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Le 11 décembre marquera l’anniversaire de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. Vous avez personnellement mené les négociations de l’accord bilatéral entre l’Union et la Chine en 2000. Vingt-cinq ans plus tard, votre point de vue sur ce moment historique a-t-il changé ?
Mon analyse a changé, mais pas mon choix initial.
L’erreur n’a pas été l’adhésion de la Chine. L’erreur a été que les États-Unis, l’Union européenne et le Japon n’ont pas renforcé les règles de l’OMC en matière de subventions et d’aides d’État avant l’adhésion de Pékin, par souci de préserver le soutien apporté aux grands champions nationaux tels que Boeing, Airbus ou Toyota.
Il convient de noter un fait peu connu : fin 1999, deux ans avant l’adhésion de la Chine, les membres de l’OMC ont laissé expirer la disposition la plus stricte de l’accord sur les subventions, à savoir la présomption de préjudice grave lorsque les subventions dépassent 5 % de la valeur de la production.
Si la Chine a payé au prix fort son entrée à l’OMC en plafonnant son tarif moyen à 10 %, moyenne bien inférieure à celle des autres pays émergents, l’affaiblissement de ces disciplines OMC n’a pas permis de contenir l’ampleur du soutien public chinois qui a fortement augmenté depuis 2010.
Mais au-delà de ces considérations historiques, nous avons aujourd’hui un problème beaucoup plus grave avec la Chine.
Un problème beaucoup plus grave ?
Le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros en 2025, soit près d’un milliard d’euros par jour.
L’erreur n’a pas été l’adhésion de la Chine.
Pascal Lamy
Jens Eskelund, le président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, décrit la relation économique actuelle comme « un porte-conteneurs géant de 400 mètres chargé de 24 000 conteneurs qui va vers l’Europe et revient presque vide » 1. Ce déséquilibre s’accentue, car les marchandises chinoises sont en partie détournées du marché américain : au premier semestre 2026, les exportations chinoises vers les États-Unis ont baissé de 23 % par rapport au premier semestre 2025, tandis que celles à destination de l’Union ont augmenté de 5 %.
Ce déséquilibre est spécifique à la Chine. En 2025, l’Union a en effet dégagé un excédent commercial global de 128 milliards d’euros sur les biens. Hors Chine, l’excédent européen avoisine les 490 milliards d’euros. L’Europe n’a donc pas un problème généralisé de compétitivité dans le commerce des biens. Elle a un grave problème chinois qu’elle n’a avec aucun de ses autres partenaires commerciaux.
La politique européenne vis-à-vis de la Chine n’est-elle pas en train de changer ?
Elle évolue rapidement et beaucoup, sinon la plupart, jugent la trajectoire actuelle insoutenable.
Mais notre manière d’aborder ce problème reste structurellement inadaptée.
Prenons un exemple tout récent : le 9 juillet, la Commission européenne a ouvert une enquête antidumping sur les importations de viande de canard de Pékin.
Le lendemain, la Chine a annoncé qu’elle interdisait temporairement toutes les exportations d’hélium, un gaz sans lequel il est impossible de fabriquer des semi-conducteurs.
Pékin a justifié cette mesure par les perturbations d’approvisionnement causées par la guerre en Iran, et c’est vraisemblable. Mais la différence d’approche est très révélatrice.
En quel sens ?
Nous avons d’un côté la protection commerciale européenne qui fonctionne produit par produit, selon des procédures juridiquement très encadrées et contrôlées par la Cour de Justice de l’Union européenne et avec un calendrier pouvant s’étendre sur plusieurs mois, tandis que les outils administratifs chinois, discrétionnaires, ont un impact sur tout un secteur en une seule journée.
Le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros en 2025, soit près d’un milliard d’euros par jour.
Pascal Lamy
L’Union affronte donc, avec des outils conçus pour un type de conflit totalement différent, un concurrent qui planifie secteur par secteur et agit en quelques jours.
