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Je ne me souviens plus quand je me suis étonné que Christine Angot s’appelât Christine Angot. Une mère, Rachel Schwartz, une fille, Christine Angot : cela ne collait pas. D’autant que le nom d’Angot était celui du père incestueux, pas le type de nom que l’on a envie de porter. La réponse, elle la donne dans son dernier livre. Pendant cinquante ans, elle a porté le nom de l’homme qui l’a violée. Dans Je change de nom, Christine Angot raconte un siècle de filiations interdites à Châteauroux, l’inceste comme un « troc », le 7 octobre, et la reprise, en avril 2026, du nom de son grand-père juif originaire d’Alexandrie.
C’est elle qui a choisi l’endroit, Le Lutetia, sur l’île Saint-Louis. Elle habite à deux pas, elle vient souvent ici – pas seulement ici, mais souvent. C’est un samedi de soleil et la terrasse est pleine de touristes. Elle ne se plaint pas du surtourisme, elle relativise la présence des gens de passage et y retrouve même ce qu’elle avait déjà vécu à Châteauroux, rue de l’Indre, autre périmètre minuscule, quand elle avait quatre ou cinq ans : « Tout le monde me connaissait. On était identifiés, c’était vraiment le quartier. J’étais la fille de ma mère. »
C’est exactement ainsi que s’ouvre Je change de nom : une petite fille qui va seule à l’épicerie, vit avec sa mère et sa grand-mère dans une maison à tourelle dont le jardin descend jusqu’à la rivière, se dit « parfaitement heureuse », s’appelle Christine Schwartz et épelle fièrement son nom, S.C.H.W.A.R.T.Z., dès qu’elle connaît l’alphabet.
On l’associe à Châteauroux, à Montpellier, rarement à Paris. Pourtant, plusieurs de ses livres racontent l’arrivée dans la capitale, de Quitter la ville à La Nuit sur commande, « comme Julien Sorel, comme dans le roman du XIXe siècle : quelqu’un qui débarque et découvre les rues, les sociétés, comment on se déplace et surtout comment on se parle, quelles sont les stratégies de langage entre les uns et les autres ». Elle a une explication : « C’est peut-être pour ça qu’on ne m’identifie pas à un lieu. J’ai toujours l’air en déplacement. » Le paradoxe, c’est qu’elle ne part presque jamais. Les vacances ? « Je ne sais pas comment faire. » Pendant dix-huit ans, Claude, son mari, le père de sa fille Léonore, organisait tout. Aujourd’hui, le seul voyage régulier la conduit à Montpellier, chez sa mère nonagénaire.
La parole de Christine Angot est unique, à l’écrit comme à l’oral. Elle ne triche pas avec les mots ; elle ne sait pas, ou, plus exactement, elle ne peut pas. D’ailleurs, elle ne triche avec rien : elle est cash ou rien. C’est en sa compagnie que l’on peut comprendre à quoi servent les interviews d’écrivains. Car oui, je ne sais pas si vous vous posez souvent cette question, mais moi, oui : à quoi bon interviewer des écrivains ? Pour leur faire résumer leurs livres ? Généralement, vous connaissez leurs écrits mieux qu’eux. C’est bien connu : une fois le texte publié, il ne leur appartient plus. Mais alors, à quoi bon ? Eh bien, à comprendre l’étrange machinerie mentale qui leur tient lieu de LLM. Celle de Christine Angot est particulièrement singulière.
