son point de vue très particulier. On sait précisément d’où il a été peint : d’un immeuble haussmannien situé à l’angle du boulevard Montmartre et de la rue Vivienne, où habitait Devambez, et manifestement d’un balcon du 5e ou 6e étage.
Il représente une charge de police contre des manifestants. On observe immédiatement qu’il s’agit d’une scène nocturne, les réverbères étant allumés. Il semblerait que ce soit le début de la nuit. À l’époque, l’éclairage au gaz n’est pas tout à fait une nouveauté, mais il reste une particularité des grandes villes.
La scène se déroule manifestement au début de l’hiver ou à la fin de l’automne, c’est-à-dire à la même saison que celle que nous traversons actuellement. Ce qui permet de le dire, c’est que l’arbre situé à gauche du tableau n’a plus de feuilles. On sait que l’hiver 1902 a été particulièrement froid, mais il ne fait pas si froid ce jour-là, puisque de nombreux manifestants sont en costume. Il y a également des gens aux terrasses des cafés.
On pourrait s’étonner que la manifestation ait lieu le soir, mais c’était en réalité assez commun à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, car les gens manifestaient après le travail. Les manifestations commençaient donc généralement vers 18 ou 19 heures, et non pas dans la journée, sauf dans le cas de très grandes manifestations. Celle-ci n’en est pas une.
Si l’on se rapproche du tableau, on voit qu’il est structuré autour du boulevard Montmartre, avec un grand espace libre autour d’un réverbère, qui occupe le centre de la composition et attire l’œil avec sa lumière qui dessine un cercle. Ce cercle est fermé en haut par les policiers et en bas par les manifestants. Leurs visages, figurés par des points plus clairs, indiquent qu’ils sont en train de fuir. Tout laisse penser que l’attaque n’a pas tout à fait commencé et qu’il n’y a pas eu d’échauffourée ou de nasse, puisque la police se trouve derrière les manifestants.
Le tableau est volontairement trompeur. Lorsqu’on le regarde rapidement, on a l’impression d’une assez grande violence, notamment de la part de la police. On y voit les manifestants courir et le demi-cercle gris des policiers derrière eux. La plupart des personnes qui ont étudié ce tableau ont insisté sur le fait que la foule était une grande préoccupation à l’époque. Gustave Le Bon avait publié sa Psychologie des foules en 1895, dans laquelle il décrit la foule comme un être différent de chaque individu qui la compose, un être particulièrement sensible, capable du pire comme du meilleur, de violence comme de générosité.
La violence évoquée est renforcée par un certain nombre de détails, et notamment par le fait qu’à droite, près de la ligne de lumière qui traverse le tableau, on aperçoit une petite tache blanche qui peut être un mouchoir ou un journal, mais vraisemblablement quelque chose qui a été rapidement abandonné. Juste à côté, on voit quelqu’un qui vient de tomber. Cette personne est allongée de tout son long sur la chaussée. Et si l’on déplace encore un peu plus le regard vers la droite, on peut voir un homme trébuchant sur le trottoir. Il y a donc peut-être des blessés.
Ce n’est pas ce que vous croyez.
Cependant, et c’est en cela que le tableau est trompeur, si l’on regarde de plus près, on se rend compte qu’il ne s’agit pas d’une grande manifestation. D’une part, il y a assez peu de monde et le rassemblement est relativement calme, car il y a des badauds sur les trottoirs qui se tiennent tout à fait droits et n’ont pas l’air effrayés du tout. Au premier plan, sur la gauche, on voit même des silhouettes qui achètent des journaux dans un kiosque resté ouvert ; les terrasses des cafés sont elles aussi ouvertes. Les gens se sont levés des tables des cafés pour assister à la charge de police, mais se tiennent encore une fois droits, papotent et forment des groupes. On peut aussi attirer l’attention sur les chevaux de fiacres. La première impression de grand mouvement est donc contrariée par cette forme de calme.
D’autre part, les policiers sont à pied, alors que les brigades cyclistes viennent d’être créées par le préfet Lépine et que l’on assiste à cette époque aux premières charges à vélo. Or, ici, c’est une police peu nombreuse qui se tient en deux rangs seulement.
Ce tableau peut aussi être trompeur pour nous qui le regardons aujourd’hui. Nos habitudes en matière de manifestations pourraient nous amener à penser que le mouvement représenté serait une sorte de révolte, qu’il se situerait plutôt à gauche et qu’il serait repoussé par des forces de police représentant le pouvoir et l’ordre dans ce qu’ils peuvent avoir de conservateur ou de réactionnaire. On ne peut pas savoir avec certitude qui manifeste dans ce cas précis, mais on sait qu’il y a eu un certain nombre de manifestations au début du XXe siècle, entre 1900 et 1902 notamment, en défense de l’école confessionnelle, ou bien d’anarchistes ou de nationalistes antidreyfusards. L’image que l’on peut avoir à première vue aujourd’hui, avec nos références, n’est ainsi probablement pas ce que le tableau représente réellement.
La réception
La réception du tableau est assez surprenante. En 1902, au Salon, il a été perçu comme relevant du genre comique. On peut citer un document relativement peu connu : le compte rendu de Maurice Hamel, dans lequel il écrit : « C’est dire que M. Devambez a parfaitement le droit de nous faire rire en faisant balayer le boulevard le soir par une charge de sergents de ville déployés en triangle, qui met en fuite des manifestants éperdus, effare des chevaux de fiacre et fait grouiller la foule aux terrasses des cafés. La scène, vue d’un sixième étage en perspective plongeante, prend un comique inattendu et saisissant. »
À cette époque, le tableau est considéré de façon très officielle comme comique. Il connaît ensuite une tout autre carrière. Le préfet Jean Chiappe, qui a pris ses fonctions en 1927, a demandé qu’il soit accroché dans son bureau. Il était assez connu que les gens qui lui rendaient visite voyaient ce tableau affiché cette fois-ci à l’honneur du savoir-faire des forces de l’ordre et plus du tout comme un tableau comique. Il ne sera acheté par l’État qu’en 1979.