Les choses commencent pourtant à bouger en Allemagne…
Oui, et c’est nouveau. La fédération allemande de la construction mécanique (VDMA) demande désormais des droits compensateurs par groupes de produits et un renversement de la charge de la preuve. Le patron de Volkswagen, Oliver Blume, dont l’entreprise avait mené la charge contre les droits compensateurs européens en 2024, réclame à présent des droits de douane sur les véhicules hybrides importés de Chine.
Lors du conseil des ministres franco-allemand de juillet, le chancelier Merz a déclaré qu’il allait « de soi que nous devons traiter ce déséquilibre, parce qu’il se fait au détriment de notre industrie » et le président Macron a demandé que la Commission puisse agir par mesures d’urgence plutôt que par de longues enquêtes. Les deux gouvernements se sont engagés à suivre un plan commun concernant la Chine, et des discussions préparatoires sont déjà en cours en vue de la visite du commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, à Pékin ce mois-ci.
Que répond Pékin à ces critiques ?
Pékin répond, en gros, qu’il s’agit simplement d’un différentiel de compétitivité et que le débat sur les surcapacités n’a pas lieu d’être.
Ce n’est pas le cas ?
Oui et non. Il est vrai que la Chine possède des avantages comparatifs légitimes grâce à la taille de son marché, à une politique industrielle stratégiquement déterminée et menée avec autorité, et grâce à des coûts unitaires inférieurs. Mais ce constat est incomplet.
La vraie question est ailleurs. Ce géant économique s’est construit dans un rapport avec le reste du monde qui produit des déséquilibres macroéconomiques structurels.
En termes de part du PIB, l’excédent chinois n’est pas inédit : l’excédent courant de l’Allemagne a atteint plus de 7 % du PIB pendant la majeure partie des années 2010.
Seulement, la Chine est la deuxième économie mondiale, et un excédent commercial de 1 200 milliards de dollars, comme en 2025, n’a aucun précédent en valeur absolue.
Ce débat sur l’avantage comparatif a ainsi tendance à escamoter trois réalités difficilement contestables.
Lesquelles ?
D’abord les subventions, déjà mentionnées. L’ampleur du soutien apporté par le gouvernement chinois est sans précédent à ce niveau.
D’après la base de données MAGIC de l’OCDE, entre 2005 et 2024, les entreprises basées en Chine ont reçu, en moyenne, trois à huit fois plus de soutien de l’État par rapport à leur chiffre d’affaires que les entreprises des pays de l’OCDE. Toujours selon l’OCDE, le soutien public est à l’origine de 60 % de l’augmentation de la part de marché mondiale des entreprises chinoises depuis 2005 et le Fonds monétaire international estime que les dépenses budgétaires de la Chine au titre de sa politique industrielle s’élèvent à environ 4 % du PIB par an.
L’Europe n’a donc pas un problème généralisé de compétitivité dans le commerce des biens. Elle a un grave problème chinois.
Pascal Lamy
Le constructeur de voitures BYD illustre bien aujourd’hui des atouts compétitifs réels. Et pourtant, selon l’Institut Kiel, même lui a reçu des subventions directes totalisant 2,1 milliards d’euros en 2022, soit 3,5 % de son chiffre d’affaires 2. Derrière BYD, on trouve des fabricants publics ou soutenus par l’État qui bénéficient d’un soutien encore plus important par rapport à leur chiffre d’affaires et dont la survie ne dépend pas de leur rentabilité. En août 2025, près de 30 % des entreprises industrielles chinoises perdaient de l’argent, contre 20 % environ avant la pandémie.
De plus en plus de personnes analysent la structure de ces déséquilibres par la politique monétaire. Partagez-vous ce constat ?
Oui, en partie, et c’est la deuxième réalité. Les taux de change indiquent une sous-évaluation. L’excédent commercial de la Chine aurait dû faire monter le renminbi. Or, le taux de change effectif réel s’est déprécié d’environ 15 % depuis mars 2022.
Les estimations rigoureuses de la sous-évaluation du renminbi varient entre 16 et 30 % 3.