Je change de nom est une histoire de femmes. Christine Angot parle d’une « répétition de scénario féminin » sur un peu plus de cent ans, à des époques où une maison sans homme signifie qu’il y a « un truc qui ne va pas » : un veuvage, ou une faute contre l’ordre social. « Ça passe toujours par une chose sexuelle. À un moment, quelqu’un fait un enfant à ces femmes, et ça ne se produit pas dans le cadre du mariage, qui est alors le seul cadre possible, convenable, supportable, intégrable à la société. »
La chaîne commence avec Marie, l’arrière-grand-mère, fille de ferme chassée enceinte par le propriétaire, qu’un boucher de Châteauroux, Henri Sigoigne, épouse en connaissance de cause avant de reconnaître l’enfant. Cette enfant, Augustine, ne saura jamais qui est son père. Elle épouse Joseph Schwartz, juif né en Égypte, qui parle une dizaine de langues. Il part pour Alexandrie en 1935 et ne revient qu’en 1948. Treize ans. « Je le sais parce que treize ans, c’est l’âge que j’ai quand je rencontre mon père. Il y a cette période de treize ans qui se rejoue. » Leur fille Rachel, la mère de Christine, s’éprend en 1958 de Pierre Angot, traducteur à la base américaine de la Martinerie, qui refuse de reconnaître l’enfant. Seule piste : le père de Pierre, directeur de collection aux guides Michelin, boulevard Pereire. Il reçoit Rachel dans son bureau et lui répond que rien ne prouve la paternité de son fils. « Voilà, c’est la fille qui veut se faire épouser. »
Faut-il y voir, comme le suggérerait une psychanalyse de bazar, la répétition d’un scénario d’échec ? La réponse fuse : « Franchement, si ça, c’est un échec, je préfère cet échec-là à toute leur série de réussites avec leurs mariages réussis. » Ces femmes « s’en sortent, elles assurent ». Elle-même était « extrêmement heureuse » dans cette maison de femmes. Et c’est au moment précis où on la fait entrer dans le cadre, avec la reconnaissance officielle de son père, que le cadre la rejette : « Toute cette volonté d’intégration dans le cadre dominant, et comme par hasard, ce cadre me rejette. C’est l’humiliation qu’on récolte. »
Enfant, sa mère lui conseillait de dire que son père était mort ou en voyage. Pas divorcé, puisqu’il n’y avait pas eu de mariage, et qu’un divorce aurait de toute façon brouillé « l’image sociale positive » que le couple marié devait garantir. Elle a longtemps alterné, puis choisi la mort, « pour l’absence de destination et de date de retour ». Adulte, elle a pris une décision avant même de rencontrer Claude : si elle avait un enfant, elle serait mariée. « J’avais entendu toute mon enfance que sinon c’était un problème. » Dans le livre, elle le formule autrement : elle voulait marquer la fin d’un cycle, que ça s’arrête avec elle.
Le livre s’ouvre sur une épigraphe très dure : il faut connaître le nom de son ennemi et, et peut-être que, pour le connaître, il faut le porter. Pourquoi Angot est-il le nom d’un ennemi ? « Parce qu’un viol incestueux est commis par quelqu’un qui est un ennemi. Il faut être l’ennemi de son enfant pour commettre un viol incestueux. Ça marche ensemble. »
Le père, elle le décrit en quelques traits. Un service militaire effectué en Allemagne plutôt qu’en Algérie grâce aux recommandations paternelles. Une nuit de 1958, au volant d’une voiture de fonction, au retour d’un rendez-vous avec une fille qui s’est mal passé, il renverse un piéton et ne s’arrête pas. L’homme meurt. Trois mois de prison militaire, puis une intervention au ministère. « C’est un tueur. » Il le raconte à Rachel, car « la technique de ces gens-là n’est pas de se cacher, enfin, si, se cacher de la société, mais se confier en privé, mettre une femme dans la confidence en se faisant plaindre. Un truc psychologique très tordu. »
En 1972, la loi sur la filiation permet enfin à un père marié de reconnaître un enfant naturel. Rachel insiste pendant des mois, Pierre hésite, recule, finit par signer à la mairie de Châteauroux. Christine Schwartz devient Christine Angot. Qu’en pensait-elle ? « Le problème, c’est que ça ne me fait rien. » Sa mère lui pose la question « avec un tel air réjoui », elle parle d’être comme tous les enfants, de porter enfin le nom de son père, qu’on lui a toujours décrit comme un grand amour. « À partir de quoi je vais lui dire non ? »
Les premiers actes commencent dès l’été 1972, au moment même où les parents discutent de la procédure. Le livre en propose une lecture presque anthropologique : un « troc » entre le nom et l’inceste. D’une main, le père reconnaît sa fille ; de l’autre, il la dégrade, pour réaffirmer l’infériorité de cette branche que sa famille avait repoussée. La signature est authentique, mais viciée, et le vice ne se voit pas sur les papiers. « Il s’est remboursé », écrit-elle en reprenant une vieille expression de juriste, « sur la bête ». Lévi-Strauss faisait de la prohibition de l’inceste la règle qui fonde l’échange entre les groupes. Angot en décrit l’envers : l’inceste comme instrument de hiérarchie à l’intérieur de la famille. Il y a là une ironie cruelle : c’est une conquête de l’après-68, une loi progressiste que Rachel suivait avec passion, qui a ouvert la porte.