Ce mode opératoire n’est un secret pour personne : les banques chinoises se sont remises à accumuler des actifs étrangers pour contenir le cours de la monnaie. Et je partage l’avis de Gita Gopinath, Pierre-Olivier Gourinchas et Hélène Rey, il ne fait aucun doute que le yuan chinois est sous-évalué 4.
Qu’elle résulte d’un choix délibéré de sous-évaluer la monnaie ou de la maîtrise par les autorités monétaires chinoises des niveaux d’inflation intérieure, cette sous-évaluation procure un avantage comparatif significatif.
Quelle est la troisième réalité ?
La faiblesse de la consommation intérieure. Le rééquilibrage de la production manufacturière vers la demande intérieure promis depuis longtemps n’est toujours pas venu.
En mars 2007 déjà, Wen Jiabao avait formulé ses fameux « quatre non » : la croissance chinoise, disait-il, était « instable, déséquilibrée, non coordonnée et non durable » 5.
Depuis, rien n’a bougé. La consommation privée pesait 39,8 % du PIB en 2005, elle en pesait toujours 40,0 % en 2024.
À titre de comparaison, toujours en 2024, elle représentait 53 % du PIB dans l’Union et 68 % aux États-Unis. Le 15e plan quinquennal aborde à nouveau cette question, mais s’engage en même temps à libérer les « forces productives de nouvelle qualité », c’est-à-dire à renforcer le modèle fondé sur l’investissement et les exportations.
L’avertissement lancé par Xi Jinping en 2021 contre le fait « d’éviter de tomber dans le piège de ‘l’assistanat’ qui entretient les paresseux » 6 illustre peut-être mieux la situation de la Chine que d’autres documents officiels.
Pensez-vous que c’est la conséquence d’une politique et d’une stratégie ?
Oui, mais pas seulement. L’éclatement de la bulle immobilière a fait fondre le patrimoine des ménages à un point tel que les familles chinoises en souffrent encore. Les ventes de voitures sur le marché intérieur ont reculé dix mois d’affilée jusqu’en juillet, pendant que les exportations automobiles bondissaient de près de 90 %. Et avec une dette globale supérieure à 300 % du PIB, Pékin semble chercher d’abord à se désendetter.
Comment expliquez-vous la politique du Parti ?
Miser sur la consommation suppose d’augmenter les impôts pour financer un État-providence capable de réduire l’épargne de précaution ou bien de s’endetter, et le Parti refuse ces deux options. Or, les exportations nettes sont la seule source de croissance qui n’alourdit pas la dette.
C’est là que l’argument de Pékin échoue sur le terrain même de Ricardo.
Ricardo est-il vraiment une lecture de chevet de Xi Jinping ? Au fond, par la doctrine du maximalisme industriel 7, le Parti semble plutôt être en train de casser le commerce mondial…
Oui, la Chine est en train de tuer le système d’ouverture des échanges commerciaux mondiaux.
L’Union affronte, avec des outils conçus pour un type de conflit totalement différent, un concurrent qui planifie secteur par secteur et agit en quelques jours.
Pascal Lamy
Dans ses Principes 8, Ricardo expliquait qu’un pays meilleur en tout voit cet avantage absorbé par le taux de change et les salaires, si bien que chacun finit par se spécialiser dans ce qu’il fait relativement le mieux.
La Chine a enrayé ce mécanisme. Le contrôle des capitaux et l’intervention de l’État maintiennent la monnaie sous-évaluée, et un taux d’épargne très élevé bride la consommation. Une croissance de la production qui aurait dû se traduire par des hausses de salaires et davantage d’importations a été orientée vers l’exportation.
Aucun des acteurs clefs du système commercial international n’avait anticipé ce scénario ?
Non. Bâti en 1947 et réformé en 1995, il reposait sur une logique ricardienne. Chaque pays devait se spécialiser, produire et échanger certains biens, et les distorsions se corrigeraient peu à peu, produit par produit, fournisseur par fournisseur.
Le modèle asiatique du « vol d’oies sauvages » 9 semblait le confirmer : le Japon s’est d’abord spécialisé dans le secteur textile, puis la Corée et Taïwan ont pris le relais avant de le transmettre leur expertise et savoir-faire au reste de l’Asie du Sud-Est. Les avantages comparatifs se déplacent, et les pays abandonnent certains secteurs à mesure qu’ils montent en gamme. Personne n’avait imaginé qu’un pays, par sa seule taille, ne laisserait plus rien aux autres.
Or, la Chine a continué à produire des textiles et des jouets, tout en développant sa production dans les secteurs de l’acier, de la chimie, des panneaux solaires, des batteries, des voitures, des machines-outils, des semi-conducteurs et des médicaments. La part du pays dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale est passée de 8,5 % en 2004 à 28 % en 2024, tandis que celle de l’Union européenne est passée de 25 % à 17 %.
Concrètement, qu’est-ce que cela change pour une entreprise européenne ?
Qu’elle ne se bat pas à armes égales et dans des conditions équitables avec ses concurrents chinois, ni sur le marché chinois, ni ailleurs.
Un fabricant européen de machines-outils n’est plus seulement en concurrence avec un fabricant chinois du même secteur qui utilise le même équipement que lui.
En face, il y a un État doté d’un plan à long terme, une administration locale déterminée à maintenir une entreprise en activité pour protéger les emplois, un système bancaire public résolu à continuer de prêter pour soutenir cette entreprise, quelles que soient les conditions commerciales ou la conjoncture.
Chez Schumpeter, permettre la « destruction créatrice » envoie un signal utile en matière d’efficacité : la disparition d’une entreprise signale qu’elle a moins bien employé ses ressources que ses concurrents. Mais quand une entreprise survit d’abord grâce à son aptitude à décrocher de l’argent public, ce signal s’éteint, et l’argument économique en faveur de la concurrence libre et non faussée ne vaut plus.
Avez-vous un exemple ?
Le solaire est le plus frappant. En 2007, l’Europe produisait près de 30 % des cellules photovoltaïques mondiales. Aujourd’hui elle n’en produit plus qu’environ 1 %. Elle ne produit plus une seule plaquette de silicium, et il ne reste que quelques usines de polysilicium. Kevin Rudd a bien décrit le raisonnement de Pékin : ces subventions massives sont temporaires et prendront fin une fois les concurrents étrangers éliminés ; les prix pourront alors remonter au niveau qui convient aux producteurs chinois, puisqu’il n’y aura plus d’autres sources d’approvisionnement 10. Le retour à la normale peut prendre très longtemps, car il faut des années, parfois des décennies, pour reconstituer une chaîne d’approvisionnement, et les capitaux, entre-temps, partent se mettre à l’abri.
Pourquoi la défense commerciale traditionnelle ne suffit-elle pas ?
C’est une question intéressante. On pourrait se dire que le problème est simplement la vitesse d’exécution mais qu’on dispose d’un cadre suffisant face à cette situation extraordinaire. C’était d’ailleurs le premier réflexe de la Commission européenne : faire la même chose, mais plus vite.
Personne n’avait imaginé qu’un pays, par sa seule taille, ne laisserait plus rien aux autres.
Pascal Lamy
Elle a ouvert 33 enquêtes de défense commerciale en 2024, un record depuis 2006, puis 32 en 2025, alors que la moyenne historique tourne autour de 12 par an. En un an seulement, le nombre de mesures en vigueur est passé de 199 à 232.
Le vice de fond, c’est que le coût de traitement grimpe à mesure que le nombre de dossiers s’accroît. Un système qui nécessite de nouvelles analyses, de nouvelles enquêtes sur le préjudice et de nouvelles évaluations de causalité pour chaque produit sera toujours désavantagé face à une perturbation affectant l’ensemble d’une chaîne d’approvisionnement.
Ajoutons que les ajustements que produisent ces instruments, disons de l’ordre d’une dizaine de milliards en taillant large, sont hors de proportion avec l’énormité et la vitesse de croissance du déficit
Ces instruments partent aussi du principe que les entreprises cherchent à maximiser leurs profits. Ce postulat ne tient plus ?