Pour autant, son rapport au nom reste « divisé ». « J’aime Christine Angot. C’est le nom de celle qui a écrit, le nom sur les couvertures, de L’Inceste à Une semaine de vacances en passant par Le Voyage dans l’Est. C’est elle qui a porté tous ces livres, qui les a assumés. Je ne vois pas pourquoi elle serait ostracisée, virée. Je ne voudrais pas faire une nouvelle épuration. » Angot restera donc un nom d’écrivain. Un nom qui, selon l’étymologie que lui avait donnée son père, veut dire Dieu.
Il y a dans ce livre deux thèses qui vont à rebours de l’époque. La première concerne la honte. Il ne faut pas dire aux victimes que la honte doit changer de camp. « Ça voudrait dire qu’elle ne sera plus portée par les victimes, mais par qui alors, les violeurs ? Je n’ai jamais vu un violeur avoir honte. En tout cas, les violeurs que j’ai rencontrés n’avaient pas honte. Mon père n’avait pas honte, et au moment où il aurait pu avoir honte, quand des choses ont fini par filtrer, il a préféré mourir. » Pierre Angot est mort en 1999 de la maladie d’Alzheimer. « Comme si on pouvait agir sur la pensée des gens. Il faut rester dans le réel. »
Dans le livre, l’argument va plus loin. Puisque le coupable est fier, et qu’une société où personne n’aurait honte de l’inceste est impensable, c’est l’enfant qui porte la honte, non pour lui-même, mais pour son père, par une sorte d’altruisme. D’où cette maxime : avoir honte, et ne pas avoir honte de sa propre honte. On pense à Primo Levi, qui observait que la honte échoit aux rescapés, jamais aux bourreaux. « La honte, c’est utile. C’est une fonction sociale, profonde, humaine. Si on dit aux victimes de s’en débarrasser, elle va disparaître. » Surtout, elle est un savoir : « Il n’y a que les victimes qui savent de quoi elle est faite, sur quoi elle s’appuie. Ce savoir-là, il est important de pouvoir le transmettre, de trouver des mots qui le décrivent. »
La seconde thèse est que l’écriture ne soigne pas. « C’est la même idée : il faudrait se soigner, ne pas avoir peur. On nous parle de confort alors qu’on a des choses très importantes à affronter. » Écrivez, ça vous fera du bien ? « C’est débile. Je ne dis pas que ça ne peut pas faire du bien à des gens, mais alors ce n’est pas de la littérature. Si tu as la passion de la littérature, ce n’est pas la thérapie. Ou alors tu te fais médecin. »
Peu d’écrivains tiennent autant qu’elle au mot de littérature. « C’est un lieu. Un lieu imaginaire, mais un lieu très particulier. » Il a d’abord été celui de sa mère, grande lectrice, qui lui lisait des livres à voix haute. Aujourd’hui, s’il fallait en nommer un, ce serait La Princesse de Clèves : « Quand on ouvre le livre, on est confronté à de telles preuves de littérature, comme on dit des preuves de vie. C’est fou, ça produit une sorte de lumière. On ne sait pas ce que c’est, la littérature, mais on s’en rend compte. » Le livre raconte aussi sa première rencontre avec le monde de l’édition. Étudiante en droit, elle annonce à son grand-père Joseph qu’elle a écrit un roman. Il la met en garde : ça va lui coûter très cher, un de ses amis l’a appris à ses dépens. Il croit qu’elle veut publier à compte d’auteur. Puis, quand il comprend : « Ah, si tu as un talent, c’est autre chose. »
Il y a aussi Didi. Pendant l’Occupation, sans nouvelles de Joseph, son grand-père, Augustine, sa grand-mère, a une fille d’un homme marié du quartier de Saint-Christophe : Édith, dite Didi. Aucun des deux parents, mariés chacun de leur côté, n’a le droit de la reconnaître. L’enfant est déclarée « de père et de mère inconnus », et l’état civil lui attribue un nom : Durval. Elle le découvre à treize ans, le jour du certificat d’études, sur l’étiquette de sa table. « Un mec dans un bureau qui dit : bon, voilà une gamine, il faut lui trouver un nom, tiens, on va mettre ça. Ça l’a fait souffrir toute sa vie, aujourd’hui encore, à plus de quatre-vingts ans. » La seule solution fut d’épouser, adolescente, Jacques Vidal, et de devenir, comme on disait alors, Madame Jacques Vidal.