Cette hypothèse ne s’applique en effet pas aux entreprises soutenues par l’État chinois, qui fonctionnent selon des objectifs et une stratégie utilitaires plutôt que selon les exigences des actionnaires. Elles peuvent absorber des droits de douane illimités pour protéger leur part de marché plutôt que leur rentabilité, et c’est ce qu’elles font aujourd’hui.
Que devrait faire la Commission dans ces conditions ?
Agir sur les volumes. Dans les faits, elle l’a déjà compris : les 16 procédures ouvertes contre la Chine en 2025 reposent toutes sur le constat de distorsions significatives dans l’économie chinoise, et ce constat vaut pour une multitude de produits.
Plus généralement, que devrait faire l’Europe ? Dans une note qui vient de paraître pour les Instituts Jacques Delors 11 vous parlez d’un plan A et d’un plan B : la négociation, ou bien la mise en place d’un nouveau cadre.
Les négociations sur le commerce et les investissements, qui ont débuté le 29 juin dernier, couvrent cinq domaines : le rééquilibrage des échanges commerciaux et des investissements, les contrôles à l’exportation, la propriété intellectuelle, la réforme de l’OMC et un mécanisme conjoint de surveillance des flux commerciaux. Le premier test a eu lieu en septembre avec les voitures hybrides : leur nombre est passé de 3 800 par mois en octobre 2024 à 50 000 à partir de juillet 2026, alors qu’elles ne sont soumises qu’à un droit de douane standard de 10 %. La Commission européenne a demandé à Pékin de limiter volontairement ses exportations.
L’Europe est, je crois, à un tournant dans sa relation avec la Chine : soit Pékin accepte de rééquilibrer les échanges, soit l’Union devra muscler considérablement sa défense commerciale pour protéger son industrie. Il faut donner une vraie chance à la négociation. Mais un plan A n’a de valeur que s’il est adossé à un plan B crédible, car la Chine semble déjà parier sur le fait que l’Europe finira par céder.
Avec un plan B déjà en préparation, que peut-on réellement attendre de ces négociations ?
Peu de choses. Le document exposant la position de Pékin n’offre, à ce jour, aucune concession sur le fond.
Ce que Pékin peut offrir, ce sont des achats. La Chine a manifesté son intérêt pour des équipements supplémentaires destinés à la production de semi-conducteurs, la seule exportation majeure de l’Europe susceptible d’apporter un peu d’amélioration, mais elle est limitée pour des raisons de sécurité. Le résultat probable sera une offre insuffisante et tardive, dont la mise en œuvre prendra un ou deux ans.
En 2007, l’Europe produisait près de 30 % des cellules photovoltaïques mondiales. Aujourd’hui elle n’en produit plus qu’environ 1 %.
Pascal Lamy
À mes yeux, trois conditions doivent être réunies : une limitation vérifiable des volumes exportés dans les secteurs où un préjudice a été prouvé ; l’inscription de la question du taux de change à l’ordre du jour du Fonds monétaire international et du G20 ; un engagement en matière de capacité de production dans les secteurs mis en avant par Pékin dans sa campagne spéciale de lutte contre l’« involution » 12.
Il reste à afficher le mécanisme qui apportera une solution en cas d’échec du plan A, et ce, dès maintenant.
Sur quel cadre d’équilibre institutionnel repose votre plan B ?
Sur un modèle qui existe déjà : le règlement sur l’acier, entré en vigueur le 1er juillet.
Il a été adopté en huit mois seulement, un record pour Bruxelles. Son objectif affiché est de répondre à la surcapacité mondiale : le volume d’importations exemptées de droits a été réduit d’environ 47 %, et un droit de 50 % frappe tout ce qui dépasse le contingent. C’est ce dont l’Europe a besoin dans tous les secteurs exposés à des chocs structurels comparables.
Comment cela fonctionnerait-il concrètement ?
Le mécanisme repose sur quelques principes. D’abord, sa justification : il s’attaque aux effets néfastes des déséquilibres structurels. Qu’est-ce qui le déclencherait ? Les enquêtes seraient ouvertes à partir de comportements observés à l’échelle de toute une chaîne d’approvisionnement, et non plus ligne tarifaire par ligne tarifaire. Ces comportements sont connus : une hausse continue des importations, des prix inférieurs aux coûts de production établis, des capacités qui dépassent la demande intérieure, un niveau de subventions publiques élevé, et des indices d’intervention pour maintenir la monnaie à un niveau bas. Une fois le volume des importations fixé, tout devient automatique : dès que le contingent est épuisé, le droit hors contingent s’applique, sans nouvelle décision.
Pourquoi un contingent tarifaire plutôt qu’un simple quota ?
La question, au fond, ce sont bien les quantités, mais on passe par un contingent tarifaire : un droit faible jusqu’à un certain volume, un droit élevé au-delà. La raison est juridique, pour rester dans les clous de l’OMC, position européenne constante. Une restriction quantitative pure est contraire à l’article XI du GATT, alors que l’article XXVIII permet de renégocier les droits consolidés, et donc d’instaurer des contingents tarifaires. Les volumes sont répartis pays par pays sur la base des flux historiques, comme lors de la mesudre de sauvegarde sur l’acier de 2018-2019. Cela préserve les parts de marché des fournisseurs qui ont joué le jeu et impose à Pékin un plafond connu à l’avance.
Vous proposez également de passer des « règles d’origine » aux « règles de propriété ». Qu’est-ce que cela impliquerait ?
On généraliserait l’approche dite « melt and pour » 13 : un produit fabriqué avec une matière première chinoise resterait chinois, même si l’usine est au Maroc ou en Hongrie. L’origine serait déterminée par la propriété et la composition, et non par l’étiquette d’origine finale, et les règles d’étiquetage seraient durcies. Cela rejoint les propositions informelles de cinq États membres : il s’agit d’empêcher que des entreprises détenues par des capitaux chinois, installées au Maroc ou en Hongrie et alimentées en matières premières chinoises, servent à contourner le dispositif.
Ces restrictions sont-elles appelées à durer ?
L’ancrage dans le système multilatéral est définitif ; les restrictions européennes ne le sont pas, y compris avec ce nouvel instrument structurel de rééquilibrage. Le règlement pourrait organiser la levée progressive des contingents selon deux voies : un accord négocié sur les capacités ou les volumes, qui servirait de base à l’attribution des contingents, ou un retour constaté à l’équilibre.
Vous insistez sur une dimension politique au moins aussi importante que l’économique : un fonds de solidarité face aux représailles.
Parce que ces représailles viendront si le plan B devait être activé, et qu’elles viseront précisément à paralyser les États membres capables de peser dans une majorité qualifiée.
Un plan A n’a de valeur que s’il est adossé à un plan B crédible, car la Chine semble déjà parier sur le fait que l’Europe finira par céder.
Pascal Lamy
Avant le débat de la Commission en mai, un média chinois a publié une liste de produits ciblés : cosmétiques, boissons alcoolisées, viande et produits de luxe. Il s’agit d’une liste d’exportations en provenance de France, d’Espagne et d’Italie. Ce fonds de solidarité serait intégré au même règlement et financé par les recettes issues des droits de douane sur les importations hors contingent afin d’indemniser les États membres et les secteurs vulnérables. Il se dit que la Commission prépare actuellement un tel mécanisme. En effet, si les coûts ne sont pas répartis à l’avance, la menace sous-jacente au plan A a peu de chances d’être prise au sérieux à Pékin.
Il faut être conscient de ce que cet outil ne peut pas faire : il ne permettra pas de remporter la bataille des points d’étranglement. Une interdiction des exportations d’hélium ou une restriction des licences pour les minerais critiques pourrait paralyser les chaînes de production européennes en quelques semaines, et même une modification des règles commerciales de l’Union n’y changerait rien à court terme. Cet outil est plus limité et plus réalisable : il est conçu pour donner aux négociateurs européens un levier supplémentaire en leur offrant une solution de repli dans le cadre des négociations actuellement en cours avec la Chine.