C’est le procédé qui avait servi, un siècle plus tôt, à nommer les esclaves affranchis des Antilles. Le compagnon de Christine Angot, Charly Clovis, est né en Martinique et descend de ces hommes et de ces femmes auxquels des officiers d’état civil ont inventé des patronymes en 1848. En Martinique, dit-il, on se connaît par les prénoms ; il ignore le nom de famille de la plupart de ses amis. Mais le sien le fait sourire : lui, s’appeler Clovis, le nom d’un roi ? Avant de conclure, dans le livre, que la personne qui l’a choisi l’a très bien choisi. « On pourrait dire que les noms, c’est accessoire, reprend Christine Angot. Mais porter un nom à l’état civil, ce n’est pas rien. C’est hyper important. »
Le nom de Schwartz, elle l’a toujours associé à son grand-père. Quand Joseph passait à Châteauroux, avec ses deux valises, elle se sentait « très bizarre » dans la rue avec lui : « Il ne ressemble à personne. Je sens les regards sur lui, et donc les regards sur moi. » Il parlait d’Israël, racontait des histoires où il y avait toujours des Juifs, des partenaires de bridge dont il précisait qu’ils étaient juifs, et il parlait d’argent, ce que personne ne faisait autour d’elle. Sa mère, elle, avait tout rejeté, la religion comme les langues étrangères. Baptisée à Noël 1942, traitée de « sale Juive » à l’école à la même époque, elle a élevé sa fille dans le catholicisme : école religieuse, communion.
Le 7 octobre 2023 a tout déplacé. Christine Angot rentre d’un festival en Corse où elle a sympathisé avec une cinéaste franco-libanaise. Le lendemain de l’attaque, celle-ci lui envoie un texte appelant au cessez-le-feu, couvert de signatures. « C’est évident que je dois signer. Mais je ne peux pas. Je ne sais pas si je veux ou si je ne veux pas, je ne peux pas. C’est ça que les gens ne comprennent pas. C’est ça, la question de l’identité. » Signer par conformité l’aurait ramenée à une situation qu’elle a déjà connue : « Une traîtrise à moi-même. Quand je change de nom pour m’appeler Angot, ce n’est pas moi qui l’ai organisé, mais c’est une traîtrise à ma propre personne. Et quand on se trahit soi-même, on le paie cher, tôt ou tard. »
Ce qui l’a frappée, c’est la vitesse. « Le 8 octobre, c’est terminé. On dit tout de suite : oui c’est bien triste, mais il ne faut pas s’étonner, mettre un autre peuple dans cette situation ne pouvait produire que ça. C’est le sens du mot résistance. » Et que signifie alors l’appel au cessez-le-feu ? « Est-ce qu’on dit : attention, ça va tout embraser ? Ou, est-ce qu’on dit que les Juifs attaqués n’ont pas à se défendre parce qu’ils sont coupables ? » Trois ans plus tard, elle admet qu’il est devenu difficile de rappeler ce moment, tant la guerre a produit d’actes terribles du côté israélien. Le livre, lui, raconte la suite : l’exposition du CRIF, place des Vosges, où on la remercie d’être venue en tant que non-Juive et où elle finit par dire à une inconnue qu’elle s’appelle Christine Schwartz ; puis la vidéo d’une assemblée à Paris-VIII où une salle entière refuse de condamner le 7 octobre, et la tribune qu’elle écrit pour dire à ces gens qu’ils sont des « salauds ». Pas d’argument : il s’agit, écrit-elle, d’identifier les « phrases de salaud », sur l’inceste, comme sur Israël. Le mot est presque sartrien. Mais là où Sartre définissait le Juif comme celui que les autres tiennent pour juif, Angot vit la situation inverse : on la tient pour non-juive, et ce malentendu lui est devenu insupportable. Elle ne parle pas de judaïsme, faute d’y avoir été initiée : « Je dirais l’identité juive. »