Cinq États membres invoquent la sécurité nationale pour justifier ces protections. Pourquoi refusez-vous cette voie ?
Parce que l’Union renierait ses propres principes en s’alignant sur une interprétation américaine qu’elle conteste et qui consiste à invoquer la sécurité nationale à tout bout de champ.
L’Union européenne a déposé une plainte contre les États-Unis lorsque Washington a invoqué la sécurité nationale pour justifier les droits de douane sur l’acier et l’aluminium en 2018. Elle a toujours soutenu à Genève que l’article XXI ne relève pas de la seule appréciation de chaque État, et elle a fait valoir à plusieurs reprises que cet article devait être examiné par le mécanisme de règlement des différends. Invoquer cette exception face à la surcapacité reviendrait à placer l’Europe du côté de l’interprétation contre laquelle elle se bat depuis près d’une décennie.
Quelle voie juridique privilégier alors ?
Le véritable objectif est de renégocier l’accord tarifaire de 1995, et le GATT le précise clairement : l’article XXVIII autorise l’augmentation des droits de douane consolidés si une compensation est versée aux principaux fournisseurs. La Commission y a eu recours pour l’acier en octobre 2025 et la compensation a pris la forme de contingents à chaque pays plutôt que d’un contentieux.
Et qu’en est-il de la monnaie ? Vous avez évoqué cet écart. Est-il vraiment possible d’en faire un problème de politique commerciale ?
Cela peut être traité exactement de la même manière, comme un comportement mesurable, et non comme un résultat. Gopinath, Gourinchas et Rey ont raison de dire que c’est une erreur de faire du taux de change du renminbi une condition de tout accord, car le taux de change reflète l’ensemble de la politique économique chinoise, fondée sur les réserves, et « lorsque l’on fait pression pour une réforme du taux de change, on crée un conflit » 14.
Cependant, une intervention visant à empêcher l’appréciation de la monnaie est une mesure quantifiable pouvant faire l’objet d’un rapport, notamment par l’intermédiaire des banques d’État. La Chine a d’ailleurs continué à acheter des devises étrangères en 2025. Cela peut donc servir de déclencheur au système, le taux de change réel constituant le critère de levée des mesures lors de la phase suivante.
Par où commencer ?
Le Conseil de l’Union européenne devrait d’abord exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par l’article 219 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne — qui n’a jamais été utilisé — pour élaborer des orientations générales en matière de politique de change vis-à-vis de pays tiers. L’Europe doit ensuite informer le Fonds monétaire international et le G20 de cette position. L’Europe ne peut pas demander aux autres de débattre de la question monétaire si elle n’est pas prête à le faire elle-même.
Le dernier élément de votre proposition, et peut-être le plus marquant, est la condition de levée à définir à l’avance. Pourquoi est-ce si important ?
Un repère raisonnable serait le suivant : le retour de l’excédent industriel de la Chine à environ un dixième des importations de marchandises du reste du monde, soit le niveau qu’il atteignait avant l’effondrement du marché immobilier.
Les critères de sortie exigent des changements vérifiables dans les données, et non pas simplement une série de déclarations d’intention. Les publier à l’avance, c’est ce qu’un joueur respectueux des règles ferait lorsqu’il exerce un pouvoir qui lui est conféré par ces mêmes règles.
Il explique à ses partenaires ce qu’il fait, pourquoi et quand il s’arrêtera.
Le règlement sur l’acier prévoit une date de révision ; l’instrument proposé ici doit, lui, avoir un objectif chiffré.
Vingt-cinq ans après, quelles leçons peut-on tirer quant à l’avenir du système lui-même ?
L’Europe est actuellement le plus grand marché unique doté d’un fort pouvoir d’achat et qui reste ouvert aux produits chinois. Pékin a donc besoin de cet accès, et c’est pourquoi il répond par des menaces plutôt que par des propositions. L’Europe est également la plus grande économie encore attachée à un système commercial fondé sur des règles, c’est pourquoi d’autres pays comme le Japon, la Corée du Sud ou le Canada regardent de si près la manière dont elle gère cette crise et pourquoi l’approche est aussi importante que l’objectif.
Les architectes de l’accord de 1995 étaient convaincus que l’ajustement se ferait de lui-même : si un pays surproduisait, les prix, les salaires et la valeur de sa monnaie augmenteraient jusqu’à ce qu’il réduise sa production. Ce mécanisme ne fonctionne pas pour la première puissance manufacturière mondiale car les règles n’ont pas été écrites pour un membre capable de le neutraliser.
L’Europe doit utiliser les mesures existantes au sein du système avec prudence et transparence, et élaborer les réglementations manquantes avec ceux qui sont disposés à les accepter, plutôt que d’attendre que la situation évolue ou que d’autres formulent les nouvelles règles. Elle doit aussi améliorer sa compétitivité, à commencer par l’achèvement fissa de l’intégration de son marché intérieur là où subsistent des trous dans la raquette en finance, en énergie et en connectivité. Nous y travaillons avec Enrico Letta à la Fondation Jacques Delors Friends of Europe et notre campagne « One Europe, One Market for all ».
Sources
- Delegation of the European Union to China (@EUdelChina), post on X, 27 mai 2026.
- Frank Bickenbach et al., Foul Play ? On the Scale and Scope of Industrial Subsidies in China, Kiel Policy Brief, Institut Kiel, avril 2024.
- Brad W. Setser, « The Renminbi Appears to be Undervalued by 30 Percent », Council on Foreign Relations, 1er septembre 2026.
- Gita Gopinath, Pierre-Olivier Gourinchas et Hélène Rey, « Don’t blame global imbalances on the undervalued yuan », The Economist, 28 juillet 2026.
- Wen Jiabao, conférence de presse à l’issue de la 5e session de la Xe Assemblée nationale populaire, Pékin, 16 mars 2007. Cfr « Wen confident in maintaining economic growth », China Daily, 16 mars 2007.
- Xi Jinping, « Faire progresser solidement la prospérité commune » (扎实推动共同富裕), discours du 17 août 2021 devant la Commission centrale des finances et de l’économie, publié dans Qiushi, n° 20, 15 octobre 2021.
- Lu Feng, « Le maximalisme industriel : la doctrine économique du siècle chinois », in Le Grand Continent, L’Ennemi qui nous désigne. Apprendre à résister aux prédateurs, 2026.
- David Ricardo, Des principes de l’économie politique et de l’impôt [1817], Paris, Flammarion, 1992.
- Kaname Akamatsu, « A Historical Pattern of Economic Growth in Developing Countries », The Developing Economies, 1962.
- Kevin Rudd, On Xi Jinping : How Xi’s Marxist Nationalism Is Shaping China and the World, New York, Oxford University Press, 2024.
- Pascal Lamy, Nicolas Köhler-Suzuki et Victor Luiz do Prado, « A new EU Structural Rebalancing Instrument to respond to China’s export surge », Policy Paper, Paris, Institut Jacques Delors, 2 octobre 2026.
- Involution (neijuan, 内卷) : en Chine, ce terme désigne une concurrence acharnée et stérile dans laquelle les entreprises se livrent une guerre des prix au détriment de leurs marges, sans gain de productivité. Ce phénomène touche surtout les secteurs en surcapacité, comme l’énergie solaire, les voitures électriques, les batteries ou l’acier. Les autorités ont commencé à dénoncer cette « concurrence de type involutif » en juillet 2024. Elles ont lancé une campagne officielle pour y mettre fin lors de la réunion de la Commission centrale des finances et de l’économie du 1er juillet 2025, présidée par Xi Jinping. Le mot vient de l’anthropologie : Clifford Geertz l’a employé dès 1963 dans Agricultural Involution pour décrire une agriculture qui absorbe toujours plus de travail sans progresser.
- Règlement (UE) 2026/1384, applicable depuis le 1er juillet 2026. Il fixe les contingents tarifaires, le droit hors contingent de 50 % et la règle d’origine « fusion et coulée ».
- Gita Gopinath, Pierre-Olivier Gourinchas et Hélène Rey, Ibid.