Il y a pourtant une langue juive qu’elle revendique, même si celle-ci ne l’est pas exclusivement : la psychanalyse. « Si on considère que l’écoute fait partie de la langue, alors la psychanalyse est une langue. C’est écouter ce que dit quelqu’un. Cette langue-là m’a sauvé la vie. Et si une langue te sauve la vie, tu en es redevable pour toujours. »
C’est ce qui éclaire un scandale raconté dans le livre. En Allemagne, à Cologne, devant un millier de personnes, une journaliste-vedette qui avait aimé ses livres ramène chaque question à la même injonction : il faut porter plainte, il faut aller à la police. « Je ne supporte pas l’instrumentalisation des livres. On te dit : va porter plainte, parce qu’on ne veut pas écouter ce que tu sais. Il y a mille choses à faire avant. On peut demander : qu’est-ce qui s’est passé ? C’était dans quelle ville ? Est-ce qu’il pleuvait ? » Elle reste polie, tient bon, le public se retourne contre elle et la hue. Elle leur lance alors qu’il ne mérite pas que Freud ait écrit dans leur langue. Elle n’a plus été publiée en Allemagne depuis. On pense à Jankélévitch, qui refusait de parler allemand. Son reproche est ailleurs : « Ils vivent dans cette langue, mais avec des mentalités de flics, de juges, des règles étroites. Comme s’il n’y avait qu’une voie. Alors qu’avec la psychanalyse, il y a autant de voies de liberté que de personnes. »
Le livre en donne une illustration. Des années après la mort de son père, elle sonne chez sa veuve à Strasbourg, accompagnée d’une amie qui filme, et elle met le pied dans la porte pour qu’elle ne se referme pas sur quarante ans de silence. La conversation, retranscrite presque mot pour mot, est un traité de l’inversion : on y parle de « relation » plutôt que de viol, de « père absent » plutôt que d’inceste. Quelques mois plus tard, c’est elle qui est convoquée au tribunal.
Quel est le statut de ce livre dans son œuvre ? « Je sens qu’il est un peu à part. » Ce n’est pas un essai, elle n’en a jamais écrit, car « il y a des éléments romanesques, qui font que ça ne peut pas être un essai ». Ce n’est pas tout à fait un roman non plus, même si le roman reste « ma forme naturelle ». Pour en parler, elle sort son téléphone et lit un message de Yasmina Reza, reçu après l’envoi du livre : son œuvre serait unique par une « double incidence », la vie et l’écriture. Ce qui marche d’ordinaire à sens unique, de la vie vers l’écriture, fonctionne chez elle avec autant de force dans l’autre sens. Je change de nom en est la démonstration : un livre où l’on voit l’écriture produire des effets dans la vie, jusqu’au tribunal, jusqu’à l’état civil.
Que fait un écrivain quand il n’écrit pas ? Certains répondent qu’ils attendent le matin. Pour elle, le matin est élastique : pour ce livre, écrit d’un trait, il commençait tôt et pouvait durer jusqu’à quinze ou seize heures. « Après, il faut se reposer, il faut arrêter. » Et ensuite ? « Je ne fais pas grand-chose. Je lis. J’essaie d’aller faire un tour dans le quartier, d’être dehors. »
En avril 2026, une lettre de dix lignes lui apprend que sa demande est acceptée : elle se nomme désormais Schwartz. Dans le livre, elle pleure une demi-heure, de joie, puis s’adresse à son nom comme à une amie d’enfance retrouvée. La dernière page la ramène à Châteauroux, au cimetière, devant une petite tombe grise où trois noms sont gravés les uns au-dessus des autres. Le dernier est le sien.
Au Flore, Dan Wang explique pourquoi il est devenu pessimiste sur la Chine, optimiste sur l’Amérique de Trump et apocalyptique sur l’Europe
Deux heures avec le milliardaire français qui pense pouvoir changer la France sans la gouverner